La Chute de Gil-Galad
Dans la vaste plaine de Dagorlad, les armées s'affrontaient dans un vacarme terrifiant. Les grondements des Orques se mêlaient aux cris des Hommes et des Elfes, alliés une dernière fois contre l'Ombre. Des nuages cendreux passaient dans le ciel, déchirés par instants d'éclairs blancs. Au loin, Orodruin rougeoyait avec fureur.
La charge d'Elendil et de ses fils Isildur et Anarion repoussa une fois de plus l'ennemi, l'acculant contre la haute Tour Sombre, Barad-Dûr la Redoutée, la forteresse de Sauron. Les Orques hurlaient de crainte et de dépit. Les flèches aiguës des Elfes pleuvaient sans relâche, décimant leurs rangs, les épées des Hommes les pourfendaient dans leur retraite.
Au premier rang des Eldar se tenait celui qu'ils appelaient Lumière des Etoiles, le superbe Gil-Galad vêtu de bleu outremer, maniant sa longue lance meurtrière, Aiglos. Ses yeux d'un bleu glacé étincelaient comme de l'acier dans sa fureur, et aucun n'osait croiser son regard au moment de la colère. Aucun, sauf Elrond. Le fils d'Eärendil aux longs cheveux d'ombre combattait vaillamment au côté du Roi des Noldor, sa fière épée Hadhafang brandie, portant haut de l'autre main la bannière étoilée du Lindon. Personne ne tenait devant la furie de ces deux Elfes, et celle-ci conjuguée à la puissance de l'armée elfique n'épargnait aucune résistance. Les débris des bataillons du Mordor battaient en retraite.
Tout à-coup, le silence se fit. Une ombre s'avança sur le champ de bataille, elle-même enveloppée de ténèbres plus sombres qu'une nuit sans lune. L'Alliance victorieuse cessa soudain tout mouvement, s'immobilisant devant cette ombre comme à l'approche de la mort. Anarion n'était plus ; Elendil et Isildur s'avancèrent aux côtés de Gil-Galad et Elrond. Les ténèbres se dissolvèrent, et le Seigneur de la Tour Sombre apparut. Il apparut, sous la forme d'un gigantesque guerrier revêtu d'une armure de jais, le visage dissimulé par un heaume hérissé de longues pointes acérées. Dans son gantelet d'acier, il tenait une énorme masse d'armes. Il l'éleva, et ses ennemis perçurent à son doigt un reflet doré. L'Anneau Unique resplendissait de tout son or à la main de son maître, objet de terreur et de destruction. Sauron se tint un instant immobile, défiant ses adversaires de son invisible mais brûlant regard, silencieux et terrible, d'une maîtrise effarante. Soudain, il balança sa massue d'un geste de moissonneur. Tout autour de lui, une dizaine de soldats furent projetés contre le flanc de Barad-Dûr, dans un concert de cris et de gémissements. Les autres reculèrent, épouvantés par cette sombre et meurtrière figure.
- Naï ! s'écria Elrond, le visage ravagé par la douleur.
Il venait de reconnaître parmi les victimes certains de ses fidèles amis. Le fils d'Eärendil s'élança, sa lame en avant… Une poigne de fer l'arrêta. Elrond leva ses yeux gris sur Gil-Galad. Le Seigneur-Elfe le regardait fixement, sa main paternellement posée sur son épaule.
- Ne fais pas cela, enfant, murmura le fils de Fingon. Ton heure n'est pas encore venue.
Gil-Galad sourit avec nostalgie et tristesse. Son noble visage n'en parut que plus beau et plus majestueux.
- Pourquoi ? répondit Elrond en ravalant ses larmes. Oh, pourquoi ? J'aimerais tant les rejoindre, Gil-Galad !
- Non ! trancha le Roi des Noldor. Il te faut vivre, Elrond. Tu es appelé à faire de grandes choses. Et Vilya a besoin d'un gardien. Je t'ai donné l'Anneau de l'Air : tu dois t'en porter garant et faire en sorte qu'il ne tombe jamais aux mains de l'ennemi. Tu m'as entendu ? Jamais !
- Je vous le promets ! murmura le Noldor.
Les yeux de Gil-Galad brillèrent étrangement.
- Pourquoi pleurez-vous ? s'inquiéta Elrond.
A quelques pas d'eux, le massacre continuait. Le fils de Fingon tourna sa belle tête vers l'Ouest.
- J'aurais aimé voir Valinor, fit-il avec gravité et chagrin. J'aimais cette vie, aussi sombre soit-elle, et je t'aimais comme mon fils, Eärendilyon.
Un éclair traversa les yeux gris d'Elrond comme le Seigneur-Elfe se détournait de lui.
- Ne faites pas ça ! supplia-t-il.
- Elo ! répondit Gil-Galad en elfique. Mornië utulië, Elrond, anim senya. Elo ar hlasta !
- Aurë, entuluyva ! s'écria le fils d'Eärendil. Manan elye etevanne norie i melianelye, Gil-Galad, anim atarinya ? Galad entuluyva !
- Moe ben bango i han i vangad, soupira son parent.
- Naï ! s'exclama Elrond, se jetant à ses pieds. Vous ne pouvez abandonner votre peuple, vous ne pouvez m'abandonner, moi !
Le jeune seigneur d'Imladris enfouit son visage dans les longs pans de la cape bleue de Gil-Galad. Celui-ci, ému jusqu'aux larmes, amorça un geste pour se laisser tomber près de lui et le serrer dans ses bras, mais au prix d'un violent effort de volonté, il se retint. Il effleura les cheveux noirs de sa main racée, comme un adieu, puis le repoussa douloureusement :
- U cilith'war… murmura-t-il, les yeux dans ceux d'Elrond.
- Je ne vous laisserai pas vous sacrifier !
- Gardes ! appela Gil-Galad.
Deux Elfes en armure accoururent. Le Roi des Noldor désigna le fils d'Eärendil. Sa voix était dure, métallique.
- Maintenez-le ! C'est un ordre !
Aussitôt, les deux soldats bondirent aux côtés d'Elrond et lui saisirent les bras, l'immobilisant. Il essaya de se débattre, mais la garde du corps de Gil-Galad était entraînée et compétente.
- Je regrette, Elrond, mon fils, dit lentement le fils de Fingon. Mais ceci est mon destin. Ne m'oublie pas. Souviens-toi de Lumière des Etoiles et du joyeux royaume du Lindon…
Il se détourna pour masquer ses pleurs. D'un pas décidé, Aiglos fermement brandie, il fendit les rangs des armées, insensible aux appels désespérés du seigneur d'Imladris et aux supplications des Elfes qui se désolaient à son passage. Les dents serrées, le port royal, il marcha sans peur à la rencontre de l'inévitable. Sauron s'approcha, terrible tel un noir nuage d'orage vers un bel arbre resplendissant de pureté. Calmement, Gil-Galad se campa dans la poussière de la plaine, avec en lui toute la fougue et la noblesse des Noldors. Sa voix claire s'éleva, tranchante et vibrante :
- Viens donc, Esprit Déchu ! Tu as tourmenté les Elfes, décimé les Hommes, détruit Numenor causé la ruine des Premiers-Nés comme des Seconds ! Tu es responsable de la chute et du déclin des Eldar ! Je suis leur Seigneur, aussi viens te mesurer moi, si tu l'oses !
Tout autour, les armées s'étaient tues, admirant ou haïssant la splendeur et la fureur du Grand Roi des Noldors. Elendil et Isildur portèrent la main à leur cœur, heureux d'honorer un tel allié. Plus loin, Elrond se débattait violemment entre les deux gardes, mais sans résultat. Tous les regards étaient braqués sur le Seigneur des Ténèbres et le Seigneur du Lindon. Un combat singulier allait commencer…
Un éclair rouge zébra le ciel lorsque Sauron éleva sa massue sur Gil-Galad. Il l'abattit avec fracas, crevassant le sol poussiéreux. Le Roi des Noldors s'était écarté d'un bond. Au cri de « Noldors ! », le fils de Fingon fondit sur son ennemi et le perça au flanc de sa lance aiguë. Lorsque l'Elfe la retira, la lame d'Aiglos était tachée d'un sang noir et fumant. Un hurlement de rage et de douleur retentit de sous le heaume. Ivre de haine, le Seigneur des Ténèbres frappa à l'aveuglette autour de lui. Son arme effleura l'épaule de Gil-Galad, déchirant son habit. Le sang perla, mais l'Elfe ne poussa pas un cri. Héroïque, il repartit à l'assaut, évitant les coups avec souplesse, blessant son adversaire maintes et maintes fois. Les soldats de l'Alliance commençaient à reprendre courage. Les Eldar criaient d'allégresse, encourageant leur seigneur. Hélas, trois fois hélas, cet état de choses ne pouvait durer indéfiniment. Sauron, rendu invincible par l'Anneau, se reprenait et accablait son adversaire, frappant sans relâche et à coups redoublés. Gil-Galad s'épuisait. Pourtant, un instant de faiblesse ou d'inattention, et c'était la mort. La sueur perlait à son front, le désespoir envahissait son beau visage. L'énorme masse d'armes l'atteignit à la poitrine. L'Elfe eut un soubresaut, vacilla, et poussa une longue plainte modulée qui se répercuta sur les falaises alentours. Il cracha un filet de sang. Un murmure consterné courut le long des rangs des Hommes et des Elfes. Au prix d'un grand effort, le Roi des Noldors se redressa. Sa voix de majesté s'éleva une fois encore sur le champ de bataille :
- Que les étoiles d'Elbereth dont j'ai fait mon emblème me viennent en aide !
Un rire caverneux sortit de sous le heaume. Les nuages sombres du Mordor obnubilaient complètement le ciel, et aucune étoile n'était visible. Un coup violent arracha Aiglos à la main de son maître. Un autre atteignit le Seigneur-Elfe à la cuisse. Sous les regards horrifiés des armées de l'Alliance, Gil-Galad s'effondra dans la poussière, définitivement abattu. Vainqueur, Sauron s'avança vers lui, sa massue levée sur sa victime sans défense. D'une voix sourde et cruelle, il déclara :
- Tu as perdu, Roi des Noldors. Et maintenant, tu es déchu.
Couvert de sang, le corps brisé, Gil-Galad puisa dans ses dernières ressources et exhala dans un souffle douloureux :
- Tu ne soumettras jamais les Eldar, Sauron. Jamais.
- Et qui m'en empêcheras ? reprit la voix caverneuse. Certainement vos soi-disant protecteurs, ces Valars impotents qui ne lèvent pas seulement le petit doigt pour vous venir en aide ! Ou bien ai-je omis de voir les aigles de Manwë ?
La mâchoire du Seigneur-Elfe se crispa de colère. IL essaya de se redresser mais retomba, sa belle tête inclinée sur sa poitrine, sa longue chevelure épandue sur ses épaules comme une parure.
- Aurë, entuluyva, chuchota-t-il, entrouvrant ses lèvres sèches et meurtries. Et toi, Sauron, tu iras rejoindre ton maître Melkor dans le Vide Eternel.
Ces quelques mots semblèrent un coup de fouet au Seigneur des Ténèbres. Rageur, il se baissa, et de son gantelet d'acier, saisit Gil-Galad au cou, meurtrissant sa gorge. Il le souleva du sol et observa avec une satisfaction évidente l'Elfe râler et s'étouffer dans son poing, ressentant de plus en ses chairs l'atroce brûlure du contact de Sauron. Le maître de Barad-Dûr rapprocha de son heaume noir le visage rendu d'une pâleur effrayante par les tourments qu'il endurait.
- Les Premiers-Nés se soumettront ! annonça-t-il d'un ton tranchant. Ils apprendront à ramper devant moi comme les misérables esclaves qu'ils sont !
Le corps de Gil-Galad n'était plus que douleur, ses membres déchirés le faisaient atrocement souffrir, ses yeux presque clos annonçaient une fin proche. Néanmoins, drainant l'essence même de son être, il accomplit un dernier geste, digne du Grand Roi des Noldors. Il concentra chaque fibre de sa volonté dans cette action, jusqu'à l'épuisement total. Avec mépris, il cracha à la face de Sauron. La salive siffla en touchant le métal brûlant du heaume. Un cri déchirant frappa les oreilles de Gil-Galad. Ses yeux vitreux distinguèrent là-haut, sur la crête de la falaise, la mince et gracieuse silhouette d'une Elfe aux cheveux d'or, vêtue d'une livrée écarlate. Il sourit intérieurement. Celedriel… La meilleure amie de son père, celle qu'il aurait voulu voir partager sa vie… Il n'aurait pu mourir sans la revoir. Maintenant, tout était accompli. Mourir… Quelle étrange sensation… D'une main lente, le Seigneur des Ténèbres essuya l'offense en silence. De l'autre, il serra. Celui que les Elfes nommaient Lumière des Etoiles n'était plus, mais la vengeance de Sauron n'était pas complète. Sous les regards terrifiés et incrédules des armées, Gil-Galad s'enflamma, consumé par la chaleur qui émanait de Sauron et par le feu de sa colère.
Un hurlement strident s'éleva alors dans l'air vicié. Un cri vibrant et désespéré, un appel résonnant d'une détresse infinie. Le visage sillonné de larmes, Elrond s'arracha à la poigne de ses gardiens. Il avait vécu chaque instant de l'agonie de son parent, enduré le martyr du Grand Roi des Noldors. Submergé par un désespoir proche de la folie, le fils d'Eärendil tomba à genoux devant Aiglos, la fidèle lance abandonnée dans la poussière, et maintenant sans maître. Il leva les yeux. Là-haut, sur la falaise, Celedriel pleurait aussi, les bras croisés sur la poitrine. On entendit sa voix claire s'élever bien haut sur le champ de bataille, et elle clamait :
- Gloire à celui qui est tombé !
Hommes et Elfes reprirent ce cri. Elrond se releva lentement, serrant fermement le manche de la lance royale. « Gloire ! » s'écria-t-il à son tour. Des Elfes s'inclinèrent devant lui, car la lame effilée d'Aiglos flamboyait dans sa main. C'était tout ce qu'il restait d'Ereinion Gil-Galad, fils de Fingon, Seigneur du Lindon et du peuple elfique. En effet, comme devait le chanter plus tard un poète oublié :
« Gil-Galad était un Roi des Elfes,
De lui, les ménestrels chantent tristement,
Car hélas, son étoile périt,
En Mordor où s'étendent les ombres… »
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