Après une heure de promenade rafraîchissante en compagnie de son commandant plus sérieux que jamais, elle jugea qu'elle avait laissé assez de temps à ses sujets pour se rendre présentables et effectivement, à son retour, les trois scientifiques étaient convenables, sans plus d'uniforme mal taillé, de substances douteuses ou d'odeurs suspectes.
Elle attendit patiemment qu'ils se décident à commencer la visite, de bien trop bonne humeur pour s'énerver. Au bout d'une minute de concertation télépathique enfiévrée entre les trois ingénieurs, son commandant intervint, leur ordonnant de ne pas la faire attendre davantage.
Elle les suivit donc, écoutant distraitement leurs explications confuses et bien trop techniques sur la station, ne retenant que l'essentiel : cette station automatisée leur permettait de connaître la position ainsi que la nature exacte de tous les vaisseaux qui naviguaient dans cette portion de la galaxie, composant le cœur de son territoire. Il serait donc bien plus compliqué pour les autres reines de venir piller ses réserves sans qu'elle soit au courant !
Au bout de près de deux heures d'explications soporifiques des scientifiques, il jugea que la visite avait assez duré.
Il leur intima mentalement l'ordre de terminer rapidement, tandis que sa reine observait rêveusement la forêt qui s'étendait à perte de vue autour de la tour.
Son attention fut ramenée sur ses trois experts par leur débit de paroles soudain hésitant et décousu.
Avec moult bafouillements et courbettes, ils mirent maladroitement fin à la visite, et les raccompagnèrent à la tente.
Zil'reyn, tendu, attendit que sa souveraine ordonne le retour sur la ruche, et qu'il doive lui mentir afin que son petit subterfuge fonctionne.
Mais l'ordre ne vint pas.
La reine, à qui le grand air faisait visiblement le plus grand bien, ordonna à la surprise générale que l'on prépare quelques divertissements, puis elle se retira dans sa tente, de laquelle s'éleva bientôt la douce voix de Trois, chantant une ballade contant leur victoire sur les Anciens.
Elle ne voulait pas rentrer immédiatement ! Cela le soulagea immensément, puis il réalisa que, tout à l'élaboration de sa mystification, il avait négligé d'organiser de quoi tenir la reine et sa petite suite occupée durant trois jours. Il pesta intérieurement. S'il n'avait pas exigé que les communications longue portée soient sabotées, il aurait pu faire appel aux ressources de la ruche, mais présentement, il devrait se débrouiller avec ce qu'il avait sous la main, la planète n'ayant même pas de Porte des étoiles.
Il se mit à réfléchir à toute vitesse, faisant un inventaire mental de la pléthore de caisses entassées dans une tente, ainsi que du contenu du vaisseau et de la station. Et il eut une idée.
D'un pas rapide, Zil'reyn se dirigea vers le vaisseau, posé à quelques centaines de mètres de là, ne s'arrêtant que pour ordonner à deux guerriers de le suivre.
Il se rendit dans la soute cargo, afin d'examiner les huit cocons remplis de proies de premier choix.
« Pensez-vous que la reine a faim, mon commandant ? » demanda El'kan, un commandant d'escadron de drones.
« Non, je veux trouver un humain suffisamment intéressant pour pouvoir être chassé. » grogna-t-il, observant un humain de haute stature.
« Peut-être celui-ci, commandant ? » suggéra Nym'kan, le champion de Delleb et un de ses reproducteurs.
Zil'reyn examina le cocon que lui désignait le guerrier. Prisonnière dedans, une femme à la peau noire comme l'ébène, le visage marqué de nombreuses scarifications, se débattait comme un démon, malgré la puissante drogue qui courait dans ses veines, les regardant d'un air mauvais.
« Excellent choix » convint-il, sortant son pistolet et assommant d'un tir en plein visage la femme avant de la sortir du cocon.
Ses deux subordonnés s'étaient saisis de la femme inconsciente, attendant les ordres de leur commandant.
« Faites lui avaler ce traceur, afin que l'on puisse la localiser, puis déposez-là dans la clairière au sud de notre position, à cinq minutes de marche d'ici, et injectez-lui un peu d'enzyme, qu'elle soit le plus réactive possible » ordonna-t-il en sortant un petit traceur d'une caisse d'équipement.
Promptement, Nym'kan lui verrouilla la mâchoire d'une main -la lui maintenant ouverte- puis glissa habilement le traceur au fond de sa gorge, avant de la bâillonner de la main, lui bouchant le nez en même temps afin qu'en un réflexe de survie, elle déglutisse pour tenter de respirer.
La suffocation tira la femme de son inconscience, mais fermement maintenue par deux guerriers, et tenue en joue par un troisième, elle n'avait aucune chance.
Dès qu'elle eut avalé le traceur, s'étouffant à moitié, Zil'reyn lui tira à nouveau dessus, alors que ses wraiths la lâchaient précipitamment pour ne pas risquer de décharge résiduelle.
D'un signe de la tête, il leur ordonna de l'emmener, avant de revenir vers la tente royale afin d'annoncer à tous la suite du programme.
Delleb accueillit avec un immense sourire carnassier l'annonce de la chasse, ordonnant sur-le-champ à ses esclaves de la préparer, tandis qu'une espèce d'euphorie gagnait les rangs de ses reproducteurs et conseillers. Avec une grande lassitude, Zil'reyn observa le chef des communications et un des meilleurs pilotes de la ruche se disputer pour savoir lequel des deux méritait le plus qu'un des dix esclaves humains emmenés pour les servir l'aide à se préparer.
Il était normal que la reine se change, il aurait été stupide de sa part de prendre part à une chasse vêtue de la sublime robe de soie qu'elle portait pour la visite de la tour, et ses magnifiques cheveux ornés de tant de bijoux risquaient à tout instant de s'accrocher aux branches. Mais les alphas ?
Que pouvaient-ils bien avoir à préparer pour une chasse ? Tous portaient un uniforme sur mesure conçu des millénaires auparavant pour être aussi pratique que confortable, et excepté quelques scientifiques et techniciens, tous avaient déjà leurs armes à la ceinture. Avec consternation, il observa Nym'kan, qui était revenu précipitamment, se mettre à hurler sur une esclave pour que cette dernière lui réalise une coiffure d'apparat très complexe qui, pour être bien exécutée, demandait au moins une demi-heure.
Laissant le reste de la suite se préparer, Il alla chercher un ordinateur de poche, qu'il calibra sur la fréquence du traceur. La femme devait toujours être inconsciente, puisque le petit point bleu restait immobile à moins d'un kilomètre de leur position. Il pouvait bien leur laisser encore un peu de temps pour se pomponner, quoiqu'il en pense, au final, ce serait sa souveraine qui déciderait du début de la chasse.
Il s'assit dans un des fauteuils disposés autour du petit groupe de tentes, afin de patienter un peu plus confortablement.
Une toute jeune esclave, aux extraordinaires yeux turquoise, s'approcha de lui, presque pliée en deux.
« Monseigneur, puis-je faire quelque chose pour vous ? » demanda-t-elle obséquieusement.
« Non, je n'ai besoin de rien, vas aider un autre guerrier à se préparer, que nous puissions partir dès que possible. » grommela-t-il.
L'humaine sembla hésiter un instant.
« Es-tu si stupide que tu ne comprends pas mes ordres, esclave ? » s'impatienta-t-il.
« Non maître, c'est juste que j'ai cru qu'en tant que commandant, vous voudriez aussi être à votre avantage... » murmura-t-elle, blanche de peur.
Zil'reyn fut pris au dépourvu par la réponse de l'adolescente.
« Qu'entends-tu par là ? » siffla-t-il
L'humaine, la respiration hachée d'effroi, était maintenant si pâle qu'il craignit un instant qu'elle ne s'évanouisse.
« ...Tous mes maîtres sont en train de faire reluire leur bottes, ajuster leurs manteaux ou de se faire coiffer, tous sauf vous et les drones, monseigneur » murmura-t-elle finalement.
Il se détailla un instant. Ses bottes étaient maculées de traces de terres, suite à sa promenade dans le bois en compagnie de sa majesté, mais son manteau était aussi immaculé et ajusté que de coutume, et il portait sa coiffure habituelle -une sorte de demi-chignon, retenant la moitié de ses cheveux sur l'arrière de son crâne avant de les laisser cascader avec le reste de sa chevelure qui lui descendait jusqu'au bas des reins- complétée par son bouc, soigneusement tressé et orné d'une perle d'aligate noire, que sa reine lui avait offerte en récompense de son premier siècle de commandement loyal et efficace.
Certes, beaucoup d'officiers de très haut rang arboraient des tenues et des coiffures biens plus complexes, mais il n'y avait rien d'inconvenant à être ainsi mis, même pour un commandant de ruche, et il préférait utiliser son temps et son énergie à diriger la ruche de sa reine, plutôt qu'à se pomponner.
« Les autres pensent peut-être impressionner notre reine avec de jolies coiffures, ce n'est pas mon cas. » répondit-il.
Avec une profonde révérence, l'esclave recula.
« Attends, pourquoi te soucier de mon apparence, esclave ? » l'arrêta-t-il.
A nouveau la jeune femme hésita.
« Je ne suis qu'une esclave, mais je me soucie de l'équilibre de la ruche de mes maîtres. »
« Qu'est-ce à dire ? »
« Monseigneur, avec tout le respect que je vous dois... certains pensent que vous n'êtes pas un bon commandant... » murmura-t-elle, plus pâle encore qu'avant.
Avec un grondement agacé, il lui fit signe de poursuive.
« Certains pensent que si la reine vous estimait vraiment, vous seriez un de ses reproducteurs, et que vous ne ressembleriez pas tant à un simple officier d'escadre. Mais ce n'est pas ce que je pense ! Je suis juste une esclave, je n'ai pas d'avis ! » gémit l'adolescente, paniquée.
« Tout va bien, humaine. Je sais précisément qui sont ces... impudents. Cette chasse sera une bonne occasion de leur rappeler qu'un wraith se juge à l'aune de sa force et de sa ruse, et pas à sa coiffure. » gronda-t-il, fixant Ilfalym qui passait avec l'air d'un lion inspectant son territoire.
L'esclave, toujours penchée, attendit servilement.
« J'apprécie les esclaves qui anticipent nos besoins. Depuis combien de temps es-tu sur la ruche ? » demanda-t-il.
« Deux ans, monseigneur. Un de vos guerriers m'a ramenée, pensant que mes yeux plairaient à Sa Majesté, me permettant de survivre à toute ma tribu et de vous servir .» expliqua-t-elle.
« Tu es donc une choisie, et pas une adoratrice ? »
« Oui... du moins au début. Mais j'ai compris maintenant que vous êtes les véritables seigneurs de cet univers, et qu'il n'est plus grand honneur que de vous servir, monseigneur. » murmura-t-elle, prudente.
« Pourtant, il est rare que les esclaves choisis fasse preuve de temps de zèle .» grogna-t-il.
« Merci, maître. »
« Approche-toi, tu mérites une récompense. » gronda-t-il, retirant ses ornements de doigts afin de ne pas risquer de la blesser inutilement.
Il se releva nonchalamment, alors que la jeune femme, s'approchait d'un pas.
« Redresse-toi esclave, je ne vais pas me pencher pour te marquer ! » ordonna-t-il.
L'adolescente se redressa, mais n'osa pas lever les yeux.
Doucement, pour ne pas lui faire mal vainement, il posa sa main sur sa poitrine, visant soigneusement le milieu de son décolleté afin que la cicatrice soit aussi esthétique que possible, puis le temps d'un court instant, il fit jaillir ses crochets, afin de la marquer, avant de lui faire un minuscule don de vie.
Il sentit l'humaine se crisper sous le choc, vacillant légèrement contre sa paume.
«Voilà, à présent, tous sauront que tu es une esclave zélée, qui mérite le respect pour ton dévouement et tes soins. » déclara-t-il, observant la trace oblongue d'où perlait un peu de sang carmin entre les seins de l'humaine.
« Merci, monseigneur ! Je vous en suis immensément reconnaissante ! » bafouilla-t-elle, bouleversée.
« Ah, dernière chose. A partir de maintenant tu t'appelleras Azur, tes yeux semblent être des éclats de ciel, cela t'ira bien. Maintenant vas trouver quelque chose à faire pour te rendre utile, Azur. » conclut-il.
Bafouillant des remerciements, l'humaine partit à reculons avant de disparaître dans une des tentes.
Que venait-il de faire ? Pourquoi faire l'honneur à cette humaine d'un nom et d'un don de vie, certes symbolique, mais bien réel ? En faisant ça, il l'avait à peu de chose près marquée comme étant son esclave personnelle, la faisant grimper à tout vitesse dans la hiérarchie propre aux esclaves.
Lorsqu'un esclave devenait le serviteur attitré d'un wraith, il grimpait ou descendait automatiquement dans l'échelle sociale humaine, selon le grade de son maître.
En tant qu'esclave du commandant, Azur n'aurait plus guère à obéir qu'à Un, Deux, et Trois, et à tout les wraithsde la ruches. Pour une si jeune humaine, pas même encore parfaitement adulte, c'était véritablement un honneur et une chance exceptionnelle.
Mais pourquoi, par toutes les reines, s'était-il encombré d'une esclave ?
Il y réfléchirait plus tard, pour le moment, il avait une partie de chasse à organiser.
