Je ne dors guère cette nuit-là, après avoir quitté la chambre désertée par le Grand Pope. Rentré chez moi, je m'allonge sur mon lit, dans l'espoir de trouver le sommeil, en vain. Mon esprit est hanté par ce corps sublime et ces yeux si tristes.
A l'aube, j'entreprends de faire ma ronde habituelle. Je ne suis pas de service, mais je tiens à garder mes habitudes – ne serait-ce que pour ne pas éveiller les soupçons. Etre catalogué gigolo du Grand Pope ne m'enchante pas. J'ai beau être de moeurs libres, je conserve ma fierté.
A peine ai-je mis le pied au Palais que je suis abordé par un homme que je ne connais pas.
- Suivez-moi, m'intime-t-il sans morgue.
J'obéis en soupirant. J'ai déjà compris où j'allais avant même de prendre le chemin du bureau du Grand Chambellan. Il m'attend pour que je lui rende compte de mon brillant fiasco. Je ris intérieurement. Ce n'est certainement pas pour qu'il me prodigue une fellation comme l'autre jour ...
Ménandre m'attend, assis derrière son bureau, l'air aussi sévère qu'un juge des Enfers. Pas de formules de politesse ni de courbettes, il passe aussitôt aux choses sérieuses.
- Alors ?
Je m'exécute et lui raconte en détail ma nuit, enfin les quelques moments que j'ai passés dans la chambre du Grand Pope.
Je m'attendais à ce qu'il me manifeste son mécontentement, voire sa colère. Mais il n'en est rien. Il paraît plus ennuyé que surpris. Combien d'autres a-t-il envoyés avant moi dans les draps de son maître ? Je ne suis visiblement pas le premier !
- Et qu'a-t-il dit ?
- Rien.
- Rien du tout ?, insiste-t-il.
- Non.
Il se met à déambuler dans son bureau à pas lents, le visage impassible. Malgré cela, je devine son trouble. Quelle est la nature de ses relations avec le Grand Pope ? J'ai une impression curieuse à ce propos, faite de malaise et d'incrédulité. Le Grand Pope est le maître incontesté du Sanctuaire et de la chevalerie d'Athéna, pourtant c'est comme si c'était Ménandre qui régnait dans l'ombre et tirait toutes les ficelles. J'ai toujours admiré Shion, mais pour la première fois je me demande s'il est bien apte à régner. Il m'a semblé si las, si éteint, comme s'il y avait une fêlure en lui ... est-ce que Ménandre n'en profite pas pour le contrôler en envoyant un homme à sa solde dans son lit ? Je regrette soudain de lui avoir tout dit. Peut-être que je n'aurais pas dû. Quoi qu'il en soit, il est trop tard. Je suis soulagé de l'entendre me donner congé.
Je croyais en avoir fini avec cette histoire. Je me suis trompé. Une semaine ne s'est pas écoulée que, alors que je viens d'achever mon service et m'apprête à redescendre le grand escalier du Sanctuaire, un homme me heurte presque par inadvertance. Sur le coup, je n'y fais guère attention. Cet escalier est le seul chemin praticable pour accéder au Palais, et les bousculades sont fréquentes. Ce n'est qu'en ôtant mon uniforme que je comprends : un morceau de papier, glissé dans ma poche, s'en échappe et tombe à terre. Intrigué, je le ramasse et le lis.
" Ce soir, où tu sais ", indique-t-il succintement.
Je le froisse, énervé, et cours d'une traite jusqu'au bureau de Ménandre. Il lève la tête des papiers qu'il étudiait, et congédie son secrétaire, se doutant à mon attitude que ma visite n'a rien de courtois.
- Puis-je connaître la cause de tout ce bruit ?, dit-il d'un ton si calme qu'il en serait presque menaçant.
- Vous le savez très bien.
Et je lui jette la boulette de papier froissé sur le bureau.
- Oh !, fait-il.
- Je n'irai pas. Je ne veux pas prendre part à vos petits jeux.
- Quels jeux ?
- Ceux qui consistent à placer vos pions dans le lit du Grand Pope Shion.
J'aurais pu croire qu'il démentirait, nierait, rejetterait l'initiative sur le Grand Pope. Décidément, je le connais mal.
- Sais-tu seulement de quoi tu parles ?
La question me laisse coi.
- Que sais-tu des raisons qui t'ont amené ici ? Crois-tu que c'est un coup de hasard ou de malchance? Je te conseille de te tenir calme et d'obéir. Et n'aie pas la prétention de me juger ou de me dire ce que je dois faire ou pas !
Il n'a même pas élevé la voix, n'empêche qu'il est impressionnant d'autorité. Il pourrait me briser, je le sais. Pourtant je n'ai pas peur. J'ai ma conscience pour moi.
- Dis-moi, faire l'amour au Grand Pope Shion est-il si répugnant ?, continue-t-il, son regard d'aigle me transperçant.
- Il ne s'agit pas de cela !
- Alors de quoi s'agit-il, hein ? Des amants, tu en as eu un certain nombre dans ta courte existence si j'en crois les rumeurs, et je ne pense pas que beaucoup lui arrivaient à la cheville en terme de beauté , je me trompe ? Peut-être as-tu besoin que je te fournisse des aphrodisiaques ?
- Non !, m'écrié-je, piqué au vif.
- Mais quoi ?
- Je refuse de faire l'amour à un partenaire à peine consentant. C'est vous qui avez pris l'initiative de tout cela ! Vous le forcez à avoir des relations sexuelles contre sa volonté ! Comment osez-vous ? C'est un crime de lèse-majesté ! Et une atteinte à sa dignité !
Ménandre se fige soudain, plume à la main. C'est la première fois que je le vois perdre le contrôle de lui-même. Aurais-je touché un point sensible, a-t-il peur que je ne révèle ses manigances dans tout le Sanctuaire ? Je me crispe malgré moi. J'ai trop parlé et trop vite. Il va appeler la garde et me faire jeter en cellule pour me faire taire, il n'aura qu'à évoquer l'insubordination.
Mais il décide de calmer le jeu et se cale dans son fauteuil en me regardant d'un air narquois.
- Tu te trompes. Ce n'est pas moi qui t'envoie là-bas cette fois. C'est lui qui te demande.
- Je ne vous crois pas.
- Je ne te demande pas de me croire, je te demande d'obéir. Maintenant tu m'excuseras mais j'ai du travail.
Je ressors de son bureau de méchante humeur. Je n'ai pas d'autre choix que de me rendre chez le Grand Pope ce soir. Mais le Grand Chambellan Ménandre ne perd rien pour attendre.
C'est le même serviteur que l'autre fois qui m'introduit dans les appartements privés du Grand Pope. Un silence feutré y règne – j'ai presque l'impression de visiter un mausolée. Il n'y a personne dans le petit boudoir qui précède la chambre, seuls quelques livres qui traînent çà et là témoignent que quelqu'un vit ici. Cet endroit a beau être aménagé avec beaucoup de goût, il est lugubre, sans âme.
Je patiente en silence un long moment, mais personne ne se présente. Le serviteur s'est éclipsé, et le Grand Pope ne semble pas plus m'attendre que la dernière fois. C'est à grand-peine que je me retiens de repartir – quelle tête ferait ce cher chambellan ! Pour tuer le temps, je cueille un livre sur un meuble et l'examine, l'esprit ailleurs. La reliure est magnifique, en cuir fin délicatement réhaussé d'or, du très beau travail. Je l'ouvre. " Histoires d'Hérodote ", me renseigne la page de garde. Pas de Platon, cette fois. De la philosophie on passe à l'histoire. Le Grand Pope Shion a des lectures éclectiques.
Les livres m'ont toujours attiré, mais ma solde n'est pas mirifique au point que je puisse m'en offrir aussi souvent que je le voudrais. Cédant à mon envie qui me permet d'échapper à cette atmosphère de tombeau qui règne ici, je me plonge avec délices dans le règne de Darius.
- Tu peux l'emporter si tu veux le lire, fait soudain une voix avec si peu d'enthousiasme que j'ai ni plus ni moins la sensation d'être un canard à qui on vient de jeter un quignon de pain.
Le Grand Pope Shion est là, dans l'embrasure de la porte, me fixant de son regard vide. Je me lève.
- Vous m'avez fait appeler ?
Ma question n'est pas formulée innocemment. A ma grande surprise, il esquisse un hochement de tête en détournant le regard. Me serais-je trompé, Ménandre aurait-il dit la vérité ? Ou le Grand Pope en est-il réduit à confondre la volonté de son Chambellan et la sienne propre ? Sans un mot, il a disparu par la porte dérobée qui mène à sa chambre.
Lorsque j'entre à mon tour dans la pièce, je le trouve debout, nu devant la console, ses vêtements répandus sur le sol autour de lui. Je devine ce qu'il cherche. Je m'approche.
- Je vous en prie, donnez-moi cela, lui dis-je doucement.
- Hein ?
Ma main glisse le long de son bras et caresse la sienne. Je sens une réticence, mais l'un après l'autre ses longs doigts fins cèdent et me laissent m'emparer de la petite fiole de cristal.
- Laissez-moi faire.
Il ne répond rien, et cela me soulage. Il a dû avoir mal, la dernière fois, lorsque je l'ai pénétré – qu'il m'a pris en lui, pour être plus exact. Certains aiment ça, j'ai assez d'expérience pour le savoir. J'ai déjà eu par le passé des partenaires pour qui jouissance et douleur étaient indissociables. Cela ne me répugne pas, tant que mon amant est consentant. Mais le Grand Pope Shion l'est-il, consentant ? Et s'il ne l'est pas, pourquoi m'avoir fait venir ? S'il n'a pas peur de la douleur, sans pour autant la rechercher, pourquoi ce peu d'enthousiame ? Est-ce d'avoir recours à des inconnus qui le gêne ? Ou bien est-ce le plaisir qui l'effraie ?
Il s'approche sans hâte du lit et s'agenouille dessus. D'une main, il ramasse sa longue chevelure, la glisse par-dessus son épaule et se penche en avant, dévoilant un dos magnifique, puis ferme les yeux, comme s'il voulait s'évader de cette chambre.
La lueur des lampes à huile posées un peu partout dans la chambre sculpte son corps sublime. Je me sens durcir malgré mon malaise. Ménandre peut bien aller se faire voir avec ses aphrodisiaques, je n'en ai pas besoin, et je le soupçonne d'avoir mené sa petite enquête et d'être parfaitement au courant.
La fiole de cristal me brûle la main, mais je m'efforce de paraître détaché. Professionnel, devrais-je dire si ma situation ne me répugnait pas. Je ne veux pas qu'il sente que je suis là un peu malgré moi. S'il se satisfait – le mot est bien grand – d'une étreinte furtive et impersonnelle – eh bien allons-y. Ménandre a raison, j'ai déjà des partenaires physiquement bien moins plaisants que ce vieillard fort bien conservé.
Rapidement, je verse quelques gouttes de la fiole sur le bout d'un doigt. De ma main libre, je caresse l'intérieur d'une cuisse douce comme un satin. Il devine ce que je veux, et écarte un peu les jambes. Je remonte lentement, et je le sens frémir et retenir sa respiration.
Je ne commettrai pas la même erreur deux fois : sa verge est zone interdite et je l'ai bien compris. Mon doigt caresse le périnée et poursuit son chemin. Je m'interromps en sentant la petite fleur de chair nichée entre ses fesses, attendant une réaction. Mais rien ne se passe. Alors seulement je commence à le masser, légèrement d'abord, puis j'accentue la pression. Il me laisse faire, comme s'il était indifférent, bien que je sente qu'il se détend peu à peu.
Je n'ai pas trop de mal à le pénétrer du bout des doigts. Il me paraît un peu moins tendu que la semaine dernière – j'ai eu l'impression qu'il était vierge tant il m'a semblé étroit. Cela me soulage, je devrais arriver à le prendre sans lui causer trop de douleur. Je suis si tendu que mon érection entre mes cuisses me fait mal – si je cédais à mes instincts, je le prendrais sur-le-champ. Mais à défaut d'aimer mes amants, je les respecte – un respect qui n'a strictement rien à voir avec celui que je dois au Grand Pope qu'il est.
Il ne réagit pas tandis que je m'immisce en lui avec délicatesse. Ni plaisir, ni douleur. Il semble complètement amorphe. Moi qui espérais qu'avec toutes ces précautions j'arriverais à éveiller en lui un quelconque plaisir, je comprends vite qu'il n'en sera rien, et j'expédie mon orgasme, plus amer que déçu.
Après que je me sois retiré de son corps, il se couche à mon côté, sans un mot. Je sais qu'il ne dort pas, même si je ne peux pas voir son visage – ce n'est sans doute pas plus mal ainsi. Je respecte son silence, et le sommeil finit par me vaincre.
Et lorsque je me réveille, au beau milieu de la nuit, il n'est plus là.
