Philtra Temporis
4. Le Survivant (1/5)
- "Aucune nouvelle particulière?"
- "Pas vraiment. Je vous en prie, installez-vous, professeur. Vous serrez plus à l'aise."
Severus, peu enclin à s'asseoir, dévisagea un instant le nouveau propriétaire de Barjow & Beurk, commerce réputé de l'allée des embrumes, et, comprenant au sourire affable de son interlocuteur que ce dernier répèterait l'invitation jusqu'à ce qu'il ait choisi un siège, prit place dans un des luxueux fauteuils de la pièce.
- "Thé?"
Rogue acquiesça, et son vis-à-vis claqua des doigts, provoquant l'arrivée d'un elfe de maison portant un torchon noir en guise de pagne.
- "Monsieur a appelé?"
- "Du thé pour notre invité, Raphaël. Et une bouteille de vin de notre meilleur cru."
Raphaël. Le maître des lieux avait nommé chacun de ses elfes par le nom d'un des plus grands artistes moldus. Après tout, quoi de plus insultant pour ces "génies" de l'art que de voir leur nom porté par les plus viles et insignifiantes créatures du monde magique?
L'elfe salua, s'éloigna à reculons - se prosternant à plusieurs reprises avant d'atteindre la porte, et sortit.
- "Très dévoué, mais pas très rapide", regretta son propriétaire avec un sourire résigné. "Mais mieux vaut cela que l'inverse, n'est-ce pas?"
- "Assurément."
Severus retint un soupir, déjà lassé par les banalités échangées, et détailla la pièce du regard. C'était la première fois qu'il était invité à l'étage de l'immeuble Barjow & Beurk - habituellement, ses rencontres avec son informateur se déroulaient au manoir du jeune homme. L'enseignant devait avouer que la pièce était décorée avec goût, sans luxe inutile, mais, bien sûr, dans une gamme de couleurs principalement composée de noir et de vert. Le mobilier était pratique et confortable plutôt que tape-à-l'œil, l'ordre qui y régnait était impeccable, et aucun bibelot inutile n'encombrait les lieux. Tout à fait approprié au caractère du propriétaire, qui avait sans doute fait redécorer l'endroit après avoir acheté l'immeuble. Un an plus tôt, quand Mr Barjow était encore le seul possesseur du bâtiment, les lieux partageaient sans doute le style morbide de l'étage inférieur.
La porte s'ouvrit à nouveau, et Raphaël entra, venant déposer un plateau sur la table basse, puis servant thé et vin, avant de se retirer.
Rogue ramena le regard sur la tasse de thé posée devant lui, la fixa quelques instants, puis porta le récipient à ses lèvres et but une longue gorgée.
- "Ravi de constater que vous ne vous laissez pas impressionner par la réputation de ma famille, professeur."
Severus sentit ses lèvres se recourber en un léger sourire.
- "Monsieur Zabini... Soyez certain qu'après vous avoir enseigné pendant sept ans, je suis tout à fait conscient de vos capacités personnelles, et que si je devais me laisser impressionner par quoi que ce soit, ce serait par ces dernières, et pas par celles de votre père."
Blaise Zabini éclata de rire, et saisit le verre de vin que Raphaël lui avait servi, observant la lumière d'une lampe à travers le liquide rosé.
- "Vous êtes un des rares à penser de la sorte. La plupart des gens n'osent pas quitter leur verre des yeux, lorsque je me trouve à proximité."
Il porta son verre à ses lèvres, but une gorgée, et s'absorba à nouveau dans sa contemplation de la lumière filtrée par le vin.
- "Comportement tout à fait idiot, mais inévitable, considérant la proportion d'imbéciles dans la population sorcière. Passez quelques mois supplémentaires sans empoisonner personne, faites une donation généreuse au ministère, et toutes les taches sur la réputation de votre famille disparaîtront de leurs mémoires défaillantes", conseilla Rogue.
Son vis-à-vis eut un léger rire, et reposa son verre sur la table basse.
- "J'y songerai. Les affaires marchent bien, je peux me permettre ça. Ce qui me laisse la question de la somme à verser pour faire oublier à tous le souvenir de Cornelius Fudge. Je ne voudrais pas payer trop pour ce vieux demeuré..."
Pascal Zabini, regretté père de Blaise et Mangemort de son état, avait été reconnu coupable, à titre posthume, de l'assassinat par empoisonnement de l'ancien ministre de la magie, ainsi que d'une dizaine de membres du ministère d'origine moldue. Les Zabinis étaient une vieille lignée de "maîtres en potions", plus souvent connus en tant qu'empoisonneurs. Pascal en avait été un parfait représentant, et s'était vite élevé dans la hiérarchie des mangemorts, grâce à ses talents indiscutables.
Cependant, c'était le premier membre de la famille à avoir été assez stupide pour laisser des preuves contre lui-même.
Severus se retint de suggérer "une mornille" comme valeur de la mémoire de Fudge, et resta silencieux, absorbant une autre gorgée de thé.
- "Qu'est-ce qui vous amène, professeur?"
- "Les questions habituelles. Pas de commandes anormales, ces derniers temps?"
Pendant toute la durée du conflit contre Voldemort, Blaise était resté totalement neutre, utilisant ses études à Poudlard comme excuse lorsqu'il était requis de lui qu'il rejoigne les mangemorts. Ce petit jeu lui avait permis de tenir jusqu'à la défaite du seigneur des ténèbres sans jamais prendre parti pour un des deux camps, et il avait gardé une excellente réputation auprès des partisans du mage noir, ce qui lui permettait à présent d'être un parfait informateur.
Bien entendu, il y avait toujours quelqu'un pour lui reprocher sa perpétuelle neutralité, mais le jeune homme avait fini par déclarer que ces perpétuelles tensions politiques ne le concernaient pas, et qu'il était bien plus important à ses yeux de s'occuper de la fortune et des biens de sa famille, ainsi que de les accroître. Ce qu'il faisait, d'ailleurs, et avec bien plus de succès par sa totale discrétion et ses investissements bien placés (tels que le rachat de Barjow & Beurk lorsque le commerce était au bord de la faillite en raison de la surveillance intensive de sa clientèle et de la boutique par les aurors) que Draco Malfoy avec ses innombrables pots de vin et relations haut-placées.
- "Non, rien de particulier. Toujours des commandes pour le rituel de résurrection, mais vous savez comment vont les choses: ils ont besoin d'un pouvoir tel que celui de Voldemort pour le ramener, et ils veulent ramener Voldemort parce qu'ils ont besoin de ses pouvoirs. C'est un problème sans fin. Mais donnez à ces gens un morceau de carton portant l'inscription "retournez-moi" sur chaque face, et ils s'amuseront des semaines."
L'espion de l'Ordre du Phoenix répondit d'un reniflement amusé et d'un sourire en coin.
- "Alors, professeur... Pourquoi semblez-vous si convaincu que les pitoyables tentatives de ces idiots vont finir par réussir? Le vieux fou aurait-il eu des nouvelles inquiétantes?"
- "Ce n'est que de la simple prudence. Si Voldemort a réussi à se recréer un corps avec juste l'assistance de Peter Pettigrew - une véritable prouesse, au passage, il n'aurait pas pu trouver plus incompétent - il devrait être capable de revenir à la vie dans n'importe quelles conditions."
- "Certes. De toute façon, notre très cher Survivant se chargerait de le renvoyer dans sa tombe, s'il était ramené. Il doit commencer à être rodé."
- "Certainement... Une nouvelle occasion pour lui d'être sous les feux de la rampe."
Zabini eut un petit rire de gorge, vida son verre de quelques lentes gorgées, et le reposa sur la table. Rogue profita des quelques moments de silence pour terminer son thé.
- "Vous prendrez-bien un verre de vin, professeur?", questionna son hôte sans se départir de son sourire affable.
Severus acquiesça.
Un elfe de maison pénétra dans la pièce, leur servit chacun un verre, et s'éclipsa à reculons.
- "Je suppose que vous ne vous êtes pas déplacé seulement pour cette affaire", déclara Blaise en levant son verre vers son ancien professeur, qui leva le sien. "A votre santé."
Les deux verres se heurtèrent, et Rogue prit le temps de boire quelques gorgées avant de répondre.
- "J'ai une commande à passer, bien entendu. Et j'ai quelques produits à rajouter à la liste d'ingrédients dont vous devez surveiller les ventes."
Il sortit deux rouleaux de parchemin de la poche intérieure de son manteau, qu'il n'avait pas pris la peine de retirer, et les poussa sur la table.
Son informateur les saisit, les déroula, et en parcourut le contenu des yeux.
- "Il nous faudra une semaine pour nous procurer les ingrédients que vous désirez - difficile de trouver des oeufs d'ashwinder en cette saison, malheureusement... Pour l'autre liste, je vous avertirai immédiatement si nous recevons une commande."
- "Merci, Mr Zabini. C'est toujours un plaisir de travailler avec vous."
C'était une constatation, et pas un compliment. Pendant ses longues années en tant qu'espion, Severus avait été en contact, la plupart du temps, avec les pires rebuts de l'humanité. Il s'était souvent retrouvé une baguette sous la gorge, avait du monnayer la plupart de ses informations - dépensant des sommes inavouables à l'achat de révélations généralement inutiles, sans compter toutes les fois où ses entrevues n'avaient été que des traquenards - que ce soit parce que son contact était un mangemort fidèle cherchant à livrer un espion, un traître découvert par Voldemort et utilisé comme appât, ou encore un traître ayant décidé de changer de camp à nouveau car l'herbe était plus verte du côté ténébreux. En comparaison, Blaise Zabini, sa discrétion, son absence presque totale de cupidité et son calme inaltérable étaient la perfection faite homme. Il ne demandait rien de plus que de voir Severus passer toutes ses commandes chez lui - ce que l'enseignant aurait fait de toute façon: Barjow & Beurk était le meilleur fournisseur d'ingrédients illicites de toute la Grande-Bretagne - et de recevoir quelques informations sur la santé financière de grandes familles ou entreprises du monde magique - renseignements des plus simples à se procurer pour Rogue.
- "Le plaisir est réciproque, professeur." - Blaise prit une profonde inspiration, et se lança dans le registre de la conversation générale. "Comment les choses se passent-elles, à Poudlard?"
Rogue hésita un instant à couper court à la discussion et s'en aller. Mais on pouvait trouver pire interlocuteur que Blaise Zabini, et il avait peu de travaux urgents à Poudlard. Hermione Granger ne serait pas là - c'était apparemment son anniversaire, et Lupin, Minerva McGonagall, Dumbledore, ainsi qu'Harry Potter en personne s'étaient ligués contre lui afin qu'il laisse ce dimanche de liberté à sa jeune apprentie. Sans compter le fait que Dumbledore risquait de le traîner à la fête organisée pour la sorcière. Tant qu'à avoir une journée de libre, mieux valait la passer devant un bon vin.
Il ne rentra à Poudlard que quatre heures plus tard, en début de soirée. Après un bref détour par ses quartiers - où il gardait toujours une certaine provision de potion Antivresse - il alla droit à son bureau, comptant profiter de sa sobriété juste retrouvée et de sa soirée de calme pour étudier en paix le dernier numéro de Alchemy Magazine. Il se délectait à l'avance à cette idée. Cet article sur les projets de potion protectrice contre le sortilège Doloris semblait des plus intéressants.
Evidemment, lorsqu'il avait planifié une agréable et paisible soirée, il fallait toujours que les Dieux - ou les autres autorités en charge - s'en mêlent et sabotent ses projets.
Hermione Granger était installée sur son fauteuil, trois livres (dont deux ouverts) et un bloc-notes sur les genoux, un stylo-bille coincé derrière l'oreille, un autre en main, et entourée de livres ouverts, déposés sur tous les meubles accessibles. Il y avait des feuilles de notes partout dans la pièce, et, à propos des meubles, leur nombre s'était considérablement accru. Severus ne se souvenait pas d'avoir disposé de six tables basses la dernière fois qu'il avait quitté son bureau.
- "Miss Granger, pourriez-vous m'expliquer ce que vous faites ici?"
La jeune femme sursauta violemment, tirée de ses pensées. On aurait pu croire qu'elle se serait attendue à ce qu'il passe dans son propre bureau, pourtant.
- "Professeur! Bonsoir... Je... J'avais pensé profiter de mon temps libre pour continuer la traduction de la formule et m'avancer dans la constitution de mon dossier, j'ai..."
- "Miss Granger, quel jour sommes-nous, je vous prie?"
- "Dimanche, mais c'était justement le meilleur moment pour travailler, et comme vous étiez parti, je pensais ne pas vous dérang..."
Severus retint un soupir exaspéré.
- "La date, miss Granger?"
- "Le dix-neuf septembre, pour..." - L'enseignant lui dédia un regard las. - "Oh, mais je..."
Il inspira profondément, luttant pour conserver sa patience.
- "Pourrais-je savoir pourquoi vous vous trouvez ici, à étudier, plutôt que d'honorer de votre présence la "fête d'anniversaire surprise" que votre fan-club a organisé?"
Elle cligna des yeux, interloquée, et Severus songea qu'il aurait vécu assez vieux pour voir le regard d'Hermione Granger, la plus brillante sorcière de sa génération, dénué de toute lueur de compréhension. Considérant que ce petit miracle lui promettait une trentaine de secondes d'explications de plus, il se serait volontiers passé d'avoir ce privilège.
- "Une fête d'anniversaire?", répéta-t-elle avec hésitation.
- "Oui, miss Granger. Une fête à propos de laquelle son altesse Potter, mes très chers confrères Minerva McGonagall et Filius Flitwick, Dumbledore, et votre très cher ami le loup-garou me harcèlent depuis plus d'une semaine, afin que je ne vous surcharge pas de travail ce week-end."
L'expression d'incompréhension de la jeune femme se changea en incrédulité.
- "Je ne pensais pas que..."
Severus prit une autre inspiration.
- "Laissez-moi deviner...", reprit-il d'un ton las. "Personne, hormis vos parents, ne vous a rien souhaité, et vous en avez déduit que tout le monde avait oublié?"
Elle acquiesça, baissant les yeux. Il soupira avec exaspération.
- "Les gryffondors! Vous ignoreriez l'existence de la discrétion même si elle vous lançait un Doloris, vous remarqueriez le moindre détail susceptible vous faire mettre votre vie en danger, et malgré ça, lorsque certains d'entre vous tentent de préparer quelque chose sans être remarqués - réussissant a être à peu près aussi discrets que des signaux lumineux en pleine nuit noire - vous y êtes totalement aveugles."
La jeune femme ouvrit la bouche pour se défendre, mais Severus la coupa immédiatement - c'était le seul moyen de se débarrasser rapidement d'Hermione Granger.
- "Qu'est-ce que vous attendez pour sortir?"
- "J'y vais, professeur", s'exclama-t-elle en commençant à rassembler ses affaires.
L'opération risquait de prendre des heures.
- "Laissez tout ça là, que j'aie l'occasion de voir où vous en êtes."
Elle acquiesça.
- "Bonne soirée, professeur", lança-t-elle, avant de ramasser son sac et de détaler.
Severus la suivit du regard lorsqu'elle quitta la pièce, soupira avec exaspération une fois que la porte se fut refermée, puis s'approcha du fauteuil qu'occupait la jeune femme un instant plus tôt. Il saisit les feuillets qu'elle avait déposés sur une des nouvelles tables d'appoint, s'assit, et commença à lire.
Quinze minutes plus tard, il reposa les feuilles sur le meuble le plus proche, et se laissa aller dans le fauteuil, avec un long soupir.
Elle avait terminé la traduction de la partie de formule dont elle disposait, avait établi un dossier d'une dizaine de pages sur chacun des ingrédients, et commencé quelques études des plus pertinentes sur les interactions des différents composés.
Elle travaillait vite, bien plus vite que ce à quoi il s'était attendu - peut-être parce qu'elle n'avait plus à surveiller en permanence Potter et son âme damnée.
Et il n'était pas si sûr d'être enchanté de ses progrès. Que ferait-il, si elle venait à finalement recomposer la potion? Elle n'avait manifestement jamais songé aux conséquences d'une éventuelle réussite. Severus, lui, les avait envisagées, et s'en moquait éperdument... Et, lorsqu'elle lui avait présenté son projet, il avait pensé qu'elle ne pourrait jamais le mener à terme. Maintenant que cette conviction était ébranlée, il allait devoir réfléchir sérieusement au problème.
- "Alors, il parait que tu es devenue une fervente utilisatrice des méthodes d'enseignement de Rogue?"
Hermione s'étrangla à la question de Ginny, et tenta de se composer une expression digne et assurée, feignant d'être concentrée sur la découpe de sa part de gâteau.
Elle était arrivée à la salle du personnel - entraînée par un Ron très soulagée de l'avoir enfin trouvée - une petite heure plus tôt, et ils en étaient arrivés à l'étape dite du "pillage laborieux des quantités inavouables de friandises et pâtisseries préparées par les elfes de Poudlard pour l'occasion".
Les adultes - en l'occurrence, Albus Dumbledore qui n'avait pas pu résister au buffet, Remus, ainsi que les professeurs McGonagall et Flitwick, qui avaient assuré ne faire que passer, et Arthur et Molly Weasley - étaient debout à côté de la table où se trouvait le plus gros des pâtisseries, et discutaient. Les "enfants" (dixit Mme Weasley, qui ne semblait pas se préoccuper du fait que l'âge des concernés oscille entre dix-neuf et vingt-deux ans) s'étaient quant à eux rassemblés autour d'une table, et profitaient de leur première réunion depuis la fin des vacances.
- "Pas du tout, voyons, j'essaie juste de garder l'ordre en classe", se défendit Hermione, avant d'avaler une large cuillerée de gâteau à la fraise.
- "C'est pas ce qu'on a entendu dire!", s'écria George - ou était-ce Fred? "Il parait que tu as fait une parfaite imitation de Rogue. Les Serpentards ne se sont toujours pas remis."
- "Quelques élèves de Poudlard en discutaient hier, en faisant leurs achats dans notre boutique", ajouta l'autre jumeau avec un large sourire.
Leur boutique du chemin de traverse. Décidément, les étudiants réussissaient à aller de plus en plus loin lorsqu'ils sortaient en douce de l'école.
- "Ce n'est arrivé qu'une fois, et le Serpentard impliqué essayait de raser le château aux fondations en sabotant une potion."
- "C'est ce qu'on dit. Et après, le sarcasme et la cruauté deviennent une seconde nature, on déménage dans les donjons, et on erre dans les couloirs toute la nuit à la recherche de pauvres victimes à terroriser. Non, sérieusement, méfie-toi, Hermione, ou notre cher professeur va finir par déteindre sur toi."
La sorcière leva les yeux au ciel.
- "Non mais vraiment, j'aurai tout entendu." - Elle inspira - "Il n'y a aucun risque."
- "En parlant de Rogue, il ne te mène pas trop la vie dure?", demanda un des jumeaux.
Elle secoua la tête.
- "Il était bien pire quand nous étions encore élèves de Poudlard."
- "Ve gomvrends bas bourguoi fu as fenu à vevir frafailler avec 'ui", marmonna Ron, qui aurait pourtant dû être contraint au silence par la masse de gâteau qu'il s'était fourrée en bouche.
Hermione, avec les années, avait fini par maîtriser la difficile technique de traduction des paroles de Ron Weasley en train de se goinfrer. La phrase précédente était une version moins articulée de "Je ne comprends pas pourquoi tu as tenu à venir travailler avec lui". Considérant le fait que Ron raccourcissait toujours ses interventions lorsqu'il avait la bouche trop pleine pour parler, il fallait également ajouter un bon nombre d'épithètes peu flatteurs concernant Rogue.
- "Parce qu'il est le meilleur dans son domaine, voilà pourquoi."
Ron, qui avait profité du temps qu'elle mettait à répliquer pour avaler son gâteau, ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais son argumentation se perdit lorsque la main de Parvati Patil se plaqua à ses lèvres et le força à rester silencieux. Marmonnant à travers son bâillon improvisé, il jeta un regard indigné à sa petite amie - qu'il aurait certainement accusée de haute trahison, s'il avait été télépathe.
- "Je pensais qu'on avait dit "pas de disputes aujourd'hui", Ron?", constata Parvati.
Ron laissa échapper un grognement, et, en désespoir de cause, se tourna vers Harry avec un regard implorant, qui signifiait sans aucun doute possible "dis quelque chose!".
Malheureusement pour lui, Harry, assis à côté d'Hermione, était absorbé dans la contemplation de son assiette, et faisait semblant de ne pas avoir suivi la conversation. Malgré son regain d'animosité envers l'enseignant, après la mort de Sirius (animosité qui ne s'était pas limitée à l'espion, d'ailleurs), il avait fini par revoir son opinion sur celui-ci, et évitait à présent de le critiquer. Il avait seulement fallu qu'il lui sauve la vie une petite quinzaine de fois.
Parvati profita du silence pour changer de sujet.
- "Et si tu ouvrais tes cadeaux, Hermione?"
Hermione, ravie de la diversion, acquiesça. Un quart d'heure plus tard, elle avait déballé tous les présents reçus, et une pile d'objets hétéroclites était déposée à côté d'elle sur la table.
D'objets pas si hétéroclites que ça, en y réfléchissant: Il y avait des livres, des livres, un pull-over de la part de Molly, et... Des livres. Seul Remus avait fait preuve d'un peu d'originalité. Il lui avait tout d'abord offert un lot de pinces à cheveux magiques, qui ne laissaient s'échapper aucun cheveu à moins qu'une formule ne soit prononcée - ce qui serait très pratique en laboratoire - mais qui étaient aussi dotés d'un charme de localisation: il suffisait d'en avoir une pour pouvoir retrouver les autres, si égarées. Hermione, pourtant d'un ordre impeccable lorsqu'on en venait aux fournitures scolaires, livres et notes, avait tendance à ne pas accorder trop d'importance aux bijoux, et les abandonnait souvent dans un tiroir ou l'autre de sa chambre, sans jamais parvenir à se rappeler lequel lorsque, plusieurs jours plus tard, elle en avait à nouveau besoin. Ces pinces seraient donc des plus utiles.
L'enseignant lui avait également offert l'album Space Oddity, de David Bowie. Il s'était souvenu d'une de leurs conversations, où l'origine du prénom "Hermione" avait été abordée. Elle lui avait appris que, contrairement à ce qu'on pouvait croire, ses parents n'avaient pas choisi ce nom d'après Shakespeare, mais que Stephen Granger, grand fan de Bowie et de musique en général, avait convaincu sa femme de nommer leur fille d'après la chanson "Letter to Hermione". Ce qui n'empêchait pas Kimberley de clamer haut et fort que le prénom était tiré de "Conte d'hiver".
Hermione, qui avait découvert le chanteur dès son plus jeune âge grâce à son père, avait fini par beaucoup apprécier son style. Lorsqu'elle avait définitivement quitté la maison parentale, au début de ses études universitaires, elle avait dû abandonner la collection de disques de son père, mais s'était jurée d'acheter ses albums préférés dès que possible. Malheureusement, vivant dans le monde magique, elle n'en avait pas eu l'occasion. De toute façon, aucun appareil électrique ne fonctionnait correctement chez les sorciers, et elle n'aurait pas pu les écouter.
D'ailleurs, ce problème se posait toujours: Remus avait mis la main sur un lecteur de CDs portable, mais Arthur et lui tentaient encore de trouver un sort susceptible de le faire fonctionner.
- "C'était vraiment très attentionné de la part du professeur Lupin, non?"
Parvati.
Hermione retint un soupir. Quel que soit le dieu qui avait poussé Ron dans les bras de la jeune femme, il était manifestement hostile à tout l'entourage de Weasley. Si au moins la sorcière avait été capable de parler d'autre chose que de relations amoureuses et de maquillage!
Et elle semblait avoir trouvé un parfait sujet de conversation en la supposée relation entre Remus et Hermione.
- "Le professeur Lupin est toujours très attentif aux autres", répondit-elle simplement, avant de s'emparer du livre que lui avait offert Patil. "Merci encore pour ton cadeau, à propos. Le livre me sera très utile."
Si un jour elle décidait de s'intéresser aux "charmes et métamorphoses d'embellissement ".
Ce changement de conversation, même malhabile, détourna tout de même l'attention de son interlocutrice. Hermione profita du moment où la sorcière s'emparait de l'ouvrage pour chercher ce "charme de maquillage de fête absolument époustouflant" pour jeter un coup d'oeil vers Remus.
L'enseignant avait été pris à part par Ron et Harry, et semblait désespérément vouloir leur échapper. Il secoua la tête après que Weasley eut fini ce qui avait l'air d'être une argumentation, mais les deux apprentis aurors échangèrent un sourire entendu.
Oh, Merlin.
Remus, se rendant compte qu'il était observé, échangea un bref regard résigné avec Hermione, puis se tourna à nouveau vers le duo, sans manquer de rouler discrètement des yeux.
- "Euuhh, Parvati? Tu peux m'excuser un instant, je viens de me rappeler que j'avais un message urgent pour Ginny", affirma-t-elle en se levant, plantant là son interlocutrice.
L'instant d'après, elle avait attrapé la cadette des Weasleys, et l'avait entraînée à l'écart.
- "Dis-moi que Harry et Ron n'ont pas la discussion que je pense avec Remus?"
- "Si ce que tu penses, c'est qu'il se sont mis à jouer les marieuses... Désolée, mais malheureusement si."
Hermione soupira profondément. Mais qu'est-ce qu'elle avait fait aux dieux pour mériter ça?
- "C'est pas vrai... Qui leur a mis cette idée ridicule en tête, cette fois?"
Ginny la fixa un instant en silence, comme si la réponse coulait de source. Granger ne mit pas plus de quelques secondes à comprendre.
- "Parvati?"
- "Parvati. Ron est à ses pieds, complètement incapable de réfléchir quand elle est devant lui. Apparemment, elle lui a fait une longue argumentation sur la solitude de Remus, ton célibat, le temps que tu passes sur tes études, sans te distraire, victime de Rogue..." - Elle avala une chocogrenouille "... Le fait que vous vous accorderiez bien, ces chocogrenouilles sont délicieuses, tu devrais en prendre une, que vous étiez tous les deux des rats de bibliothèque, ainsi de suite..."
Elle se servit dans un pot de dragées surprise de Bertie Crochue. Hermione se chargea de compléter son récit.
- "Et Ron en a parlé à Harry..."
- "Qui a trouvé que c'était on ne peut plus sensé", confirma Ginny après avoir avalé quelques bonbons. "Tu sais qu'il tient absolument à voir Remus heureux, et toi aussi, ça part d'une bonne intention..."
L'apprentie de Rogue soupira à nouveau. Ca partait peut-être d'une bonne intention, mais elle n'avait rien demandé!
Et Remus non plus, autant qu'elle sache.
- "Je vais étrangler Parvati."
Ginny attrapa une autre chocogrenouille, l'air blasé.
- "Ne t'inquiète pas, quand ils verront que leur plan ne fonctionne pas, ils se lasseront."
Elle parlait d'expérience. Lorsqu'elle était en sixième à Poudlard, les gryffondors avaient tenté de la pousser dans les bras de Neville, qui avait graduellement gagné confiance en lui, après sa cinquième année, et s'était illustré en démasquant le traditionnel professeur de défense contre les forces du mal maléfique de l'année ayant suivi le combat du département des mystères.
La tentative de leurs condisciples avait été un fiasco total. Inutile d'essayer de jouer les entremetteurs sans connaître le mot subtilité, et le tact et la psychologie n'étaient pas la spécialité des gryffondors - encore moins de Lavande et Parvati, qui avaient été les instigatrices de cette affaire.
A l'heure actuelle, Ginny, devenue poursuiveuse pour le club de quidditch de Flaquemare, était la petite amie attitrée du gardien de son équipe, Olivier Dubois. Neville, apprenti en botanique à Beauxbâtons, était encore célibataire, même s'il semblait que Gabrielle Delacour ait un faible pour lui.
Malgré tous les efforts de leur entourage, les deux gryffondors n'étaient jamais sortis ensemble.
- "Je sais, mais ça risque de prendre des mois... Surtout si Parvati est mêlée à l'histoire."
- "Dis-toi qu'au moins, tu évites la participation de Lavande..."
- "Ne parle pas de malheur. Oh, et rappelle-moi de ne pas sortir du laboratoire avant la prochaine décennie, peut-être que d'ici là, ils auront trouvé d'autres victimes..."
La rousse acquiesça.
- "Tout de même... Remus a vraiment été très attentif au choix de ses cadeaux, tu ne trouves pas?", déclara-t-elle distraitement.
Hermione lui lança un regard suspicieux.
- "Tu fais partie du plan, c'est ça?"
Son amie lui adressa un large sourire, qui accentua sa ressemblance déjà frappante avec Fred et George.
- "Eh bien... Oui. En tout cas, c'est ce que j'ai dit à Parvati pour qu'elle me laisse en paix."
- "Non mais vraiment...", souffla Hermione en roulant des yeux. "Elle a vraiment osé te demander?"
Ginny hocha la tête.
- "Comme elle ne saura jamais ce que je t'ai dit, ça ne faisait pas une grande différence que je lui réponde oui." - Elle inspira profondément - "Sincèrement, je pense qu'elle a besoin de grandir un peu... Voire beaucoup si Ron décide de l'épouser. Et que Ron devrait essayer de devenir un peu plus perceptif. Et que... Ne demandons pas trop de miracles", acheva-t-elle avec un léger sourire, tout en secouant la tête.
Hermione acquiesça.
- "Je suis on ne peut plus d'accord..."
Vouvant. Un des plus beaux villages de France, selon le prospectus de l'agence de tourisme où elle avait acheté son billet d'avion pour Paris.
Mais surtout, c'était celui où se trouvait la fameuse tour d'où Mélusine s'était enfuie en abandonnant son époux, lorsqu'il avait trahi son serment de ne jamais chercher à la voir le samedi.
Le dépliant de l'office de tourisme n'avait pas menti: le village était superbe. Ceci dit, épuisée par une journée de train et un trajet en avion, Sybille n'en avait cure. Sa découverte des lieux s'était pour l'instant limitée à la localisation d'une librairie, où elle avait acheté un livre sur la fée fondatrice des lieux, puis à celle de l'hôtel - même si l'enseigne en métal de la pharmacie, représentant une Mélusine tenant à la main une coupe autour de laquelle un serpent était enroulé, avait attiré quelques instants son regard.
Affalée sur son lit, dans sa chambre d'hôtel, la voyante attendait que son dos, malmené par le confort discutable des moyens de transports moldus (et plus particulièrement des chemins de fer français), cesse de la faire souffrir.
Elle était supposée se faire passer pour une moldue, et, en tant que telle, ne pouvait ni transplaner, ni utiliser sa baguette, qu'elle avait d'ailleurs laissée à Poudlard. C'étaient les mesures de précaution les plus sûres si elle voulait éviter toute localisation. Ca, et ne pas se mêler à la communauté magique locale - mais Sybille n'en avait ni l'intention, ni l'envie. Minerva McGonagall s'était chargée de la maquiller sous une métamorphose totale, qui résisterait à la plupart des contre-sorts, mais il était tout de même préférable de ne pas attirer inutilement l'attention.
Ce qui ne l'empêchait pas de maudire les transports en commun et de regretter les joies du transplanage.
Mais s'apitoyer sur son sort et l'état de son dos n'allait pas l'aider à accomplir la mission que lui avait confiée l'Ordre: rassembler toutes les informations possibles sur Mélusine et les Lusignans. Rien que ça.
Elle saisit le livre qu'elle avait acheté un peu plus tôt, sortit un carnet et un stylo, et commença à prendre des notes.
"Elinas, roi d'Ecosse, s'était éloigné de ses suivants, lors d'une partie de chasse. S'enfonçant dans la forêt, il déboucha sur une clairière, et y découvrit Présine, la reine des fées d'Ecosse, qui se baignait dans une fontaine. Il en tomba immédiatement éperdument amoureux. Lorsqu'elle remarqua la présence du roi, la fée s'approcha de lui, et se présenta. Elle lui affirma savoir lire les signes, et déchiffrer les coeurs, sans jamais se tromper. Ensuite, elle lui annonça qu'ils se marieraient, mais qu'Elinas devait tout d'abord promettre de ne jamais chercher à la voir du temps de ses couches. Le roi, séduit, prêta serment sans la moindre hésitation."
Sybille s'arrêta là dans sa retranscription de la légende, et ajouta quelques notes entre parenthèses. Présine avait été une voyante légendaire, et était bien connue dans le domaine de la divination, même si, dans le monde magique, on ne parlait pas d'elle comme d'une fée, mais comme d'une simple sorcière.
"Trois filles naquirent de l'union de Présine et d'Elinas: Mélusine, Mélior et Palestine. Leur vie était heureuse.
Mais, par jalousie, le fils aîné du roi, Mataquas, né d'un premier mariage, poussa son père à chercher à connaître le secret que lui cachait Présine. Il affirma qu'il s'agissait sans doute d'une trahison. Elinas finit par céder, et entra dans la chambre de sa femme et de ses filles. Trahie, Présine s'envola en fumée, emmenant ses enfants, qu'elle éleva pendant quinze ans sur l'île d'Avalon. Rendue amère par son exil, elle transmit cette amertume à ses filles.
Un jour, Mélusine, l'aînée, convainquit ses deux soeurs d'utiliser leurs pouvoirs magiques pour punir leur père. Elles l'enfermèrent dans une montagne.
Présine, furieuse, chassa ses deux cadettes, et maudit Mélusine. Elle la condamna à devenir mi-femme, mi-serpent, chaque samedi. Si elle épousait un homme qui accepte de ne jamais chercher à la voir le samedi, elle aurait une vie normale et mourrait en tant qu'humaine. Dans le cas contraire, elle resterait immortelle.
Mélusine quitta Avalon, et, après quelque temps d'errance, arriva en France, dans le Poitou.
Elle avait hérité des dons de divination de sa mère, et lut un jour dans les étoiles qu'elle était capable d'aimer. Peu après, elle y vit également inscrit que quelqu'un l'aimerait en retour."
Sybille ajouta quelques annotations: la forme de divination employée par Mélusine - suffisamment précise pour interpréter le futur d'une personne distincte - était indiscutablement la même que celle qu'employaient les sorciers. D'autres peuples, comme les centaures, ne tenaient compte que de l'influence des astres sur les grands évènements et les groupes d'individus.
"Cette prédiction fut confirmée lorsqu'elle rencontra Raymondin.
Raymondin était le neveu du comte de Poitou, Aimeri. Il avait tué son oncle par accident, lors d'une partie de chasse, et, poussé par le chagrin, s'était enfoncé au galop dans la forêt.
Sa rencontre avec Mélusine fut à peu de choses près similaire à celle d'Elinas et de Présine: la différence étant que Mélusine lui interdit de la voir le samedi, et lui promit de le faire innocenter. Elle le poussa à retourner chez lui et à donner sa version des faits: Raymondin fut pardonné. Il épousa Mélusine, et obtint pour son mariage le fief de Lusignan."
La page suivante donnait une liste des bâtiments construits par la fée, à l'aide de la magie. Sybille les nota sur une nouvelle feuille, se promettant de visiter les lieux plus tard.
"Mélusine et Raymondin eurent dix enfants. Les huits premiers souffraient de diverses malformations, et le huitième, Horrible, était plus un monstre qu'un enfant. A l'âge de quatre ans, il avait déjà mordu deux nourrices à mort, et après le massacre d'écuyers, à sept ans, il fut exécuté par étouffement, jugé trop dangereux pour son entourage. Les deux derniers fils étaient normaux."
Sybille retranscrivit la liste des noms des enfants sur un autre parchemin, pour de futures investigations, et barra Horrible, ainsi que Fromont, le septième enfant, qui étaient morts sans descendance. Fromont était devenu moine à l'abbaye de Maillezais, et avait péri dans l'incendie du bâtiment, auquel son frère aîné Geoffroy avait mis le feu.
"Les difformités des enfants firent naître des rumeurs. Le frère de Raymondin finit par convaincre ce dernier que Mélusine ne se cachait le samedi que parce qu'elle avait une liaison avec le Démon en personne, et que les huit premiers fils étaient les fruits de cet adultère.
Raymondin se mit à douter, et, un samedi, pénétra dans la chambre de sa femme. Il découvrit que la moitié de son corps était de forme serpentine.
Mélusine, trahie, s'enfuit en s'envolant par la fenêtre. On raconte qu'elle revint allaiter son dernier enfant, et qu'elle apparut à chacun de ses fils, quelques mois avant la mort de Raymondin."
Sybille referma son livre, qui n'en disait pas plus. Elle ajouta tout de même quelques détails à ses notes, tirés de ses propres souvenirs: une autre version de la légende prétendait que Mélusine avait feint de ne pas remarquer la trahison de Raymondin, et qu'elle ne s'était enfuie que des années plus tard, lorsque - après l'incendie de l'abbaye de Maillezais, provoqué par Geoffroy, et la mort de Fromont - son mari l'avait accusée publiquement d'être une "vile serpente". Considérant la nature habituelle des contrats magiques, cette version était la moins plausible.
La voyante inspecta ses notes. Elle avait plusieurs villes à visiter, quelques arbres généalogiques à consulter, mais elle devait également tenter de découvrir quelle était la nature exacte de Mélusine: elle ne pouvait pas être une fée, ces créatures n'étant que de petits êtres à l'intelligence limitée, très différentes de l'idée que s'en faisaient les Moldus. On pouvait également envisager la possibilité qu'elle soit une sorcière, mais ses pouvoirs semblaient bien trop étendus pour être passés inaperçus dans le monde magique. Il se pouvait aussi que les Moldus aient inventé la plupart des miracles qu'ils attribuaient à la "fée". La forme serpentine pouvait-elle être considérée comme une transformation d'animagus?
Sybille s'allongea, les yeux rivés au plafond, comme si la surface blanche et lisse pouvait lui permettre de mettre de l'ordre dans ses pensées. L'enquête allait être bien plus laborieuse qu'elle ne l'avait imaginé. Les descendants des dix enfants, les lieux de fuite de Mélusine, les...
Epuisée par sa journée de voyage, la sorcière s'assoupit. Elle ne se réveilla que plusieurs heures plus tard, après la tombée de la nuit.
C'était l'heure idéale pour procéder à la suite de ses plans.
- "...Devrais maudire Dumbledore et ses idées stupides...", marmonna-t-elle tout en ouvrant la fenêtre de sa chambre.
Un instant plus tard, sous forme de pie, elle s'était envolée.
Elle prit tout son temps pour survoler le village - plusieurs heures, en fait, et avec des pauses régulières pour récupérer un peu. Le dépliant de l'agence touristique n'avait pas menti: c'était un beau village, avec une ancienne église, des remparts, un paysage verdoyant tout autour de la Mère, la rivière qui irriguait la région. Même avec la faiblesse de sa vue, encore empirée par l'obscurité, Sybille n'avait pas pu s'empêcher d'admirer les lieux.
Mais elle n'était pas là pour le tourisme - en tout cas, pas totalement - et elle finit par se résigner à se diriger vers sa destination prévue: la tour Mélusine, là où Raymondin avait trahi son serment... En tout cas, selon la légende et le guide touristique. Ce n'était plus qu'une ruine en bonne partie effondrée, dont les épais murs de pierres grises s'étaient couverts de lichens et de végétation au fil des années.
L'animagus se posa quelques instants au sommet de l'édifice, puis s'envola à nouveau, et pénétra dans le bâtiment par une des fenêtres. L'intérieur de la tour était totalement plongé dans les ténèbres, et elle reprit forme humaine, espérant parvenir à distinguer un peu mieux ce qui l'entourait. Ce fut peine perdue. Il ne lui restait plus qu'à attendre que ses yeux s'habituent à l'obscurité. A tâtons, la voyante chercha une quelconque surface sur laquelle s'appuyer. Sa main se posa sur un mur, et elle sursauta violemment en sentant une vision l'envahir, sans pour autant rompre le contact avec la surface de pierre poussiéreuse.
Une main fine et blanche tâtonnait au bord d'une bassine de pierre, repoussant quelques objets hétéroclites, pour finalement saisir un peigne doré serti de diamants. Une autre main apparut dans son champ de vision, maintenant une longue mèche de cheveux blonds entre deux doigts, et un instant plus tard, les mains se chargeaient de peigner soigneusement ce qui semblait être une épaisse chevelure blonde, semblable à celle de la plupart des vélanes. Sybille sentit ses yeux se baisser, se focaliser tout d'abord sur un nez flou et rosi par la chaleur de l'eau dans laquelle la femme se baignait. Sa vision s'ajusta, et elle ne fixait plus un infime morceau de peau, mais la chair pâle d'une poitrine, puis d'un ventre, puis, plongeant dans l'eau...
Un grincement fit sursauter - presque bondir - la femme de la vision, et son regard se détourna avant que Sybille n'ait pu tout à fait discerner ce qu'elle croyait avoir vu dans l'eau savonneuse.
Un enfant d'à peu près cinq ans se tenait à la porte, la tête de profil et les yeux rivés au sol. Une canine dépassait d'entre ses lèvres, longue de trois centimètres au moins. La femme - en était-ce vraiment une? - s'apaisa aussitôt... Et calma les violents mouvements de sa longue queue écailleuse. Elle couvrit sa poitrine de ses cheveux et de ses... Ailes? ... Et se pencha vers l'enfant.
Un long sifflement s'échappa de ses lèvres, modulé comme ceux des serpents. Du fourchelang.
L'enfant releva un peu la tête, la secoua, et siffla en retour, mais il ne parvint à émettre que quelques crachouillis sans véritable ressemblance avec les sifflements de la femme - sa dent disproportionnée l'empêchait manifestement d'"articuler". Il se résigna à un langage moins complexe: du Français, d'après ce que pût reconnaître Sybille.
- "Non, mère", souffla le garçonnet, avant de secouer la tête.
La voyante ne comprit pas ses paroles suivantes, d'un Français trop complexe et trop mal prononcé pour être traduites. Par contre, elle remarqua un filet de sang qui ruisselait sous le menton de l'enfant. La femme-serpent aussi. Elle tendit la main, et fit signe à son fils d'approcher. Le fluide s'écoulait d'une longue estafilade sur la joue du garçon, celle qu'il avait gardée cachée jusque là.
La mère murmura quelques paroles rassurantes, dans lesquelles Sybille reconnut un "Qui?", et caressa la joue du petit blessé. Une lueur bleue brilla un instant sous ses doigts, et, l'instant d'après, la plaie s'était refermée, ne laissant qu'une légère cicatrice rose sur la peau pâle de l'enfant. Sybille connaissait ce sort: elle avait souvent vu Poppy Pomfresh l'utiliser, même si, habituellement, l'usage d'une baguette était requis.
Le garçon répondit à la question de la femme par un simple "Antoine". Elle soupira, et caressa doucement les cheveux du garçonnet.
- "Mon pauvre Geoffroy", murmura-t-elle. "Mon pauvre Geoffroy..."
La vision se troubla, et disparut lorsque Sybille battit des paupières. Elle laissa lentement son bras retomber le long de son corps, sous le choc, et reprit son souffle - elle l'avait retenu pendant toute la scène.
Elle était sous le choc. Tout d'abord, la psychométrie n'avait jamais été dans ses pouvoirs, ni la postcognition. Ensuite... Geoffroy la Grande Dent... La femme serpent devait être Mélusine elle-même... Et l'autre nom, Antoine, était celui d'un des dix enfants de la fée et de Raymondin.
Ce qui voulait dire qu'à moins que toute la vision n'ait été qu'une hallucination très précise, la légende de Mélusine avait bien plus qu'une part de vérité...
- "Encore merci de t'être occupée d'Hedwige, je ne sais pas ce que j'aurais fait d'elle ce week-end, si tu n'avais pas été là."
Harry tenta tant bien que mal de soulever en même temps la cage de sa chouette, les deux boîtes de nourriture pour oiseau qui l'accompagnaient, et la caisse de courrier qui était arrivée pour lui pendant ses deux jours d'absence. Bien entendu, la manoeuvre était ardue, et une seconde paire de mains n'aurait pas été de trop pour parvenir à porter l'ensemble des objets.
S'installer dans un immeuble moldu n'avait peut-être pas été une si bonne idée, après tout. Un wingardium leviosa aurait été bien pratique, dans les circonstances du moment.
- "Inutile de me remercier, c'était un plaisir ", répondit son interlocutrice, un léger sourire aux lèvres. "Et donne, je vais t'aider", ajouta-t-elle en s'emparant de la caisse de courrier.
- "Merci, Priscilla", souffla Harry en suivant la jeune femme, qui lui ouvrit la porte à la sortie de l'appartement.
Priscilla habitait l'appartement juste en dessous de celui du sorcier, et, hormis la propriétaire, était la seule autre résidente de l'immeuble. C'était une moldue d'à peu près vingt-cinq ans, assez sympathique, et qui, ayant trois magnifiques serpents comme animaux familiers, ne voyait rien de bizarre à ce que quelqu'un puisse posséder une chouette apprivoisée. Ce qui s'avérait utile lorsque Harry n'avait personne à qui confier Hedwige lors de ses absences. Il était inutile d'essayer de demander à la propriétaire: sa liste d'animaux de compagnie tolérés couvrait à peu près "chien empaillé", "cafard" et "poisson rouge".
D'une certaine façon, Priscilla lui rappelait un peu Tonks: elle avait le même enthousiasme débordant et la même maladresse, et peut-être aussi une certaine ressemblance physique - s'il était possible de ressembler vraiment à une métamorphomage. La sorcière et la moldue avaient la même taille, les mêmes proportions, et une démarche identique - ainsi que le même âge, bien entendu. Sur le plan vestimentaire, Priscilla était un peu différente, ceci dit: là où Tonks portait surtout couleurs vives ou fluos, la moldue se limitait à une gamme de tons sombres comme le bordeaux, le noir et le gris. Même ses cheveux, naturellement roux, étaient teints en noir. Et il fallait ajouter au tableau piercings et tatouages. Ce style lui attirait de fréquents regards meurtriers ou suspicieux de la propriétaire de l'immeuble, qui la considérait comme une possible criminelle.
Ils s'engagèrent dans l'escalier, et, arrivé à l'étage supérieur, Harry eut recours à la méthode dite du "coup de postérieur" pour ouvrir la porte de son appartement, qu'il avait laissée seulement mi-close avant de descendre chez Priscilla.
- "Luna n'est pas revenue?", s'étonna la moldue tout en le suivant dans la cuisine.
- "Elle voulait passer à la librairie... Enfin, je crois. Elle était à côté de moi, puis j'ai cligné des yeux et elle avait dispa... 'Ttention!", s'écria-t-il en remarquant que son interlocutrice, qui avait posé la caisse de courrier, tendait la main vers une peluche de lion ornant l'appui de fenêtre.
C'était un adorable jouet, si on faisait abstraction de sa capacité à mordre au sang tout ce qui l'approchait à moins de cinq centimètres. Mais, apparemment, l'objet était doté d'un charme de détection des moldus, car il ne frémit même pas des moustaches devant la main de la jeune femme. Cette dernière releva la tête avec un air surpris, mais Harry fut sauvé de la nécessité de trouver une explication plausible à son avertissement par l'arrivée de Luna et son "Bonjour" essoufflé.
La sorcière entra dans la pièce en zigzagant, tentant de voir où elle mettait les pieds par dessus la pile de magazines qu'elle portait. Pile qui ne tenait qu'en équilibre précaire entre ses bras, et lui arrivait largement au dessus du menton. Priscilla se précipita pour lui venir en aide, et, l'instant d'après, elles avaient déposé chacune une moitié des magazines sur un coin de table.
Ensuite, la moldue fut trop occupée à détailler la tenue vestimentaire de Luna pour se rappeler la peluche qui l'intéressait un peu plus tôt.
La sorcière portait un collier fait de capsules de bouteilles de Coca Cola percées et enfilées sur un ruban noir. Une boucle d'oreille argentée, en forme d'étoile de mer, était suspendue à son oreille gauche, tandis qu'un simple anneau ornait la droite (mais ce côté, comme pour compenser son ornement discret, servait à retenir un crayon - en fait, la baguette magique métamorphosée de Luna). Elle avait passé une veste de jeans bleu marine par dessus une chemise de satin cuivrée, avec laquelle sa longue jupe de toile rouge ne s'accordait pas vraiment. L'ensemble était accompagné de chaussettes rayées jaunes et noires enroulées autour de ses chevilles, et de baskets blanches.
Bref, ce n'était pas exactement une tenue qui passait inaperçue.
Priscilla ne fit aucun commentaire, mais sursauta brusquement.
- "Ah! Mes serpents sont lâchés et j'ai laissé la porte ouverte", s'exclama-t-elle en se précipitant vers la sortie. Elle trébucha sur un pied de chaise, reprit tant bien que mal son équilibre, et termina le chemin vers la porte en clopinant. "Bon, euh, à plus tard?", lança-t-elle avant de disparaître, ne leur laissant pas le temps de répondre.
Harry haussa les sourcils, puis secoua la tête et ouvrit la cage d'Hedwige, permettant à l'oiseau de se dégourdir un peu les ailes. De son côté, Luna avait ouvert la boîte de courrier, et triait les lettres adressées à Mr. Harry Potter, Melle. Luna Lovegood, ou les deux.
L'apprenti auror retint un soupir en constatant que la pile portant son nom prenait des dimensions astronomiques. Il avait déménagé dans le Londres moldu pour éviter l'afflux de courrier de fans qu'il recevait depuis sa victoire sur Voldemort, mais, d'une façon ou d'une autre, le public avait fini par découvrir comment le joindre. Une fuite au ministère, sans doute.
Il devait y avoir une trentaine de lettres, et ça pour un seul week-end d'absence.
Il attira la pile à lui, et commença à trier les missives. Lettre de fan, lettre de fan, menaces avec marque des ténèbres dessinée sur l'enveloppe, lettre de l'équipe nationale de quidditch, lettre de fan, encore une, encore une, encore une, publicités, lettre de menaces, lettre du ministère... Il décacheta l'enveloppe de cette dernière, et parcourut le parchemin des yeux.
- "Qu'est-ce que c'est?", demanda distraitement Luna, qui lisait son propre courrier.
Harry soupira.
- "Une lettre du ministère... A propos du testament de Sirius. Ils ont fini par régler les formalités, et ils procéderont à la lecture du testament ce jeudi..."
Les yeux de sa compagne quittèrent le parchemin qu'ils parcouraient, et elle dédia un bref regard de soutien à son compagnon, regard dont il lui fut on ne peut plus reconnaissant.
Même s'il avait fini par plus ou moins se remettre de la mort de Sirius - ou plutôt, avait été obligé de se ressaisir et à se concentrer sur son entraînement plutôt que son deuil, lorsque Voldemort avait commencé à prendre le pouvoir sur le monde magique - sa perte était encore douloureuse, et il lui restait bien entendu un certain sentiment de culpabilité, pour sa plus que large part de responsabilité dans la mort de l'Animagus.
Il hocha la tête et sourit faiblement à Luna, puis enroula le parchemin et le glissa sur le côté, ouvrant une autre enveloppe.
C'était une lettre de l'académie des aurors, où il était étudiant.
"Etant donné que vous avez suivi une formation auprès d'Albus Dumbledore en personne, et prouvé vos capacités au combat contre Celui-Dont-...", bla bla bla bla... "Nous vous proposons de..."
- "L'académie veut que je passe mon examen de duel et combat magique à l'avance, en me dispensant des cours", résuma Harry, secouant la tête avec incrédulité.
Eh bien... Même s'il n'appréciait pas les traitements de faveur, il devait avouer que le temps libre lui serait utile.
Luna, perdue dans ses pensées, n'avait prêté aucune attention aux paroles du sorcier. Mais, après un nombre indéterminé de mois de vie commune - l'installation de la sorcière sur place avait été progressive, et ils n'avaient été avertis qu'ils vivaient ensemble que lorsque des messages adressés à leur deux noms avaient commencé à arriver chez Harry - le sorcier s'était habitué a sa distraction, et attendit simplement qu'elle revienne sur terre.
- "Mon père a décidé de faire un dossier sur les gorgones pour le chicaneur", finit-elle par déclarer. "En Grèce. Quand est-ce que tes dispenses commencent? Je vais lui demander de reporter..."
- "Décembre, jusque mars, un thé?", demanda Harry en mettant un poêlon d'eau chaude sur le feu de quelques coups de baguette.
- "Oui, c'est une lettre de Ron..." - elle poussa un autre parchemin vers son compagnon - "Merci."
Le jeune sorcier prépara deux tasses, et parcourut rapidement la lettre des yeux.
- "Il a réussi à convaincre Parvati d'abandonner ses plans pour Remus et Hermione!"
C'était rassurant. Jusque là, Parvati avait semblée des plus déterminées à pousser l'enseignant et la jeune femme dans les bras l'un de l'autre, au grand désespoir de Ron et des quelques amis qui s'étaient retrouvés entraînés dans la conspiration. Harry n'avait pas pu refuser de participer au Plan Infaillible: Ron, apparemment, aurait risqué une mort horrible des mains de sa compagne, s'il n'avait pas réussi à recruter au moins un assistant.
De toute façon, Harry avait déjà décidé de ne plus se mêler de l'affaire, après avoir accompli la tâche assignée par Parvati, qui était de parler à Remus.
Ce dernier était intéressé par Hermione, c'était indéniable. Si même Ron et lui avaient réussi à le remarquer, c'était sans doute plus qu'évident. Mais il niait obstinément, affirmant simplement que c'était ridicule. Ne rien ajouter de plus lorsqu'ils avaient tenté de le faire parler avait d'ailleurs été la meilleure réaction que le loup-garou aurait pu avoir: il avait sans doute une liste d'arguments plus longue que celle des objets interdits de Rusard, mais s'il avait tenté d'en utiliser l'un ou l'autre face aux deux garçons, il aurait implicitement avoué avoir déjà réfléchi au sujet - selon l'analyse psychologique de Patil.
- "Je me demande ce qui a pu la faire changer d'avis...", s'interrogea-t-il, tout en se levant pour verser l'eau bouillante dans les deux tasses préparées.
Luna releva la tête, un léger sourire aux lèvres.
- "Quelqu'un lui a probablement dit que vu les caractères d'Hermione et du professeur Lupin, plus on les pousserait dans une direction, plus ils feraient l'exact contraire de ce qu'on veut d'eux..."
Les deux tasses de thé fumant que l'apprenti auror avait en mains manquèrent de peu une rencontre brutale avec le sol lorsque le sorcier, sous l'effet de la surprise, les lâcha.
C'était un argument auquel ni Ron, ni lui n'avaient pensé.
Luna, qui avait arrêté les tasses en pleine chute d'un rapide coup de baguette, les déposa doucement sur la table. A son sourire satisfait, il était inutile de demander qui était le "quelqu'un" dont elle venait de parler.
- "Je t'adore", souffla Harry, en se penchant pour l'embrasser.
