John se détacha brusquement de ce contact soudain, abasourdi par la familiarité de Sherlock. Il croisa les bras puis prit la parole :
« Pourquoi un tel emportement ?
-C'est très simple, John ! Le lendemain de la mort du docteur Williams, tu débarques avec cinq pépins d'orange dans la main ! Alors, j'ai réellement peur pour ta sécurité ! Aussi, rétorqua-t-il en s'avançant vers le bureau puis en pointant John du doigt, tu vas rester avec moi et c'est non-négociable ! »
John pouffa presque avec mépris :
« Tu crois vraiment que c'est en restant avec toi que je serai hors de danger ?
-Je te demande pardon ?
-Enfin, c'est évident, comme tu le dis si bien ! J'ai reçu les pépins le lendemain de la mort du docteur et du vol de ton traitement ! Ça n'est pas moi la cible de ce tueur, mais toi, et il me semble plus que clair qu'il veut t'atteindre en m'utilisant !
-Ne dis pas de sottises, enfin, gronda le détective. Ce qui est clair, c'est que tu es certainement la cible d'un malade aux volontés de vengeance !
-Enfin, Sherlock ! Es-tu donc aveugle à ce point ?!
-Oui !, hurla-t-il alors. Oui, je suis aveugle, John ! Tu sais pourquoi ce rendez-vous était si important pour moi ? Ça allait être ma première prise de DFT hier, la première d'une bien longue série qui pourrait partiellement me sauver la vue et la vie ! Ça fait un an que je fais chez l'ophtalmologue une fois tous les deux mois et que je porte des lentilles de contact à changer juste après ces rendez-vous ! Je…Je vois de moins en moins bien, j'ai de plus en plus de mal à lire, que ce soit sur le papier ou sur un écran, et je commence à me rendre compte qu'il y a toujours un nombre toujours plus croissant de petits détails que je ne vois plus lorsque j'enquête !
-Sherlock…
-Tais-toi, John !, reprit-il sur le même ton que précédemment. Tais-toi, tais-toi, tais-toi ! Je n'en peux plus de cette situation ! Je sens bien que ma vue baisse et je suis incapable de lutter contre ça ! Et, je…Je… »
Il fut incapable de poursuivre sa phrase et s'adossa au bureau de Lestrade, à deux doigts de fondre en larmes, les mains pressées contre son visage. John s'approcha de lui à pas lents, et regarda alors le lieutenant du coin de l'œil. En un éclair, celui-ci comprit qu'il semblait de trop et quitta le bureau. Dès qu'ils furent seuls, John croisa à nouveau les bras, debout à quelques centimètres de lui. Il attendit plus ou moins que Sherlock commence à se calmer puis recommença à parler après avoir déposé sa main sur son épaule :
« Hey…Calme-toi… »
Mais Sherlock était incapable de réfréner ses larmes, parce qu'il laissait tous les sentiments qu'il avait accumulés pendant un an et demi exploser au grand jour.
« Sherlock, s'il-te-plait, calme-toi… », reprit-il en laissant ses mains dériver contre ses coudes.
Et avant même qu'il ne puisse prononcer un seul mot supplémentaire, le détective resserra leur étreinte et s'effondra dans ses bras, toujours en proie à d'intenses sanglots. John, bien qu'ébahi, comprit que son ami avait besoin de ce contact et l'accepta en déposant son bras contre son dos. Il le tapota même dans une vaine tentative de consolation, mais il savait pertinemment qu'il lui faudrait plus que ceci pour le remettre complètement sur pied. Mais, il demeurait réellement confus, parce qu'il avait l'impression de ne pas être correct avec Sherlock en se montrant aussi familier avec lui, alors que c'était lui qui avait volontairement imposé cette distance forcée entre eux. Il avait peur qu'il se fasse de fausses idées sur la nature de leur relation. Et, ce qui l'acheva presque, ce fut lorsque Sherlock reprit la parole et qu'il constata qu'il y avait le désespoir à l'état pur dans son ton :
« Tu te rends compte, John ? Je…J'ai même dû demander de l'argent à mon propre frère…Je suis au bout du rouleau et incapable de résister à cet enfer…Alors, je t'en prie…Ne me laisse pas seul une autre fois…Je ne le supporterai pas cette fois-ci… »
John ne prononça pas un seul mot pendant leur étreinte et lorsqu'il finit par la rompre, il soupira de soulagement lorsqu'il constata que Sherlock semblait s'être réellement calmé maintenant. Il garda pourtant les mains sur ses coudes, parce qu'il ne ressentait pas le besoin de briser leur sorte de complicité étrange et qui ne ressemblait pas vraiment à celle qu'ils avaient partagée un an et demi auparavant. Elle était certes plus tendue, mais John savait au fond de lui qu'il suffisait de peu pour que tout redevienne comme avant.
« J'ai eu tellement de problèmes, et…Ça me fait tellement plaisir de te revoir…Tu es ma bouffée d'oxygène…
-Sherlock…Je suis là maintenant, d'accord ? Si c'est vraiment important, je resterai avec toi. De toute façon, je ne me vois pas te laisser tout seul maintenant. J'ai été lâche, il y a un an et demi. J'ai délibérément choisi de partir du 221B alors que je savais que…que tu étais en pleine misère sentimentale. Je t'ai certainement fait beaucoup de mal. Alors, je…Je suis vraiment, vraiment désolé. »
Finalement, ils se séparèrent l'un de l'autre, puis Sherlock lui tourna brusquement le dos et commença à farfouiller sur le bureau à la recherche de documents quelconques. Il semblait presque gêné de la situation. John ne dit rien et le laissa faire, conscient que le silence qui s'installait entre eux n'avait rien de réellement embarrassant à ses yeux.
« Oui, je dois me reprendre, murmura Sherlock après avoir épongé les larmes qui avaient dégouliné sur ses joues. Apparemment, je suis la cible d'un tueur en série et je ne peux pas me permettre de me relâcher. »
Il se retourna vers lui, curieux et soucieux :
« Tu resteras avec moi, John ? »
John rit doucement, presque avec complicité. Puis, il ouvrit les bras puis les laissa retomber contre ses flancs :
« Où veux-tu que j'aille ? Nous sommes amis, non ?
-Eh bien, auprès de Mary. Je comprendrai que tu veuilles rester avec elle, même si ça fait effroyablement mal. Je ne dirai rien, et j'étoufferai en silence toute ma jalousie.
-Ja…Jalousie ? Jalousie ?! »
Cette fois-ci, la répétition de ce dernier mot créa un véritable malaise entre les deux amis. Sherlock, d'un coup, baissa les yeux précipitamment et évita soigneusement le regard de John. Celui-ci soupira puis croisa les bras, et lorsqu'il recommença à parler, Sherlock perçut tout de suite sa stupéfaction, mêlée à une sorte de colère qu'il ne lui connaissait pas :
« J'y crois pas…C'est pas possible…
-Quoi, John ?!
-J'y suis non ? Malgré tout, on dirait bien que tu es encore amoureux de moi. »
Le détective s'offusqua, mais John sut à son regard qu'il avait fait mouche. Il finit par renifler de mépris et de sarcasme comme il avait l'habitude de le faire puis reprit en croisant les bras lui aussi, glacial :
« Tu te méprends complètement, John. Je ne suis plus amoureux de toi. Tout ceci ne que de l'histoire ancienne et je suis passé à autre chose.
-Je te connais, Sherlock, et je sais que c'est faux. J'ai bien vu ton regard quand j'en ai parlé. »
Sherlock se tut pendant un très long moment, sembla réfléchir, puis le fusilla du regard, furieux. Ensuite, sa voix gronda dans l'air, effroyablement grave :
« Jamais, John, jamais je n'aurais laissé mes sentiments aller aussi loin si j'avais su dès le début que je n'avais aucune chance.
-Tu n'as jamais eu aucune chance, Sherlock.
-Mais bien sûr, rétorqua-t-il avec une extrême violence, conjuguée à son cynisme habituel. Nous nous connaissons depuis longtemps maintenant, non ? Tu m'as toujours répété que tu n'étais pas gay, John, à outrance même, et la seule personne que tu as essayé de convaincre dans toute cette histoire, c'était toi !
-Pardon ?!, s'offusqua-t-il lui aussi. Arrête donc de dire n'importe quoi ! Je suis sûr de ma sexualité et de mes sentiments !
-Ah oui ?, murmura Sherlock, acerbe et amer.
-Oui, je suis sûr de moi. »
John déglutit lorsqu'il constata que Sherlock se rapprochait de lui, toujours aussi amer et certainement rempli de rancœur. Et, lorsqu'il fut à quelques pas de lui, le dominant de toute sa hauteur, il fut réellement intimidé :
« Ah oui, tu es réellement sûr de moi, dis-moi ? Réponds-moi clairement alors. Si là, tout de suite, je t'attrapais aux épaules et je t'embrassais, comment réagirais-tu ? Me repousserais-tu, me giflerais-tu ? Que ferais-tu ?
-Je…Je… »
Estomaqué par cette série d'étranges questions, John ne sut quoi répondre sur le coup alors que Sherlock souriait, caustique et méprisant. Il se recula, rajusta le col de son manteau et se dirigea vers la porte. Il l'ouvrit, mais se retourna une dernière fois vers lui, à nouveau complètement stoïque :
« A Baker Street dans une heure. On a du travail alors je ne tolérerai aucun retard. »
XxX
John arriva au 221B Baker Street avec deux minutes d'avance : il avait pris l'avertissement de Sherlock très au sérieux, et s'était donc assuré de ne pas provoquer de problèmes. Mrs Hudson l'avait reçu, puis immédiatement conduit à l'étage. Elle semblait savoir qu'il était attendu. John passa timidement la porte, et soupira soudain lorsqu'il avisa le mur au-dessus du canapé.
Le mur était couvert de différents documents tous rageusement épinglés sur le papier peint et il y en avait toutes les sortes possibles : des photographies, des rapports de police, des documents officiels et tout un tas d'autres papiers importants que John ne parvenait pas à identifier. Certains de ces documents avaient été raturés au feutre rouge alors que d'autres fragments d'information étaient, eux, entourés. Il était en train d'examiner tout ceci avec la plus grande attention lorsque des bruits de pas derrière lui le firent se retourner. Sherlock avait seulement enlevé son manteau et son écharpe, et John devina aisément qu'il s'était lancé dans la si particulière décoration du mur dès qu'il était rentré à l'appartement.
« Bien !, commença-t-il, étonnamment enthousiaste. Comme je te l'ai dit, nous avons du travail et il faut qu'on s'y mette sérieusement ! »
John était soufflé par son aplomb : il lui semblait presque qu'il avait comme effacé de sa mémoire leur confrontation dans le bureau de Lestrade. Il se rapprocha du mur et de John, puis reprit :
« Depuis novembre, un tueur en série particulièrement retors fait parler de lui dans tout Scotland Yard. Il se nomme le Rôdeur Mortel, et toutes ses victimes ont été tuées de la même manière.
-Comment ? »
Sherlock lui montra l'une des photos qu'il avait entourée -un femme morte, allongée sur le ventre-, et la tapota du doigt.
« Toutes avaient des sortes de marques de piqûres à des endroits précis : deux dans le cou, deux au poignet droit, et deux à la cheville gauche. Les analyses ont prouvé qu'elles avaient été empoisonnées par une neurotoxine très puissante, la charybdotoxine, et que c'était la cause de leur mort. Il y en a eu huit comme ça, mais c'est la neuvième victime qui m'a réellement intrigué. Il s'agissait de Susan Hardy, une avocate de la City qui était la fille d'Harold Hardy, un politicien plus ou moins véreux qui gère quelque magouille crapuleuse avec un homme nommé Tomas Piarrey Jr. J'ai cherché le plus d'informations possible sur lui, mais il n'y a rien sur Piarrey : c'est à se demander s'il existe vraiment…
-C'est…peut-être une fausse identité.
-Précisément, John. Enfin, Hardy fille m'a plus qu'intrigué parce qu'elle avait certes été empoisonnée comme tous les autres, mais cette fois-ci, j'ai moi-même consulté les résultats d'analyse alors qu'ils étaient encore tous frais. En fait, il y avait une autre marque de piqûre, presque invisible, au niveau du cœur. Mais, cette fois-ci, ce qui l'avait tué n'était pas de la charybdotoxine, mais de l'antigel.
-On lui aurait planté une seringue d'antigel dans le cœur ? Quelle horreur…
-En m'y penchant un peu plus sérieusement, et après un petit passage à la morgue, je me suis rendu compte que les huit résultats d'analyse précédents avaient été falsifiés, mais je n'ai pas réussi à savoir par qui précisément. Toutes les victimes ont été assassinées de la même manière, empoisonnées à l'antigel : aussi, les piqûres n'étaient que des leurres pour mieux me tromper. J'en ai donc conclu qu'elles n'étaient que du maquillage, et particulièrement bien faites. Parce que, au premier abord, j'ai premièrement cru que c'était un animal qui avait fait le coup, comme un arachnide ou un crustacé -il y a pléthore de ces animaux qui sont venimeux…-. Et j'avais tort, bien évidemment. C'est bien sûr l'œuvre d'un homme.
-Je crois que je commence à comprendre pourquoi la mort du docteur Williams est si étrange, Sherlock. Les marques de morsure sur le cou étaient aussi du maquillage, non ? Et même si nous ne sommes pas encore allés voir Molly à la morgue, ça serait plus que probable que nous trouverons de l'antigel dans le cadavre.
-Plus que probable, oui...Son meurtre a été même revendiqué, il y a deux jours. On a reçu une lettre ici, au Yard. Le tueur qui s'est occupé du docteur Wesley Williams se nomme Gavaudan.
-Ga…Gavaudan ? Qu'est-ce que cela signifie ? »
Sherlock fit alors un pas vers la droite et détacha une autre photographie du mur : John, en l'observant, comprit qu'elle représentait une gravure d'une sorte de gros loup qui semblait dater de plusieurs siècles. Puis, en regardant un peu plus attentivement, il remarqua que les mots écrits sur le côté de la photo ressemblaient à du français, plus ou moins. Il fronça les sourcils alors que le détective raccrochait l'image au mur, là où il l'avait prise.
« C'est du français, non ? On dirait en tout cas, mais je le trouve étrange.
-C'est de l'occitan, une langue du sud du pays. « Gavaudan » est le mot occitan pour désigner une ancienne région française nommée le Gévaudan.
-Gévaudan ? Ça me dit quelque chose.
-Logique, la région est connue de l'autre côté de la Manche. Au XVIIIème siècle, elle a défrayé la chronique avec l'histoire d'une bête énorme, une sorte d'immense loup qui tuait les humains : il y aurait même plus de cent victimes. Elle a sévi pendant presque trois ans, de juin 1764 à juin 1767, mais a fini, semble-t-il, par être tuée par un paysan. Mais, plus récemment, l'hypothèse d'un possible tueur en série semble réellement étudiée et serait plus que plausible.
-Hum. Une sorte de Baskerville à la française. »
Sherlock rit doucement.
« En effet, on peut voir ça comme ça. Gavaudan semble maquiller ses crimes comme si ses victimes avaient été tuées par un gros chien et c'est en ça que je le rapproche du Rôdeur Mortel.
-Tu ne vas pas un peu vite en besogne ? Rien ne te prouve qu'il y a un lien entre les deux.
-C'est pourtant évident, pesta-t-il. Ils utilisent tous les deux le même mode opératoire.
-Enfin, ça n'est pas complètement vrai…Sauf si…
-Sauf si ?
-Si on monte au niveau supérieur. En gros, on peut les lier parce qu'ils maquillent tous les deux leurs crimes de la même manière, c'est-à-dire en mettant en scène des attaques…d'animaux dangereux, en quelque sorte. »
Cette fois-ci, Sherlock sourit franchement, puis se retourna vers les fauteuils. Il s'assit, pensif, mais John sentait son enthousiasme et son excitation perler de plus en plus. Il était enfin confronté à une enquête digne de lui et de ses formidables capacités de déduction. Toutefois, vu que sa vue lui faisait de plus en plus défaut, ça allait être difficile pour lui de travailler tout seul...Enfin, seul... Il releva la tête : John était encore là, dans le salon, les bras croisés, en face de lui. Désormais, sa présence n'était pas quelque chose qu'il voulait -même s'il était plus qu'heureux d'à nouveau partager quelque chose avec John après tout ce temps…- mais dont il avait besoin. Il se souvenait bien du jour où il lui avait dit qu'il devait devenir ses yeux : maintenant, s'il partait à nouveau, il allait avoir encore plus de mal à remonter la pente, tant sur le plan médical que sentimental. John allait reprendre la parole lorsqu'ils entendirent les petits pas feutrés de Mrs Hudson dans les escaliers. Elle arriva, mais resta dans l'embrasure de la porte, comme soucieuse. Elle ne se l'avouerait jamais, mais elle sentait la nostalgie l'envahir quand elle voyait ses locataires assis tous les deux dans ce salon, en pleine réflexion, l'esprit harassé par un nouveau cas toujours plus glauque et sordide. Puis, elle finit par murmurer :
« Je suis confuse, Sherlock.
-Pourquoi donc, Mrs Hudson ?
-Il y a un homme qui attend dans ma cuisine et qui ne cesse de demander à vous voir. J'ai beau lui avoir dit que vous n'officiez plus comme détective depuis plus d'un an, mais il n'en démord pas. J'ai l'impression qu'il veut réellement vous consulter, et je ne sais pas quoi faire, vu…l'étrangeté de la situation.
-Quel est son nom ?
-Oh, euh…Je crois qu'il s'est présenté sous le nom de Tomas Piarrey Jr, ou quelque chose comme ça. »
Sherlock se redressa et déposa alors subitement son avant-bras sur l'accoudoir de son fauteuil. Il avisa John, puis sa logeuse, plus que perturbé, puis finit par répondre avec une injonction certaine :
« Faites-le monter, s'il-vous plaît. Si cet homme se montre aussi…insistant, c'est qu'il doit avoir une bonne raison pour venir me voir. John et moi l'attendons. »
La vieille femme acquiesça, alors que l'ancien détective joignait ses mains au niveau de ses doigts, les coudes posés sur les côtés du fauteuil, réellement songeur, presque ébahi du comportement que paraissait adopter M. Tomas Piarrey Jr. Il était persuadé qu'il avait un lien possible avec le Rôdeur Mortel, un lien que la mort de Susan Hardy avait vraisemblablement révélé. Alors, pourquoi venait-il se jeter dans la gueule du loup ? Il demeurait réellement préoccupé par cette attitude à la limite de l'irréflexion. Il s'enfonça un peu plus dans le dossier de son siège, sans un mot, alors que John, lui aussi, semblait tout aussi pensif que lui.
Ils se relevèrent tous les deux lorsque Mrs Hudson revint au premier étage, cette fois-ci accompagnée, et un peu plus souriante. Lorsqu'ils virent le fameux Tomas Piarrey Jr., John ne put s'empêcher de trembler, parce qu'il avait l'impression de l'avoir déjà vu. Et, lorsqu'il avisa Sherlock, il comprit en un éclair que celui-ci ressentait la même chose que lui. Piarrey n'était pas très grand -un petit mètre soixante-quinze à vue d'œil-, avait les cheveux bruns, impeccablement coiffés, et implantés de façon à ce que son front paraisse plutôt haut. Il portait également un imper sombre et un peu élimé. Ses yeux étaient au demeurant plutôt grands, et d'une couleur à la limite de l'indéfinissable. Sa chemise blanche et boutonnée jusqu'au col était plus ou moins égayée par une cravate noire bien nouée, qui s'accordait parfaitement au sinistre de son costume deux-pièces. Il semblait mal à l'aise, et réellement intimidé d'être en face d'eux. John fut le premier à se montrer affable et lui tendit la main. Il la serra timidement, puis Sherlock fit de même et l'invita ensuite à s'assoir. Dès qu'ils furent tous en place, Mrs Hudson se dirigea vers la cuisine, guillerette, après leur avoir annoncé qu'elle allait leur préparait du thé. Sherlock joignit à nouveau les mains, préoccupé par l'étrange sentiment de déjà-vu qui commençait à réellement l'animer. Mais, il ne montra absolument rien et prit la parole, stoïque :
« M. Piarrey…Je ne pensais pas qu'un jour vous viendriez me voir de manière aussi…spontanée. Et, vous semblez plus que désireux de me rencontrer. »
Tomas Piarrey se tritura les doigts, l'air visiblement nerveux. Il baissa les yeux, puis releva précipitamment la tête, offusqué :
« M. Holmes, vous devez me croire ! Je ne suis qu'un humble chef de gare irlandais ! J'ai beau avoir travaillé avec M. Harold Hardy, je…Je ne suis pas responsable de la mort de sa fille !
-Je n'ai jamais sous-entendu ceci, M. Piarrey. Je trouve juste vos relations avec la victime et avec son père plus que louches. Et vu les circonstances de la mort de Susan Hardy, permettez-moi de me poser des questions.
-Je…J'avais quelques problèmes d'argent quand j'ai rencontré Susan Hardy. J'étais en phase de divorce, et je suis devenu son client malgré le peu de moyens que j'avais et le coût anecdotique de ses honoraires. Je crois que…Je crois que mon histoire l'a touchée, alors c'est pour cela qu'elle a été gentille avec moi. Une fois mon affaire réglée, nous sommes restés en bons termes, et nous sommes même devenus amis. J'ai ensuite rencontré son père, Harold Hardy, qui m'a proposé son aide financière. Je l'ai refusée, embarrassé, et il l'a complètement accepté. Je...Je n'ai rien à voir avec la mort de sa fille. Elle était mon amie, et...J'ai vraiment été sous le choc quand j'ai appris que...qu'elle était morte... »
Mrs Hudson interrompit leur petit échange en apportant un plateau où trônait une théière de porcelaine accompagnée de trois petites tasses. Elle le déposa sur la table, puis s'éclipsa à petits pas envolés. John servit alors un thé à leur client, mais n'en proposa pas à Sherlock -il savait que c'était inutile-, et en prit un lui aussi.
« Bien. Reprenons, M. Piarrey. Pourquoi êtes-vous venu me voir aujourd'hui ?
-Je...Je crois que je suis suivi, M. Holmes. J'ai...J'ai même peur pour ma propre vie... »
Il baissa la tête, presque effrayé de sa situation. Il recommença à triturer ses doigts, complètement nerveux. John était attristé, et voir cet homme pourtant inconnu aussi tendu lui faisait presque de la peine. Il allait dire quelques paroles réconfortantes, mais il fut d'un coup coupé par Sherlock.
« Qui vous suit ? Avez-vous une petite idée de son identité ?
-Eh...Eh bien... »
Il se gratta la tête, soucieux.
« Je n'aime pas du tout les problèmes, vous savez : c'est même pour cela que j'ai changé de nom. Mon frère, en revanche...Lui, il savait s'en attirer. Aussi...Ça ne m'étonnerait pas que j'aie des problèmes aujourd'hui à cause de lui et de ses relations louches...
-Hum. Son nom, M. Piarrey ? Peut-être que j'ai déjà entendu parler de lui.
-Oui, je peux vous l'assurer, M. Holmes.
-Qui est-ce, alors ?
-Son...Son nom est James, M. Holmes. James Moriarty. »
John manqua de littéralement s'étouffer, alors que Sherlock restait lui étonnamment impassible, les mains toujours jointes, les sourcils froncés, et plus que concentré.
« Mo…Moriarty ? », murmura alors John d'une voix extrêmement faible.
Piarrey acquiesça timidement. Dès qu'il eut terminé, Sherlock prit alors la parole, sec.
« Bien sûr, enfin. C'est plus qu'évident. Jasper Moriarty, c'est votre nom, si je ne m'abuse. C'est l'anagramme parfait de Tomas Piarrey Jr.
-O…Oui… »
L'ancien médecin était complètement sous le choc de cette révélation. D'ailleurs, après avoir prononcé le nom de leur ancien ennemi, il demeurait incapable de prononcer le moindre mot, alors que le détective lui semblait beaucoup trop stoïque pour être honnête. On aurait presque dit qu'il s'y attendait. Après plus de trois ans, il était confronté au frère de son pire ennemi, de son Némésis même, et il restait totalement de marbre. Même s'il semblait beaucoup inoffensif que son frère, John ne pouvait pas s'empêcher de se méfier de lui -une vieille habitude, assurément…-. Jasper Moriarty se gratta à nouveau la tête.
« Vous êtes culotté, vous savez, souffla Sherlock en reposant ses bras sur les accoudoirs. Je pense que vous connaissiez les différends qui nous opposaient, votre frère et moi. On ne peut pas réellement dire qu'ils étaient anodins.
-C'est…C'est allé si loin…
-Et, en cadeau posthume, continua-t-il, votre frère vous aurait laissé ses « problèmes », comme vous le dites, sur le dos ? Qui vous suivrait, selon vous ? Qui en voudrait à un simple chef de gare ?
-Un…Un homme. Je ne l'ai pas vu en détail mais je crois qu'il me suivait. C'est…réellement perturbant. Il me suit depuis que j'ai quitté Belfast pour régler quelques affaires à Londres. Je ne sais pas qui il est, et j'aimerais que…que vous trouviez son nom et son but. Je ne dors presque plus à cause de lui, M. Holmes. J'ai vraiment besoin de vous… »
Sherlock resta pensif et silencieux un long moment. Puis, il reprit :
« Est-ce qu'il a tenté quelque chose contre vous ? Ou s'est-il uniquement contenté de vous suivre ?
-Il…m'a abordé.
-Où et quand ? »
Moriarty sembla réfléchir, avant de parler à nouveau :
« Quand je suis arrivé à Londres, il y a trois mois. Mais j'avais déjà reçu d'étranges mails avant.
-De quand datent-ils ?
-Ils sont vieux d'environ sept mois si mes souvenirs sont bons. Mais rien ne me prouve qu'ils proviennent de cet homme, même si l'adresse e-mail était bien la même à chaque mail.
-Hum…Vous a-t-il dit quelque chose lorsqu'il vous a abordé ?
-Eh bien…Rien.
-Rien ?, finit par murmurer John. Rien du tout ?
-Il m'a juste donné ceci avant de s'éclipser. »
Il sortit alors un petit papier de la poche de son imper, et John le prit alors lentement. Il le déplia, puis le lut avant de reprendre la parole :
« Il vous a donné rendez-vous, non ? Ce soir, à vingt-trois heures, au vivarium de Londres. C'est l'adresse écrite sur le papier.
-J'ai peur d'aller à ce rendez-vous et c'est pour cela que je suis venu vous voir aujourd'hui. Je vais y aller, car l'homme qui me suit m'effraie réellement et je ne veux pas vraiment le contrarier. Je voudrais que vous m'accompagniez. Je me sentirai plus en sécurité avec vous à mes côtés, M. Holmes. »
Sherlock ne répondit rien du tout, toujours aussi concentré. Puis, il soupira bruyamment. John tourna alors la tête vers lui, et reprit :
« Que faisons-nous alors ?
-Vingt-trois heures, au vivarium…C'est assez inhabituel comme lieu de rendez-vous. »
Il se leva lestement :
« Assez inhabituel pour qu'on s'y intéresse un tant soit peu sérieusement.
-Alors, nous y allons, je suppose.
-Bien sûr, John. »
Il se tourna alors vers Moriarty :
« Nous vous retrouverons ce soir au vivarium.
-Alors, vous allez m'aider, M. Holmes ?
-Votre cas est réellement intéressant. Et vu que j'ai envie d'en savoir plus sur toute cette affaire, j'accepte de vous aider, tant en tant que détective qu'en tant que consultant pour le Yard. »
Moriarty sourit béatement, comme réellement soulagé. Finalement, tous se levèrent et se serrèrent la main : le rendez-vous était désormais terminé.
« Merci, merci, M. Holmes…Vous me sauvez la vie… »
Sherlock était mal à l'aise : John le voyait bien. Il n'appréciait pas vraiment les effluves intempestifs de gentillesse ou de familiarités. Puis, Moriarty quitta le salon, laissant le duo seul dans l'appartement. Alors John soupira bruyamment, comme si toute sa pression retombait :
« Eh bien, quelle histoire…
-C'est le cas de le dire. », murmura le détective en se rapprochant du mur.
Il sortit un feutre de sa poche, barra le nom de Piarrey Jr. Et le remplaça d'une écriture nerveuse par « J. Moriarty. ». Il soupira lui aussi, puis déposa sa main contre son menton :
« Hum…Ça ressemble à un beau sac de nœuds. Et, le vivarium…C'est vraiment étrange comme lieu de rendez-vous, tu ne trouves pas ?
-Plutôt, oui. Un vivarium…Le temple du silence…
-Le temple du silence ? Que veux-tu dire ?
-Les vivariums accueillent majoritairement des reptiles, des insectes ou des arachnides. Ce ne sont pas les plus causants des animaux, entre nous…
-Hum… »
Soudain, il se retourna vers John, une expression d'intense concentration imprimée sur le visage.
« J'ai vraiment hâte d'être à ce soir, sourit-il. Ce petit rendez-vous est plus que prometteur et je pense bien que nous aurons quelques surprises une fois au vivarium. »
XxX
Il soupira lorsqu'il sortit son téléphone portable de la poche de son manteau : il n'était pas vraiment fier de ce qu'il avait fait mais également de ce qu'il s'apprêtait à faire. Le piège qu'il avait tendu à Sherlock Holmes était horriblement odieux et astucieux, dans le mauvais sens du terme. Il s'était contenté de suivre les instructions de son contact, mais il avait peur de ce qu'il pourrait se passer ce soir, au vivarium. Il savait que Sherlock Holmes percutait vite, et il ne lui faudrait pas beaucoup de temps pour tout comprendre. Il réfréna un tremblement alors qu'il composait le numéro de l'homme qui avait provoqué autant de remous dans sa vie. Il entendit clairement la numérotation, puis il déglutit lorsqu'on décrocha de l'autre côté :
« J'attendais votre appel, Jasper.
-Je le sais, Monsieur. J'ai fait…ce que vous m'avez demandé de faire.
-Je sais, et je suis réellement satisfait. Dites-moi, quand allez-vous recevoir les cuves d'antigel, à Belfast ?
-Après-demain, Monsieur. Je rentre là-bas dès demain matin pour m'occuper de la réception des cuves.
-Bien, bien, du bon travail, comme à votre habitude. Je vous donnerai les trente-cinq mille cinq cents livres dès que j'aurai récupéré l'antigel.
-B…Bien.
-Oh, ne vous montrez pas aussi inquiet. Tout ira bien. Sherlock Holmes me connait bien : il me court après depuis le mois de novembre…
-Je…Je vous fais confiance, Monsieur.
-Et je vous en remercie, mon cher. La confiance d'un homme comme vous peut s'avérer particulièrement utile. Je vais devoir vous laisser, mon ami. Je dois me rendre immédiatement à Belmarsh. J'ai une vieille connaissance qui y croupit et elle a besoin de mon aide pour quitter ce sordide trou à rats. Au plaisir de vous parler à nouveau. »
