C'est bien la première fois de ma vie que je publie aussi vite. Je m'amuse juste beaucoup trop à écrire cette fiction, j'avais oublié à quel point écrire pouvait être drôle.
J'ai hésité entre des updates fréquentes et courtes (autour de 5000 mots) et des updates plus longues mais moins courantes... Je me suis décidée pour le premier format, plus adapté à une fiction un peu légère comme celle-ci.
La première partie du chapitre est surtout là pour approfondir Mathilde et donner des informations sur elle, ses opinions, ses capacités. La deuxième est juste là parce que j'aime les Compagnons et que j'avais envie de rire un peu.
Amusez-vous bien et merci aux revieweurs !
Nous sommes le douzième jour de Soufflegivre et le vent est froid, quand on quitte l'enclave des montagnes qui entourent Rivebois. Je rentre la tête dans le col de ma tunique et ramène quelques mèches rebelles dans ma capuche.
J'apprécie à sa juste valeur mon tout nouveau vêtement et ses innombrables couches de tissu qui m'entourent douillettement. Les enchantements sont plus performants que sur mes anciennes robes et certains d'entre eux sont spécifiquement tournés vers l'Illusion. Vous savez, c'est la première fois de ma vie que je porte des robes faites pour des mages autres que guérisseurs. Je ne sais pas trop qu'en penser.
Bien sûr, la qualité a un prix que Lucan n'a dû être que trop heureux de me faire payer : quatre cents pièces d'or pour la robe, le capuchon et des provisions pour la route. C'est cher, mais je peux me le permettre ; le butin du Tertre a largement couvert ces dépenses, sans parler des cinq cents pièces d'or promises par le marchand. J'ai même pu acheter un sort d'armure, Corps de Pierre. L'Altération est une école agréable pour une guérisseuse ; ce n'est qu'une application moins médicale des connaissances qu'on nous fait rentrer dans le crâne. Je m'entraîne le long du chemin à perfectionner le sort, aux dépends d'une paire de loups et d'un vasard isolé.
Bordeciel est un beau pays. Où que le regard se porte, on voit des montagnes aux sommets blancs. La Gorge du Monde, le sommet le plus élevé de Tamriel, domine le paysage de sa silhouette imposante, mais la crête que je laisse derrière moi ferait pâlir bien des reliefs de Haute-Roche. Le temps est froid et pluvieux, l'herbe autour du chemin d'un vert éclatant, et la vie fleurit dans ce climat rude. Je m'arrête plusieurs fois pour ramasser des brins de lavande dont je me frotte l'intérieur des poignets. La marche m'aère l'esprit. J'essaie d'oublier que je laisse un lieu sûr où je commençais à construire des habitudes pour partir vers le froid et l'inconnu.
Il fallait que je m'en aille, pourtant, c'est un fait. J'ai des gens à voir, des choses à faire en Bordeciel.
C'est la mentalité de l'école : vous prenez la fuite pour un pays en guerre civile où vous devrez vivre sous une fausse identité ? Profitez-en pour acquérir de nouvelles connaissances ! Ce serait dommage de perdre une aussi belle occasion de voyager, n'est-ce pas ? Alors, tiens, Mathilde, prends cette liste et mémorise tout ce qu'il y a dessus. Bordeciel est connue pour avoir été un territoire dwemeri, tu devrais avoir plein de choses à explorer, je t'envie presque…
L'Oncle Anselin, Maître Voyageur de l'école, a toujours été très optimiste.
Moi, bien sûr, j'étais un peu moins exaltée par la perspective de quitter tout ce que je connaissais. Quand on m'a dit que je partirais seule, j'ai failli leur claquer la porte au nez, à tous, et retourner à mes recherches. Nous étions deux à devoir nous exiler impérativement ! Pourquoi séparer les deux élèves les plus brillants de l'école ? Surtout pour nous larguer dans un monde complètement hostile à tout ce pour quoi nous avons été élevés !
Moins suspicieux, mon œil. Besoin d'apprendre l'indépendance, mon œil. Mes relations avec lui ont toujours été curieuses, mais enfin, il reste le seul Bréton de mon âge à qui je puisse parler sur un pied d'égalité. Les autres sont adorables, ne vous méprenez pas, mais certains ne savent même pas ce qu'est une primitive et les autres pensent que les capillaires sont une forme de perruque.
J'aimerais avoir accès à la bibliothèque de l'école. Peut-être y a-t-il là-bas un livre qui explique ce qui m'est arrivé dans le Tertre et qui me permettrait de comprendre comment libérer Fus qui s'agite au fond de moi. Est-ce une malédiction des dragons pour se venger de ceux qui profaneraient leurs tombeaux ?... Mes connaissances en draconique sont plus que rudimentaires et ni Gerdur, ni Orgnar n'ont pu m'aider. Tout ce que j'ai appris, c'est que les morts-vivants sont appelés des draugr et que d'après les légendes, ils servaient les dragons de leur vivant. Pas d'informations sur Fus, donc.
J'en apprendrai plus à Blancherive, j'en suis certaine. Gerdur m'a dit que chaque jarl a un mage à sa cour. Un étudiant de l'Art ne refusera pas son secours à une collègue en quête de connaissance !
Enfin je crois. J'espère. Gerdur est déjà allée à la cour du comte – pardon, du jarl – et elle n'a pas l'air de porter le mage dans son cœur. Mais c'est sans doute parce que c'est un mage : les Nordiques ne sont pas de grands adeptes de l'Art, après tout.
Je peux voir Blancherive d'ici. La ville est grande, mais pas excessivement ; ce qui frappe vraiment l'œil, c'est la forme massive du château qui la surplombe de toute sa hauteur. Les habitants doivent vivre dans son ombre une bonne partie de la journée. On distingue aussi de nombreux petits édifices en-dehors des remparts, probablement des fermes et des moulins pour alimenter la capitale du comté – pardon, de la châtellerie. Je vais y arriver, vous allez voir, j'arrêterai de confondre Bordeciel et Haute-Roche. Un jour. Peut-être.
Ahem.
Vous savez, cette marche n'est pas déplaisante. Je n'ai jamais été une grande randonneuse durant mes années à Daguefilante (sauf si vous comptez les déplacements jusqu'à la Bibliothèque Magique) et je commence à penser que j'ai raté quelque chose. On éprouve une sensation de liberté, quand le paysage s'offre aux yeux, l'impression qu'on pourrait aller n'importe où juste en fixant le regard sur la direction et en avançant assez longtemps. La liberté, ce n'est pas ma grande spécialité, il faut bien le dire. J'ai grandi dans une société codifiée, un petit monde inspiré des règles altmeri où les salutations, l'apparence vestimentaire et même la direction du regard sont régulées par un protocole strict. Alors les vastes étendues…
Honnêtement, ces restrictions ne m'ont jamais dérangée. Avoir des limites a un côté rassurant : on sait d'où on vient, où on va, ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, et en cas de problèmes, il suffit de se tourner vers un représentant de l'Autorité qui saura remettre un peu d'ordre.
Me méprisez-vous ? Pensez-vous qu'il est pathétique de se satisfaire de moins qu'une totale liberté ? Êtes-vous de grands guerriers, fiers et entiers, les cheveux au vent alors qu'ils contemplent le monde depuis le sommet des montagnes ? Félicitations, vous avez réussi votre vie. Vous pourrez vous glorifier de vous être attaché à vos principes, d'avoir survécu sans compter sur quiconque, de n'être le serviteur de personne ; du moins jusqu'à ce que vos bras faiblissent, que votre cœur si vaillant se détériore et que vous vous jetiez dans une dernière bataille pour mourir dans l'honneur.
Malheureusement, tout le monde ne vénère pas la mort. Certains n'ont pas particulièrement envie de finir à Sovngarde, en Aethérius ou dans un royaume d'Oblivion. Le courage n'est pas une vertu universelle, et elle est singulièrement absente de ma personne. Je suis prête à sacrifier une part de ma liberté pour vivre en sécurité dans une maison avec un bon feu et de quoi poursuivre mes recherches. S'il me faut m'incliner devant un noble cent fois moins intelligent que moi, qu'il en soit ainsi, c'est un sacrifice auquel je consens de bon cœur.
Alors évidemment, la situation actuelle me dépasse un peu. J'apprécie le paysage qui s'ouvre devant moi, mais je garde mon pas fermement dirigé vers Blancherive : j'ai des ordres, un but, et c'est très bien comme ça.
Allez, Mathilde. Blancherive se rapproche.
Il faudra que j'écrive une lettre à Orgnar une fois que je serai arrivée.
Oh bon sang oh bon sang non non non non, certainement pas, jamais de la vie, j'ai eu mon lot d'aventures avant-hier. Un géant ? Rêvez toujours, il est hors de question que je m'approche de ce monstre à moins de cent mètres. Les guerriers autour de lui ont l'air de se débrouiller à merveille, je vais les laisser gérer la situation tous seuls comme des grands. Je veux bien soigner les blessés mais participer au combat ? Non Madame. L'archère au regard perçant me suit des yeux alors que je recule de plusieurs pas. Elle est trop loin pour que je distingue l'expression de son visage mais j'imagine qu'elle ne doit pas me porter la plus vive admiration. Rien à faire, je vais d'abord sauver ma chère peau dorée.
Le géant finit par s'effondrer sur les cultures. Comment quelque chose d'aussi grand a pu pénétrer dans les champs sans que les gardes ne le voient, voilà qui me dépasse, mais le fermier peut remercier le groupe de guerriers. Sans eux, ses dernières récoltes auraient été perdues à coup sûr.
J'ai bien envie de filer à l'anglaise en direction de la haute silhouette de Blancherive. Je joue avec l'idée quelques instants : la ville est toute proche à présent, il ne me reste plus qu'une centaine de mètres avant de passer la première muraille. Le bord du chemin est couvert de lys des cimes, de lavande et de coton sauvage, mais je pourrais repasser en cueillir plus tard.
Sauf qu'un des guerriers a l'air de boiter et que je ne peux pas ne pas guérir un blessé. (Non, le Tertre des Chutes Tourmentées ne comptait pas : ils voulaient tous me tuer.)
Alors je m'avance vaillamment vers le cadavre du géant en essayant de masquer ma nervosité au mieux. Je commence à regretter franchement ma décision quand la femme à l'arc, une Nordique aux traits coupés à la serpe et au visage parcouru de trois traits de peinture noire, m'interpelle avec mépris :
- Voilà une bonne chose de faite. Mais ce n'est pas grâce à vous.
- Vous n'aviez pas l'air d'avoir besoin d'aide, je réponds, sur la défensive.
- Non, mais un guerrier digne de ce nom n'aurait pas laissé passer l'occasion d'affronter un géant.
Un guerrier ? Cette femme est-elle aveugle ou juste stupide ? Je porte une robe de mage.
- C'est-à-dire que je ne suis pas un guerrier, je commence avec précaution. Par contre, je suis guérisseuse et comme l'un de vous a l'air blessé, je pensais que…
- Eh bien ne pensez pas ! réplique sèchement la femme. Et rangez vos sorts : les Compagnons de Jorrvaskr n'ont pas besoin des services d'une lâche.
Ah, Blancherive, ton château historique, tes vertes plaines, tes charmants citoyens. Une seconde, les Compagnons de Jorrvaskr ? Ça me dit quelque chose…
- Vous n'êtes pas du coin, hein ? Vous n'avez jamais entendu parler des Compagnons ?
Je me tourne vers l'homme qui vient de parler. Il a les cheveux noirs et les yeux bleu glacier, et son armure sophistiquée semble si lourde que je doute de pouvoir marcher avec. Qu'il arrive à combattre là-dedans me laisse admirative. L'acier ne le protège cependant pas de tout : il s'appuie sur l'épaule d'un homme qui lui ressemblerait comme deux gouttes d'eau, si ce n'était pour leurs cuirasses et la longueur de leurs cheveux, et il évite de porter son poids sur sa jambe droite. C'est donc lui que j'ai vu boiter. Effectivement, la pièce d'armure qui recouvre son mollet est bizarrement concave, comme si elle s'était trouvée sur la trajectoire d'une énorme massue.
Je jette un coup d'œil vers le géant mort : en fait, c'est sans doute ce qui s'est passé.
- Je connais cet ordre, de nom surtout, je réponds finalement. Vous êtes des guerriers descendant d'Ysgramor, c'est bien ça ?
- C'est bien ça. Nous sommes des frères et sœurs d'armes liés par notre honneur. Nous résolvons des problèmes quand la récompense en vaut la peine.
Cinq cents pièces d'or. Elles sont à vous si vous allez me chercher la Griffe.
Je frissonne au souvenir de ce funeste moment. Le mercenariat, c'est fini pour moi. Je désigne du doigt la blessure de l'homme.
- Je peux arranger ça, si vous voulez. Il faudra que vous évitiez de forcer dessus pendant quelques jours mais la guérison en sera…
- Certainement pas ! intervient l'archère. Les prêtresses de Kynareth te soigneront, Vilkas. Ne fais pas confiance aux vagabondes.
(Des prêtresses ? Vient-elle de suggérer que des dindes gloussant devant la statue d'une Aedroth seraient plus compétentes que moi dans mon domaine de spécialité ?)
- Tu es dure avec elle, Aela, dit le jumeau du blessé.
Sa voix est encore plus grave que celle d'Orgnar, c'est dire. C'est gentil à lui de prendre ma défense mais je n'ai pas vraiment envie d'être l'objet d'un litige entre guerriers. En fait, il serait peut-être bon de m'éclipser discrètement…
Ha, ha. Dans mes rêves, on dirait. L'archère ne me lâche pas des yeux.
- Il y a suffisamment de couards à Blancherive sans que des bâtards d'elfes commencent à nous envahir, déclare-t-elle d'un ton définitif.
J'imagine que « bâtard d'elfe » est censé être une insulte. Ça ne me fait pas grand-chose. Après tout, les Brétons sont des bâtards d'elfe, et quand on voit les humains pur souche, on ne peut que se réjouir de partager le sang des Mers.
Bon, d'accord, c'est bas. Orgnar, Gerdur et Ralof sont des Nordiques très sympathiques, le jumeau du blessé devant moi a l'air d'une personne décente et Camilla est une Impériale adorable. Mais admettez que vous aussi, vous ne vous sentiriez pas enclin à la tolérance si une Nordique vous expliquait en face à quel point elle vous méprise, vous et votre race (et si elle vous comparaît à des prêtres, permettez-moi d'insister là-dessus).
- Nous sommes les Compagnons et nous ne prenons pas partie, la réprimande le blessé. N'oublie pas les conseils de Kodlak.
- Kodlak devrait cesser de combattre de faux ennemis et de négliger les vrais à nos portes !
Je n'ai pas la moindre idée de ce dont ils parlent et j'aimerais vraiment partir avant que l'un d'eux ne révèle un secret trop gros pour que je puisse l'ignorer en toute bonne conscience. Je sens déjà ma curiosité prendre le dessus : Kodlak ? Des conseils ? Serait-ce un genre de chef ? Je n'arrive pas à me souvenir de la hiérarchie des guerriers de Jorrvaskr – ont-ils des chefs ?... Mais si c'était le cas, le blessé, Vilkas, aurait parlé des ordres de Kodlak et non de ses conseils. Cependant, ce Kodlak doit avoir un poids pour qu'il soit mentionné avec un tel respect dans la voix.
- Aela ? Vilkas ? Devriez-vous vraiment parler de ça ici ?
Bénie sois-tu, jeune Impériale en armure de cuir. Les deux guerriers semblent se reprendre.
- Rentrons, déclare l'archère.
- Pars devant. Je vais laisser la guérisseuse me soigner.
- Vilkas…
- Il serait stupide de boiter jusqu'à Jorrvaskr alors que quelqu'un peut guérir ma blessure ici, répond l'homme.
Sa façon de parler est plus élégante que celle de ses compatriotes, son accent moins provincial. Je sens s'évanouir une partie de ma nervosité à l'idée de m'approcher suffisamment de lui pour le soigner.
(Paranoïaque ? Comment ça, « paranoïaque » ? Après la démonstration d'amitié de l'archère, un peu de méfiance envers ces gens est tout à fait légitime, je trouve.)
L'archère crache à mes pieds (tant de raffinement me laisse sans voix) et s'en va.
- Je vais la suivre, déclare le jumeau à la voix grave. Ria, reste aider Vilkas.
Bon.
Loués soient les Nordiques, l'homme ne tente pas de faire la conversation. Il ôte sa jambière d'acier, aidé de sa sœur d'armes, et me présente la plaie. L'os est bien évidemment cassé, la zone toute entière est en train de virer au violet et je me mets immédiatement au travail.
J'ai souvent eu l'occasion d'étudier ce genre de fractures à Daguefilante : un coup de marteau maladroit, une échoppe qui s'écroule subitement sur son propriétaire… Les accidents domestiques sont presque aussi courants en Haute-Roche que les tentatives d'empoisonnement - c'est affolant, le nombre de gens qui s'imaginent que personne n'aura de soupçon si une femme dans la force de l'âge attrape une pneumonie en plein été.
La blessure du Compagnon n'est pas jolie à voir mais elle est propre et nette ; en une quinzaine de minutes, j'ai fait le maximum possible.
- Surtout, n'oubliez pas de ne pas forcer sur votre jambe dans la semaine à venir. Pas de combats, pas de course, évitez de porter des armures lourdes si vous le pouvez. Le mieux serait que vous passiez me voir dans quelques jours pour que je vérifie que tout progresse bien.
Conseils que, bien sûr, il ne suivra pas, parce qu'il est un guerrier et que les guerriers sont des inconscients incapables de rester en place.
- Une semaine, je m'en souviendrai. Venez à Jorrvaskr quand vous voudrez faire vos examens et demandez à voir Vilkas, je serai là.
… Par l'Art, est-ce qu'un Nordique vient de sous-entendre qu'il respectera les délais prescrits ? Les Sciences nous préservent, le monde touche à sa fin. Le Numidium apparaît-il à l'horizon ? Neige-t-il ? Quoique, de la neige en Bordeciel, ce ne serait pas particulièrement étonnant…
Eh bien, ce Vilkas est un guerrier bien étrange. Je le remercie (il me jette un regard surpris ; oui, je sais que normalement, ce sont les patients qui remercient les guérisseurs et non l'inverse, mais un guerrier qui respecte mes ordres ? ça se fête) et repars vers la ville alors que le fermier sur le champ duquel nous nous trouvions arrive pour remercier profusément les deux Compagnons.
Le soleil commence à baisser dans le ciel quand je franchis enfin la première arche de Blancherive.
Les gardes me regardent passer avec indifférence. Je détaille avec curiosité leurs casques complets qui les font ressembler à une armée de marionnettes : impossible de les distinguer. Tout ce qu'on peut voir, c'est leur sexe et leur taille. Je ne suis pas sûre que je reconnaîtrais mon ami Caius s'il portait leur tenue.
Je commence à respirer plus lourdement – merci, stratèges nordiques, d'avoir bâti la ville sur une colline. Une fois arrivée aux hautes portes de bois, je sens la sueur commencer à imprégner ma tunique malgré le froid.
Je m'apprête à suivre une Nordique âgée quand un garde m'interpelle :
- Halte-là ! On ne passe pas. La ville est fermée aux étrangers sur ordre du Jarl.
Et vous me dites ça une fois que j'ai passé les remparts extérieurs et le pont-levis ? Est-ce que le but de ces défenses n'est pas, justement, de garder les ennemis dehors ? Si vous ne les interrogez qu'une fois qu'ils sont devant les portes, autant ne pas avoir de pont-levis ou de remparts, ça vous épargnerait de l'entretien.
(Et c'est ça qui a massacré le peuple Falmer ? Que mes cousins des neiges me pardonnent mais franchement, quand on est exterminé par les Nordiques, c'est peut-être qu'on mérite de quitter la surface de Nirn.)
Bon. Problème plus urgent : comment puis-je entrer ? Parce qu'aussi stupide soit cet homme, il a une épée et le soutien du comte – jarl, jarl – de la ville, et moi…
Moi, j'ai un message de Gerdur. Hm, c'est une idée. Je n'ai pas envie de dévoiler mon identité mais après tout, je suis en robe de mage avec un capuchon enfoncé jusqu'aux oreilles, donc pas facilement identifiable.
… Non, attendez, c'est stupide. Je porte une robe de mage illusionniste. Les illusionnistes ne sont pas nombreux parmi les mages, et les mages ne sont pas nombreux en Bordeciel, donc mes vêtements sont au contraire un moyen très aisé de m'identifier. Le Thalmor sait que mon école m'aura enseigné l'Illusion pour me défendre, donc il est probable qu'ils soient à l'affût de rumeurs mentionnant une mage illusionniste. Or on peut difficilement se faire plus remarquer qu'en expliquant à un garde qu'on doit voir le Jarl de toute urgence, oui, c'est très important, gardez ça pour vous, hein ?
(Les gardes de tous les peuples sont des commères. Vous n'imaginez pas le nombre de secrets que j'ai appris en soignant ceux de Daguefilante.)
Une seconde. Comment s'appelle-t-il, déjà ? Ah oui.
- Vilkas des Compagnons a fait appel à moi pour le soigner. Je dois m'installer en ville pendant quelques temps pour être sûre que sa blessure évolue bien.
Le garde se tient soudain plus droit, la tête plus haute. Eh bien, si on m'avait dit que le mot « Compagnon » avait un tel effet, je l'aurais employé plus tôt.
- Vous êtes guérisseuse ?
- Une des meilleures, je souris humblement. Il le faut, pour soigner un Compagnon, hein ?
L'homme se tient encore plus droit si c'est possible. (Si je dis « Compagnon, Compagnon, Compagnon », va-t-il devenir parfaitement vertical ?)
Je crois qu'il me jette un de ces regards de connivence que partagent les adorateurs transis des mêmes héros, mais avec le casque, c'est dur à dire. Dans le doute, je lui renvoie son regard. Oh oui, moi aussi, je vénère Vilkas des Compagnons et son jumeau Faras – ou était-ce Fakras ? – que je connais depuis une demi-heure. Maintenant, ouvre cette damnée porte !
- Si c'est pour les Compagnons, il n'y a pas de problème, passez. Bon séjour à Blancherive !
J'espère que Vilkas n'apprendra jamais que je me suis servi de son nom ainsi.
(Mais si le garde est bien le genre de personnes que j'imagine, il va s'empresser d'expliquer à Vilkas que c'est lui qui a laissé entrer la guérisseuse, afin de se faire bien voir du guerrier. Bah, je me justifierai auprès du Nordique plus tard.)
Une heure plus tard, je pose enfin le pied dans l'auberge de la ville.
Répondez-moi honnêtement : ai-je l'air intéressée par les conflits internes des Nordiques ? Est-ce que je ressemble de près ou de loin à une femme qui se préoccuperait des rivalités ridicules entre deux quelconques familles de Bordeciel ?
Non. Les différends des clans de Blancherive m'indiffèrent. Je ne vais certainement pas prendre fait et cause pour les Guerriers-Nés, amoureux locaux de l'Empire ; quant aux « traditions » auxquelles sont si fermement attachés les Grisetoisons, je n'en ai. Rien. A. Faire. C'était assez agaçant comme ça d'être prise à partie par le fils Guerrier-Né me demandant mon avis sur la modernité (modernité ? En Bordeciel ? C'est probablement la contrée la plus reculée de Tamriel !) sans que le patriarche Grisetoison ne vienne me déclamer les mérites de Talos – non mais sérieusement, qu'est-ce que j'en ai à faire, moi, qu'il y ait huit ou neuf divins ? Je déteste les divins. Si Talos est devenu un Aedroth, tant mieux pour lui, il peut désormais regarder distraitement les guerres, les massacres et la mort envahir Tamriel. Hourra pour Talos, il est aussi pathétique que tous les Aedra. Et s'il n'est pas un Divin, il est juste mort et probablement en train de cirer les bottes de Shor quelque part en Sovngarde.
Bien entendu, étant une jeune mage bien élevée et, surtout, perdue en terre étrangère, j'ai poliment hoché la tête et abondé dans le sens de chacun des hommes. Bien sûr, l'Empire est une excellente chose, l'essence même de Bordeciel. Oh, bannir le culte de Talos ? Quelle abomination ! Les Thalmor sont de méchants Altmers ! (Par Alsiel, cette dernière phrase est sans doute la seule chose honnête que j'ai dite depuis mon entrée à Blancherive).
Il est probablement cinq heures du soir et je veux juste prendre une chambre, me laver, enfiler des vêtements de ville et aller discrètement transmettre mon message au Jarl Balgruuf.
Par chance, l'aubergiste, Hulda, sait garder ses opinions pour elle et se contente de m'informer que c'est douze pièces d'or la nuit et qu'elle me montera un baquet d'eau chaude et du savon pour deux pièces d'or de plus. Je négocie la chambre à dix, eau chaude comprise, et décline l'offre du savon – n'importe quel alchimiste sait préparer des produits de toilette. Je m'informe de l'histoire de Blancherive et parvient à apprendre que l'échoppe de l'alchimiste locale est juste à côté, sur la place du marché, puis je monte dans mes nouveaux quartiers.
Quand une jeune Rougegarde ouvre la porte pour amener l'eau, je suis en train de griffonner sur mon fidèle carnet les nouvelles espèces de plante que j'ai découvertes sur le chemin. J'avais un livre détaillant tous les ingrédients alchimiques de Bordeciel, mais les Impériaux l'ont confisqué à Helgen – il faudra que je m'en procure un équivalent, maintenant que je suis dans une vraie ville comprenant probablement une librairie. La fille pose le baquet dans un coin de la pièce ; je la remercie et elle prend congé.
Mine de rien, entre la longue marche depuis Rivebois et la montée jusqu'aux portes de Blancherive, je ne suis plus très fraîche ; c'est un plaisir que de voir l'eau devenir grisâtre et ma peau retrouver sa teinte naturelle. J'enfile avec plaisir une robe beige lacée sur le devant que m'a offerte Camilla et détache mes cheveux.
J'ai beaucoup de mal à m'habituer à sortir en cheveux, comme on dit chez moi : sans chapeau, sans coiffure, sans… rien. Juste des cheveux. Si je faisais ça à l'école, on me demanderait de retourner me coiffer sur-le-champ, et c'est précisément pour cette raison que je laisse mes cheveux libres : pour éloigner les soupçons. Dans l'Archipel de l'Automne, seuls ceux qui partent combattre ne font rien à leurs cheveux – et encore : ils ne les laissent pas retomber autour de leur visage mais les coiffent vers l'arrière. C'est une coiffure de guerre, et il est très révélateur que tous les Thalmor en poste dans l'Empire l'arborent, même maintenant que le Traité de l'Or Blanc a supposément amené la paix.
Les mœurs brétonnes sont très inspirées de celles de nos ancêtres altmeri, et c'est encore plus vrai à l'école, puisque nous sommes affiliés...
Hm. Bref. Mes cheveux ont toujours été attachés, tressés, torsadés en motifs complexes. Voir des mèches brunes frôler mes joues quand je me déplace me met mal à l'aise. Pour faire une analogie, c'est comme si vous sortiez vêtue d'une robe si décolletée qu'on voyait le début de votre poitrine : même si c'était l'usage dans la région où vous voyagez, vous vous sentiriez gênée.
Il faut ce qu'il faut, cependant, alors j'essaie d'oublier l'inconfortable absence de multiples barrettes et pinces sur ma tête pour me concentrer sur mon sac. Qu'est-ce que j'emmène au palais ? Je serai peut-être fouillée, donc rien de compromettant – pas mes journaux d'alchimie ni de mathématiques, qui contiennent des références à des connaissances un peu trop approfondies pour une simple guérisseuse vagabonde. Certainement pas le médaillon que je portais à Helgen et que j'ai laissé au fond du sac depuis : si le Jarl est du côté de l'Empire et qu'il transmet une description de l'objet, je suis morte et enterrée. La pierre trouvée dans le Tertre ainsi que la copie du texte sur le Mur, oui, je pourrai peut-être obtenir des explications. Pas la feuille de lin, plus large, que j'ai frottée pour obtenir un négatif grandeur nature de Fus : s'arranger pour obtenir les proportions exactes d'une rune est une habitude de mathématicien que je préfère dissimuler.
J'imagine que je peux conserver mes potions et mes ingrédients ainsi que tous les petits objets précieux que je ne tiens pas à perdre : gemmes spirituelles, parchemins de sort, bourse d'or…
Je passe le sac sur mes épaules, avale une galette de légumes et quitte l'auberge.
L'avantage de cette ville, c'est qu'on aurait du mal à se perdre : le château qui la surplombe est le meilleur point de repère qui soit. Je me faufile entre les marchants rangeant leurs étals pour la nuit et monte les escaliers vers le fort. La ville est jolie, une eau claire coule dans les petites rigoles creusées autour des marches. Je ne comprends pas vraiment la présence du grand arbre malade au centre du quartier sur lequel je débouche ; ses branches décharnées et l'ombre qu'il projette ont de quoi effrayer les superstitieux (la majorité des Nordiques, donc).
- Madame, vous n'auriez pas une petite pièce ?
Une fillette est assise sur un banc – une mendiante. Ses vêtements rapiécés s'accordent étrangement bien avec l'arbre malade au-dessus d'elle. Elle me fixe de ses yeux clairs, tremblante dans sa robe trop légère pour la saison.
Oh Alsiel, je ne peux pas la laisser là et passer mon chemin. J'y arrive quand les mendiants sont adultes, quand ils m'insultent au passage, quand je leur propose de les soigner et qu'ils me crachent au visage, mais elle ?... Ce n'est qu'une enfant. Je me penche jusqu'à être à son niveau.
- Comment t'appelles-tu ?
- Lu… Lucia.
- C'est un joli prénom. Dis-moi, Lucia, pourquoi mendies-tu ?
Elle rougit, détourne le regard, visiblement gênée. N'a-t-elle pas de famille qui pourrait la prendre en charge ? Qui jetterait une fillette dehors alors que l'hiver arrive ?
- C'est… C'est ce que Brenuin m'a dit de faire. C'est le seul à avoir été gentil avec moi depuis que… depuis que Maman… est morte. Mon oncle et ma tante sont venus à la ferme et m'ont jetée dehors…
Un défilé d'insultes en altmeri me passe par la tête. Jetée dehors ? Par son oncle et sa tante ? En plein mois de Soufflegivre ?
- Alors je suis venue ici mais… mais je ne sais pas quoi faire.
Oh Alsiel, la pauvre petite est en train de pleurer. Elle blottit sa tête dans ses mains et gémit :
- Elle me manque tellement !
Je sens les larmes me monter aux yeux. Je ne peux pas, physiquement pas laisser faire ça. Je sais que c'est la guerre, que les gens meurent, que je ne suis pas capable d'aider tous les orphelins du monde, mais ça ne m'empêchera pas d'essayer. Je récupère ma bourse, en sors une dizaine de pièces d'or et une galette de légumes, et les mets dans les mains de la fillette. Elle lève de grands yeux brillants vers moi (c'est une Impériale, je le réalise maintenant que je peux voir son visage de près) et sa bouche commence à s'ouvrir comme pour me remercier. Ça me rend malade – on ne devrait pas se voir remercié pour ce qui n'est que de la décence. Quels monstres pourraient laisser une fillette dormir dehors ?
- Inutile de me remercier. Ecoute, j'ai quelque chose à faire mais je veux que tu ailles à l'auberge de la Jument Pavoisée et que tu dises que tu viens de la part de Mathilde, la guérisseuse. Demande à Hulda de te montrer ma chambre et dis-lui de te faire monter de l'eau chaude pour que tu puisses prendre un bain. Donne-lui un septim, pas plus. Il y a un bol de savon sur la table. Tu te souviendras de ça ?
Elle hoche la tête précipitamment comme si elle ne pouvait croire son bonheur – par l'Art, je ne lui ai pas offert un trésor, juste une chambre et un bain ! On dirait que personne ne s'est montré gentil avec elle depuis…
… Ah. C'est probablement le cas, n'est-ce pas ? Personne sauf ce Brenuin. On ne peut pas dire que ses conseils soient les meilleurs du monde, mais au moins lui a cherché à aider la fillette. C'est probablement un mendiant aussi, d'ailleurs. Il a fait ce qu'il a pu.
- Alors je te verrai tout à l'heure.
Je lui caresse les cheveux et reprends ma route, un sourire aussi gentil que possible aux lèvres et une boule de fureur enragée dans la poitrine.
Personne. Pas. Une. Seule. Personne. Dans cette ville relativement prospère, n'a pu faire une petite place à une gosse. Ce n'est pas comme si elle prenait beaucoup de place ! C'est une fillette, elle a tout au plus douze ans et ils la laissent geler dehors ? N'y a-t-il pas de temples, dans cette ville ? Comprenez-moi bien, je déteste les Aedra mais leurs disciples ne sont-ils pas fiers de leur abnégation et de leur générosité ?
Alors pourquoi, par le Calcul, y a-t-il une fillette en train de geler au beau milieu d'un quartier résidentiel ?
J'attends d'être au milieu des escaliers menant au château pour m'arrêter. Il faut que je me calme : dans l'état où je suis, je risque d'insulter (très poliment, à la façon altmeri, mais insulter quand même) le Jarl et sa cour d'incapables. Ça me ferait beaucoup de bien, mais ça n'arrangerait pas mes affaires, ni celles de Lucia, d'ailleurs.
Inspire. Expire. Visualise le système digestif et les étapes d'un empoisonnement au venin de guêpe. Inspire. Tu peux faire quelque chose pour cette enfant, pour tous les enfants, alors canalise ta colère dans quelque chose de productif. La primitive du logarithme népérien de x est x fois le logarithme népérien de x, le tout moins x. Si une matrice M est diagonalisable, alors il existe une matrice inversible P telle que D = PMP^-1 est diagonale.
Ça va mieux.
Je serre légèrement les poings, un signe de paix universel chez les mages (si un mage vous montre ses paumes, ce n'est pas un signe d'apaisement, ça veut dire qu'il vise pour vous envoyer une boule de feu en pleine figure). Le château n'est plus qu'à quelques marches.
Je rajuste mon sac et reprends la montée.
Le passage avec Lucia n'était pas prévu du tout mais il s'est comme imposé durant l'écriture et je ne pouvais pas ne pas l'écrire (quelque chose qui m'arrive très souvent, ça, d'avoir des passages qui ordonnent d'être écrits). Et puis franchement, pourquoi a-t-on une gamine mendiant dehors alors qu'il y a un temple juste à côté ? Les prêtres ne peuvent pas la prendre comme novice ? Et les honorables Compagnons à deux volées d'escaliers de là, ils passent devant elle pour aller faire leurs missions et ça ne les choque pas plus que ça ?
Bien sûr, ce n'est pas pire que Sofie, mon trophée personnel de la chose la plus dérangeante dans Skyrim : une gamine abandonnée vendant des fleurs dans la ville la plus froide du pays. C'est triste à pleurer.
Vous connaissez la chanson, l'auteur aime les reviews, l'auteur aime aussi les follows/favourites, l'auteur aime les hypothèses de lecteur si vous en avez, et l'auteur écrit aussi une fanfiction Naruto si vous suivez ce fandom, donc n'hésitez pas à aller la lire ! Bonne soirée à tous et joyeuse année 2015 !
