Le lendemain matin, vers onze heures, j'ai réglé ma note d'hôtel et j'ai pris le métro direction Baker Street, armée de ma valise et de mon sac plein à craquer. C'était seulement la fin du mois d'août, et pourtant il pleuvait déjà ! Juste une toute petite pluie, très désagréable. Arrivée devant le 221B, je me suis souvenue que j'avais laissé les clefs. Ah ! Stupide enfant ! J'ai donc sonné à la porte et Mrs Hudson m'a ouvert, toujours aussi souriante.
- Oh ! Miss Saunier ! Finalement vous êtes venue !
- Oui, vous savez, ce que j'ai dit hier… je suis vraiment désolée.
- Il n'y a pas de mal à ça. C'est vrai que la vie est parfois un peu mouvementée ici, mais je tâcherai de calmer Sherlock.
A peine avait-elle prononcé cette phrase que le détective nous est tombé dessus comme un diable sortant d'une boite et a foncé dans la rue sans nous accorder un regard, nous obligeant à nous coller contre le mur pour qu'il ne nous renverse pas. Watson l'a rejoint cinq secondes plus tard, et m'a salué au passage.
- Vous savez, Mrs Hudson, si vous n'y arrivez pas, je ne crois pas que je pourrais vous blâmer.
Pour toute réponse, la petite dame a levé les yeux au ciel et nous sommes montées.
La chambre était aussi bien que le souvenir que j'en avais gardé. Mrs Hudson m'a montré tous les recoins où je pouvais déposer mes affaires et elle a eu un sourire gêné quand elle m'a désigné l'espace « où vous pourrez installer un grand bureau». Enfin elle m'a même proposé de me prêter des draps pour la nuit, mais j'avais déjà décidé de retourner à Paris ce soir pour commencer à apporter mes affaires. Puis elle est partie pour que je puisse m'installer.
Au moment où je fermais ma porte, vous ne pouvez pas imaginer la joie immense qui m'a emplie. C'était absolument grisant. Moi, Junon, dix-neuf ans, j'étais à LONDRES, SEULE, dans MON appartement. Par habitude, j'ai tenté de retenir ma joie. Mais pour quelle raison ? C'était MON appartement, et, ce dont je ne m'attendais pas, il était insonorisé.
- WOUUUUUHOUUUUUUU! WEEEEEEEEE ARE THE CHAMPIONS, MY FRIEEEEEEHEENDS!
AND WEEEEEE'LL KEEP ON FIGHTING 'TILL THE END!
NO TIIIME FOR LOOOOOSERS
CAUSE WEEE AAARE THE CHAMPIONS
… OF THE WOOOORLD!
Passé cet interlude, j'ai commencé à installer mes affaires, c'est-à-dire seulement quelques vêtements que je pensais rapporter, car je n'étais pas sûre de trouver un appartement hier. Au moins je rentrerais avec un sac et une valise plus légers. Voulant profiter de mes premiers instants dans cette chambre, j'ai déroulé le matelas sans drap et j'ai sorti mon ordinateur pour réserver une place Eurostar pour ce soir. Comme toute fin de mois d'août, les trains étaient presque complets et je n'ai pu réserver une place qu'à 20h. Puis j'ai sorti le livre que je lisais en ce moment, Bartleby le Scribe, de Melville et j'ai lu quelques pages.
Vers 17h, je suis descendue pour visiter le quartier. En passant au premier étage, j'ai remarqué que la porte de l'appartement de Holmes et Watson était grande ouverte. Pourtant, ils étaient encore absents. Prise de curiosité je suis remontée et j'ai actionné la poignée de la porte de la chambre de Watson. Elle n'était pas fermée à clef. Je l'ai refermée avant de m'apercevoir de la présence d'un minuscule morceau de bois qui aurait pu échapper à ma vigilance. Mais j'avais déjà vu cela dans des films d'espionnage il devait être coincé dans l'embrasure de la porte, afin de savoir si personne n'entrait… pourquoi être si suspicieux alors qu'il ne fermait même pas sa porte à clef ? Je me suis penchée pour ramasser le bâtonnet et le coincer à nouveau.
Je me suis retournée brusquement. Holmes se tenait derrière moi, sur la dernière marche de l'escalier. J'ai levé les yeux au ciel. Que peut-on dire quad on se retrouve dans une telle situation ? Le geste était suspicieux, n'importe quelle excuse ne tiendrait pas la route. Malgré tout j'ai tenté de dire la vérité :
- Je… j'étais juste… je me demandais pourquoi vous ne fermiez pas votre porte.
- Je sais.
- J'ai respiré, soulagée. De toute manière il avait bien dû voir que je n'avais fait qu'entrouvrir la porte.
- Ce n'est pas la peine, la porte d'entrée est toujours fermée, a-t-il expliqué. Tout l'immeuble est presque chez nous.
- Alors… pourquoi avoir placé un témoin sur la porte ?
- Pour voir si Mrs Hudson tente de ranger ses affaires sans son avis, j'imagine.
- Je ne pense pas que Mrs Hudson fasse ce genre de choses si on ne le souhaite pas.
- Qu'en savez-vous ? a-t-il en s'avançant, les yeux plissés et la tête sur le côté, Vous la connaissez depuis hier seulement.
- Non. Je ne la vois pas comme une curieuse vieille dame ou un espion qui cache bien son jeu.
- Non, vous avez raison, Mrs Hudson n'est pas comme cela. Elle est honnête, loyal, et ne pénètre pas dans la chambre de John en son absence. Quelque fois dans notre appartement en souhaitant arranger les quelques affaires que je ne lui ai pas interdit de toucher. Mais ne vous fiez toujours aux apparences pour d'autres personnes.
- Alors pourquoi le témoin ?
- Contre moi ?
- Ah oui ? J'AI remarqué ce morceau de bois, alors que vous avez remarqué ma marque de violon, mes ongles rongés et les plis causés par l'ordinateur sur mes genoux. Mr Watson sait bien qu'il ne vous aura pas avec ce stratagème.
- Pourquoi ne pas lui poser la question alors ?
- Parce que vous avez l'air de le savoir.
Je voyais dans son regard (toujours perçant… ah non ! il fallait que je continue de le regarder) qu'il ne me répondrait pas. Il me surplombait de toute sa hauteur à présent, non pas qu'il soit proche, mais il faisait quinze centimètres de plus que moi. Soudain, j'ai souri :
- Mais vous l'avez aussi cette marque sur le cou… vous faîtes du violon vous aussi, et encore maintenant.
Un sourire espiègle est apparu sur ses lèvres. Avec cette remarque j'ai senti que je faisais un peu fondre la glace qui était entre nous depuis le début.
- Vous en avez mis un temps avant de vous en rendre compte, a-t-il dit.
- Je ne me prétends pas détective. Au fait, où est le docteur Watson ? Il me semble que vous êtes parti avec lui ce matin.
- Il fait ses courses.
Je ne sais pas pourquoi, mais je ne m'attendais pas à une explication aussi prosaïque.
- Et vous étiez en train d'enquêter, avant ?
- De résoudre. Cette affaire vient d'être achevée.
- Et qu'est-ce que c'était ?
- Oh une affaire brillante, mais assez facile aussi. Je dirais que le mystère valait un 6 sur 10.
- Un meurtre ?
- Non, pas cette fois-ci. Dans un entrepôt de magasin de babioles, une caisse de petites reproductions en faïence de sculptures LOVE de Robert Indiana a été détruite. Plus exactement, chaque sculpture de ce carton a été brisée l'une après l'autre. Bien entendu lors d'une effraction pendant la nuit, dans une pièce au sous-sol où l'unique entrée était la porte, fermée par le propriétaire qui gardait les clefs chez lui et filmée par une caméra de surveillance où on ne voit rien de particulier.
- Intéressant. Un fan de Robert Mitchum, partisan de HATE ?
Il n'a pas eu l'air de comprendre.
- Ce n'est pas important, ai-je fait, continuez. Pourquoi manigancerait-on une effraction pour casser des objets sans valeur ? Et même s'ils en avaient, pourquoi les casser ?
- Vous posez les bonnes questions, dommage que vous ne réfléchissez pas sur la réponse.
- Tant pis, qu'avez-vous fait ?
La veille, 11h 04, Cherry Garden Street, Bermondsey
Lestrade fixait Sherlock.
- Qu'en pensez-vous, Sherlock ? Avons-nous affaire à un homme qui répondrait plus au domaine de la folie que de la police ?
- Un homme qui trafique une vidéo et ouvre une porte sans effraction avec une clef unique non substituée ? Je trouve qu'il est bien malin pour un taré qui briserait des statuettes sous le coup de la colère.
- Moriarty était bien de cette trempe.
- Heureusement, ce genre de personnes est bien rare, sinon, à l'instar de Moriarty, il ne ferait pas que casser des objets sans valeur dans un magasin médiocre, fit le détective devant le nez du propriétaire. Non, notre coupable est sensé et avait un but très précis.
Sans prévenir, le détective se jeta sur les décombres, et par le biais de ses mains et de ses pieds, il aplatit le tas de sculptures brisés.
- A présent, interpela-t-il, j'ai besoin de calme. TOUT LE MONDE DEHORS ! Toi aussi John.
John leva les yeux au ciel, puis sortit avec agacement pendant que Lestrade ordonnait à ses hommes ahuris de sortir afin de laisser Sherlock seul.
« Dans chaque caisse de 75x75x75 cm, 100 sculptures de 15x15x15 cm, espacés entre chaque hauteur d'un socle en carton mousse de 3,75 cm. La carton-mousse est ici et intact, donc aucun objet dissimulé dans cette boîte. »
Cent objets réduits en morceaux. A présent, les débris n'étaient plus entassés, il pouvait commencer son puzzle mental. A chaque fois qu'il reconstituait une sculpture, les morceaux qui le constituaient avaient disparu de son esprit, il ne les voyait plus. Il laissait dans un coin de son cerveau toutes les sculptures quasi reconstituées jusqu'à ce qu'il les termine.
Il s'écoula une demi-heure lorsque Sherlock ressortit come une fusée sourire aux lèvres, un sac plastique à la main.
- Vingt sculptures ont des parties manquantes.
- Vingt exactement ? s'étonna Lestrade, vous êtes sûr ?
- Et ce n'est pas tout, ce ne sont pas des débris qui manquent, mais un ou plusieurs espaces ovales dissimulés à l'intérieur des pièces, dit-il en présentant un morceau de « O » qui présentait un petit creux dans sa partie en terre cuite. J'ai récupéré les pièces intéressantes, ajouta-t-il en désignant le sac plastique, vous pouvez jeter le reste.
- Donc, résuma John, le coupable est entré pour récupérer quelque chose dissimulé dans ce chargement, et il a brisé toutes sculptures pour cacher son but initial ?
- Manifestement, dit Sherlock, rien à l'extérieur ne devait laisser voir quels objets contenaient un butin. Il a dû briser environ les soixante premières avant de tout retrouver, et le reste pour masquer cela. Ou sinon il ne savait pas combien il y en avait, mais j'éliminerais bien cette théorie, car il a su qu'il s'agissait de ce carton alors que ce genre de chargement devait arriver au moins une fois toutes les deux semaines. Lestrade, interrogez le propriétaire, demandez-lui la fréquence de ces chargements ou s'il a remarqué quelque chose d'étrange. Ne l'arrêtez pas, on voit bien qu'il a d'autres choses à faire que du trafic, comme gérer sa maîtresse en cachette de sa femme, et étant donné sa piètre intelligence, cela doit lui prendre la totalité de son esprit (le propriétaire était toujours à côté, mais ne put répondre face au flot de paroles trop rapide de Sherlock) ensuite, trouvez absolument tous les renseignements et l'historique de transport de ce chargement, notez aussi les détails insignifiants. Quant à la vidéo, observez-là bien, ce doit un être un enregistrement passé en boucle. Le coupable a donc eu accès à la plateforme d'enregistrement. Pour ma part je vais à Barts, étudier ces débris. Je voudrais aussi étudier la clef et le cadenas.
