Chapitre 03 : S'éloigner
(avec POV Stéphane)
Il avait totalement perdu le contact depuis son arrivée. Il me semblait complètement apathique, le regard vide, parlait peu, ne faisait aucun effort pour recommencer une autre vie. Mais je le comprenais, celle-ci était beaucoup trop ressemblante à l'ancienne pour avoir la force minimale de laisser l'ancienne de côté.
J'avais pensé que ça allait rentrer dans l'ordre pendant les vacances de Noël, mais son état empira jour après jour. Il dépérissait et rien ne semblait l'affecter. On lui avait tout volé, il ne lui restait plus rien. Que pouvait-il bien lui rester de plus que cette enveloppe charnelle superflue ? Sûrement pensait-il qu'il ne fallait plus se préoccuper de l'avenir.
Et tout son moral y passait. Jamais je ne voyais un sourire éveillé son visage, sa vie morbide. Jamais je n'ai pu le voir heureux à ce moment, ne serait qu'un instant. C'était la chose qui m'intriquait le plus chez lui. Pourquoi se refermait-il autant sur lui-même ?
Il restait continuellement avec lui-même, ne s'intégrait pas. Replié sur sa personne, sans que ça lui paraisse écrasant à la longue. Pour l'aider - je ne savais pas, peut-être avais-je eu pitié de lui -, je lui ai proposé de lui présenter des amis qui avaient été aussi mis de force dans cet endroit malsain. Aucun intérêt ne fut manifesté. Tout qu'il pouvait encore faire de rationnel était de resserrer un peu plus ses barrières, blindés mentales, se confier un peu plus dans ses remparts émotionnels.
Voilà un truc qui m'intriguait chez lui. Pourquoi je ne l'avais pas laissé de côté ? Qu'avait-on bien pu lui faire pour qu'il en soit arrivé à ce point, à être autant blessé moralement ? Est-ce pour cela qu'il ne semblait pas savoir où tout ça allait le mener ?
À noël, je me suis laissé croire qu'il aurait au moins trouvé une certaine neutralité avec tout ce bonheur qui émanait autour de lui. C'était une bêtise de le penser quand on avait affaire à lui. Le seul signe de vie extérieure qu'il avait reçu, une simple carte de vœux préfabriquée, je l'avais retrouvé le soir, émiettée sur le sol. Pendant toute la journée, il s'était enfermé, en réclamant hystériquement qu'il voulait la paix.
Arriva l'événement qu'il redoutait par-dessus tout, sans doute. La reprise des cours en janvier. Le double cours de chimie n'avait certainement pas aidé à le calmer...
Il s'était figé de surprise en entrant dans le laboratoire. Il avait eu peur.
Ayant manqué beaucoup de matière, et n'étant pas fait pour les sciences, il rata complètement l'expérience du jour. Et le prof vint s'en mêler.
Il était venu se placer derrière lui en fixant ce qu'il avait raté d'un drôle d'œil.
- Spitfire ! Voulez-vous bien me dire ce que vous avez fait ?
Le principal concerné sursauta alors, pris de panique, en laissant l'éprouvette qu'il avait dans la main se fracasser sur le comptoir. Le liquide s'écoulait sur toute la surface.
- Ah, je vois. Même pas capable de faire attention au matériel qu'on lui prête et ça se permet de squatter ici.
Il se figea sur place, son regard s'embruma. Il reculait de présence mentale.
- Vous aurez une retenue. Je ne tolère pas qu'on bousille son travail pour en être dispensé. Et ramassez-moi ça !
Le seul geste qu'il osa faire, c'est de se diriger vers la porte, en trombe, pour disparaître dans le couloir.
Je ne le revis qu'au dîner, un air blasé, replongé de plus belle dans son état de semi-conscience, le cou rosé. Troublé de le laisser seul dans son coin, je vins m'asseoir près de lui en posant la plus banale des questions lorsqu'on en est au désespoir :
- Est-ce que ça va ?
- Hum hum, Fit-il.
Je fus alors convaincu qu'il en faisait trop pour garder ses sentiments emprisonnés dans sa cage thoracique. Il ajouta d'un ton morne face au regard que je lui jetais :
- Ça va très bien, Stéphane.
Et il avait cette manie de se concentrer sur assiette comme s'il s'agissait du centre de l'univers, cette inquiétante façon de fixer sa fourchette.
- Brad, s'il a quel…
- Laisse tomber.
Et avant qu'il ait le temps d'approcher le bout en piquet de sa fourchette vers son bras, avant qu'il ne fasse cette gaffe, je l'entraînai, hors de la cafétéria, dans un couloir totalement dépeuplé.
Je ne lâchai pas son bras, en lui arrachant l'objet métallique de sa poigne. Je lui dis, presque idiotement :
- Ça serait tu possible de prendre rendez-vous avec le vrai toi, histoire que je le rencontre lui aussi ?...
- Prend un numéro, alors.
Et il eut enfin ce sourire étincelant qui chassa tout le noir, qui récura tout le mal, un comme j'en avais souvent souhaité d'en voir. Le plus sincèrement possible, je le complimentai.
- Tu sais que t'es beau comme ça
- Non, pas vrai, Trancha-t-il, l'éclat dans son visage s'estompa quelque peu.
- J'te jure.
- Mens pas.
- Je ne…
- Si tu dis la vérité, prouve-le moi
Silence foudroyant qui prenait tout son sens dans le regard de l'autre.
- Prouve-le moi que tu aimes bien, que tu ne vas pas me faire du mal.
Silence de mort. Chacun de ses mots me poignardaient d'indulgence pour lui, de compassion pour ce qu'il avait, devait, endurer.
- Puis je vais te montrer ma vraie personnalité.
Silence à en avoir envie de le consoler à nouveau.
- Promis.
Silence à en crever à force d'être bourré de sens.
À peine, il eut frôlé la peau sensible de son cou, sa main fut repoussée par la mienne.
- Qu'est qui t'es fait ? M'exclamai-je avec stupéfaction.
- Rien ! Il fallait juste que je me retienne de parler.
- À l'avenir, ne fais plus ça, c'est malsain. Et je l'aime bien ta voix, même si j'ai juste envie de te la fermer...
Je finis par le faire taire. Il marmonna sa réponse ardente avec sa langue, même avec réserve. Comme ça, dans un couloir vide, se serrer timidement, sans qu'on ait peur de se faire surprendre.
Et pour le moment, ça lui passait très haut au-dessus de la tête où cette histoire allait nous mener. Et où elle commençait.
- Franchement, je ne mens pas, t'es beau.
Un sourire regagna son visage. Il me supplia de recommencer. Ce n'était pas trop tôt.
Comment aurais-je pu lui refuser ce plaisir ?
