In the summertime – Mungo Jerry
YMCA – Village people
Stuck in the Middle with you – Stealers Wheel
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Tony, s'en grillant une sous le soleil et le vent, battait des pieds au rythme de la rengaine des sixties qui passait. Loki conduisait bien. 'Fin pour ce qui était de conduire à la même vitesse sur une ligne droite, quoi. Ce que tout le monde peut faire à partir de sept ans. Le reste s'évaluait plus facilement dans une course poursuite avec les forces de l'ordre.
Ce qui était probable, après tout, un narcotrafiquant et un assassin. Ce ne serait pas un doigt d'honneur aux lois de la probabilité qu'une sirène se déclenchant soudainement dans leur dos. Et pas la sirène mélodieuse des filles et de l'argent, mais celle des menottes et des barreaux.
Ou d'une chaise sentant le roussi, peut-être.
Puis il se morigéna d'avoir des pensées aussi noires dans une si belle voiture avec un si beau ciel et de si beaux yeux verts. C'en était presque un crime à ajouter à sa liste d'accusation.
-T'en fais une tête, lui lança Loki. J'ai jamais vu quelqu'un tirer la tronche sur cette chanson.
-J'suis un type imprévisible.
-J'vois ça, rétorqua-t-il dans un clin d'œil, y'a rien qui pourrait te détendre ? Parler de poussins broyés, dans la logique ?
-Je suis détendu, protesta Tony en s'enfonçant dans son siège en cuir. Il fait beau, on approche de Tucumcari, et tu n'as pas encore bousillé ma voiture.
-Je te l'ai dit, je suis un très bon conducteur, assura Loki, un bras sur le rebord de la fenêtre et l'autre tenant le dessus du volant, dans l'attitude la plus crâneuse qu'il eut été donnée de voir dans une voiture. Ce petit bijou a beau avoir soixante ans, c'est un vrai bonheur.
-J'en parle avec fierté, mais clairement je sais vraiment pas jusqu'où elle va pouvoir nous emmener, avoua Tony en jetant un œil sous ses jambes, comme s'il pouvait examiner le moteur d'ici.
Il trouva son geste stupide alors il se renfonça dans son siège. Clairement, depuis quand se souciait-il d'avoir l'air stupide ? Il était recherché pour meurtre nom de nom, il avait des problèmes plus graves !
-Tu vois que tu es stressé, constata Loki.
-Mais non.
-T'en fais pas : dès qu'on aura des lunettes de soleil, ce sera tout de suite mieux.
Ils arrivèrent à Tucumcari une poignée de minutes plus tard. La ville se révéla être un bled perdu au milieu du désert, comprenant en tout et pour tout une station essence, un magasin de souvenirs et un distributeur de billets. Mais hey, ils n'avaient pas besoin de plus. Quoiqu'ils commençaient à avoir sérieusement la dalle.
-On va voir à la station s'ils ont un truc à manger ?
Tony hocha la tête, et ils entrèrent dans la superette. Le gros ventilateur mouvait péniblement ses palmes, comme si la chaleur les agrippait de ses petites mains pour le ralentir. Au comptoir, une jeune femme rousse faisait des bulles avec son chewing-gum, feuilletant un catalogue d'armes à feu.
-B'jour, lança Tony.
Elle ne bougea pas.
-Bonjour, vous vendez de quoi manger ici.
Elle sortit un paquet de cent grammes de chips de sous le comptoir, leva la tête et déclara, avec un accent russe à couper au couteau :
-Dix dollars ou tu bouffes tes doigts.
Loki, de son coté, était parti prendre crème solaire et lunettes noires. Dans le petit miroir crasseux au dessus de la colonne, il vit un hideux coup de soleil sur son nez, son front et ses pommettes, et soupira. Il passa devant le rayon alcool, et prit une flasque de whisky pour oublier qu'il était rouge écrevisse.
-Dix dollars pour cent grammes de chips ?! Ils datent de l'année dernière je suis sûr.
-Si tu veux je te coupe un doigt et tu le manges, insista-t-elle en reprenant son magazine.
-On t'achète ça, lança Loki en déposant ses achats sur le comptoir, pour la bouffe on verra ailleurs. Y'a un fast food ou un truc dans le coin ?
-Ҫa fait trente dollars, dit-elle avant de plisser les yeux vers Loki. T'étais pas en taule Laufeyson ?
Loki se tendit incroyablement vite, plissant les yeux et levant son bras près de son ventre comme pour intercepter un couteau.
-Je ne sais pas de qui vous parlez.
-Loki enfin, c'est moi, soupira-t-elle en attrapant les lunettes de soleil. J'avais les cheveux courts, mais quand même.
Ses cheveux bouclés redressés en une queue de cheval et la paire noire sur le nez, elle laissa Loki la regarder un instant.
-Nom de nom, Natasha Romanoff, se rappela-t-il soudain. Le Texas, c'est pas un peu loin pour la contrebande transatlantique ?
-Je peux dire pareil pour toi, fit-elle dans une bulle de chewing-gum et en retirant l'accessoire. Mais attends, j'ai mieux.
Elle approcha deux doigts de sa bouche et siffla fort. Alors qu'elle attendait probablement une réponse, Tony demanda :
-Vous étiez… partenaires en affaire ?
-C'est le mot, confirma Loki.
-Je disais : t'es pas censé être en taule ? reprit la rousse.
-Je t'avais parlé de mon paternel, non ? Il m'avait trouvé une couverture à Chicago. Je suppose que… je viens juste de tout envoyer chier pour… voyager.
-T'es un peu vieux pour les congés sabbatiques, remarqua la jeune femme. Enfin on a qu'une vie, tu m'diras. Bon il fait quoi ce mec, s'impatienta-t-elle.
Tony tourna à nouveau la tête dans la direction que visait son regard vert et furieux –moins beau que celui de Loki par contre-. La porte du magasin de souvenirs s'ouvrit sur un type trapu portant des lunettes de soleil, qui regarda à gauche et à droite avant de traverser : bien qu'il n'y ait jamais personne sur cette putain de route.
-Qu'est-ce qu'y a Nat, lança-t-il d'un ton agacé en entrant dans la boutique, je te préviens si c'est encore pour nourrir ce sale clebs- menaça-t-il en retirant ses lunettes, et en arrêtant soudain de parler.
Lui et Loki se regardèrent un instant, la bouche ouverte.
-Clint Barton ? s'enquit le trafiquant.
-Cet enfoiré de Loki Laufeyson, balbutia-t-il.
- J'aurais dû m'en douter, c'était impossible que je vois Natasha sans que tu sois à moins de cinq mètres, réalisa soudain Loki. Vous êtes comme Luke et Yoda, compara-t-il, Fred et Georges, Batman et Robin-
-Ok ok on a compris, abrégea le marchand de souvenirs. Sérieusement mec, qu'est-ce que tu fous dans le Texas après avoir été chopé par les keufs…
-Son vieux a payé sa caution et lui trouvé un taf, mais là il prend un congé sabbatique, répondit Natasha.
-On fait la route 66 en fait, compléta Tony pour arrêter d'être ignoré.
-Oh pardon, se réveilla soudain Loki, Natasha Romanoff, trafiquante d' héroïne, absinthe et autres trucs illégaux ainsi que de parfums-
-Arrête avec cette histoire de parfums, répliqua celle-ci. Et de toute façon c'est fini tout ça à présent.
-Et Clint Barton, trafiquant d'armes. Et ils sont comme Bonnie et Clyde mais dans la contrebande et sans la bai-
-Tu finis ta phrase je fais un barbuc avec tes couilles, prévint le criminel. Tu faisais quoi toi ? s'enquit-il à Tony. Je t'ai jamais vu.
-Oh, moi, je-
-On s'est rencontrés dans un bar. Sa destination c'est Flagstaff et moi pas Chicago donc on allait dans le même sens. Du coup voilà.
-Une destination c'est un endroit, pas la négation d'un endroit, dit perplexe l'ancien trafiquant.
-Je prends des vacances, d'accord, coupa court Loki, vous, vous faites quoi dans ce bled moisi ?
-Et bien je ne sais pas Loki, siffla Clint, vu qu'une certaine-personne-on-a-jamais-su-qui nous a tous cramés après la descente de Hell's Kitchen on se cache comme on peut. Et avec un soleil pareil la moisissure n'a aucune chance.
-Avoue, c'était toi, asséna Natasha avec à nouveau un regard de tueur du KGB.
-Non, démentit Loki en croisant les bras, c'était Phil.
Ils ouvrirent la bouche comme pour avaler tout l'air du magasin.
-Phil ?! Impossible.
-Cet imbécile a flirté avec un poulet et s'est retrouvé à tout cracher. Il m'a fait tomber moi aussi. Cet enfoiré de Rogers a fait des descentes au fur et à mesure pour instaurer la méfiance et tous nous avoir un par un.
Natasha retroussa le nez et Clint serra les dents tandis que Tony hésitait entre l'ennui profond et la fascination perplexe.
-Phil ? releva le marchand de souvenirs incrédule, Ok il était raide dingue de ce flic, c'en était affligeant, mais pourquoi il nous aurait balancés ?
-Il voulait laver l'ardoise et se ranger avec Rogers, il me l'a dit quand j'étais en cellule et lui du bon coté des barreaux. Mais de ce que j'ai appris après, pendant la dernière descente il s'est fait buter en « dégât collatéral » par Barnes. Tu sais, celui qui a failli avoir ta peau Romanoff.
-Barnes ? répéta-t-elle en haussant un sourcil, Aucun souvenir.
-Si moi je le connais, intervint Clint. Il était à moitié amnésique depuis sa blessure à la tête lors de l'attaque de la 47ème. Cheveux longs et regard perdu, un ancien de la Navy, comme Rogers.
-Non, je vois pas. Qui est toujours vivant finalement ? J'irais bien faire sa fête au lieutenant.
-Il est passé capitaine avec cette histoire, marmonna Clint en s'adossant au comptoir. Capitaine Rogers.
Ҫa y est, ça disait quelque chose à Tony. Le capitaine Rogers était un héros à New York, il était venu en personne leur acheter un lot de voitures à Obadiah et lui, car ils en avaient perdu énormément dans leur victoire écrasante sur la mafia. Mais il n'allait certainement pas le mentionner, parce que ce nom faisait manifestement naître des pulsions de meurtre chez trois des quatre personnes présentes dans la pièce où il se trouvait.
-Si t'es de la partie on pourrait retourner à New-
-Non non non, démentit Loki. Moi je retourne pas à New York.
-Moi non plus, s'en mêla Tony, et c'est ma voiture.
-Mais t'étais du métier ou pas du tout en fait, insista Clint en fixant Tony, d'un regard qui le rendait un peu mal à l'aise.
-Je suis concessionnaire automobile, s'agaça Tony, donc oui, je ne comprends rien de ce que vous dites, mais il n'empêche qu'on ne va pas à New York, fit-il avec une pointe d'anxiété dans la voix.
-On est juste covoitureurs en fait, clarifia Loki. Il a la bagnole et moi la thune pour l'essence. En gros, fit-il en accompagnant son résumé d'un signe vague de la main.
-Ah, d'accord, fit Clint dans un clignement d'yeux. Bon, se recentra-t-il, il est midi, vous voulez manger quelque chose ?
-Sérieux Clint, j'allais leur vendre le paquet de chips, grommela Natasha en tenant le sachet entre deux doigts. J'aurais pu en tirer dix dollars.
-Achetez pas ça les mecs, ça doit être plus rassis qu'une éponge sèche, même le chien n'en veut pas. Où est ce clebs d'ailleurs ?
-Il chasse les souris, répondit la russe avant de siffler à nouveau. Budapest, ici mon chien !
Un chien brun à poil ras traversa le rideau d'arrière boutique en cavalant et freina avec toutes ses pattes maladroites, aspergeant les meubles d'une traînée de bave.
-C'est bien Budapest. Bon chien.
-Je vais faire plus de frites, fit Clint en remettant ses lunettes et en se dirigeant vers la route.
Leurs lunettes de soleil, crème solaire et flasque de whisky à la main, Loki et Tony allaient le suivre car ils n'avaient avalé que trois whiskys depuis vingt-quatre heures, mais Natasha siffla à nouveau.
-Laufeyson, espèce de voleur, file-moi mes trente dollars.
Levant les yeux au ciel, Loki tendit le billet, que la russe attrapa et mit dans ses poches avec le maigre contenu de sa caisse enregistreuse. Faisant une bulle avec son chewing-gum, son chien la suivant derrière avec enthousiasme, elle leur passa devant, et traversa la route sans regarder.
-Tout de même, tes collaborateurs n'ont pas l'air commode, nota Tony.
-C'est ça, de mal payer les espions, dit le trafiquant d'un ton fataliste. Après ils quittent leur agence et fondent une mafia, puis s'ils ne sont pas coffrés quand on les coince, ils arnaquent les touristes dans des bleds moisis, d'où même la moisissure s'est tirée.
Tony le fixa d'un œil perplexe après sa tirade, doutant qu'on puisse faire d'une vérité universelle que les marchands de souvenirs sont des ex-membres de la mafia ex-espions internationaux, mais ne dit rien parce que ça sentait la friture et qu'il crevait la dalle.
Pendant le repas, les trois criminels partagèrent leurs souvenirs un peu cruels et en tout cas totalement illégaux aux yeux de Tony, mais hey lui aussi avait déjà tué quelqu'un, et pas plus tard qu'il y avait trois jours. Alors il se la ferma, et une fois sa bonne humeur remise sur pied avec une assiette de frites si énorme qu'elle en était vraiment obscène, demanda à se faire expliquer qui était qui et les détails de tel ou tel évènement.
-En gros, quand on a commencé à avoir vraiment les flics sur le dos, c'est après l'attaque de la 47ème, raconta Clint, amorphe sur le dossier de sa chaise après ses trois assiettes de frites. Cinq flics de blessés, dont le lieutenant Barnes assez gravement, et trois morts de notre coté. Dont Pietro, dit-il avec une mine plus sombre. En représailles on leur en a tué six, hein, œil pour dent, nez pour oreille etc.
-Non, eux deux et la jeune Maximoff en ont tué six, précisa Loki en montrant le couple ( ?) de trafiquants, et toute notre discrétion était foutue en l'air après ça. Il a suffit d'une balance pour tous nous faire tomber un mois plus tard.
-Moi je sais que c'est toi la balance, accusa Natasha avec des yeux plissés.
-Non, sinon tu m'aurais tué, dit tranquillement Loki en se renfonçant dans son siège.
-J'étais trop occupée à sauver ma peau. Mais maintenant je suis disponible pour plomber celui qui nous a fait tout perdre, fit-il en esquissant selon Tony un geste très alarmant vers sa hanche.
-C'est déjà fait, c'était Phil, insista Loki. Si c'était moi, comment ils ont su pour notre réunion à Hell's Kitchen, où moi j'ai été coffré ? Phil avait perdu la boule. Et s'il a été plombé, c'est sans doute pas parce qu'il était un criminel, mais plutôt parce qu'il était une sacrée épine dans les affaires de cœur de Barnes.
Clint fronça les sourcils.
-Barnes et Rogers ? Ben dis donc, Ymca avait raison. Phil par contre, je le savais déjà, il aurait organisé une livraison de kalash en plein jour juste pour que Rogers débarque, grommela-t-il. Il nous mettait tous en danger avec son fantasme je-veux-être-un-mafieux-qui-pompe-un-flic.
-Il en était vraiment amoureux, insista Natasha. C'était assez perturbant à voir. L'amour c'est pour les morveux, pas les trafiquants d'armes et de drogue, dit-elle d'un ton perplexe comme si ça restait pour elle un mystère terriblement nébuleux.
Loki haussa des épaules, une cannette de coca chaud à la main.
-Ҫa peut arriver n'importe où et n'importe quand cette merde. Regardez-vous.
Un silence pesant s'abattit dans la cuisine derrière le magasin de souvenirs. De manière absolument synchrone, les deux ex-trafiquants froncèrent les sourcils, et déclarèrent d'un ton très sérieux et en stéréo :
-Je ne vois pas de quoi tu parles.
-C'est bien ce que je dis, fit-il en se recollant à sa dossier et en prenant une longue gorgée bruyante de coca avec sa paille.
Tony cacha son sourire irréprimable dans sa propre cannette.
Alors que le regard des commerçants se faisait de plus en plus noir –c'était perturbant, on avait vraiment l'impression de contempler une personne et son reflet dans le miroir, ou bien une chorégraphie d'intimidation parfaite à la All Blacks-, Loki se leva et déclara :
-Bon, eh bien on ne va pas vous embêter plus longtemps, merci beaucoup pour le repas, c'était bien bon et les retrouvailles bien sympa.
Tony se leva à son tour, un rire coincé dans sa gorge et qui menaçait de s'échapper à tout moment.
Ils sortirent avec un empressement discret de la pièce, laissant le couple ( ?!) avec des sourcils très froncés. Natasha fronça le nez, et déclara soudain :
-Budapest ?
-Wouf ? s'enquit le chien en redressant la tête, attendant son ordre de mission.
-Attaque.
L'animal se releva d'un bond et traversa la pièce comme une formule 1 monté sur allumettes. Les deux covoitureurs, en l'entendant grogner et ses griffes crisser sur le vieux carrelage, se mirent à courir, déguerpirent du restaurant et sautèrent dans la cadillac. Tony tourna ses clefs de voiture en s'agitant et parlant tout seul comme un personnage de film d'horreur, et pour une fois, le vieux bolide démarra docilement et en trombe, laissant le chien avec un nom vraiment bizarre leur courir après en leur aboyant dessus. Ils regardèrent anxieusement chacun leur rétro et quand l'animal fut avalé par la poussière, ils poussèrent un long soupir de soulagement. Ils restèrent les yeux dans le vague quelques instants, puis ils se regardèrent pour finalement éclater de rire. Leur crise dura un peu plus de cinq minutes, jusqu'à ce que Tony déclare, pleurant de rire et hoquetant :
-Bon sang, c'était quoi ça ?!
-Oh la vache, balbutia Loki en tentant de reprendre son souffle. C'était tellement drôle !
-Je comprends que tu sois à moitié taré, ils sont pires que toi ! Rassure-moi, y'avait rien de vrai dans vos conneries ?!
-De manière assez désolante, dans leur version tout est authentique, certifia le trafiquant dans un dernier soupir amusé. Mais tu sais le meilleur, dans cette histoire ?! lui demanda-t-il en se redressant, tout excité.
-Non, fit Tony dans un sourire en se tournant vers Loki.
Son passager brandit une figurine de vahiné, celle avec une jupe en feuille et des coquilles saint-jacques en soutien-gorge, qui ondulait des hanches dans les virages.
-Naaan, s'esclaffa Tony en le regardant l'installer au milieu du tableau de bord. T'as pas osé leur voler ça !
-Clint m'a volé tout un contener de lance-missiles une fois, grogna Loki, c'est en partie pour ça que je les ai tous balancés quand on m'a arrêté.
Tony le regarda, puis éclata de rire à nouveau, les deux mains sur le volant pour rester sur la route malgré le tressautement incontrôlable de ses épaules. Loki le regardait rire avec un sourire énorme de gros connard sur les lèvres.
-Toi alors, soupira Tony en ayant finalement repris son souffle. T'es vraiment un…
-Oups, fit-il en allumant la radio et en tournant le bouton du volume, j'entends rien à cause de la musique.
Ils se figèrent un instant en reconnaissant ce que le chanteur braillait dans l'habitacle, et repartirent dans un fou rire alors qu'on leur expliquait que c'était good to stay at the YMCA.
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Ils avaient chanté des vieilles rengaines américaines tout l'après-midi, Loki se tartinant de crème solaire mais se transformant tout de même au fil des heures en un homard bien cuit. Puis alors que Tony contemplait le coucher du soleil, un panneau indiquant Flagstaff apparut à l'horizon. Tony plissa les yeux puis les écarquilla d'horreur, son regard se déportant sur la droite au fur et à mesure qu'ils s'en approchaient. Quand ils le dépassèrent, Loki qui fredonnait Stuck in the Middle With You en embêtant la vahiné et en battant la mesure de ses pieds, se tourna vers lui, et haussa un sourcil interrogatif. Tony tourna à nouveau son regard droit devant lui, apercevant au loin les lumières de Flagstaff s'allumer progressivement.
Non, non, non ! Pourquoi avait-il fallu si peu de temps ?! Il avait fait attention de ne pas dépasser les quatre-vingt dix, et ils s'étaient arrêtés deux heures chez les criminels tarés , et- et oui bon ça faisait sept heures mais c'était trop court nom d'un chien, beaucoup trop court, il ne voulait pas aller en prison, pas encore, il ne voulait pas, il ne voulait pas !
Il tourna brusquement le volant, arrachant un cri de surprise à Loki. La Cadillac quitta la route et cahota dans le désert, les amortisseurs protestant avec véhémence. Ils s'arrêtèrent dans un dernier choc, la poussière comme un brouillard autour d'eux.
-Qu'est-ce, qui t'a pris, toussa Loki, le cœur battant de stress et le choc de la ceinture lui brûlant l'épaule.
-Je ne veux pas, gémit le concessionnaire en se recroquevillant, je ne veux pas qu'on y aille ce soir, demain matin, que demain matin. C'est pareil, qu'est-ce que ça change, s'agita-t-il en relevant brusquement la tête, une nuit de plus dehors, hein ? Rien, rien, je serai puni demain, de toute façon je ne redémarre pas, je ne bouge pas de ce siège, tu n'auras pas le volant : on ne va pas plus loin !
Respirant trop vite et trop fort, le concessionnaire s'arrêta de parler. Ses côtes martelées par l'organe affolé, son passager ne comprenait rien à ce qu'il racontait. Qu'y avait-il de si terrible dans cette ville ?! Tony avait apparemment quelque chose d'affreux à y affronter, et il allait s'enfuir à pied dans la direction inverse si Loki ne faisait que lui suggérer de redémarrer.
-Ok Tony, on y va pas ce soir, calme-toi s'il te plaît, lui intima Loki en essayant de se redresser, tout va bien. Respire profondément. On va dormir dans la voiture, d'accord ? Respire profondément, inspiration, expiration.
Tony essaya mais à cause de la poussière se mit à tousser comme un tuberculeux. Loki réussit finalement à retirer sa ceinture et à s'approcher de lui. Il fallut quelques minutes de tapotement dans le dos et de paroles apaisantes pour ramener le calme dans l'habitacle.
Apparemment Loki n'était pas le seul avec un mental instable.
Ҫa se termina en un feu de camp auprès d'une Cadillac jaune, des milliers d'étoiles au dessus de leur tête, sans autre concurrence lumineuse que le vague halo de Flagstaff qui rougeoyait à l'horizon. Il n'y avait que le crépitement doux des branches qui brûlaient et le clapotement de la flasque de whisky qui passait entre leurs mains. Loki observa un long moment sans rien dire les flammes se refléter dans les yeux de Tony, puis quand il ne resta qu'une gorgée dans la flasque, il décida qu'il était temps.
-Qu'est-ce qui te fait si peur, dans cette ville ?
Il se passa un long moment sans que Tony ne réponde, ni même ne fasse un signe qui montrerait qu'il avait entendu. Puis il leva la tête, leurs yeux se croisèrent, et Loki fut pris à la gorge par l'urgence qu'il y voyait.
-J'ai commis un crime, à New York, expliqua-t-il en parlant avec ses mains. Et je me suis promis que je paierais pour ça. Pour ne pas me défiler, je me suis promis que je n'irai pas plus loin que cette foutue ville. Mais je… Je ne veux pas y aller, je ne veux pas que ça s'arrête. J'aurais voulu que cette route ne finisse jamais.
C'était bien plus grave qu'il ne le pensait. Ne voulant pas trop penser pour l'instant, Loki se leva pour aller s'asseoir contre Tony. Ils restèrent un long moment épaule contre épaule à contempler les flammes, le silence de la nuit les étreignant. Loki ne prononça pas un mot, mais Tony finit par se détendre, la tension de ses muscles le quittant, à contempler le feu qui brûlait exactement comme avant son aveu, comme si ça n'avait pas changé grand-chose, au fond. A un moment donné, peu après que la flasque se révéla complètement vide, Loki le prit par l'épaule et l'entraîna avec lui en arrière. Allongés dans le désert, ils regardèrent les étoiles.
-Tu sais, dit finalement Loki quand l'écho des aveux se fut totalement perdu, depuis qu'on s'est arrêtés, dix-huit millions d'étoiles sont mortes sans un cri.
Tony, choqué, fixa les points lumineux au dessus de leurs têtes.
-Autant que ça ?
-Oui. Elles sont si nombreuses. On ne voit pas la différence. Et de toute façon, on ne verra leur changement de couleur que dans des centaines, des milliers d'années. Elles vivent leur petite vie d'étoile, à l'abri des regards. Même le soleil, on le voit avec huit minutes de retard, tu sais. Il pourrait avoir été percuté par une météorite et être en train d'exploser en ce moment-même, on ne le saura que dans huit minutes.
Alors que Tony avait tourné la tête vers lui avec un air impressionné, Loki expliqua :
-La fiancée de mon frère est passionnée par les étoiles. Elle m'en rabattait les oreilles jusqu'à ce que je souhaite les expédier là-bas, elle et lui.
-Je suis peut-être mort, ce soir-là, murmura Tony. Et on ne le saura que quand ça m'aura rattrapé.
-Parle m'en.
-Non. Non… Si toi tu sais… Alors ce sera vraiment arrivé. On… on fait comme si… On était tellement loin de New York que rien de ce que j'y ai fait n'a d'impact. Et que demain, seulement demain… ça va nous atteindre. Mais pas cette nuit. On est trop loin, tu comprends. Tu comprends ?
-Je comprends. Maintenant t'as assez bu de whisky pour t'écrouler comme une souche, alors tu vas faire ça. Ҫa va te faire du bien, et on verra tout ça demain. D'accord Tony ?
Ne recevant pas de réponse, il continua en se redressant :
-Tony ?
L'autre avait fermé les yeux, étalé par terre, son bras négligemment lâché sur le ventre de Loki. Le trafiquant le regarda un instant, les flammes faisant de jolis ombres sur les deux épaves respirant doucement qu'ils étaient. Au bout d'un moment, il trouva la motivation de se lever, et tituba jusqu'à la voiture. Il trouva une vieille couverture dans le coffre, et retint un hoquet de surprise en remarquant de larges tâches brunes sur celle-ci. Il la contempla, puis haussa les épaules. De toute façon il avait déjà fait pire que dormir à coté d'un tueur sous la couverture ayant servi à emballer le cadavre.
Il l'étala sur eux, et se colla à Tony pour parer au risque de mourir de froid dans le désert.
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Sentiments de joie dans ton petit cœur = review = sentiment de joie dans mon petit cœur à moi.
