Thorin se retourna dans son lit, il se força à l'immobilité puis se redressa, il n'arrivait pas à trouver le sommeil, à cause de Kili, à cause de Bilbo, de tous ces morts qu'il y avait eu à Erebor et qu'il y aura sans doute encore, à cause de Smaug qui ne finira sans doute jamais de jeter une ombre sur sa vie, mais surtout, alors que sa joue le brulait délicieusement et qu'il ne pouvait sortir de son esprit ce regard lourd qui s'était posé sur lui à ce moment, chargé de sentiments, d'amour et de désir… S'il ne pouvait dormir ce soir, c'était à cause de Fili.

Son neveu avait réellement grandi et pris en maturité, ses sentiments avec lui. Thorin ne l'avait pas vu venir.

Il ne pouvait pas laisser son neveu agir ainsi, le regarder ainsi. Il devait l'en empêcher avant qu'il ne soit trop tard… Avant qu'il n'y prenne goût.

Il avait déjà fait deux erreurs ce soir, deux très grosses fautes face à Fili. Il sentait que cela aura un impact sur leur relation à l'avenir.

La première erreur n'était pas la plus grave : il ne s'était pas dérobé à la caresse, il avait laissé Fili le toucher. Et tous les deux, le blond aussi bien que le monarque, savaient pourquoi : Thorin n'avait pas voulu empêcher le contact, il avait apprécié.

Mais avoir autorisé cette caresse et avoir écouter la tirade qui allait avec n'était pas la pire chose qu'il ait fait ce soir, c'était ce qu'il avait dit ensuite : « Garde ta place ». Pourquoi avait-il dit ça ?

Thorin et Fili savaient tous les deux ce que cela voulait dire. « Garde ta place » non pas « reviens à ta place » ou bien « reprend ta place ». Thorin lui avait murmuré ces mots au moment où il lui avait prit la main, alors qu'ils étaient très proches l'un de l'autre, alors que Fili venait de lui faire une déclaration, lui proposant de porter son fardeau. Le roi n'avait pas réfléchi sur le coup. Mais maintenant qu'il était là, maintenant qu'il repensait à cet éclat qui avait luis quelques instants dans les yeux du blond, juste après qu'il ait donné cet ordre, Thorin commençait à se dire qu'il courait au devant de gros ennuis parce que son neveu allait le prendre au mot. « Garde ta place ». Thorin n'avait pas définit où était cette place, Fili allait pouvoir l'interpréter comme il le voulait.


- Frodon, on devrait s'en aller et prévenir Gandalf.
- Tait toi Sam, il est en vie, regardez.

Délicatement, le hobbit se baissa et posa sa main sur le museau ensanglanté du poulain qui se remit à trembler. Merry sécha ses larmes avant de prendre la parole d'une voix tremblante.

- Ils se sont fait attaquer par un loup tu crois ?

- Il n'y a plus de loups par ici depuis que le gros Roger à écrabouiller le dernier avec sa massue.
- Et puis les loups dévorent les animaux qu'ils tuent.
- Vous croyez qu'il va survivre ?

Sam avait parlé d'une toute petite voix dont la gorge serrée rendait difficile l'articulation des mots.

- Il est seulement blessé à la jambe, nous pouvons le soigner, regarde ! Il cherche déjà à se lever.
- Mais sa maman est morte…

- Ils sont tous morts.
- Sauf lui.
- Ce troupeau comptait au moins cinquante poneys.
- Il y a cinquante cadavre de poney ici, je les ai compté.
- Pippin pleur toujours ?
- Il y avait Prune qui vivait dans ce pré.

Les trois petits hobbit, plus le quatrième qui pleurait, roulé en boule contre le cadavre d'une petite ponette crème, restèrent silencieux un long moment. Un puissant sentiment de rage, d'horreur et de tristesse leur prenait la gorge. Comment quelqu'un pouvait-il être assez cruel pour s'en prendre ainsi à des animaux innocents et avec autant de barbarie ? Ces poneys n'avaient rien demandé à personne et vaquaient paisiblement dans leur prairie immense, qui avait bien pu les massacrer ainsi ? Et pourquoi ?
Aucun des quatre enfants n'arrivait à comprendre la chose, à concevoir que de telles personnes puissent exister. L'idée les terrifiait mais les remplissait aussi de colère. Colère contre le méchant, mais aussi contre les propriétaires de ces poneys. Ils étaient responsables d'eux, s'ils pouvaient se permettre d'user de ces animaux à leur gré, de monter sur leur dos et de leur demander de travailler aux champs, ils devaient, en échange, en plus de leur assurer confort, alimentation et abri, leur garantir une sécurité contre le danger qui menaçait ces herbivores. Et aujourd'hui, personne n'avait rien fait pour empêcher ce massacre.

Tous les quatre savaient que, normalement, il y avait toujours un ou deux hobbits qui surveillaient le troupeau, avec leurs chiens, mais ils ne voulaient pas aller voir au sommet de la colline pour vérifier que les gardiens allaient bien, ils, ne voulaient pas constater que les poneys n'étaient pas les seules victimes de l'attaque.

Puis, le jeune Mery, s'essuyant la bouche d'avoir vomi ses tripes devant ce spectacle trop effroyable pour ses jeunes yeux, prit son courage à deux mains et s'avança dans le pré, fermant les paupières en sentant ses pieds marcher dans l'herbe imbibée d'un liquide qu'il ne voulut pas identifier. Il alla s'accroupir aux côtés de son cadet tandis que, de leur côté, Sam et Frodon aidaient le poulain survivant à se remettre debout.

- Hey Pippin, il est temps de la laisser partir.
- Non ! Je ne laisserai pas Prune ! C'est de ma faute, c'est moi qui ai demandé à ce qu'elle rejoigne ce troupeau pour que je puisse aller la voir tous les jours. Elle n'a rien fait pour mériter ça.

Le petit Merry, du haut de ses dix ans, réfléchissait désespérément à un moyen de réconforter son petit cousin, mais lui même était en peine devant ce spectacle. Il posa sa main à côté de celle de Pippin, sur l'encolure de l'animal. Le plus grand aussi s'était pris d'affection pour cette brave bête qui en avait fait voir de toutes les couleurs au jeune Touque, mais qui lui avait aussi offert des moments inoubliables. Les deux enfants caressèrent doucement les crins de la jument pour un dernier adieu puis ils se relevèrent et Pippin prit la main de Merry en montrant un point du doigt :

- Regarde, il y a des traces !

Merry fronça les sourcils et s'approcha des empreintes que l'agresseur avait laissées dans le sol.

- Elles sont bizarres.

- Elles vont dans la fôret.

Ils regardèrent sombrement les bois qui semblaient menaçant puis, sans se concerter, ils suivirent les traces d'un pas décidé. Prune allait être vengée. Surtout que, un peu plus loin, Sam et Frodon les virent se diriger vers les bois et coururent derrière eux pour les rattraper, le poulain désorienté les suivit au grand galop. A eux cinq, quatre enfants hobbits et un poulain orphelin, ils avaient bien l'intention de changer le cours de l'histoire.


« Smaug veut Thorin »

- Vous devriez vous inquiéter pourtant !
- Au contraire ! C'est une bonne chose ! S'il me veut, il viendra plus vite à moi et cette affaire sera enfin réglée !

- Parce que vous imaginez pouvoir arriver à bout de ce monstre ? Vos coups n'aurons aucun effet sur lui tant qu'il n'a pas été tué ou blesser dans l'autre dimension !

La mâchoire contractée à s'en faire mal, Fili nettoyait délicatement le bras de Bilbo sur lequel son dernier message était incrusté "Smaug veut Thorin", se retenant d'intervenir dans la conversation, ou plutôt, la dispute entre Thorin et Gandalf. Si ça ne tenait qu'à lui, il aurait enfermé le roi dans un lieu inabordable et serait allé lui même pourfendre la bête qui menaçait son oncle.

- Et alors, s'il est à ma recherche, il finira tôt ou tard par me retrouver, mort ou pas mort dans l'autre dimension !
- Vous pouvez fuir, vous mettre sur la route, ne jamais cesser de bouger, jusqu'à ce que nos héros ne mènent leur mission à bien de leur côté puis que des braves n'aillent tuer la bête.
- Et mener ainsi cette créature à traverser de nombreux territoires habités ? Je vous rappel que ce monstre n'hésite pas à tuer pour le plaisir et se complait dans les bains de sang et les carnages !
- Vous pouvez prendre la route du Nord, vers les Terres Désolées et conduire ainsi ce fléau au loin.
- Thorin n'est pas un appât !

Le grand nain posa les yeux sur son neveu qui était occupé à bander les bras de Bilbo et qui regardait Gandalf intensément.

- Que vous le vouliez ou non, il l'est. Si l'on en croit Bilbo, Smaug est sur ses traces et il ne tardera pas à venir ici, dans la Comté, au milieu de tous ces gens paisibles. Allez vous laisser faire ça ?
- Si nous partons dans les Terres désolées, nous n'aurions aucun endroit où nous cacher, nulle part qui nous protègera, Thorin sera totalement vulnérable !
- Nous ? Je ne t'ai pas proposé de m'accompagner Fili.

- La question ne se pose pas, je ne vous laisserai pas seul.
- Si tu es venu jusqu'à là, c'est pour ton frère ! Tu va retourner à Erebor et prendre soin de lui pendant qu'il accompli sa quête, si tu veux me venir en aide, c'est en faisant en sorte qu'il tue Smaug le plus rapidement possible.
- Je ne vous laisserai pas aller seul au devant de cette mort !
- Si tu viens, tu mourras avec moi !
- Là est ma place !

Fili avait déposé le bras pansé de Bilbo sur le lit et s'était levé pour faire face à Thorin et, sans hésité, il avait placé sa main sur la nuque du suzerain, qui s'était figé.

- Vous n'êtes pas tout seul Thorin, je suis là moi aussi ! Nous partirons tous les deux loin d'ici et si la bête nous trouve, nous nous dresserons tous les deux face à elle. Mais je ne vous laisserai pas seul devant elle…

Fili profita de l'inertie de Thorin pour lui caresser tendrement la nuque de bout du pouce, il s'approcha encore pour murmurer :

-… Ne rejetez pas mon aide comme vous rejetez mon amour, je sais faire la part des choses.
- Ce n'est pas l'impression que tu donnes.

Thorin avait soufflé sur le même ton alors que Fili, grisé, laissait ses caresses s'approfondir et tous ses doigts se baladaient maintenant légèrement sur la peau du monarque.

- Vous ne méritez pas d'être seul.
- Et tu penses être celui qui me mérite ?

Fili sourit en hocha sensiblement la tête pendant que, de son côté, Gandalf était discrètement parti fumer sa pipe à l'extérieur, se disant que cette conversation ne lui appartenait plus.

- Vous ne m'avez pas encore laissé une chance de faire mes preuves.
- Tu y vas un peu fort, je t'ai nommé mon héritier, je t'ai laissé combattre mainte fois à mes côtés, tu es le général de mes armées depuis quelques années et, depuis peu, mon compagnon de route, je peux affirmer que tu as toutes les cartes en main.
- Et vous ai-je déjà déçu ?

Fili prit le risque de s'approcher encore, jusqu'à ce que les deux corps se touchent, priant pour que Thorin ne fuie pas encore une fois. Ce dernier, de son côté, se battait contre l'envie qui le tenaillait de poser ses mains sur les hanches de son neveu pour approfondir l'étreinte et sa conscience qui lui hurlait de le rejeter, qui lui disait que, s'il le laissait faire maintenant, le blond prendrait de plus en plus de liberté et Thorin finira par être totalement submergé. Il fit le geste entre deux et posa ses mains sur le torse du plus petit, sans le repousser.

- Pourquoi ne peux-tu pas te contenter d'être mon compagnon de route ?
- Est-ce vraiment ce que vous désirez ?

Audacieux, Fili avait encore approché son visage et les lèvres de Thorin frôlaient maintenant les siennes. Mais le grand nain restait de marbre. Il commençait à comprendre que Fili ne lâchera jamais prise, quoi qu'il fasse, qu'importe le nombre de fois où il le rejettera, son neveu n'en démordra pas. Pourtant, il savait qu'ils n'avaient pas le droit de faire ça. Un monarque ne prenait pas son héritier et général comme amant et un oncle n'invitait pas son neveu dans sa couche. Il repoussa légèrement Fili mais celui ci fut plus rapide et, d'une pression sur la nuque de Thorin, il obligea les lèvres de celui-ci à rencontrer les siennes. Le baiser fut bref, l'épéiste ne voulait pas que ce soit Thorin qui rompe le contact en premier alors il se sépara de lui avant qu'il ne puisse comprendre ce qu'il venait de se passer. Il dit ensuite sur un ton plein de rage :

- Je vous ai demandé si vous le vouliez, pas si la morale et la bienséance l'autorisent. Vous avez déjà sacrifié beaucoup de chose pour Erebor, il est temps que vous agissiez pour vous et non pour le peuple. En quoi cela ruinera l'économie de votre royaume si vous répondez à mon baiser ? En quoi cela le fragilisera ? Mais peut-être que je me trompe, peut-être qu'il est trop tard, que le monarque a pris le dessus sur le nain et que vous n'êtes plus qu'un… qu'une chose, bon à répondre aux attentes de son peuple et à œuvrer pour le bien commun, oblitérant totalement les désirs du véritable propriétaire de ce corps !

Fili relâcha Thorin brusquement et fit demi-tour, laissant là son oncle effaré qui n'était pas vraiment certain d'avoir compris ce qu'il venait de se passer. Troublé, il se tourna vers le semi-homme qui semblait paisible, vérifia que tout allait bien pour lui et s'occupa de bander une petite blessure qui venait d'apparaître sur son torse. Le hobbit en avait de plus en plus, il semblait que, plus ça allait, plus il rencontrait des dangers inquiétants. En témoignait cette grande balafre qui barrait son flanc et qui était apparue quelques jours plus tôt.

Fili entra de nouveau dans la pièce précipitamment, sa rage semblait totalement évaporée.

- Thorin, nous devons partir. Tout de suite. Plusieurs troupeaux de bétail ont été massacrés dans la région alors qu'ils paissaient dans les pâturages d'été ! Le plus proche ne se situe qu'à quelques milles d'ici, les cinquante poneys ont été tué de la même manière que les nains à Erebor.

Sans ajouté un mots, les deux guerriers se jetèrent sur leur affaires qu'ils empaquetèrent et Gandalf leur fournit cartes et conseils. Le vieux magicien ne voulait pas s'éloigner de Bilbo et comptait l'emmener immédiatement à Fondcombe avant que la bête n'ait l'idée de revenir terminer son œuvre ici.

- Fili, je ne veux pas que tu viennes.
- Je suis désolé pour le baiser et pour ce que j'ai dit ensuite, mais je ne veux pas vous laisser seul, je viens, que vous le vouliez ou non.
- Il n'est plus question d'amour ou d'allégeance, je ne veux pas te voir mourir en cherchant à me protéger !

Fili ferma son sac qu'il mit sur son épaule, vérifia que ses lames glissaient bien dans leur fourreau puis se tourna vers Thorin.

- Dans ce cas, vous pouvez vous préparer dès maintenant à cette éventualité parce que, tant que je serai en vie, cette bête ne vous approchera pas.

Thorin s'approcha d'un pas décidé et s'arrêta devant lui.

- Tu n'as rien à prouver Fili, je connais ta valeur.

- Alors vous savez que je n'hésiterai pas à me placer devant une lame si cela pouvait vous sauver la vie.
- Tu ne me sauveras pas, tu me détruiras.

Thorin baissa les yeux un instant pour regarder les lèvres de Fili, puis il approcha son visage doucement et posa la main sur la nuque du blond, décidant pour un court instant d'oublier son rôle. Fili ferma les yeux et entrouvrit la bouche lorsqu'il sentit celle de Thorin se poser sur la sienne.

Le hurlement d'une créature inhumaine qui s'éleva dans une petite forêt non loin les interrompit et les cris de terreur poussés par des enfants qui s'élevèrent en réponse leur glacèrent le cœur.
Immédiatement, sans réfléchir ou se concerter, les armes au clair, Thorin et Fili se précipitèrent dans cette direction.