André attendit toute la nuit sans trop d'espoir l'hypothétique visite d'Oscar. Qui d'ailleurs ne vint pas. Il n'avait que peu d'espoir qu'Oscar s'intéresse à lui et encore moins qu'elle se donne un jour à lui , il le savait , et pourtant, comme il avait mal.

Oscar de son coté passa une nuit exécrable , à la tristesse avait succédé la colère , oui, elle était folle de rage : Contre Fersen, qui n'avait pas été capable de voir plus loin que le bout de son nez, contre Girodelle, qui s'était révélé, Dieu sait pourquoi, être un vil menteur, contre André qui lui avait caché la nature de ses sentiments à son égard, et ce Dieu ( à nouveau lui ) sait depuis combien de temps .Pourquoi semblaient-ils tous se jouer d'elle ? Ah bon Dieu les hommes ! Surtout ces trois là !

Après un toilette salutaire qui lui rafraîchit les idées, Oscar revêtit avec grand soulagement ses atours masculins, et espéra que son sens commun allait lui revenir par la même occasion. Elle quitta le château familial sans même en aviser André, elle était encore en colère contre lui, pour quelle raison exactement ? Elle ne savait plus très bien elle même, mais le voir la mettait mal à l'aise.

Oscar arriva à Versailles en tirant une tête de dix pieds de long , pour une fois, même les plus acharnées de ses groupies ne s'aventurèrent pas à venir gazouiller autour d'elle. Elle se dirigea vers son bureau , elle croisa Girodelle en chemin.

-Bonjour Colonel, avez vous passé une bonne nuit ? Demanda-t-il d'une voix doucereuse.

-Détestable ! Quelle importance ? La voix d'Oscar eu l'effet d'un fouet qui claque dans l'air.

-Mais...

-Que me voulez vous qui ne puisse attendre la revue ? Demanda-t-elle exaspérée.

-Il faut que je vous parle, maintenant , c'est très important.

-Voilà qui tombe à point nommé, moi aussi Girodelle , je dois vous parler... Répondit-elle d'un ton décidé.

Il la suivit jusqu'à son bureau. , non sans mal tant elle marchait vite . Tout en arpentant les couloirs à ses côtés , il expliqua :

-Le.. le Masque Noir a sévit à nouveau : hier soir , ici même à Versailles lors du bal donné pour le retour du Comte de Fersen... Il y avait beaucoup de monde , on a pu recueillir d'innombrables témoignages...

-N'est ce pas le travail de la police de s'occuper de cette affaire ?

-Le roi en personne a insisté pour que ce soit vous qui vous en occupiez.

-Comme si je n'avais que ça à faire… La garde royale qui court après les cambrioleurs... On aura tout vu...

Ils entrèrent dans le bureau, la jeune colonelle s'assit. Ce fichu bal décidément , « si je n'avais pas eu la cuisse légère j'aurais pu agir et arrêter ce maudit Masque Noir » Oscar était désormais en colère contre elle même. Elle se remémora le déroulement de cette soirée , ce désastre, ce ratage complet , cette déconvenue à plus d'un titre... Puis la déclaration d'André. La découverte du grotesque mensonge de Girodelle. Girodelle justement, celui-ci continuait à lui parler mais elle n'entendait rien d'autre qu'un brouhaha. Soudain , ses pensées furent interrompues par le silence, Victor avait cessé de parler, elle leva la tête vers son lieutenant , il lui souriait béatement et la regardait avec des yeux de merlan frit, comme dans l'attente d'une réponse. Oscar se trouva acculée. Elle tenta de se rattraper par une pirouette.

-Et bien, merci pour ce rapport Girodelle, pourriez-vous me coucher cela sur papier je vous prie ? Demanda-t-elle avec un sourire de convenance.

-Bien sûr Colonel , et pour ce qui est de ma requête ?

De quoi Diable parlait-il ? C'était donc ça cette expression d'expectative. Il lui fallait trouver une échappatoire, comme répondre par une autre question , celle-ci était toute trouvée, elle avait d'ailleurs attendu toute la nuit pour enfin la lui poser et avait faillit oublier.

-D'abord, répondez à ma question :Que vous est il passé par la tête pour accuser André d'avoir un penchant pour les hommes ?

-Qui ça ? Ah oui, votre valet là ? Il a nié j'imagine... ? Oscar apprécia modérément ce dédain dans la voix de son subordonné. Avait-il toujours été si suffisant ? Elle n'en avait pas le souvenir.

-André n'est pas mon valet... Il est infiniment plus... Et sachez que j'ai une confiance aveugle en lui. Mais vous n'avez pas répondu à ma question , Girodelle , vous vous êtes contenté de répondre par une autre question.

-Tout comme vous Mademoiselle

-Mademoiselle... ? Nous sommes en service, vous ne pouvez pas m'appeler ainsi , et de quel droit me répondez-vous ? Je suis votre supérieure.

-Je l'avoue, je vous ai mentit, je l'ai fait précisément parce je me suis moi même rendu compte qu'il est plus qu'un valet à vos yeux.

-Si vous insinuez une liaison entre André et moi, vous vous trompez, et quand bien même ce serait le cas, en quoi cela vous regarde ? Et puis quel rapport cela a t-il … ? S'emporta Oscar.

-Si vous m'aviez écouté attentivement tout à l'heure vous n'auriez pas à me poser cette question .

-Et bien allez-y ! Posez -la votre foutue question ! Cria Oscar en frappant du poing sur son bureau.

-Et bien je vous demandais si vous m'autoriseriez à vous faire la cour ?

Oscar n'en croyait pas ses oreilles. Girodelle , Victor de Girodelle, son lieutenant, celui qu'elle avait ridiculisé en duel, celui avec lequel elle travaillait tous les jours depuis des années, lui, le même qui tous les jours la rasait avec ses élucubrations vaguement poétiques sans intérêt, avait des vues sur elle... Et quel rapport avec André... ? La question l'occupa quelque secondes lorsque la lumière fut dans son esprit.

-Vous êtes en train de me dire que vous avez calomnié André parce que vous pensez qu'il constitue pour vous une menace ? Que c'est un rival ? Vous êtes un manipulateur Girodelle !

-Je suis un homme amoureux , je sais en reconnaître un autre quand je le vois, surtout quand son désir se porte sur la même femme . Dans un cas comme celui-ci tous les coups sont permis.

-Et mon opinion à moi vous vous en souciez ?

-C'est pour cette raison que je vous demande votre autorisation.

-Même si je refuse vous irez demander ma main à mon père et je n'aurais rien à redire, n'est ce pas ? Sans attendre de réponse , elle poursuivit : Allez vous-en et n'oubliez pas le travail que je vous ai demandé !

-Dois-je en conclure que la réponse est non ?

-Vous concluez bien . Sortez je vous prie. Répondit-elle sèchement.

En sortant du bureau de sa divine supérieure . Girodelle croisa André qui lui s'apprêtait à y entrer. Ils n'eurent aucun regard l'un pour l'autre. Comme il lui en voulait. Lui était issu d'une des plus anciennes familles nobles du royaume , lui avait reçu une éducation irréprochable , et ses manières étaient l'étaient non moins, alors qu'André, issu de la populace, se permettait de tutoyer Oscar, de l'appeler par son prénom, et même de la railler régulièrement, Alors pourquoi ? Pourquoi Oscar s'était elle éprise de ce sans le sou ? Sur ces questions, il repartit vaquer à ses occupations.

André fit son entrée dans le bureau d'Oscar, elle était penchée sur un tas de documents, l'air absent.

-Bonjour Oscar, tu aurais pu me dire que tu partais !

-Pardonne-moi, André j'avais besoin d 'être seule...

-Bien... Et alors , quelle explication t'a donné Girodelle pour cette « révélation fracassante » concernant mes supposés penchants ?

-André cesse de te sentir vexé , tout le monde agit comme si c'était une honte d'être un inverti , mais Léonard de Vinci l'était bien et... tu adores Léonard de Vinci, non ? Demanda-t-elle avec un petit sourire gêné.

-Ça n'est pas ça le problème, Ce qui me gène le plus c'est que tu l'aies cru, je pensais tu me connaissais mieux que ça, et je suis déçu. Oscar ne trouva rien à répondre, il avait parfaitement raison. Alors, pourquoi a-t-il fait ça ? Insista André.

-Il est jaloux de toi... Avoua Oscar embarrassée. Il voulait t'éloigner de moi ! C'est stupide n'est ce pas ? Dit-elle avec un rire amer.

-Comment ça Girodelle est jaloux de moi?

-Il veut « me faire la cour »… Il vient de me l'annoncer, et il te perçoit comme un rival.

-Il n'a rien à craindre avec moi... Que lui as-tu répondu ?

-A ton avis ?

-Toujours est-il... Il se trompe de cible... C'est plutôt à Fersen qu'il aurait dû s'en prendre ! Lâcha sèchement André.

-André c'est un coup bas...

-Le vrai coup bas il vient de ton lieutenant.

-André je vais te demander de sortir, si tu continues. Pesta Oscar. André se rendit compte qu'il y était allé un peu fort et se radoucit.

-Pardon Oscar, je ne voulais pas te faire souffrir . Il alla s'asseoir près d'elle et posa une main sur la sienne. Elle soupira, esquissa un sourire et demanda doucement :

-Tu m'aimes vraiment autant que tu le dis ? Tu m'aimes toujours après que je t'ai dit que Fersen et moi …. ? Même moi j'ai l'impression d'être une catin.

-Comme toujours tu es trop dure avec toi même... Très honnêtement, je ne peux pas n'empêcher d'éprouver de la jalousie, je le reconnais. Dans un premier temps ça m'a même rendu fou... Sois-en assurée Oscar, je t'aime et je t'aimerai toujours, je ne te demande rien en retour. Mais par dessus tout je ne supporte pas de te voir si triste . Et qui suis-je pour te reprocher d'avoir agit comme une femme amoureuse ? Tu l' aimes ton Fersen , n'est ce pas ? Oscar remarqua la profonde tristesse d'André dans cette dernière question. Elle posa sa main sur celle d'André qui tenait déjà son autre main.

-André, je ne pense pas que tu m'aimes réellement , je pense que tout comme Girodelle, tu m'idéalises . Que tu me vois comme une sorte de nymphe innocente et pure. Opposa-t-elle

-Pas du tout ! S'exclama André sur de lui .

-Comment dois-je prendre ce « pas du tout » ? S'offensa Oscar en retirant sa main.

-Oscar, je ne t'idéalise absolument pas , je t'ai déjà vue au saut du lit , malade, ivre morte , j'ai même été témoin de certaines de tes fonctions corporelles ! Plaisanta-t-il.

-ANDRE !

-Rappelle moi lors de notre dernière beuverie qui tenait tes cheveux pendant que tu vomissais ? Demanda-t-il avec un sourire espiègle.

-André arrête, c'est terriblement gênant ! André se mit à rire de bon cœur.

-Ce que je veux dire par là , c'est que le véritable amour résiste aux choses triviales, que je t'aime « malgré » , et non pas « pour » , c'est pour cette raison que je suis sûr de mes sentiments pour toi, et que toi aussi tu peut en être sûre. Mais justement n'est ce pas cela qui te fait peur ? Parce que là, il n'est pas question de maniement d'armes, de stratégie militaire, ni de compétence à acquérir , N'aurais-tu pas peur de mes sentiments, peur d'en développer à mon égard, puisque ça n'est pas quelque chose de rationnel que tu pourrais apprendre à maîtriser ? Parce que ça te ferait te sentir vulnérable aux yeux des autres ?

Oscar, désarçonnée par la perspicacité de son ami, ne su que répondre. Que quelqu'un la connaisse, la lise aussi bien lui paru troublant et si ce quelqu'un n'avait pas été André, elle aurait trouvé cela effrayant. Comme à l'accoutumée dans ce genre de situation , Oscar se réfugia derrière une mauvaise foi sans borne.

-Pas... Pas du tout... bafouilla-t-elle en se levant de son siège. André jubilait intérieurement, il connaissait Oscar, il savait qu'il venait de taper dans le mile.

-Hum... Tu sais, le masque Noir a à nouveau frappé, et ici même, hier soir ! Et on est chargés de l'enquête... J'aurais pu le neutraliser dès hier soir si seulement je n'avais pas...

-Et comment aurais-tu pu l'arrêter ? Tu aurais dû dévoiler ton identité et tu aurais eu de gros ennuis.

-Tu as certainement raison... Merci André... Dit elle après un long silence. C'était un de ces « merci » sincères et lourds de significations.

-Je vais voir mes « amies les douairières » si elles n'ont pas quelques commérages utiles. Sourit le jeune homme en se dirigeant vers la porte.

-Je ne peux répondre à ton affection André... Je suis navrée. Dit Oscar d'une voix douce.

-Je le sais bien... Mon amour pour toi est désintéressé.

Ainsi, André l'aimait à ce point... Comment avait-elle pu être aussi aveugle ?

Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte. Victor de Girodelle était de retour, avec le rapport rédigé de ses mains qu'Oscar lui avait demandé. Elle n'eut pas un regard, pas une parole pour lui , vexé, il fit volontairement tomber un encrier . Ce geste passif-agressif exaspéra Oscar au plus haut point.

-Mais quel maladroit vous faites ! S'écria-t-elle.

-Aucune importance, votre valet va s'en charger, il est là pour ça n'est ce pas ? Oscar conserva son sang froid , se leva et s'approcha doucement de l'oreille de Victor. Et lui dit d'un ton suave :

-Écoutez moi bien Girodelle, André n'est pas ce genre de valet. A vrai dire, il est mon valet de bain , vous voyez de quoi je veux parler … ? Le lieutenant déglutit et s'empourpra. Satisfaite de son effet, elle poursuivit avec malin plaisir : Il reste près de moi dans ces moments là , il me lave à l'éponge, partout, scrupuleusement , Dieu sait si certaines zones requièrent une attention particulière, je dois dire qu'il met du cœur à l'ouvrage, il fait preuve de beaucoup de , comment dit-on... Ah oui, doigté. Ensuite lorsque j'ai fini de barboter, il me sèche . La encore , il fait montre de beaucoup de minutie. Et je prends des bains très souvent, j'adore m'y éterniser, c'est si agréable...

En entendant ce récit, il pouvait presque voir la scène : l'atmosphère embuée, Oscar complètement nue se prélassant dans l'eau, ses mèches de cheveux collées sur ses tempes moites, son visage affichant une expression lascive alors qu'André la savonnait bien consciencieusement. Girodelle ressentit un curieux mélange d'excitation sexuelle et de colère. Il refoula très vite tout cela et son flegme habituel reprit le dessus. Ça n'est pas du sang qui coule dans les veines de cet homme là, mais de l'eau froide. A la provocation de sa supérieure, il répondit très finement :

-C'est bien tenté ma chère... Mais je ne vous crois pas …

-Évidemment que c'est une blague Girodelle ! Soupira Oscar exaspérée

-Mais vous...

-En avant, on a une grosse affaire sur les bras !

Vexé, Girodelle obéit mais n'en pensait pas moins. Le Comte n'avait certainement pas l'intention d'en rester là. Il avait toujours eu toutes les femmes qu'il désirait , Il lui fallait Oscar, et il l'aurait. Pensa-t-il.

« Mais qu'est ce qui m'a pris de raconter une chose pareille dans l'unique but d' agacer Girodelle, surtout, pourquoi être allée sur ce registre ? André me lavant à l'éponge quelle idée absurde, rien que de l'imaginer... » Un frisson de plaisir lui parcouru l'échine. « Allons, Oscar... Est ce bien le moment d'avoir ce genre de pensée... »