Chapitre 4
...
Une semaine avait passé depuis que Roxas s'était souvenu de son nom. Il avait commencé à tenir un journal dans lequel il notait les événements importants de chaque journée ; c'était Axel qui lui avait conseillé de prendre cette habitude, pensant que cela pourrait l'aider à recouvrer ses souvenirs perdus. Malgré tout, Roxas ne trouvait jamais grand-chose à écrire, et il put se rendre compte que les journées dans le monde des morts n'étaient pas toujours très palpitantes.
Chaque matin, il suivait Axel dans les rues d'Illusiopolis jusqu'à atteindre un grand bâtiment dont le toit offrait un terrain approprié pour l'entraînement du jeune homme, en particulier car les Sans-cœurs n'y apparaissaient pas. Après deux heures de pratique intense — car Axel, il l'avait appris à ses dépens, n'y allait pas de main morte quand il s'agissait de lui enseigner les techniques de combat — ils rentraient ensuite prendre une douche et un repas bien mérité. L'après-midi, Roxas restait dans sa chambre à bouquiner les livres qu'Axel faisait apparaître pour lui (chose dont il était lui-même bien incapable, n'ayant aucun souvenir de livres lus dans sa vie) ou bien il sortait arpenter les rues de la ville qui semblait s'étendre à l'infini. Il n'allait jamais très loin, se contentant de tourner en rond autour de leur maison afin de se familiariser avec l'endroit. Parfois, au coin d'une ruelle, il lui semblait apercevoir l'éclat angoissant des yeux de Sans-cœurs l'observant en silence, mais tant qu'il gardait le manteau noir qu'Axel lui avait donné, il ne se faisait jamais attaquer.
Riku disparaissait de la maison avant qu'il se lève le matin et ne revenait que le soir. Parfois il partageait avec eux les repas qu'Axel cuisinait, s'asseyant en bout de table sans dire un mot. S'il ne refaisait pas surface avant la nuit, Axel lui gardait une assiette et ils partaient se coucher sans l'avoir vu. Roxas l'entendait alors rentrer depuis sa chambre, au milieu de la nuit. Dans tous les cas, il ne participait pas vraiment à leurs conversations et ne venait aborder Axel que lorsqu'il avait une information à lui transmettre ou quelque chose à lui demander. Il ne parlait jamais à Roxas directement.
Roxas n'avait pas récupéré d'autres souvenirs de sa vie. Au fil des séances d'entraînement avec Axel, il se sentait devenir de plus en plus familier avec le combat et le maniement de sa Keyblade ; son corps devenait de plus en plus léger au fil des jours, il parvenait à bouger sans trop de difficultés et à s'adapter à chaque situation rapidement, s'étonnant parfois lui-même de réflexes dont il ne se serait pas cru capable. Il avait l'impression de revenir à son état normal, comme s'il avait été un athlète privé d'activité sportive pendant un moment et dont le corps, rouillé, regagnait peu à peu sa vivacité. Mais en dehors de cela, rien ne lui revenait.
Il avait une piste, toutefois. Depuis le premier jour, il n'avait eu de cesse de repenser à une chose qu'Axel avait mentionnée quand ils s'étaient rencontrés. Il lui avait dit qu'il venait de l'endroit nommé Cité du Crépuscule. Roxas avait, plus tard, demandé à son ami ce qu'il avait voulu dire par là, et Axel lui avait expliqué qu'il avait déduit cela car c'était dans cette cité qu'il l'avait trouvé lorsqu'il venait seulement de se réveiller. Les morts, selon sa propre expérience, réapparaissaient dans ce monde à l'endroit où leur cœur était rattaché. Pour Axel, c'était la ville où il avait grandi — une métropole qu'on appelait Jardin Radieux. Tu peux passer ta vie à fuir tes origines ou à parcourir le monde, avait dit le rouquin, mais le cœur sait où est sa place. J'étais pas retourné dans ma ville natale depuis des années, mais j'ai pas été surpris une seconde de me réveiller là-bas.
Roxas sentait qu'il devait se rendre dans cette ville s'il voulait en apprendre plus sur lui-même. La Cité du Crépuscule détenait forcément les réponses à toutes ses questions. Axel, cependant, lui avait conseillé de ne pas se précipiter. Si les Sans-cœurs d'Illusiopolis étaient calmes, il n'en était pas de même partout, et après l'incident à la Ville de Traverse, ils avaient tout intérêt à rester prudents. À contrecœur, Roxas avait accepté d'attendre quelques jours avant de quitter la ville à nouveau. Il aurait ainsi le temps de s'entraîner au combat et d'être prêt à faire face à toutes les éventualités.
Après une semaine d'entraînement, Roxas se sentait prêt. Il était bien conscient que la pratique et le combat réel étaient deux choses bien différentes et il n'était pas entièrement sûr de pouvoir s'en sortir aussi bien face à des Sans-cœurs, mais il était déjà plus confiant en ses capacités. Si le pire devait se produire, il parviendrait, au moins, à ne pas gêner Axel et à se défendre tout seul. Il dut insister longuement auprès de son mentor et ami avant de le convaincre de lui laisser une chance de faire ses preuves, mais ce dernier finit par céder.
— Mais uniquement une fois que je serai sûr que tu peux te débrouiller contre des Sans-cœur, imposa Axel. Tout à l'heure, on ira en trouver en ville et on verra de quoi t'es capable. Si y'a pas de problèmes, on ira à la Cité du Crépuscule demain.
— On peut pas y aller ce soir ? demanda Roxas.
Axel fit non de la tête.
— Je dois d'abord mettre Riku au courant. Si jamais un autre de ces monstres géants devait réapparaître, il vaut mieux qu'on sache où se retrouver.
— Ça serait plus utile si on savait où, lui, il part tous les jours…
Il vit Axel esquisser un léger sourire en croisant ses bras sur la table à manger.
— C'est toujours pas la grande amitié entre vous, hein ? plaisanta-t-il.
— J'essaie de faire des efforts, c'est lui qui en fait aucun ! protesta Roxas. Comment je suis censé m'entendre avec un type qu'on voit jamais, et qui m'ignore le reste du temps ?
Axel se contenta de sourire.
— D'abord, qu'est-ce qu'on sait de ce type ? poursuivit Roxas sur le ton de l'accusation. Tu m'as dit que tu savais ni d'où il venait, ni comment il est mort. Et à part qu'il cherche quelqu'un, on sait rien de lui, non ?
— Bah, on sait pas grand-chose l'un de l'autre non plus, mais on s'entend bien, non ?
Roxas prit un air légèrement boudeur.
— C'est parce que tu veux rien me dire sur ta vie non plus, dit-il. Qu'est-ce que vous avez tous à être si secrets ?
— Crois-moi, même si je te racontais, y'a vraiment rien d'intéressant à dire.
— Ce serait toujours plus intéressant que ma vie à moi.
Il n'avait pas voulu dire ça pour plaisanter, mais une fois les mots sortis de sa bouche, il ne put s'empêcher d'en rire et Axel l'imita aussitôt.
— Bon, reprit-il ensuite, plutôt que de passer la journée à discuter de nos vies ô combien passionnantes, si on allait inaugurer ta première chasse aux Sans-cœur ?
Un grand sourire illumina le visage de Roxas.
...
Les deux garçons s'arrêtèrent au centre d'une grande place déserte entourée d'immeubles gigantesques. Roxas baissa aussitôt sa capuche et commença à étirer ses bras, impatient de pouvoir enfin faire ses preuves. Axel lui rappela quelques conseils qu'il n'écouta qu'à moitié jusqu'à ce que, comprenant qu'il n'allait pas pouvoir le retenir plus longtemps, il lui donne l'autorisation de retirer son manteau.
Roxas s'exécuta avec un sourire confiant, jetant le manteau noir à même le sol. Il dénoua ses épaules, content d'être libéré de ce poids supplémentaire, et invoqua sa Keyblade.
— Ok, et maintenant je fais quoi ? demanda-t-il.
Axel n'eut pas le temps de répondre que déjà une paire de billes jaunes et luisantes apparut dans l'obscurité, bientôt suivie par des dizaines d'autres. Le rouquin recula jusqu'à appuyer son dos contre un des immeubles, son visage caché par la capuche de son manteau pour ne pas attirer les Sans-cœur à lui. D'un geste de la main, il fit signe à Roxas de se lancer, et le jeune blond ne se fit pas prier.
Avant même que les Sans-cœur aient pu se rapprocher suffisamment des lumières des néons de la ville pour être visibles, Roxas s'était élancé vers le petit groupe de créatures et avait frappé le premier vu d'un coup rapide de sa Keyblade. Le monstre disparut dans une fumée noire sans avoir compris ce qui lui arrivait tandis que, déjà, Roxas en transperçait un autre avec tout autant de facilité. Les Sans-cœur restant se jetèrent sur lui mais un mouvement circulaire de sa Keyblade les réduisit à néant en un instant.
Roxas se tourna vers Axel avec une fierté non contenue.
— Pas mal, dit ce dernier, les bras croisés. Mais ne baisse pas ta garde tout de suite !
D'autres groupes de Sans-cœur apparaissaient déjà à chaque coin de la place mais Roxas se contenta de hausser les épaules. C'était d'une simplicité enfantine. Son corps agissait de lui-même, fonçant sur les créatures l'une après l'autre et frappant sans jamais rater sa cible, qu'il éliminait d'un seul coup sans aucun effort. Les Sans-cœur n'avaient même pas le temps de l'attaquer. Les conseils et avertissements d'Axel lui semblaient complètement désuets à présent.
Il s'apprêtait déjà à faire un commentaire sur ses prouesses au combat quand quelque chose sur sa gauche attira son attention. Un frisson remonta le long de son dos. Il avait le sentiment que quelque chose n'allait pas. Se tournant vers ce qu'il avait cru apercevoir, il comprit aussitôt ce qui l'avait dérangé quand il vit la horde de Sans-cœur qui envahissait la place ; des dizaines, voire des centaines de monstres qui grouillaient et avançaient en s'écrasant les uns les autres pour pouvoir passer.
Il n'avait pas vu Axel bouger, mais l'instant d'après ce dernier l'avait tiré par le bras et poussé derrière lui en plaquant son manteau noir contre sa poitrine, qu'il lui cria de remettre. Il fallut quelques secondes à Roxas pour reprendre ses esprits mais avant qu'il ait eu le temps d'agir, des Sans-cœur fonçaient déjà de tous les côtés pour l'attaquer. Une colonne de flammes sortir hors du sol, tourbillonnant autour d'eux pour carboniser tous les monstres qui se rapprochaient, laissant à peine le temps à Roxas d'enfiler son manteau.
— Ils sont pas censés être si nombreux ! cria Axel sans se retourner.
La panique commença à envahir le jeune blond, remplaçant aussitôt toute la confiance qui l'animait une minute plus tôt. Axel, toujours devant, envoyait ses chakrams sur les créatures face à eux, mais à peine en avait-il éliminé un groupe que d'autres prenaient leur place, encore plus nombreux.
— Est-ce qu'on peut pas ouvrir un portail et partir ? demanda Roxas, sa Keyblade fermement serrée entre ses mains.
— Pas tant que ces saletés nous collent comme ça, grimaça l'autre.
Un Sans-cœur sauta haut en l'air pour tomber sur Roxas, que les réflexes sauvèrent juste à temps pour l'esquiver et le frapper avant qu'il ne touche le sol. Tout de suite après, deux autres monstres se jetèrent sur ses jambes, le choc juste assez fort pour le faire serrer les dents sans pour autant qu'il perde l'équilibre. Il élimina les deux monstres mais un autre en profita pour frapper son dos de plein fouet. Les petits Sans-cœur avaient beau être faibles, Roxas commençait à se sentir dépassé.
Axel dut remarquer qu'il était en mauvaise posture car une colonne de flammes s'abattit sur le groupe de Sans-cœur tout près de lui. Encore une fois, Roxas fut impressionné par les capacités de son aîné, mais même ainsi, Axel semblait commencer à avoir du mal à gérer la situation. Ils continuèrent à éviter les assauts des monstres pendant plusieurs minutes. Roxas commençait à être sérieusement essoufflé, mais il avait beau avoir remis son manteau depuis un moment déjà, le nombre d'assaillants ne diminuait toujours pas. Au contraire, ils semblaient aussi nombreux qu'au départ, si ce n'était plus.
Sa vision commença à se troubler. Sous le coup de la fatigue, les points jaunes se déformaient et se dédoublaient, disparaissant dans la lumière aveuglante des flammes crées par Axel. Roxas secoua sa tête, maintenant sa Keyblade droit devant lui, mais déjà il n'arrivait plus à distinguer clairement les ennemis. L'un d'eux mordit soudain son bras, le réveillant d'un coup, et il secoua le Sans-cœur assez fort pour l'envoyer au sol avant de se remettre à attaquer. Mais quand quatre ou cinq créatures se jetèrent sur lui simultanément, prêtes à l'écraser, il sentit qu'il ne pouvait plus continuer.
C'est à ce moment qu'une main se referma brusquement sur son bras et le tira en arrière avec assez de force pour lui faire perdre l'équilibre. Il voulut se débattre mais ses muscles lui firent défaut et il ne put que placer un bras devant son visage dans une piètre tentative de protection. Il comprit toutefois que c'était inutile quand il réalisa qu'il n'y avait plus de Sans-cœur autour de lui et qu'il reconnut la couleur argentée des cheveux de celui qui venait de le sauver.
Quand sa tête arrêta de tourner, il vit Axel qui continuait de se battre, mais Riku l'avait rejoint, son épée à la forme étrange frappant les Sans-cœur avec une vitesse impressionnante. Il s'arrêta ensuite et de la paume de sa main sortirent une flopée de boules d'énergie noires qui s'abattirent sur les monstres avec une précision sans faille. Les deux garçons profitèrent de cette attaque pour s'échapper du torrent de Sans-cœur et rejoignirent Roxas. Sans un mot, la main de Riku se plaqua sur son torse pour le pousser violemment et, avant qu'il ait eu le temps de comprendre quoi que ce soit, il fut projeté en arrière et traversa le portail qui devait se trouver derrière lui. Il tomba sur le dos et sa tête manqua tout juste de cogner le sol du couloir ténébreux.
L'entrée se referma derrière eux et Axel brûla d'un claquement de doigts les quelques Sans-cœur qui avaient réussi à les suivre à l'intérieur avant que le portail ne disparaisse. Roxas resta par terre, à bout de souffle et complètement vidé de toutes ses forces.
Le temps qu'il se remette de toutes ces émotions, il réalisa qu'Axel et Riku étaient en train de parler, et le ton semblait monter de plus en plus. Il se redressa en position assise pour les écouter, encore trop épuisé pour se relever.
— Et comment j'étais censé deviner que ces bestioles pèteraient un câble ? se plaignit Axel.
— Tu aurais dû attendre que je sois rentré ! l'interrompit Riku d'un ton énervé. Vous avez eu de la chance qu'il n'y ait eu que des Ombres, et que ça n'ait pas attiré d'autres Sans-cœur plus puissants !
— Écoute, reprit Axel plus calmement, on peut reparler de ça après être rentrés ? Cet endroit me donne la nausée.
Riku ne répondit rien et lui tourna le dos, sans adresser un seul regard à Roxas. Axel poussa un long soupir avant de revenir vers ce dernier et lui offrir une main pour l'aider à se relever. Roxas aurait eu beaucoup de choses à dire, mais comme l'avait fait remarquer Axel, l'atmosphère étouffante du couloir des ténèbres n'était pas le meilleur endroit pour discuter.
Une fois sorti, Roxas fut accueilli par une brise à l'odeur salée et par le bruit de l'océan. Ils se trouvaient sur une plage de sable fin entourée de palmiers autour desquels étaient construites plusieurs cabanes en bois. Toutes les couleurs avaient beau être aussi ternes que dans les autres endroits qu'il avait visités, Roxas trouvait ce paysage particulièrement apaisant.
— C'est quoi cet endroit ? demanda-t-il.
— Peu importe, le coupa sèchement Riku.
De sa main tendue, ce dernier fit apparaître un nouveau portail avant de faire signe aux deux autres de l'emprunter, visiblement pressé de partir. Trop fatigué pour se disputer avec lui, Roxas obéit sans faire d'histoires.
...
Une fois de retour chez eux, le jeune homme se laissa tomber sur une chaise avec la ferme intention d'y rester pendant un bon moment. L'adrénaline retombée, tout son corps commençait à lui faire mal. Il avait probablement quelques blessures également, mais elles n'étaient pas assez graves pour qu'il ait besoin de s'en occuper tout de suite. Axel se dirigea vers le réfrigérateur d'où il sortir deux petites bouteilles d'eau, en lançant une à Roxas avant de boire l'autre d'un trait. Riku s'était contenté de se tenir debout dans un coin de la pièce, les bras croisés.
— Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? finit-il par demander.
Axel poussa un nouveau soupir avant de répondre.
— J'en sais rien. J'avais vérifié la présence de Sans-cœur avant de commencer, et il n'y en avait pas autant que ça. Quelque chose a dû les attirer, c'est tout ce que je peux penser.
Riku prit son menton dans sa main, l'air pensif.
— Peut-être qu'ils ont réagi à la Keyblade, dit-il presque trop doucement pour être entendu.
— C'est quoi le rapport ? demanda Roxas, agacé d'être une fois de plus accusé.
— Les Keyblades sont des armes spéciales, expliqua Axel. Maintenant que j'y pense, c'est vrai qu'on raconte qu'elles tirent leur force du cœur de leur porteur… C'est possible qu'il y ait une connexion avec les Sans-cœur.
Roxas baissa la tête. Alors Axel n'allait pas prendre sa défense ?
— Dans tous les cas, pas question de continuer à prendre des risques, dit Riku. Tant qu'on ne saura pas ce qui se passe, personne ne quitte la ville.
Une boule se forma dans la gorge de Roxas.
— Et pour la Cité du Crépuscule ? s'exclama-t-il en se tournant vers Axel.
Le rouquin lui adressa un regard ennuyé avant de secouer la tête.
— Désolé, mais Riku a pas tort. C'est trop dangereux d'y aller pour l'instant. Si les Sans-cœur sont vraiment après ta Keyblade…
— Mais tu avais dit que je pourrais y aller ! l'interrompit Roxas. Je dois savoir qui j'étais ! Combien de temps je vais devoir attendre ?
Il se releva, ignorant la douleur irradiante dans ses jambes. Axel semblait ennuyé par sa réaction.
— Écoute, Roxas...
— Non, le coupa-t-il. Laissez-moi tranquille. J'en ai marre qu'on me prenne pour un gamin !
Avant de partir vers sa chambre, Roxas jeta un dernier coup d'œil en direction de Riku. Le regard sombre qu'il lui renvoya ne fit que l'énerver davantage. Il quitta la pièce en claquant la porte.
Une fois seul, le jeune homme se laissa tomber sur son lit, les yeux piquants à cause des larmes de colère et de fatigue qu'il s'efforçait de retenir. Il pensait qu'Axel était son allié ; ne comprenait-il pas à quel point récupérer ses souvenirs était important pour lui ? Rester enfermé dans cette ville n'allait pas l'aider à se souvenir de quoi que ce soit, ça, il en était certain. Quant au comportement bizarre des Sans-cœur, ce n'était sûrement pas en restant là à rien faire que la situation allait changer !
Finalement, Axel le prenait bel et bien pour un gamin incapable de se débrouiller seul, se dit-il. Riku pouvait partir on ne sait où toute la journée sans qu'il ne lui dise rien, après tout. Peu importe ! Il n'avait pas besoin d'Axel ou de Riku. Si personne ne voulait l'accompagner à la Cité du Crépuscule, qu'est-ce qui l'empêchait d'y aller seul ? Il n'avait aucune obligation de rester avec les deux autres garçons.
...
Une bonne nuit de sommeil n'avait pas suffi à Roxas pour revenir sur sa décision. Il était parti en douce avant que les deux autres ne se réveillent, n'emportant avec lui que son manteau noir. Il se sentait un peu coupable de s'enfuir comme ça sans prévenir Axel, mais il fallait qu'il se rende à la Cité du Crépuscule. Quelque chose en lui lui disait que c'était la seule chose à faire.
Il avait eu quelques doutes quant à sa capacité à ouvrir un portail pour se rendre à sa destination, mais en suivant les conseils d'Axel et se concentrant sur l'endroit où il voulait se rendre, il y parvint avec une facilité qui le surprit lui-même. Peut-être était-ce simplement parce que l'idée de retourner à cette ville l'obsédait. Dans ce cas, parviendrait-il à ouvrir un portail pour retourner à Illusiopolis ? La pensée qu'il pourrait se retrouver piégé sans aucun endroit où rentrer le fit presque revenir sur sa décision, mais il décida de ne pas y penser. Il traversa le couloir des ténèbres d'un pas décidé et sans se retourner.
Le trajet ne fut pas aussi pénible que ce à quoi il s'était attendu. Peut-être commençait-il à s'habituer à l'atmosphère particulière des couloirs ténébreux. Il avait l'impression qu'il avait moins de mal à y respirer qu'avant. La sortie le mena à l'endroit où il s'était réveillé la toute première fois ; un petit bosquet qui faisait face à un immense manoir fermé d'une grille solide. Roxas prit une grande inspiration, s'imprégnant de l'odeur boisée des conifères et de la mousse humide qui recouvrait le sol par endroits. Il observa le manoir un instant. Tous les bâtiments qu'il avait vus jusqu'à présent semblaient abandonnés dans ce monde vide, mais celui-ci paraissait particulièrement délabré et envahi par le lierre.
Roxas se détourna finalement de la bâtisse. Curieusement, il n'avait pas le sentiment qu'il devait s'y rendre pour le moment. Il s'aventura dans la direction opposée, d'où il pouvait déjà vaguement voir le haut des bâtiments de la ville-même derrière les arbres du bosquet.
En quelques minutes à peine, le garçon se retrouva au cœur de la cité. Roxas n'aurait pas su décrire avec précision l'ambiance qui enveloppait la ville, curieux mélange de modernité et d'ancienneté, avec ses rues pavées et escarpées, ses bâtiments de tailles et de formes éparses, et les nombreuses enseignes aux néons lumineux qui tranchaient avec l'aspect légèrement rustique des constructions. Il y avait quelque chose de nostalgique dans ces rues, comme si l'amour des habitants pour leur ville se ressentait dans la manière avec laquelle le neuf ne remplaçait pas le vieux, mais venait s'y ajouter harmonieusement. Du bout des doigts, Roxas effleura les briques d'un bâtiment. En y regardant de près, il pouvait y distinguer une teinte légèrement orangée, et il se demanda quel aspect pouvait bien avoir la ville dans son état normal. Son cœur s'alourdit lorsque l'idée qu'il ne le saurait peut-être jamais s'ancra dans son esprit.
Ne sachant où se diriger, il se contenta de marcher au hasard, tantôt arpentant des ruelles étroites, tantôt suivant les circuits du tram éternellement à l'arrêt. Finalement, ses pas le guidèrent jusqu'à une colline surplombant toute la ville. De l'autre côté, des champs s'étendaient à perte de vue, comme un océan de gris qui donna à Roxas l'impression que la ville était entourée par le néant.
Roxas s'assit sur l'herbe sèche et regarda la ville un moment. Il avait espéré que venir ici déclencherait quelque chose dans sa mémoire, mais mis à part un grand sentiment de mélancolie, rien ne lui était revenu. Pourtant, il sentait qu'il y avait quelque chose de familier dans ce paysage. C'était si proche, comme si ses souvenirs étaient juste à portée de main, mais que ses doigts ne se refermaient que sur du vide. Plus que jamais, il se sentait frustré et désemparé.
Roxas réalisa si soudainement qu'il était observé qu'il en eut le souffle coupé. Le garçon était assis sur un banc à quelques mètres, les jambes croisées comme s'il était là depuis un moment déjà. Roxas se redressa d'un bond, déjà prêt à invoquer sa Keyblade, mais l'inconnu ne broncha pas, un sourire sur ses lèvres. Il devait avoir son âge car les traits de son visage étaient ceux d'un adolescent, et il avait des cheveux noirs coiffés en épis. Ses yeux jaunes rappelaient ceux des Sans-cœur, et peut-être était-ce pour cela que Roxas se sentit aussi mal à l'aise en le voyant.
— Qui es-tu ? demanda-t-il, sur la défensive.
L'inconnu se mit à rire.
— Pas la peine de t'énerver !
— Je t'ai posé une question.
Roxas essaya d'avoir l'air calme, mais il n'était pas rassuré. D'où sortait ce garçon ? S'il était dans le même cas que lui, pourquoi n'avait-il pas l'air confus ou étonné de voir quelqu'un ? Il se rappela le portail qui les avait menés jusqu'au Sans-cœur géant à la Ville de Traverse. Axel avait dit qu'il ne s'était pas ouvert tout seul.
— Relax, dit l'inconnu d'une voix décontractée. Je suis Vanitas.
— Pourquoi est-ce que tu m'observes ?
Le garçon se remit à rire.
— T'avais tellement l'air dans les nuages, j'ai pas voulu te déranger.
Roxas resta sur ses gardes, toujours suspicieux. Quelque chose dans l'attitude de ce garçon ne lui inspirait pas confiance.
— Hé, allez, je te veux rien de mal !
— Pourquoi je devrais te croire ? demanda Roxas.
— T'es pas obligé, j'imagine. Mais tu veux te rappeler qui tu es, non ?
Roxas écarquilla les yeux.
— Tu sais qui je suis ? s'écria-t-il.
— Bien sûr que je te connais, Roxas.
— Alors dis-moi !
— Je pourrais faire ça, mais ce serait mieux que tu t'en souviennes tout seul, non ?
Vanitas se leva alors et fit quelques pas vers lui, tendant une main dans sa direction.
— Je peux t'aider. Suis-moi, et je te montrerai comment recouvrer la mémoire.
Roxas le fixa pendant un long moment. Il n'était pas encore sûr de pouvoir lui faire confiance, mais ne venait-il pas de dire qu'il le connaissait ? S'il pouvait l'aider à se souvenir de quelque chose, alors il n'y avait pas à hésiter.
— D'accord, dit-il finalement. Je viens avec toi.
Vanitas sourit à pleines dents.
