Note : Les quelques répliques en anglais seront traduites à la fin du chapitre pour aider les éventuels lecteurs réfractaires à cette langue. ;)
Chapitre 4
Incongrue dans une scène dramatique, la musique tira Jon d'un profond sommeil. C'était la sonnerie associée à Florian - une chanson sur le thème "meilleurs amis pour la vie", joyeuse et, dans cette situation, horriblement bruyante. Quelle idée de l'appeler si tôt, aussi ! Enfin... À vrai dire, Jon n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Il avait seulement l'impression que c'était l'aube. Sauf que, se souvint-il alors qu'il tâtonnait à la recherche du téléphone, pas assez réveillé pour vraiment regarder, l'aube, c'était plutôt le moment où il s'était couché.
- Flo, tu devrais savoir que je suis rentré à pas d'heure ! grommela-t-il dès qu'il eut trouvé et fait taire la source du tapage.
Et il se remit en boule sous sa couette, le téléphone en mode "haut parleur" posé sur l'oreiller - un coup à se rendormir en cas de pause dans la conversation, mais peu lui importait.
Son interlocuteur ne parut même pas remarquer la froideur de l'accueil, ou choisit de ne pas relever l'absence de bonjour. Il s'inquiétait. Pourquoi ? La réponse suivit, sous forme de question, sans que Jon ait à demander.
- Tu crises pas, ça va ?
- Merci de me rappeler que j'ai des raisons de criser.
Sérieusement ? Il le réveillait pour ça ?
- Tu n'y pensais vraiment pas ?
Et c'est qu'il avait l'air vraiment surpris !
- Je dormais ! cria pratiquement Jon sans chercher à cacher qu'être réveillé en fanfare l'avait mis de mauvaise humeur (de toute façon, Flo aurait déjà dû s'en apercevoir).
Était-ce si étonnant ? Après tout, il était... Un coup d'oeil au réveil qui traînait au milieu d'un tas de papiers et de vêtements sur l'autre côté du lit obligea Jon à reconnaître que penser "tôt" serait franchement ridicule. Bon, d'accord, il avait assez dormi. En théorie. En pratique, il était encore fatigué (et quelque peu vaseux). Mais Flo avait toujours été beaucoup plus matinal (et, apparemment, il tenait mieux l'alcool, aussi). Il avait l'air bien réveillé, lui. Et maintenant que Jon l'avait plus ou moins rassuré à propos d'une crise possible, il s'autorisait même à plaisanter.
- Et tu rêvais pas que tu choquais ton père en lui présentant Drake ?
À la réflexion, c'était sans doute plutôt une autre façon de s'assurer que tout allait bien. Ce qui était gentil mais...
- Genre je ferais ça ! s'exclama Jon, horrifié à l'idée de ce que Drake pourrait dire (peut-être était-ce seulement à cause de l'endroit où il l'avait rencontré, mais il lui semblait que ce n'était pas le genre à se cacher, et ça ne pourrait mener qu'à un désastre). Et genre il viendrait chez mon père, lui !
Parce qu'il y avait ça aussi. Ce n'était pas comme si Drake pouvait prendre une importance particulière dans sa vie. Même si Jon l'avait souhaité (et non, ce n'était pas le cas, enfin !), rien de sérieux ne pourrait être envisagé entre eux. Seulement, Flo n'avait pas entendu Drake expliquer les mots anglais qu'il employait pour se définir. Il était toujours avec Loris quand, après les sautillements et les baisers, Jon s'était remis à parler d'Élina et du choc qu'elle lui avait causé, entraînant un retour au sujet des nuances existant entre "gay" et "straight". Donc, pour ce qu'en savait Florian, Drake aurait pu être celui qui rendrait Jon assez heureux pour trouver le courage d'être lui-même et de ne plus avoir honte.
- Vous aviez l'air de bien vous entendre...
Soupir agacé de Jon. Il fallait vraiment que Flo arrête d'essayer de le caser !
- Il préfère les filles.
Malgré le ton qui se voulait sans réplique, Jon sut d'avance qu'il ne s'en sortirait pas si facilement. Lui aussi, à la place de son ami, aurait sûrement ri et fait remarquer que ce n'était pas "évident-évident". Mais peu importait, au fond, ce que Florian pensait de Drake. C'était surtout à propos de lui-même que Jon tenait à ce que les choses soient bien claires.
- Et puis j'ai pas dit que moi... commença-t-il.
Hélas, Florian l'interrompit avec un nouvel éclat de rire.
- Oh si, ça, c'était évident !
Bon, d'accord, il y avait de quoi l'imaginer. Mais c'était plus compliqué que ça et Jon n'était pas du tout sûr de pouvoir se débrouiller pour tout expliquer.
- Il est beau et sympa, admit-il (il aurait bien ajouté "charmant et surtout charmeur" mais préféra garder ça pour lui), et...
Il hésita, si longtemps que Florian finit par répéter "Et ?" pour le pousser à poursuivre. Ce n'était même pas qu'il ne savait pas quoi dire. Au contraire, il avait très bien la phrase en tête. Mais c'était le genre de phrase qu'il n'arrivait généralement pas à se décider à prononcer.
- Et c'était "wow" d'embrasser un garçon, dit-il finalement, presque à voix basse comme s'il craignait que les voisins l'entendent s'il parlait normalement, après ce qui lui sembla une éternité de silence angoissé. Mais y a quand même un truc qui me dérange.
- Quoi ? Qu'il aime surtout les filles ? Tu penses qu'il voudrait pas sortir avec toi, du coup ?
À entendre Flo, on aurait pu croire que sinon, tout serait simple. Décidément, il ne comprendrait jamais.
- Déjà ça, oui, mais pas que. C'est difficile à expliquer. Surtout quand on est mal réveillé et mal remis d'une nuit... alcoolisée.
Le dernier mot fit encore rire Florian, mais au moins il n'insista plus.
- Bon, rendors-toi ! Et rappelle-moi plus tard si ça va pas, OK ?
Touché par cette sollicitude qu'il ne pensait pas vraiment mériter (pas après la façon dont il lui avait répondu au début), Jon sourit en se demandant si Flo se rendait compte qu'il risquait de provoquer une rechute de sentiments plus qu'amicaux. S'il lui avait parlé ainsi quand ils avaient treize ou quatorze ans, ça n'aurait pas manqué de donner à Jon l'impression qu'il ne pourrait s'empêcher de l'aimer toute sa vie, parce que c'était la personne la plus adorable du monde, la seule personne de son âge avec qui il se sente en sécurité, apprécié, accepté (plus qu'il ne s'acceptait lui-même !) et même aimé aussi, bien que d'une manière différente.
Il fut tenté de lui demander de venir le rejoindre. Sa présence le rassurerait, et il en avait besoin maintenant que leur conversation lui avait rappelé ce qu'il avait fait la veille. Embrasser Drake (et pas qu'un peu !), lui confier des choses qu'il n'avait jamais dites qu'à Florian... et finir par pleurer dans ses bras en disant que c'était parce qu'il se sentait trop bien, ce qui n'avait pas vraiment de sens. C'était plutôt la culpabilité de se sentir si bien dans ces circonstances, sans doute. Le souvenir était un peu flou.
Flo n'hésiterait pas à se précipiter chez lui s'il laissait entendre que la crise menaçait. Il ne verrait sûrement même pas d'inconvénient à se recoucher (après avoir déplacé tout ce qui encombrait le côté droit du lit), mais Jon n'était pas sûr de vouloir risquer de se retrouver à pleurer dans les bras de quelqu'un pour la deuxième fois en si peu de temps. Il avait sa fierté, tout de même. Et, après quatre années, elle gardait encore quelques traces de la fois où un film qu'ils regardaient distraitement en faisant leurs devoirs lui avait rappelé avec trop de précision les semaines les plus affreuses de sa vie.
Jon détestait les scènes d'accident de voiture en général, mais celle-là était pire que tout parce que l'actrice ressemblait vaguement à sa mère et que son personnage avait un petit garçon aussi. Sauf que cet enfant-là avait au moins la chance de ne pas avoir été présent. Il ne serait pas hanté par l'image de sa mère blessée et sans connaissance (probablement déjà morte, en fait), traumatisé par le souvenir de la douleur causée par ses propres blessures et rongé par le remord d'avoir rendu la situation encore plus pénible pour son père en lui reprochant pratiquement de ne pas l'avoir laissé mourir aussi et en refusant de faire des efforts pour améliorer son état au point de compromettre ses chances de remarcher.
Vite, penser à autre chose ! À Drake, à Élina... À n'importe quoi sauf ça.
Drake. Élina. L'association des deux noms lui rappela quelque chose.
- J'ai rêvé d'Élina, annonça-t-il alors que Florian s'apprêtait à raccrocher.
- Ah, voilà autre chose !
Apparemment, Flo avait imaginé (espéré, peut-être) qu'embrasser Drake lui aurait fait oublier son étrange attirance pour Élina. Raté. Maintenant qu'il y pensait, il avait envie de l'embrasser, elle aussi.
- Élina et Drake, précisa-t-il.
- Ensemble ?
- Oui... et pas habillés !
Cette simple indication cachait une scène perturbante qu'il préférait ne pas détailler, se voyant mal dire quelque chose comme "engagés dans une étreinte sauvage sur le sol d'une pièce dans laquelle j'entrais sans me douter du spectacle qui s'offrirait à mes yeux", et encore moins employer des mots plus directs. Mais ce qu'il avait dit était suffisant pour que Flo voie à peu près de quoi il était question... et trouve drôle qu'il s'agisse de deux personnes qui, pour ce qu'ils en savaient, ne s'étaient en réalité jamais rencontrées.
- Et tu étais là aussi ? demanda-t-il ensuite d'un ton suggérant qu'il soupçonnait Jon de passer sous silence un détail embarrassant (du style s'être vu faire des choses qu'il considérait comme extrêmement indécentes).
- Je crois que si tu m'avais pas réveillé, je l'aurais tué.
Il l'avait oublié, mais il suffisait qu'il en parle pour que la jalousie du rêve l'envahisse bien réellement. Élina dans les bras de Drake... Il ne pouvait pas en supporter l'idée. Et, contrairement à ce que Flo aurait certainement pensé s'il le lui avait dit de cette façon au lieu de mentionner une pulsion meurtrière dirigée contre Drake, ce n'était pas parce qu'il aurait voulu être à la place d'Élina.
Pour répondre, Florian ne trouva rien d'autre qu'un "Euh..." plein de sous-entendus confirmant qu'il aurait plutôt imaginé son ami jaloux de voir le beau Drake avec une fille.
- Oui, je sais, c'est n'importe quoi, soupira Jon. Encore une fois.
Et c'était sans doute le pire de tout ce qui l'avait perturbé depuis qu'il s'était mis à considérer Élina comme la perfection faite femme. À choisir, il aurait préféré rêver qu'il se livrait à la débauche avec Drake. Certes, c'était un péché, mais entre ça et se sentir capable de commettre un meurtre...
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Drake et sa partenaire répétaient un duo truffé de difficultés techniques qui leur avait fait maudire le chorégraphe à de nombreuses reprises. Un certain porté vers la fin, en particulier, leur avait posé tant de problèmes que Drake se voyait déjà passer la moitié du spectacle à redouter ce moment (et, à cause de ça, risquer de rater par distraction des choses cent fois plus simples).
Il détestait l'admettre, mais le fait que Juliana mesure quelques centimètres de plus que lui n'aidait pas. Elle n'était pas bien lourde, pourtant (à vrai dire, il l'aurait trouvée encore plus jolie avec deux ou trois kilos supplémentaires), mais être un peu plus grand lui aurait permis de l'attraper plus naturellement de la façon exigée. Même quand ils réussissaient à faire exactement ce qui leur était demandé, il avait toujours l'impression que le résultat n'était, visuellement, pas à la hauteur de ce que le chorégraphe avait imaginé. Et Juliana avait beau essayer de le rassurer, il n'était toujours pas tout à fait convaincu de ne rien avoir à se reprocher.
- Bien. Un quart d'heure de pause et puis on passe à la suite.
Tandis que le chorégraphe sortait de la pièce (sans doute pour aller boire son énième café de la journée), Drake et Juliana échangèrent un regard perplexe. Comment étaient-ils censés prendre ça ? Le "bien" était plutôt encourageant, mais un ton moins neutre et un peu plus de précisions auraient été bienvenus.
- Do you think it means we were good enough this time? demanda Juliana.
Américaine, elle parlait à peine le français et n'avait compris cette phrase que parce qu'elle avait eu l'occasion d'apprendre la signification du mot "pause" dès le premier jour.
- Either that or he gave up because we're hopeless, plaisanta Drake.
Son anglais étant meilleur que son français, il trouvait reposant de parler à Juliana. En plus, ils se connaissaient bien. La première fois qu'il l'avait vue, elle venait de fêter ses seize ans et, grâce à une scène de danse très applaudie, volait la vedette du spectacle de son lycée à la chanteuse qui tenait le rôle principal. Même l'ami que Drake avait accompagné s'était autorisé à quitter du regard le garçon de ses rêves pour admirer la performance avec l'impartialité d'une personne insensible aux charmes féminins.
À dix-huit ans, Juliana entrait dans la compagnie dont Drake faisait partie depuis bientôt trois ans, et deux ans plus tard elle quittait New York en même temps que lui pour jouer ce spectacle à Paris. Plus exactement, après une première audition, il l'avait appelée en disant qu'il la verrait bien dans le rôle principal et qu'une vidéo pourrait suffire à lui ouvrir les portes de la deuxième phase de sélections, le chorégraphe étant réputé pour fonctionner au coup de coeur. Maintenant, il était très fier d'elle.
- You're so not hopeless! répliqua-t-elle en le suivant vers le coin de salle où ils avaient laissé leurs téléphones.
- Thanks. Neither are you.
Ils s'assirent tous les deux sur le banc le plus proche, chacun vérifiant ses messages. Drake en avait un de Loris, qui demandait s'il ne s'était pas endormi au milieu d'une choré comportant un passage au sol (non, heureusement, mais il avait fait une sieste pendant que les autres danseurs montaient un tableau dans lequel il ne figurait pas). Remettant la réponse à plus tard, il chercha dans le répertoire, à la lettre E. Il n'y trouva qu'un seul prénom féminin commençant par El, et ce n'était pas celui auquel il s'attendait. La fille qui occupait toutes ses pensées depuis la veille (enfin, quand il n'était pas en train d'embrasser Jon ou, une fois rentré, de "terminer la nuit en beauté" avec Loris) ne s'appelait donc pas Elisabeta ?
Sans s'attarder à s'interroger sur les raisons de son erreur, il appuya sur le bouton d'appel. Très rapidement, il entendit un petit "Allô ?" légèrement hésitant (sans doute parce que, le numéro lui étant inconnu, elle ne savait pas quel ton adopter). Il sourit en l'imaginant telle qu'elle était la veille, tout en supposant qu'en réalité elle ne se trouvait pas au même endroit et ne portait pas les mêmes vêtements.
- Elis... commença-t-il avant de se reprendre, juste à temps pour éviter de commettre un impair. Élina ? C'est Drake. Je disais hier je t'appelle aujourd'hui, alors...
À la réflexion, son nom ne devait pas lui dire grand-chose, car il ne se souvenait pas le lui avoir donné. Mais avec un peu chance, elle reconnaîtrait sa voix (ou plutôt son accent).
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C'était la deuxième fois qu'Élina plongeait sur son téléphone et, rien qu'à son sourire, Lucile vit tout de suite que cet espoir-ci n'avait pas été déçu.
- Ton bel inconnu ? demanda-t-elle quand même.
Élina confirma d'un signe de tête tout en s'efforçant de parler calmement.
- Tu ne m'avais pas dit ton nom, mais y a pas trente-six personnes qui m'ont promis de m'appeler aujourd'hui... ni qui m'appellent Elisabeta, d'ailleurs.
Lucile devina que des excuses suivaient. Puis un compliment sur le véritable prénom, peut-être ? En tout cas, Élina venait de dire "Drake aussi. Ça te va bien", et l'expression de son visage était hilarante. Visiblement, elle pensait "Mais pourquoi j'ai dit ça ?" et se sentait extrêmement ridicule.
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Drake ne voyait pas très bien en quoi son nom lui allait particulièrement, mais préféra ne pas risquer d'avoir l'air de se moquer d'Élina en posant la question.
- Je peux te voir vite ? demanda-t-il à la place. J'ai les répétitions maintenant mais après, si ce n'est pas trop tard ?
- Ce soir ?
La voix exprimait surtout la surprise. Pas moyen d'être sûr qu'il s'agisse d'une surprise agréable.
- Oui, si...
Si quoi ? Si elle avait envie de le voir ? Si elle ne trouvait pas son impatience inquiétante ? Avant qu'il parvienne à décider de ce qui conviendrait le mieux, Élina mit fin à son hésitation en assurant "Oui oui, je suis libre !" comme s'il avait terminé sa phrase.
La façon dont il sourit en l'entendant devait être assez révélatrice, car il vit une danseuse chuchoter quelque chose à l'oreille d'une autre, et les deux se tourner vers lui en gloussant. Juliana, les ayant vues aussi, lui adressa une sorte de grimace indiquant qu'elle les trouvait ridicules. Et il fallait reconnaître que ça faisait un peu "collégiennes aimant les ragots". Ou autre chose. Oui, en fait, vu la réaction de Juliana, elle interprétait plutôt ça comme "Oh, il a un sourire à tomber !" (ce qu'on lui avait déjà dit pas mal de fois, d'ailleurs).
- Je ne connais pas bien Paris encore, dit-il à Élina sans plus se soucier des autres. Donc... le place de hier, ça va ? Après tu montres où on peut aller ?
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Élina faillit glousser en entendant ce français imparfait qu'elle trouvait adorable. Heureusement, elle parvint à se maîtriser, mais elle avait un autre problème : Lucile s'était approchée pour tenter d'écouter ce que disait Drake.
- Le même banc ? demanda-t-elle tout en faisant signe à sa soeur de s'écarter.
- Oui, c'est plus facile. Mais ce n'est pas loin pour toi ?
- Non, pas de problème.
Sauf que ma soeur m'énerve à écouter notre conversation, ajouta-t-elle en pensée. Et elle s'éloigna, mais Lucile la suivit. Évidemment.
- Je veux entendre son accent !
Dans un regard très agacé, Élina fit passer un message qu'elle espérait clair : "Arrête tout de suite !" (parce que, d'accord, être curieuse était bien naturel, mais Lucile aurait tout de même pu comprendre que ses interventions l'empêchaient de se concentrer sur sa conversation et qu'elle n'avait vraiment pas besoin de ça en plus de la nervosité pour lui faire dire des bêtises).
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- Je ne suis pas sûr pour l'heure, reprit Drake d'un ton d'excuse. Je peux t'appeler pour dire quand c'est fini ? Après, je suis là dans trente minutes.
Au moins, elle pourrait se préparer à l'avance. Il espérait seulement qu'elle ne partirait pas tout de suite après son appel s'il lui fallait moins de temps pour aller de chez elle au parc, car il ne voulait pas qu'elle l'attende dehors toute seule. Il envisagea de demander si ça ne risquait pas d'arriver, mais elle avait déjà accepté et, après une brève pause, elle ajouta "À ce soir, alors ?" d'une voix qu'il adora, car elle laissait transparaître une impatience égale à la sienne.
- À ce soir ! répéta-t-il avec le même enthousiasme.
La conversation terminée, il resta à regarder son téléphone en souriant pendant une bonne trentaine de secondes avant que Juliana le tire de sa rêverie en lui adressant la parole.
- Your girlfriend?
Venant d'elle, il ne considérait pas la question comme indiscrète. À vrai dire, il lui aurait bien posé la même s'il l'avait entendue parler à une fille de cette façon.
- Hopefully, she'll be that tonight, répondit-il avec son plus beau sourire, qui fit de nouveau glousser les autres danseuses.
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Élina avait bien conscience que couiner faisait très immature, mais elle était trop heureuse pour s'en empêcher.
- Il est trop chou ! s'émerveillait-elle. "Le place de hier, ça va ?"... Iii !
- Je veux le voir ! s'écria Lucile, tout excitée aussi même si ça ne la concernait pas.
- Ah non, tu vas me le piquer !
Bien sûr, Lucile protesta.
- Est-ce que j'ai déjà fait ça ? demanda-t-elle, visiblement indignée d'être accusée.
- Pas volontairement mais sinon... oui, carrément !
Élina aurait pu citer plusieurs exemples, mais elle n'avait pas envie d'y penser. Il fallait qu'elle décide comment s'habiller, se coiffer et se maquiller pour son rendez-vous avec Drake. Quoique pour le maquillage... Elle n'en portait pas la veille, et lui avait plu ainsi. Comment savoir s'il la préférerait avec le même naturel ou un peu plus apprêtée ?
Lucile était pour le maquillage. Et les cheveux légèrement bouclés au fer à friser. Une jupe courte et un haut avantageusement décolleté, aussi. Mais Élina craignait vraiment que Drake n'apprécie pas de la voir trop différente de l'image simple et sage qu'il devait avoir d'elle. Pas à un premier rendez-vous. Et après tout, elle voulait qu'il la trouve jolie, pas qu'il pense directement à lui sauter dessus.
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Elle était là. Le coeur de Drake fit un bond quand il la vit, à la même place que la veille, et tout aussi jolie. Il s'arrêta même un instant pour la contempler de loin et tenter de se reprendre un peu, parce qu'elle le troublait décidément plus qu'aucune autre et il avait si peu l'habitude d'être amoureux qu'il se sentait légèrement dépassé. Loris devait avoir raison de penser qu'il l'avait déjà aimée autrefois. Il fallait bien que ces sentiments viennent de quelque part. Et c'était tellement différent de l'attirance strictement physique qui conduisait à des relations sans lendemain ! Dans ces cas-là, tout ce que faisait Drake avait pour but de mettre l'autre personne dans son lit aussi vite que possible. Dans le cas présent... Bien sûr, si Élina était disposée à le suivre chez lui ou à l'inviter chez elle, il ne dirait pas non, mais ce n'était qu'une des nombreuses choses qu'il avait envie de partager avec elle. Et même pas la première à laquelle il ait pensé.
Il allait se décider à avancer quand elle leva les yeux. Un instant plus tard, elle courait vers lui et semblait prête à se jeter dans ses bras. Elle s'arrêta, mais il vit bien qu'elle avait dû faire un effort.
- Bonsoir, dit-il, ravi de constater qu'elle avait autant de mal que lui à respecter les convenances.
Ils voulurent échanger les bises d'usage, mais seule la première resta dans la définition du mot. Pour la seconde, ils hésitèrent à mi-chemin d'une joue à l'autre et cédèrent presque aussitôt à la tentation de laisser leurs lèvres s'effleurer.
- Je ne fais pas ce genre de choses d'habitude, hein ! précisa ensuite Élina tandis que Drake se demandait si elle accepterait qu'il passe un bras autour de ses épaules ou au moins lui tienne la main pendant qu'ils marcheraient vers l'endroit où elle choisirait d'aller. C'est juste...
- Je sais, dit-il comme elle indiquait d'un geste de la main qu'elle renonçait à tenter d'expliquer. Ce n'est pas normal pour moi aussi. Je voulais faire normal mais... je ne peux pas.
Elle sourit. Un sourire si charmant que l'expression "sentir son coeur fondre" sembla soudain beaucoup moins idiote que Drake ne l'avait pensé en la rencontrant dans un livre à peine trois jours plus tôt.
- Pas grave. Ça me va très bien. Mais c'est bizarre. Je n'ai pas l'habitude qu'on me regarde de cette façon.
- Mais tu es tellement belle ! s'écria Drake, incapable de croire qu'il puisse être le seul à s'en apercevoir. Ce n'est pas possible. Tous doivent t'admirer.
Cette fois, le sourire d'Élina fut plus bref et plus hésitant. Elle était peut-être touchée, mais certainement pas convaincue.
- Je suis insignifiante. Même ma mère le dit.
Choqué, Drake faillit laisser échapper un commentaire irrespectueux à propos de la mère d'Élina. Il se reprit juste à temps pour trouver quelque chose de plus convenable.
- Elle ne sait pas voir... mais moi, je vois. Tu es parfaite.
Manquait-il d'objectivité ? Peut-être, mais en tout cas il était sincère. Et Élina en parut toute bouleversée.
- Tu es trop adorable, c'est pas possible ! soupira-t-elle en s'approchant pour lui faire un câlin.
C'était ce dont il rêvait depuis le début - depuis l'instant où il l'avait aperçue la veille. Il s'était forcé à résister pour ne pas l'effrayer mais maintenant, comme elle avait initié le mouvement (de façon tout à fait impulsive, à n'en pas douter), il pouvait enfin se le permettre... et ça le rendait follement heureux.
Elisabeta - c'était peut-être sous ce nom qu'il l'avait connue autrefois ? En tout cas, il avait l'impression de la retrouver après des années (voire des siècles) de solitude, et aurait voulu pouvoir la garder blottie dans ses bras pour l'éternité, afin que personne ne la lui enlève plus jamais. Ce qui, en y réfléchissant, était absolument ridicule. Mais, après tout, il ne serait pas obligé de mentionner devant qui que ce soit cet accès de délire romantique.
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Jon n'était pas sûr de ce qu'il avait accepté. Dans le SMS reçu deux heures plus tôt, Lucile ne donnait pas de détails, et ensuite elle avait ignoré une question en répondant à sa première réponse. Mais elle avait juré que ce n'était pas du tout censé être pris comme des avances et, dans le message transmis via Élina et Florian au lendemain de la fête, elle avait déjà promis de ne plus reparler de ce qui l'avait mis mal à l'aise donc, a priori, il n'avait aucune raison de s'inquiéter. Sauf qu'il ne pouvait pas s'empêcher de se demander si elle n'allait pas quand même le mettre dans une situation embarrassante.
En arrivant devant le café-restaurant dont elle lui avait donné l'adresse, il crut d'abord qu'elle n'était pas encore là. Puis elle tourna la tête de son côté et il la reconnut malgré la coiffure complètement différente : au lieu de grosses boucles cascadant dans son dos, deux petites tresses se balançaient sur ses épaules.
- Salut ! lança-t-il en s'approchant. T'es mignonne, comme ça !
Aussitôt prononcé, ce commentaire lui apparut comme malencontreusement doté d'un fort potentiel de mauvaise interprétation, mais la réaction de Lucile le rassura vite.
- Ah ben zut, c'était pas le but ! Je voulais qu'on me remarque pas, pour une fois.
D'où le simple t-shirt blanc à manches longues sur un jean noir même pas très moulant, supposa Jon.
- Ça va, j'ai dit "mignonne", pas "belle à couper le souffle" !
- Je me demande comment je dois le prendre, remarqua Lucile en adoptant un air songeur.
Puis, comme Jon levait les yeux au ciel en se plaignant que, quoi qu'on dise, les filles ne soient jamais contentes, elle éclata de rire et annonça qu'elle avait décidé de ne pas faire tout un plat d'une simple formulation malheureuse.
- Tu es prêt ? ajouta-t-elle sans laisser à Jon le temps de confirmer qu'il n'avait jamais eu l'intention de la vexer. Il faut qu'on ait l'air innocent.
L'air ? Ils seraient donc coupables, en réalité ? La vague inquiétude de Jon n'était pas infondée, finalement.
- Qu'est-ce que tu as l'intention de faire ? demanda-t-il, s'attendant au pire (bien que ne trouvant rien de précis à redouter).
La réponse le laissa muet de stupeur.
- Espionner ma soeur.
Élina ! Il allait revoir Élina ! Lucile s'était bien gardée de l'en prévenir. Et elle disait ça d'un ton si naturel, comme s'il était parfaitement banal de vouloir espionner quelqu'un, membre de sa famille ou non... Jon n'arrivait pas à croire qu'il s'était laissé embarquer dans un tel plan. Et encore moins à déterminer s'il était impatient de savoir si la présence d'Élina aurait le même effet sur lui que la semaine précédente.
Traduction des répliques en anglais :
Do you think it means we were good enough this time?
Tu crois que ça veut dire qu'on était assez bons cette fois-ci ?
Either that or he gave up because we're hopeless.
Soit ça, soit il a laissé tomber parce qu'on est nuls.
You're so not hopeless!
T'es carrément pas nul !
Thanks. Neither are you.
Merci. Toi non plus.
Your girlfriend?
Ta copine ?
Hopefully she'll be that tonight.
Avec un peu de chance, elle le sera ce soir.
Note : Au cas où quelqu'un se demanderait, je précise que non, Juliana ne correspond à aucun personnage du spectacle ni d'aucune autre version de l'histoire (et, à part les figurants, c'est la seule).
