- Alors ?

- Rien, Monsieur. Aucune trace. Ces pirates semblent s'être dissouts dans la jungle.

- C'est impossible. Ils doivent impérativement revenir au rivage s'ils veulent s'en tirer.

- Mais nous n'avons trouvé aucune trace, Monsieur. Nulle part. Pas la moindre trace !

Norrington grinça des dents, terriblement agaçé par le sentiment mitigé que lui inspiraient ces paroles. Un mélange de frustration, de soulagement et de… d'inquiétude ? Allons donc, quelle sottise !

- Et pas la moindre trace non plus du Black Pearl ! J'étais pourtant certain qu'il reviendrait.

- Pour ce que j'en sais, Monsieur, c'est contraire au code des pirates…

- Ne soyez pas stupide, voulez-vous ? Les pirates ne respectent aucun code ! Cela fait combien de temps que nous avons perdu leurs traces dans la jungle ?

- Quatre jours.

- C'est impossible ! Ils ne peuvent tenir si longtemps ! Quelque chose a dû nous échapper.

- Ils doivent bien connaître les lieux, Monsieur. Et s'ils avaient un refuge à l'intérieur des terres ? Un point d'eau ?

- C'est une possibilité. J'avoue que je n'y avais pas songé.

Norrington soupira, visiblement frustré.

- Bon, donnons-nous encore deux jours, décida-t-il. Si dans deux jours nous n'avons toujours rien, nous abandonnerons les recherches.

Le commodore n'aimait pas voir ses plans déjoués d'une manière qu'il ne pouvait s'expliquer. Il avait été persuadé que les pirates (il ignorait toujours leur nombre) qui s'étaient réfugiés dans la jungle ne s'éloigneraient pas trop et reviendraient rapidement au rivage.

Pour la première fois depuis son arrivée sur l'île, Norrington envisagea l'éventualité qu'ils aient décidé de traverser l'île pour mettre autant de distance que possible entre eux et lui. Mais une telle expédition ne s'improvisait pas au pied levé !

- Impossible ! répéta l'officier à voix haute. Ce serait pure folie !

Il retourna encore un moment cette idée dans sa tête, mais décidément, non. Seul un fou, ou un inconscient, se lancerait dans une pareille aventure.

Ou peut-être aussi, chuchota une petite voix insidieuse au plus profond de lui, un homme comme le capitaine Jack Sparrow….

- C'est absurde, décida le commodore. Même pour Jack Sparrow, ce serait sans issue.

O+O+O+O+

Des visages, des endroits qui lui étaient familiers ou qui surgissaient du plus profond de sa mémoire défilaient dans son esprit.

- Une morsure de serpent, c'est mauvais, Jack ! disait Tia Dalma. Tu as eu tort de ne pas brûler la plaie pour tuer le venin.

Elle tourna légèrement la tête et le blessé crut voir devant son visage l'éclat du métal incandescent. La chaleur et la luminosité qu'il dégageait agressaient ses yeux, mais il se forçait à ne pas détourner son regard chargé de mépris.

- Tu t'en souviendras, pirate !

Pour s'en souvenir, il s'en souvenait ! La fumée dégagée par sa propre chair carbonisée lui piquait encore les yeux ! Le métal grésillant contre sa peau, l'odeur et, par-dessus tout, cette douleur atroce ! L'un des pires souvenirs de son existence, gravé dans sa mémoire comme le « P » de pirate était à jamais imprimé sur son bras.

Heureusement, la mer l'avait recueilli. La mer lui avait ouvert ses bras mouvants. Et puis il y avait le Black Pearl. Et tant qu'il avait le Pearl, il avait tout ! Il poursuivait l'horizon en une course sans fin, libre comme l'air, heureux et insouciant. Sous ses yeux apparut un visage barbu, une bouche ricanante dont gouttait le jus d'une pomme et Jack sentit gronder en lui une rancune tenace, profonde, dont il ne perdrait jamais non plus le souvenir.

- Je te retrouverai ! Oh, je te retrouverai, je te le jure ! J'aurais pu te pardonner ; j'aurais pu tout pardonner, tout oublier. Mais pas de m'avoir pris le Pearl ! Il n'a pas son pareil, pas son équivalent sur toute l'étendue des sept mers. Et puis je l'ai payé trop cher. J'ai fait un pacte… un jour, il viendra réclamer son dû… Will ! Toi, tu pourrais… Tu sais, je ne voulais pas que ça se passe comme ça, Bill… Tu lui ressembles tant ! Je n'avais pas d'autre choix, et le… Espéranza ? Tu es si belle ! Tu m'en veux encore ? J'ai dû fuir… Je voulais te demander ta main, mais tu n'aurais pas épousé un pirate. Un pirate… elle… Elisabeth… Gisèle… Je l'appelais Lizzie… Will, attention ! Tu sais, elle n'est pas…

Lentement, très lentement, péniblement, Jack Sparrow revint à la conscience dans le milieu de l'après-midi. Il ouvrit lentement les yeux, avec la sensation que ses paupières se déchiraient sous l'effort, et ne vit rien qu'une brume plus ou moins lumineuse, tachée de noir, d'or et de brun.

Il n'était que douleur. Il avait l'impression que son corps était brisé en mille morceaux et que chaque morceau reposait sur des tisons ardents. Mieux valait demeurer sans connaissance, au plus profond du bienheureux oubli du néant, là où nulle douleur ne pouvait vous atteindre !

Ses yeux magnifiques se refermèrent et il se laissa sombrer.

Du moins, il s'y efforça. Mais, quelque part, au plus profond de lui, une petite parcelle de son être résista. Et grandit, insistante, jusqu'à ce que son esprit se raccroche à nouveau à la conscience. Une fois encore, ses paupières se soulevèrent. La lumière y pénétra comme un dard et il se hâta de les rabaisser. Il se passa un certain temps avant qu'il fasse un nouvel essai. Graduellement, sa vision retrouva sa netteté. Des parois étroites et sombres le surplombaient et, là-haut, si haut semblait-il, le soleil passait à travers les branches des arbres et parsemait d'or les rochers. Jack n'avait pas envie de bouger, car il savait que cela amplifierait immédiatement ses souffrances, mais il finit pourtant par s'y résoudre et, avec bien des peines, centimètre par centimètre, il finit par réussir à s'asseoir et à faire le bilan de ses nouvelles blessures. Il crut un moment avoir le crâne défoncé, mais finalement, il n'avait qu'un large cran dans le cuir chevelu. Un cran qui avait beaucoup saigné. Le sang avait séché sur son visage, lui donnant l'impression de porter un masque rigide qu'il frotta tant bien que mal. Dans son malheur il avait eut de la chance : le foulard rouge qu'il ne quittait jamais avait absorbé une partie du sang et comprimait la blessure.

De multiples hématomes et contusions, la peau arrachée en plusieurs endroits, mais, le pire de tout, c'était son bras droit, qui s'était cassé dans sa chute. Ramener le membre blessé contre sa poitrine et se servir de ce qui restait de sa ceinture de toile pour s'en faire une écharpe lui prit beaucoup de temps et lui arracha des cris que personne n'était là pour entendre. Seul point positif : si sa main l'élançait encore autour de la morsure de serpent, son bras avait désenflé et retrouvé une couleur normale.

Epuisé par l'effort, trempé de sueur, le pirate s'adossa à la paroi et souffla un instant. Un bras cassé dans sa situation signifiait ni plus ni moins que son arrêt de mort, il le savait. Alors, à quoi bon lutter ?

- La situation est désespérée, mon gars ! dit-il à voix haute.

Entendre le son de sa propre voix lui fit du bien et il continua :

- Jamais je ne pourrai sortir de ce ravin avec un bras cassé ! Cette fois, c'est fini.

Une lueur d'ironie traversa son regard noir et il ajouta, toujours à voix haute, comme s'il s'adressait à lui-même une bonne plaisanterie :

- Voyons, mon gars, je suis le capitaine Jack Sparrow ! Et le capitaine Jack Sparrow s'est déjà tiré de situations bien pires que celle-là ! Allons donc ! D'ici peu, dans toutes les tavernes de Tortuga et dans tous les ports des Caraïbes, on racontera comment j'ai traversé la jungle, seul, avec plusieurs os brisés et comment j'ai damné le pion à Norrington !

Mais en attendant cet heureux jour, il était bel et bien assis au fond d'une crevasse, sans force et harassé de douleur, tandis que le soir tombait rapidement, comme toujours sous les tropiques.

Le pirate se cala de son mieux contre le rocher et décida de passer la nuit là où il était. Inutile de risquer une nouvelle chute, ou un autre accident, dans l'obscurité grandissante. En réalité elle lui parut bien longue, cette interminable nuit de veille à peine entrecoupée de quelques phases d'un demi sommeil fiévreux.

Mais lorsque le jour se leva, lorsque la lumière parvint jusqu'au fond du ravin, alors Sparrow se hissa difficilement sur ses pieds et, contre toute raison d'espérer, se mit à clopiner au fond de son trou, s'appuyant de sa main valide (presque valide) contre la paroi, jetant les yeux partout dans l'improbable espoir de trouver une solution pour sortir de sa prison.

Peu à peu, une sorte de révolte vint l'habiter et attiser la flamme qui l'avait tiré de sa léthargie : il ne voulait pas mourir ici, loin de la mer, loin de son navire, loin de tout et de tous. Ca n'était tout simplement pas sa place ! Aussi, malgré son pauvre corps perclus de douleur et la soif qui le tenaillait plus cruellement que jamais, avec son bras cassé et sa tête fendue, il avança, plutôt mal que bien, plus déterminé que jamais à se battre jusqu'au bout, et même contre toute raison et tout espoir, pour sa survie. La chance d'ailleurs ne l'avait pas abandonné : non seulement il ne s'était pas tué dans sa chute, mais encore le sol du ravin au fond duquel il marchait s'élevait graduellement. Les parois se firent de plus en plus basses et finirent par disparaître. Il était sorti du piège, le plus simplement du monde !

- Ce vieux Davy Jones ne doit pas avoir perdu l'espoir de me récupérer ! soliloqua le pirate. Il aplanit les difficultés devant moi !

Ces paroles n'étaient évidemment qu'une manière de défier le sort, d'autant que Jack savait parfaitement qu'il n'était pas encore tiré d'affaire. Il était sorti du ravin, soit. Mais pas de la jungle. Et même s'il en sortait, tout ne serait pas encore terminé pour autant.

Les heures qui suivirent furent un véritable calvaire. Au cours de son existence aventureuse, Jack Sparrow avait déjà vécu des moments difficiles, mais jamais encore son endurance et sa ténacité n'avaient été si rudement éprouvées. Le pire de tout était la soif. Il lui semblait que cela faisait des semaines qu'il s'était désaltéré à la flaque d'eau noire près de laquelle il avait été mordu par le serpent. Et la sève gluante qu'il avait absorbé pour combattre le poison n'avait pas arrangé les choses. Certes, il n'y avait pas que cela. Avec un bras cassé, une main douloureuse et un sabre émoussé, il n'avançait plus qu'avec une lenteur extrême à travers l'étouffante végétation. Son cœur oppressé battait à grands coups sourds : il se sentait prisonnier ici, par moment, la fièvre aidant, il lui semblait que les arbres, les branches bougeaient et se resserraient autour de lui, que les racines et les tiges se tendaient vers lui pour le retenir, que les lianes cherchaient à le saisir pour l'étrangler... ou le lier à jamais. Le sang battait à ses tempes et il lui fallait faire un terrible effort de volonté pour ne pas se mettre à hurler de terreur. Il n'ignorait d'ailleurs pas que certains étaient devenus fous-perdus dans ces jungles, cela pour les mêmes raisons. L'enfer vert… il savait maintenant pourquoi on donnait ce nom à la forêt tropicale !

Stoïque, Jack parvenait à faire taire les multiples douleurs qui tenaillaient son corps brisé, y compris les crampes qui tordaient méchamment son estomac vide depuis si longtemps. Mais la soif ! La soif était une torture bien pire que tout ce qu'il avait jamais connu ou imaginé. Sa langue lui paraissait tellement gonflée qu'il était étonné qu'elle ne l'ait pas étouffé et qu'elle tienne encore dans sa bouche. Et sa gorge était si sèche et si douloureuse que même l'air semblait maintenant avoir du mal à passer. S'il ne trouvait pas rapidement de quoi boire, tout serait bientôt terminé, compas magique ou non !

Alors, pour soutenir son courage et distraire son esprit, Jack se força à évoquer les choses qu'il aimait le plus : le large, le vent du large s'engouffrant dans sa longue chevelure d'ébène, sa chanson dans les voiles sombres du Black Pearl, le doux balancement de la houle qui berçait son navire tant aimé, le grincement des cordages… Il évoqua ses amis et se souvint des paroles qu'il leur avait prêté dans les premiers moments de son délire :

- Reviens-nous, Jack.

- Vous n'allez pas nous faire ça ! Vous n'allez pas laisser vos os dans cet endroit maudit ! Vous n'allez pas nous…

Jack sortit brusquement de son rêve et huma l'air comme un chien de chasse : il sentait l'iode ! Il sentait la mer ! Il vérifia rapidement son compas : l'aiguille n'avait pas bougé, il marchait droit dans la direction qu'elle lui indiquait.

Ranimé par l'espoir que la senteur marine suscitait en lui, le pirate mobilisa tout ce qui demeurait de vigueur dans sa carcasse malmenée et poursuivit son chemin. Bientôt, l'étouffant, l'horripilant carcan végétal parut se desserrer autour de lui, se clairsemer, et il vit au loin, par une trouée entre les branches, miroiter la surface aveuglante de la mer. Il avait réussi !

Il lui fallut pourtant encore près d'une vingtaine de minutes pour émerger de la jungle, déterminé à ne plus jamais y entrer, quoi qu'il advienne ! Le Hollandais Volant lui-même serait brusquement apparu qu'il n'aurait pas fait demi-tour. Plus jamais ça ! Plus jamais ! Jack inspira à fond, emplissant ses poumons d'air marin, offrant son visage à la brise du large.

Durant quelques instants, il ressentit un bonheur et une exaltation qu'il avait rarement connus. Puis, le premier moment d'ivresse passé, il lui fallut revenir à la dure réalité : certes, il était sorti de la jungle. Certes, il avait retrouvé la côte.

Mais la côte était déserte.

Et l'océan était vide.

Presque machinalement, Jack jeta un dernier regard à son compas. L'aiguille n'avait pas bougé d'un pouce. Elle pointait droit devant lui. Elle indiquait le grand large.

L'endroit qu'il aimait le plus au monde.

L'endroit où plus que partout au monde il désirait se trouver.

Mais cela lui était désormais refusé.

Et bien entendu, il n'y avait pas le moindre point d'eau dans ce secteur. Même pas l'ombre d'un soldat ou d'un Norrington ! Le commodore l'aurait mené à la potence mais lui aurait permis de se désaltérer, songea Jack avec une amère ironie. A quoi bon avoir enduré tout cela pour en arriver là ?

La berge ici était assez abrupte, il renonça à descendre jusqu'à la mer. Pour quoi faire ? Il avait joué et perdu. Il n'en pouvait plus.

Au bord de l'escarpement rocheux qui dominait la grève, un unique arbre dressait sa silhouette chevelue et agitait doucement ses palmes dans la brise marine. Jack tituba jusque là et s'affala à l'ombre.

Son compas ne l'avait jamais trompé. Le Black Pearl pouvait encore venir.

Oui.

Mais quand ?

- Il viendra. Ne pas… ne pas s'endormir… songea vaguement le forban. Rester éveillé… encore un peu.

Pensées creuses qui résonnaient désormais dans le vide. Le choc avait été trop rude. Jack n'avait jamais abandonné, il avait lutté jusqu'au bout, à présent sa volonté le quittait. Malgré lui, il sentit qu'il glissait vers le néant. Trop soif. Trop mal. Et puis, à quoi se raccrocher cette fois ?

Au moins, il avait retrouvé la mer.

Il eut encore le temps de songer qu'un jour, on retrouverait son squelette sous cet arbre, sur cette île perdue, et qu'on se demanderait qui il était et ce qui lui était arrivé.

Cette idée l'aurait presque fait sourire, si ses lèvres desséchées et pareilles à du cuir avaient encore pu esquisser un sourire.

A bout de force, Jack tourna son visage vers l'océan et glissa dans une inconscience comateuse qui le libéra de ses tourments. Son esprit se détacha alors de son corps trop rudement malmené et s'élança vers cette mer des Caraïbes qu'il aimait tant, flèche de lumière dans la lumière.

NOTE : Non, non ! L'histoire n'est pas terminée. Un peu de patience, l'épilogue est pour bientôt.