Chapitre IV
Où les gens feraient mieux de se mêler de leurs affaires

- Je… C'est à n'y rien comprendre, articula finalement Narcissa Malefoy.

Lucius, Pansy et Acacia, en proie à une intense confusion, interrogèrent Magdalena du regard. Celle-ci déglutit avec difficulté, puis, d'une main légèrement tremblante, remit sa baguette dans la poche de son jean.

- Bien. Nous savons désormais que l'assassin n'est pas parmi nous.

Elle se retourna vers ses compagnons d'infortune et écarta une mèche de cheveux bruns que la sueur avait collée à son front.

- Car il est évident qu'aucun d'entre nous ne disposait de l'opportunité de déplacer les corps.

Tous hochèrent docilement la tête. A présent qu'elle était seule à même de les protéger de la menace qui profilait, ils avaient fini par admettre que la jeune Auror tenait les rênes. Pansy, cependant, osa mettre sa parole en doute :

- Attendez une minute, Maggie, vous êtes bien certaine qu'ils étaient morts ?
- Absolument certaine : Narcissa pourra vous le confirmer.
- Maggie ne s'est pas trompée, j'en ai peur. J'ai moi-même tâté leur pouls au niveau du poignet.

Le regard de Pansy s'éclaira.

- Plus de pouls au niveau du poignet ? Mais c'est une blague que Drago m'avait faite, une fois !

Ce fut au tour des autres de hausser un sourcil interrogateur. La jeune fille continua sur sa lancée :

- Oui, une sorte de farce pour faire croire que l'on est mort. Vous voyez, il suffit de coincer un petit objet sous son aisselle et d'appuyer son bras bien fort contre lui pour qu'il permette d'interrompre temporairement le flot de sang. Comme ça, si on tâte votre pouls, on ne sent rien du tout, mais ça ne veut pas dire que votre cœur s'est arrêté de battre.

Magdalena passa à nouveau nerveusement une main dans ses cheveux, puis protesta :

- Ton idée me paraît un peu compliquée. A supposer que l'on puisse en effet arrêter temporairement les fluctuations du sang au niveau du bras, il faudrait une chance extraordinaire pour que l'on aille justement tester son poignet droit.
- Au contraire, c'est un geste tout ce qu'il y a de plus naturel. Les gens tâtent beaucoup moins volontiers la jugulaire : ça les rapproche trop. Lorsqu'ils pensent avoir affaire à un cadavre, ils préfèrent garder leurs distances, c'est évident. Et puis, il suffisait de bloquer la circulation au niveau des deux bras, ce n'est pas difficile.

L'Auror passa pensivement une main sous son menton.

- Mais ce n'est pas un peu dangereux, ça, d'interrompre longtemps le flot de sang dans ses membres ?

Pansy hocha négativement la tête, et, sur un ton professoral, expliqua :

- Bien sûr que si, mais on suppose alors que Greyback et Scabior ne savaient pas quand vous arriveriez, ce qui est absurde. Vous avez monté les marches d'un escalier en pierre dans lequel le moindre son se répercute à l'infini : ils savaient exactement quand vous débarqueriez dans la pièce, tous les trois.
- Alors…

Triomphante, Pansy croisa les bras sous sa poitrine, et conclut :

- Alors personne n'a déplacé les cadavres, puisqu'ils étaient en réalité bien vivants.
- Tu penses donc qu'ils ont feint leur propre décès pour que j'ouvre le verrou de leurs cellules ?
- Non, je pense surtout que quelqu'un s'est arrangé pour les faire sortir. Je doute qu'ils auraient été capables d'inventer ça tout seuls. D'ailleurs, souffla-t-elle en ébauchant un sourire, je crois que…

Ce fut au tour de Narcissa d'intervenir :

- Pansy, ta théorie est sans aucun doute plausible, mais Miss Rohwe et moi-même connaissons un détail qui pourrait l'infirmer.
- Ah ?
- Nous l'avons toutes deux vérifié : ils ne respiraient plus.

Pansy fronça les sourcils, et son expression s'accentua encore lorsqu'elle entendit Maggie confirmer les propos de Madame Malefoy :

- C'est vrai. J'ai même été attirée dans la pièce parce que je n'entendais pas leur souffle.
- Jusqu'à preuve du contraire, ajouta Narcissa, il n'existe aucun moyen d'arrêter de respirer, et a fortiori aucun moyen de mourir temporairement. Nous devons donc conclure que quelqu'un s'est bien donné la peine de déplacer les corps.

Pansy soupira brièvement, agacée. C'était étonnant, réellement étonnant. Elle était certaine de tenir le bon bout, pourtant, certaine de connaître l'auteur du forfait. Comment diable cette personne avait-elle pu s'y prendre pour retirer deux cadavres de l'équation ?

[…]

Bien trop maline.
Dangereusement maline.
Ca ne m'enchante pas, mais parfois… je ne peux pas me permettre de prendre davantage de risques.
Il faut que je m'en débarrasse.

[…]

Il fut décidé qu'ils retourneraient dans le réfectoire, où la lumière orangée et surtout la baguette de l'Auror les faisaient se sentir un peu plus en sécurité. Là, chacun s'appliquait à ne pas évoquer la situation présente, s'accordant tacitement quant au fait que spéculer davantage ne ferait que porter l'angoisse à son paroxysme. Cela ne semblait pas poser de difficultés particulières à Garrick, qui babillait gaiement comme s'il s'était trouvé à son club d'échecs sorciers.

L'habitude des réunions de Mangemorts, s'était dit Maggie. Ca ne leur fait plus rien, au bout d'un moment. Un simple coup d'œil dans la direction de Lucius eût démenti ses propos. Celui-ci, assis à la table voisine auprès de Narcissa, tordait nerveusement ses doigts et marmonnait des paroles inintelligibles à son épouse.

- Vous aimez Sorcière Hebdo ? Ma femme, Agatha, le lisait tout le temps, mais elle disait que c'était un magazine de midinettes. Moi, je pense qu'elle trouvait ça plutôt bien, mais elle ne l'aurait avoué que sous la torture.

C'était comme si on ne lui avait jamais annoncé qu'il était enfermé dans la plus grande prison sorcière du monde en compagnie d'un maniaque. Ce type était décidemment bien trop calme. Un vrai profil de tueur fou, aurait pensé Maggie si cela n'avait pas contredit les faits de manière évidente. Elle eût bien volontiers soupçonné Garrick Goyle (il n'a jamais fait preuve d'aucune compassion) mais rien ne collait. Il n'avait pas quitté le réfectoire un seul instant, et bien qu'il fût physiquement capable de déplacer les corps de deux hommes, il n'en avait pas eu l'opportunité.

C'était sans issue.

- Non, les magazines féminins, c'est vraiment pas pour moi. J'ignorais que vous étiez marié, cependant. Où se trouve votre épouse ?

Garrick Goyle se crispa tant et si bien que Maggie dut combattre l'instinct de s'éloigner de lui. Il lui filait les jetons, par moments, c'était… déstabilisant.

- Agatha m'a quitté quelques semaines avant la bataille de Poudlard.
- Oh… je suis… je suis désolée d'apprendre ça.
- Elle n'était pas d'accord avec certaines de nos… méthodes, dirons-nous. Oui, c'est ça, pas d'accord avec nos méthodes. J'ai essayé de lui expliquer, pourtant, que le Système n'était une mesure de sécurité, mais elle trouvait que non, décidemment, faire ça à des enfants… non, c'était… enfin…

Le discours de Garrick se mut en un grommellement inintelligible, et Maggie se fit la réflexion qu'elle avait tout à craindre de ce type.

[…]

Acacia Parkinson non plus n'en menait pas bien large. Secouée par des tremblements anxieux, elle essayait tant bien que mal d'entretenir une conversation casuelle avec sa fille.

- Alors, il faisait souvent ça Drago ?

Pansy haussa les épaules. Il était évident qu'elle était préoccupée par des problèmes bien plus importants que l'humour douteux de son petit ami.

- Une fois. Si tu le fais deux fois, ça ne prend plus, tu penses bien.
- Ce n'est pas très sympa, comme blague, commenta puérilement sa mère.
- Peut-être. Drago est un sale crétin, de toute façon. Ca fait des mois qu'il ne me donne plus de ses nouvelles.

Devant le sourire triste que lui adressait sa mère, elle jugea utile de préciser :

- Mais je l'aime bien quand même, hein !

Cela ne parut pas arranger les choses. Pansy n'y prêta pas davantage d'attention. Son cerveau turbinait. Quelque chose lui échappait, la pièce centrale du puzzle, et elle ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.

Ca ne tarderait plus.

[…]

Ce fut Lucius qui découvrit le corps. Il avait pénétré le premier dans le dortoir, et, la pièce étant alors entièrement éclairée par la lumière du réfectoire, il n'avait pu le manquer. Rita Skeeter était allongée sur un lit, les yeux grands ouverts. Une plaie béante s'ouvrait sur sa gorge, la traversant d'une oreille à l'autre.

Il n'avait pas crié. Une sorte de gargouillis avait roulé dans sa trachée, et il avait pâli. C'est tout. Les autres l'avaient suivis un à un dans la pièce, et avaient réagi sensiblement de la même manière.

Qu'on se le dise, ils s'y attendaient. Et puis, très franchement, ils le pensaient tous, il valait mieux que ce soit elle plutôt qu'un autre.

Maggie s'approcha du corps et souleva son bras droit pour prendre son pouls. Personne ne parut surpris lorsqu'elle annonça que la journaliste était morte. Non, ce qui les inquiéta davantage, ce fut l'autre blessure qui déchirait la chair de son biceps. L'Auror confirma leur crainte commune :

- Des traces de dents.

[…]

- Je constate qu'il nous faudra à nouveau nous méfier les uns des autres, déclara Maggie.
- Je pensais que le tueur ne se trouvait nécessairement pas parmi nous, protesta Garrick Goyle.
- C'est également ce que je croyais, mais nous devons à présent reconnaître que le cadavre de Rita Skeeter porte la signature de Greyback. La théorie de Pansy est donc à nouveau à l'ordre du jour. L'un d'entre vous aurait très bien pu user d'un stratagème quelconque pour les aider à s'évader.
- Et si on essayait simplement d'imiter la… patte d'un lycanthrope ? suggéra un Lucius Malefoy plus livide encore que d'ordinaire.
- C'est une possibilité qu'on ne peut négliger : à l'heure actuelle, Narcissa et moi-même pouvons toujours affirmer que Greyback ne respirait plus.

Narcissa glissa ses mains dans la poche de sa veste, et hésita un instant :

- Mais comment l'un d'entre nous aurait-il pu les aider à feindre leur mort ? Il faudrait une baguette magique, ou bien des potions, ou que sais-je.
- C'est une question que je me pose également, et il m'est aisé d'y répondre : il me suffit d'effectuer une fouille de vos effets personnels.
- Maintenant, vous voulez dire ?
- Bien entendu, maintenant je ne voudrais pas laisser à qui que ce soit l'occasion de se débarrasser de preuves compromettantes. Et puis, si nous ne trouvons rien, cela ne pourra que nous rassurer sur notre bonne foi à tous.

Madame Malefoy hocha mécaniquement la tête, mais son esprit était ailleurs. Ses ongles, encore délicatement laqués de rose il y a une heure à peine, portaient désormais de visibles marques de dents. Sans ses talons hauts, elle paraissait bien moins imposante, et elle se tenait voûtée comme jamais, cramponnée au bras de son époux.

Tour à tour, ils finirent par approuver l'idée. Seul Monsieur Goyle, pour la première fois, fit preuve d'une certaine réticence.

Afin de gagner la confiance de ses compagnons, Magdalena Rohwe déversa le contenu de ses poches sur la table : un calepin, une plume classique, son badge d'Auror, un petit peigne dans lequel étaient emmêlés des cheveux bruns, et un portefeuille en peau de serpent, élégant quoi qu'élimé par endroits.

Ses compagnons examinèrent consciencieusement chacun de ces objets et jugèrent qu'ils n'auraient pu être utilisés pour orchestrer l'évasion de deux prisonniers.

- Me voilà donc écartée de tout soupçon, annonça Maggie. A vous, maintenant.
- Ne croyez pas vous en sortir à si bon compte, Miss Rohwe. Et votre veste ?
- Bien sûr, approuva-t-elle en la gratifiant d'un sourire faux.

Elle retourna sa veste au-dessus de la table, et une fiole y roula. On pouvait encore apercevoir quelques gouttes d'un liquide brunâtre accrochées aux parois du récipient.

- Qu'est-ce donc que cela ?
- Un sirop Moldu contre la toux. Il est très efficace, plus que les remèdes sorciers. J'en transporte toujours avec moi.

Un éclair sembla traverser le regard de Garrick Goyle, comme s'il s'était brusquement souvenu de quelque chose.
Sirop pour la toux ? J'en ai connu un, de type qui en utilisait. Ca me paraissait pas normal, alors je l'ai balancé. Oui, balancé à Voldemort. Zabini, c'était son nom. Il a été révélé comme le Sang-de-bourbe qu'il était.
Mais cette lueur disparut presque aussitôt.

- Et vous pouvez le prouver, peut-être ? la questionna Narcissa.
- Eh bien…
- Utilisez un Specialis Revelio, et nous verrons bien. S'il s'agit d'une potion sorcière, ce sortilège nous donnera son nom.

La cadette des sœurs Black fixait intensément la jeune Auror, et un sourire satisfait tordit ses lèvres maquillées. Maggie ne se laissa cependant pas faire. Se redressant de toute sa taille, elle prononça la formule magique.

- Specialis Revelio

Le sort n'eut aucun effet.
Affichant à son tour une expression confiante, elle s'enquit :

- Satisfaite ?
- Oui, répondit Madame Malefoy en se rembrunissant.

Ce fut ensuite à Narcissa d'ouvrir son sac. Celui-ci contenait un certain nombre de petits flacons de parfum, deux tubes de rouge à lèvres et un poudrier. Prudente, Maggie survola chacun de ces objets en marmonnant Specialis Revelio, mais rien ne se produisit. Elle transportait également un trousseau de clefs, une boîte de pilules qui s'avérèrent être un remède sorcier contre la migraine, et un porte-monnaie gonflé de Gallions que chacun jugea inoffensif. Finalement, Garrick avisa un minuscule cachet blanc qui avait roulé sur la table.

- Sûrement un de mes cachets pour l'estomac, justifia Madame Malefoy. Il sera tombé du tube et aura glissé au fond de mon sac.
- C'est ce que nous allons vérifier. Specialis Revelio.

Même Maggie afficha une mine déconfite en découvrant la nature du mélange :

- Une… une pastille de gerbe ?

Narcissa ne parut pas s'en inquiéter outre mesure.

- Oui, et bien ? C'est sûrement à mon fils. Les jeunes sont fous de ces farces et attrapes. J'en ai certainement acheté pour Drago et celle-ci est tombée du sachet, c'est tout.
- Vous faites fonctionner le commerce des frères Weasley, vous ?

Elle plissa le nez avec dédain.

- Oh, et puis, qu'est-ce que ça peut vous faire ? Nous n'avons pas retrouvé Greyback et Scabior vomissant dans leur cellule, à ce que je sache.

L'Auror fut contrainte d'acquiescer. De toute évidence, ces cachets n'auraient pu servir aucune espèce de plan d'évasion.

Pansy vida ses poches à son tour. Outre un chiffon à lunettes et deux Patacitrouilles qui furent dûment examinées avant de lui être rendues, celles-ci étaient vides.

Maggie fouilla sommairement Lucius, qui ne portait, conformément à ses dires, rien sur lui. C'est qu'il n'avait pas vraiment trouvé de quoi remplir ses poches, les huit derniers mois, à Azkaban.

Finalement, Garrick Goyle s'avança. Il plongea sa main droite dans sa poche et en sortit une petite fiole qu'il posa sur la table. Contrairement aux flacons travaillés des parfums de Narcissa, celui-ci était constitué de lignes épurées, long, étroit, et était fermé par un simple bouchon de liège. On pouvait voir qu'il était rempli à demi d'un liquide incolore.

- J'imagine que c'est ce que vous cherchez, déclara sobrement Garrick avant de détourner les yeux.

Eberluée, Maggie trouva finalement la force d'articuler un Specialis Revelio hésitant. Et tous, dans un même souffle, ils se surprirent à énoncer à voix haute le nom de la potion.

- Morticaine.

[…]

- Vous allez me dire que ce n'est pas la vôtre, je présume ?
- Si, au contraire. C'est la mienne. Personne n'essaie de me faire porter le chapeau. C'est bien ma fiole.

La jeune Auror n'en revenait pas. Garrick Goyle échappait décidément à toute considération logique.

- Mais comment êtes-vous parvenu à vous procurer du poison ? Vous n'avez pas quitté la prison depuis des semaines !
- Vous ne me croirez pas, affirma-t-il, buté.
- Essayez tout de même, vous n'avez rien à y perdre.
- C'est Harcon.
- Allons bon.
- Je vous l'avais dit, que vous ne croiriez pas. C'est la vérité, pourtant. Norman Harcon m'a donné un flacon de Morticaine.

Maggie passa lentement une main sur son front humide. La réponse de l'ancien Mangemort était si profondément aberrante qu'elle en devenait presque plausible. C'était à n'y rien comprendre. Derrière elle, Lucius, Acacia, Pansy et Narcissa le dévisageaient, tétanisés.

- Quand êtes-vous entré en contact avec Norman Harcon ?
- Je ne suis pas entré en contact avec lui, enfin, pas depuis hier. Il m'a glissé discrètement le flacon lorsqu'il nous a libérés de nos cellules.
- Il va falloir vous expliquer tout cela plus en avant, Monsieur Goyle.

Il soupira devant l'ampleur de la tâche, puis entreprit d'exposer sa version des faits.

- Je crois bien que… Ca l'amusait. Lucius nous l'a dit, cet homme est un fou. Un sadique. Mais il est aussi un fou intelligent. Il sait exactement à qui s'adresser. Je présume qu'il ne vous a rien donné, à vous.

Madame Parkinson et Monsieur Malefoy hochèrent négativement la tête.

- Maggie, nous savons tous pourquoi vous êtes ici : vous cherchez à découvrir qui empoisonne les Mangemorts acquittés à la suite de leur procès, n'est-ce pas ? Eh bien, vous l'avez, votre meurtrier. Il vous sera cependant difficile de l'inculper, parce que… parce qu'il ne les a pas touchés.
- Vous essayez de me convaincre qu'il s'agirait d'une sorte d'épidémie de suicides ?
- Si on veut. Je pense qu'aucun d'entre eux n'aurait eu l'idée d'avaler de la Morticaine s'il ne l'avait pas suggéré, mais pour rester exact, oui, ce sont des suicides.
- Tout ça me semble tout de même tiré par les cheveux, hésita Maggie. Quand bien même Norman Harcon aurait réellement fourni le poison aux détenus, je ne comprends pas ce qui aurait pu les pousser à en boire le contenu une fois de retour en Angleterre.

Garrick Goyle rajusta son petit chapeau melon d'un geste gauche. Il parut chercher ses mots :

- Je crois bien que c'est parce qu'en rentrant chez eux, ils réalisaient qu'ils n'avaient plus rien.

Tous parurent dubitatifs.

- Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. Toi, Lucius, tu as Narcissa. Acacia, tu as Pansy, mais moi… Moi, je ne sais pas. C'était facile, pour Harcon : évident de voir qu'il y avait certains prisonniers que personne ne venait attendre. Lui leur montrait une issue de secours, et je ne pense pas me tromper en me disant que ça l'amusait follement. J'ai gardé la Morticaine parce que je me suis dit que je pourrais en avoir besoin. C'est tout.

Maggie se gratta le menton. Elle devait bien le reconnaître, elle ne savait que croire. Les explications de Garrick Goyle étaient certes tordues au possible, mais elles lui paraissaient… elle n'aurait trop su dire quoi, au juste. Peut-être trop étranges, justement, pour être sorties de l'imagination de ce bonhomme. Ce fut cependant Lucius qui décida de l'affronter :

- Allons, Garrick, vous ne vous attendez tout de même pas à ce que nous gobions une histoire pareille.

L'intéressé leva deux yeux tristes.

- Vous me soupçonnez tous, n'est-ce pas ?
- Vous devez bien reconnaître qu'il y a de quoi, rétorqua Narcissa.

Maggie tenta de calmer le jeu :

- Ne nous précipitions pas en conclusions hâtives. Certes, Monsieur Goyle ici présent est en possession de Morticaine. Bien que cela soit en effet plus que suspect, cela ne suffit pas à prouver qu'il est responsable de quoi que ce soit. Réfléchissez : jamais il ne s'est retrouvé seul. Il n'aurait donc pas pu les empoisonner.
- Et s'il avait trouvé un moyen de leur en donner discrètement lorsque nous étions encore tous à l'étage ? Ils étaient peut-être déjà morts depuis longtemps lorsque vous avez découvert les corps, suggéra Acacia en joignant ses paumes.
- Demeure tout de même un problème épineux : comment Garrick aurait-il pu déplacer les corps ?

L'ancien Mangemort ne réagissait pas aux propos échangés, se contentant de les fixer tour à tour avec des airs de bête aux abois.

- Souvenez-vous : il ne s'est retrouvé seul qu'à un moment, et Madame Malefoy et moi-même nous trouvions alors dans la cellule. De la même manière, il n'avait aucun moyen de tuer Skeeter.
- Je ne comprends plus rien, l'interrompit Madame Parkinson. Il y a cinq minutes à peine, vous nous expliquiez que Greyback et Scabior avaient pu feindre leur mort afin de s'échapper.
- Théorie qu'on ne peut pas appliquer ici, puisqu'il est impossible de feindre sa mort avec de la Morticaine. C'est un poison fulgurant qui vous tue en une minute, et il n'y a pas d'antidote connu.

Acacia, vaincue, baissa la tête.

- Bref, la présence de ce flacon ne nous permet pas de conclure quoi que ce soit.

La nouvelle ne parut pas réjouir Garrick Goyle, dont l'expression demeura inchangée.

[…]

Ca ne sert à rien d'essayer de les affronter avec des arguments, Maggie. Ils pensent tous que je les ai tués. Regardez leurs yeux. Ils me haïssent, comme Agatha. Comme Gregory. Mais eux, ils ont peur de moi, aussi. Peut-être que s'ils avaient eu peur de moi, ils seraient restés.

Ca les arrange, il faut dire. Je suis sûr qu'ils voulaient tous que ce soit moi.
Acacia se montre gentille, polie, souvent, mais je la terrifie, je le sais bien. Tous les amis d'Adrastos la mettaient mal à l'aise. Elle les invitait à dîner, elle plaisantait avec eux, mais il était évident qu'elle ne demandait qu'à regagner sa chambre. Acacia a toujours été faible, de toute façon. Elle n'a jamais même été capable de lancer un sortilège impardonnable.

Narcissa me méprise, ce n'est pas un mystère. Ca m'est égal, elle n'est rien. Elle n'a jamais même été une vraie Mangemorte. Son bras est blanc. Narcissa est toujours toute blanche. Même pour Drago, elle n'est pas capable de se salir les mains.
Moi, je l'aurais fait pour Gregory.

Lucius… Lucius m'appelle toujours par mon prénom, Lucius agit toujours comme un vieil ami, mais il n'a jamais vraiment été de mon côté. Ca l'a répugné aussi, l'histoire du Système – l'histoire qui a fait filer Agatha. Il a refusé d'en faire partie, il avait trop la trouille que ça tombe sur son fils. Aucun sens du sacrifice. Il disait qu'il avait d'autres moyens de s'échapper d'Azkaban.
Ca lui aura réussi.

Je savais qu'il me serait utile, ce flacon de poison.

[…]

Pansy remonta ses lunettes sur son nez. Elle n'était plus tout à fait sûre d'elle, à présent. Et cette fiole de Morticaine que l'on avait retrouvée dans la poche de Garrick Goyle… non, c'était… c'était de trop. Elle devait faire le tri.

[…]

Au terme d'un bref silence méditatif, le visage de Maggie sembla s'illuminer.

- Reste cependant une chose que je pourrais faire. Ce procédé est loin d'être légal, mais dans de pareilles circonstances, j'imagine que j'obtiendrai votre consentement à tous.

Quatre visages l'interrogèrent du regard.

- La Légilimencie. Vous devez simplement me laisser lire vos esprits. Question de sûreté et de confiance.

Un ange passa. Pansy, méfiante, plissa les yeux derrière ses lunettes. Ils se concertèrent du regard, incertains mais incapables de se prononcer. Ce fut cependant Narcissa qui mit en mots leur opinion à tous :

- Hors de question.
- Vous auriez quelque chose à cacher ?
- Nous avons tous des choses à cacher, Miss Rohwe.
- Vous devez me comprendre, Madame Malefoy, ce refus me pousse tout naturellement à vous soupçonner.
- Soupçonnez qui il vous plaira, le fait est que je suis prête à parier que personne ici ne vous laissera sonder son esprit.
- Ah oui ? C'est ce que nous allons voir.

Maggie balaya la pièce du regard.

- Acacia, peut-être ?

A l'appel de son nom, Madame Parkinson baissa les yeux. Il n'en fallut pas davantage à Maggie pour comprendre qu'elle mourrait plutôt que de laisser qui que ce soit pénétrer ses pensées.

- Monsieur Malefoy ?

Lucius la défia du regard, lui aussi campé sur ses positions. Le ton de Maggie était presque suppliant lorsqu'elle demanda :

- Pansy ?
- Non. J'ai appris à fermer mon esprit, n'essayez pas.

Le ton cassant de la jeune fille la blessa presque. Depuis leur arrivée à Azkaban, elle l'avait considérée comme une alliée. Elle avait même cru, un instant, qu'elle était sa protégée. Comme… comme son fils.

Désespérée, l'Auror joua sa dernière carte :

- Et vous, Garrick ? C'est votre seule chance de justifier la présence d'un flacon de Morticaine parmi vos effets personnels.
- Ca ne servirait à rien. Dans le meilleur des cas, vous penseriez simplement que je vous ai bloqué l'accès à une partie de mes pensées grâce à l'Occlumencie.
- Pourquoi ne pas me laisser essayer ?

Garrick Goyle hésita un instant, se dandinant mollement d'un pied sur l'autre, avant de se prononcer :

- Non.

Maggie n'en revenait pas.

Ils étaient cinq dans une pièce, probablement à la merci d'un tueur qui avait fait trois victimes, et aucun d'eux ne l'autorisait à pratiquer la Légilimencie. Tous avaient quelque chose à cacher. C'était comme si… comme s'ils l'avaient menée en bateau depuis le début. Tous, Harcon, Scabior, Greyback… et les autres.

Comme s'ils étaient tous coupables.

Et ils l'étaient, en un sens, parce que sans quoi, que feraient-ils à Azkaban ?

Brusquement, Maggie leva sa baguette magique et la pointa sur eux. Un frisson parcourut l'assistance. Personne n'avait anticipé une telle réaction. Elle s'en félicita. Ils ne l'auraient pas comme ça. Pas aussi facilement.

- Reculez.

Tous obtempérèrent, sauf Narcissa qui ne remua pas un cil. Elle demeura campée sur ses deux jambes, la toisant. Même pieds nus, elle la dépassait toujours de quelques centimètres.

- Reculez ! répéta Magdalena, perdant sa composition.
- Peut-on savoir ce que vous faites ? lui demanda Madame Malefoy sur un ton glacé.
- Reculez, j'ai dit, reculez ou je vous…
- Maggie, gardez votre calme, vous ne…

Madame Malefoy, en un geste qui se voulait amical, tendit une main blanche vers Maggie.

- Stupéfix !

Le sort frappa Narcissa en pleine poitrine. Elle écarquilla les yeux, désemparée, et ouvrit la bouche, comme cherchant à laisser échapper un cri. Pourtant, avant de pouvoir émettre le moindre son, elle s'écroula, inconsciente, sur le sol de pierre. Lucius amorça un mouvement pour se rapprocher d'elle, mais Magdalena le menaça de sa baguette magique, le coupant dans son élan.
Acacia posa une main crispée sur l'épaule de sa fille et, obéissant aux ordres de l'Auror, battit en retraite vers le fond de la pièce. Garrick Goyle leva les mains en l'air en signe de coopération et l'imita.

- Pour moi, vous êtes tous suspects ! Tous ! haleta Maggie, dont le front luisait à présent de transpiration.

Pansy essaya de lui parler, mais les mots paraissaient rester coincer quelque part dans sa gorge. Elle étouffa un sanglot, essayant de reprendre son calme, et supplia :

- Maggie, baissez votre baguette…

L'Auror, au contraire, la pointa sur la jeune fille. Celle-ci n'abandonna cependant pas sa plaidoirie, bien qu'elle tremblât de tous ses membres :

- Vous l'avez dit vous-même : nous devons rester soudés, sans quoi…
- Rester soudés ? Tu te moques de moi ? Vous refusez tous, tous sans exception de coopérer, et vous voulez que nous restions soudés ?

Elle éclata d'un rire mauvais, sans cesser de les tenir en joue.

- Maggie, je suis sûre que nous avons tous de très bonnes raisons de refuser que vous utilisez la Légilimencie. Cela ne veut pas dire que…
- Mais ça veut tout dire ! s'exclama Magdalena, rouge de colère. Vous êtes tous des tueurs en puissance !
- C'est absurde, voyons, je…

L'Auror l'arrêta d'un mouvement de sa baguette. Sa voix était rauque lorsqu'elle vociféra :

- Ca n'a rien d'absurde ! Vous Monsieur Malefoy, il est de notoriété publique que vous n'avez pas été le moins chaud partisan de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom. Il en va de même pour vous, Monsieur Goyle. Quant à vous, Madame Parkinson, vous avez reconnu être responsable de la torture et du meurtre de Charity Burbage.

Elle s'interrompit un instant pour reprendre son souffle. Lucius et Garrick, perplexes, dévisagèrent un instant Acacia, mais elle leur parut finalement moins digne d'intérêt que la baguette que Maggie tenait toujours pointée sur eux.

- Et toi, Pansy… toi, je ne comprends pas…

La plus jeune des Parkinson semblait sur le point de fondre en larmes.

C'est alors que Lucius fit preuve de davantage de courage qu'il n'en avait montré en toute une vie. Sans pour autant s'avancer vers l'Auror, il suggéra d'une voix tremblante :

- Parce que vous, Miss Rohwe, vous n'auriez rien à cacher, peut-être ? Vous nous autoriseriez à lire votre esprit ?

Un instant, il fut certain d'avoir signé son arrêt de mort, et regretta de n'avoir pas fait profil bas. Le bras de Maggie se tendit, et dans un réflexe inutile, l'ancien Mangemort ramena ses mains devant son visage et recula d'un pas.

Bon sang qu'est-ce qui m'a pris de l'ouvrir ?

Un courant glacé sembla parcourir la salle. Pansy ferma les yeux, Acacia serra de plus belle l'épaule de sa fille, Garrick ouvrit grand la bouche, stupéfait. Pourtant, rien ne se produisit. Il y eut un long silence, et finalement, à la surprise générale, Magdalena baissa sa baguette.

- Admettons, conclut-elle simplement. Admettons que nous ayons tous quelque chose à cacher.

Elle avait recouvré un peu de son calme, mais le regard qu'elle dardait sur Lucius Malefoy n'en demeurait pas moins lourd de menaces. Celui-ci hésita encore un instant, puis, voyant que l'Auror n'était plus si hostile, il se détendit quelque peu.

Maggie pointa sa baguette sur le corps de Narcissa, et récita :

- Enervatum.

Madame Malefoy ouvrit les yeux.

[…]

Le monde autour d'elle lui apparaissait comme voilé. Une douleur sourde lui vrillait la boîte crânienne. Elle battit des paupières à plusieurs reprises, cherchant ses repères. Elle essaya de compter les pierres du plafond, juste pour se prouver qu'elle était consciente, mais leurs contours paraissaient ondoyer, et son cerveau refusait de se remettre en marche.
Une silhouette blanche obstrua son champ de vision.

- Narcissa ? Narcissa ?

Lucius était penché sur elle. Elle voulut répondre, mais elle ne parvint à émettre qu'un gémissement étouffé. Elle se sentait la bouche pâteuse. Peut-être s'était-elle mordu la langue en tombant au sol ?

Tombée. Elle était tombée. Pourquoi, était-elle tombée, déjà ?

Oh. Elle se souvenait, à présent. Cette pouffiasse lui avait lancé un maléfice. Elle lui aurait arraché les cheveux par poignées, mais là… Là, elle ne contrôlait plus ses muscles. Elle sentit Lucius passer une main derrière sa nuque pour la redresser, et elle laissa ses yeux se refermer.

[…]

Il passa délicatement les doigts dans la chevelure de son épouse.

- Elle est consciente, annonça-t-il.

Il ne put retenir un soupir de soulagement. Pansy s'approcha timidement, puis ânonna un Vous allez bien, Narcissa ? qui ne suscita aucune réponse.

- Elle est encore un peu sonnée, la rassura Lucius.

Il ne s'agissait que d'un Stupéfix, après tout, et de toute évidence, elle ne s'était pas blessée dans sa chute. Il tira une chaise de sous l'une des tables du réfectoire, et aida son épouse à y prendre place.
Narcissa, toujours quelque peu sonnée, lui marmonna quelque chose à l'oreille :

- Vous avez perdu quoi, très chère ?

La réponse fut inintelligible, mais Lucius disparut sous la table.

- Je suis désolé, je ne trouve pas vos pilules contre le mal de crâne. Etes-vous certaine qu'elles ne sont plus dans votre poche ?
- Sur la table, indiqua Pansy en les lui apportant. Nous les avons sorties lors de la fouille.
- Merci, répondit faiblement Madame Malefoy.

Lucius, cependant était préoccupé par d'autres pensées qui fusaient dans sa tête.

Si nous nous y mettons à cinq, nous pouvons la désarmer.

Il hésita. S'il amorçait le mouvement, les autres lui prêteraient-ils main forte ? Non, sans doute n'était-ce pas une bonne idée. L'Auror avait la baguette nerveuse, semblait-il. Il ne lui avait jamais connu ce trait de caractère. Sans doute avait-elle, en fin de compte, appris de ses erreurs. Pas trop tôt. Et puis, elle le fixait d'un œil méfiant. Il en avait trop dit, beaucoup trop dit. Mais avait-il seulement le choix ?

En s'y mettant à cinq…

Non, c'était trop risqué. Lucius était un homme… lâche ? Non, prudent. Il était prudent. Et puis, après tout, si le courage vous exposait aux sortilèges de Magdalena Rohwe, il aimait autant être un pleutre.

Sans compter qu'il avait encore un rôle à jouer. Il tâta sa poche, et fut rassuré d'y sentir une forme oblongue.

[…]

Je m'étais crue en sécurité. Grossière erreur. J'ai même pensé que je pourrais la faire chanter, qu'elle ne me toucherait pas, qu'elle n'en avait qu'après Greyback, Scabior et la journaliste… je me suis fourré le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Cette femme est folle. Elle a lancé un sort de Stupéfixion à Narcissa. Si elle avait sondé nos esprits, elle aurait… elle aurait compris que je savais. Et elle m'aurait tuée, moi aussi.

Pansy Parkinson tremblait de tous ses membres.

[…]

Elle leur a dit.

Cissy était inconsciente, mais Garrick et Lucius savent. Je l'ai vu à leur regard. Ils ont compris. Ils vont le dire à Narcissa, et puis…Je dois à tout prix les empêcher de parler à Narcissa.

Elle va me tuer, si elle l'apprend.

Elle va me tuer.

Elle saura bien que j'ai menti, que je n'ai jamais touché à un cheveu de Charity Burbage. Et si elle découvre pourquoi je l'ai fait, elle ne me le pardonnera pas.

[…]

Lucius passa son bras autour des épaules de son épouse, qui tenait – quoique péniblement – sur ses deux jambes. Celle-ci eût souhaité darder un regard mauvais sur Maggie, mais elle avait bien trop mal à la tête pour fixer son attention sur un point.

Garrick Goyle s'avança d'une démarche pataude et lui tendit un Chocogrenouille.

- Du sucre. Ca vous fera du bien.
- Vous essayez de m'empoisonner ? cracha Narcissa.

L'ancien Mangemort adopta un air dépité et enfouit la friandise dans sa poche.

- Voudriez-vous vous passer un peu d'eau sur le visage, peut–être ? la questionna Lucius.
- Oui, c'est une bonne idée.

Magdalena acquiesça elle aussi. Elle avait besoin de se remettre les idées en place. Elle ne comprenait pas ce qui lui avait pris, elle avait… fondu les plombs, c'était le mot. Perdu son calme.

[…]

Narcissa s'aspergea le visage d'eau fraîche et massa un moment son front et ses pommettes. Alors que Maggie s'apprêtait à faire de même, elle entendit un « Oh » étonné, et se retourna pour apercevoir Garrick Goyle se penchant comme pour ramasser quelque chose.

L'appareil photo de Rita Skeeter.