[26.11.2011 - Après deux autres années d'absence, j'ai (encore) retrouvé ce troisième chapitre que je viens donc de conclure très brièvement puisqu'il n'y a que le dernier paragraphe qui date d'aujourd'hui. J'en ai profité pour corriger les fautes (et les phrases horribles !) des chapitres précédents et ils en avaient bien besoin. Je ne sais même pas s'il existe encore quelqu'un sur cette Terre qui lise encore ce vieux machin mais la nostalgie a pris le dessus et j'aimerais vraiment pouvoir finir un jour ce projet parce que toutes mes idées sont encore intactes et la curiosité de voir le final de cette fic m'empêche de l'abandonner.]

Chapitre III

Il s'était fait surprendre. Sa ligne habituelle ne desservant subitement plus le campus, il avait dû faire un détour et changer de bus, non pas sans rager intérieurement. Lui, qui aimait et vantait sa ponctualité, refusait l'étourderie qui lui couterait sa crédibilité. Que des visages que je ne reconnais pas ! pensa-t-il alors qu'il prenait place à côté d'une adolescente qui sentait le bonbon à la violette. Une midinette qui veut plaire aux garçons en s'aspergeant d'eau de toilette ! Il lui adressa un sourire complice, elle le lui rendit, comme si une connexion lui avait fait comprendre la pensée de Kaoru. Il arriva au travail avec dix bonnes minutes de retard. "Les changements de ligne" avait-il expliqué à son supérieur pour se justifier. Il s'assit à la hâte à son poste. Toshiya n'était pas là. Il regarda autour de lui. Se leva pour aller discrètement à sa recherche. Aucune trace de ce grand brun dans toute la bibliothèque. Il alla finalement se rasseoir, n'osant pas demander à son chef où se trouvait son collègue. Il se concentra sur sa tâche, pour éviter de trop penser, jusqu'à la pause. Il sortit dans le couloir, une main se posa sur son épaule. Il se retourna vivement et fut surpris de tomber nez à nez avec un Toshiya embarrassé mais souriant.

- Salut !

- Salut...

- Tu vas déjeuner ?

- Oui...et toi ?

- J'ai déjà mangé...je suis au département des sciences aujourd'hui !

Kaoru se rappela qu'on était samedi, et que le samedi Toshiya passait la journée à visiter un secteur du campus. Il ne serait donc pas là de la journée. Le plus jeune l'accompagna jusqu'à l'entrée du réfectoire, lui souhaitant quelques complaisances.
- On se retrouve ce soir ? osa-t-il.

- Ce soir ?

- Oui..., Toshiya rougit.

- Pourquoi pas..., sourit Kaoru.

Ils se quittèrent en se donnant rendez-vous à l'entrée du bâtiment principal en fin de journée. L'après-midi se passa sans encombres. Kaoru était un peu angoissé à l'idée de passer la soirée avec un collègue. Ce n'était pas dans ses habitudes de mélanger travail et vie privée. Ca ne lui était, à vrai dire, jamais arrivé. Il angoissait de jouer avec son professionnalisme. Si c'était lui Novembre ? se redemanda-t-il. Il savait que s'il était Novembre, il serait difficile de passer en Décembre et serait d'autant plus difficile de l'affronter. Il ne s'attachait plus à tous ces mois, et il le savait. En l'espace de trente jours, il arrivait à s'en lasser. A perdre toute la joie, l'épanouissement et le mystère des premiers jours. Il n'aimait pas penser à ça. Il se sentit soudain, terriblement seul. Comme si l'humanité n'avait plus rien à lui offrir qui puisse l'électriser plus d'un douzième d'année. Il retint ses pensées. Il avait choisi de prendre le risque. Il le prendrait, bien décidé à tordre le destin s'il le fallait. Il sourit, confiant et sortit en trombe pour rejoindre la sortie. Toshiya était déjà là, une cigarette fumante au creux de ses doigts. Il souriait, engoncé dans une veste trop légère pour la saison, une grosse écharpe lui couvrait le cou et ses cheveux volaient au gré du vent. Le froid rosissait ses joues et les lueurs de la nuit illuminaient ses yeux. Il était beau. Kaoru le regardait, subjugué. Ils marchèrent silencieusement, d'un commun accord. Kaoru ne pouvait s'empêcher de regarder l'incandescence de la cigarette éclairer son visage. Toshiya le remarqua et sourit, flatté par tant d'attention. Ils montèrent dans le premier bus qui croisa leur chemin, sans un mot. Il s'arrêtèrent cependant assez rapidemment, remontèrent une rue bondée, et arpentèrent un escalier toujours dans un silence entendu. Toshiya déverrouilla sa porte et offrit l'hospitalité à Kaoru. Ils retirèrent leurs manteaux, leurs écharpes, leurs chaussures. Puis, dans un entendement certain, Toshiya conduit Kaoru jusqu'à sa chambre. Une pièce chaleureusement meublée, qui exhibait un lit au centre. Kaoru prit la main de Toshiya et l'incita à s'asseoir sur ce lit. Il fit de même, à côté de lui. Il le regarda en caressant sa main de son pouce. Il se regardèrent de longues minutes. Kaoru passa sa main sur la cuisse de Toshiya, lentement pour ne pas le brusquer. Toshiya frissonna. Leurs lèvres se frôlèrent, et un jeu s'installèrent entre eux. Reflètant leur fausse pudeur et le silence qu'ils avaient volontairement laisser s'installer. La langueur de leurs gestes en devenait presque insoutenable. Ils étaient cependant éveillés, précis et tendres. Conscients de leur désir commun. Toshiya capitula le premier, se laissant bercer par le souffle encore altéré de Kaoru et la chaleur de son corps tout contre le sien. Il s'endormit. Kaoru resta les yeux ouverts, rivés sur le plafond. Il n'avait pas senti "cette" vibration au creux de son être. Il comprenait Toshiya sans qu'ils aient besoin de parler, peut-être trop pour vibrer. Il se sentait coupable, il avait fait une erreur. Une de plus. Il était bien mais il ressentait toujours un vide.

Il s'était réveillé avant l'aube, avec ce corps toujours endormi contre lui. Il avait réfléchi aux mots et à la manière qu'il emploierait pour annoncer à son collègue cette "non-vibration". Des milliers d'expressions tournaient dans sa tête, toutes plus grotesques les unes que les autres. Du déjà vu, totalement impersonnel, presque trop simple. Il avait besoin de se lever, de se retrouver seul ou en tout cas loin de cette situation qui le mettait mal à l'aise, mais il avait peur de réveiller le beau brun couché sur lui. Il s'y résolut finalement, profitant d'un mouvement pour s'écarter de Toshiya et quitter les draps encore chauds. Il rassembla ses affaires et s'habilla dans le salon toujours plongé dans l'obscurité. Il se souvint de Taku, et de cette même scène quelques jours plus tôt. Il sourit bêtement, coupable. Il attrapa le premier stylo qu'il vit, la première feuille vierge et griffona un mot, trahissant son indécision et ses remords. Puis, il quitta l'appartement de Toshiya. Les rues étaient désertes et semblaient accueillir ce nouveau jour. Il ne faisait pas froid. Un vent léger jouait avec les cheveux de Kaoru. Il se sentait étrangement bien et prêt à affronter la vie. Il rentra chez lui à pieds pour regarder le jour se lever et la ville somnoler sous ses yeux. Il déjeuna en regardant par la fenêtre avant de se recoucher et de dormir jusqu'en milieu d'après-midi.

Il s'étonna de se réveiller si tard, constatant son manque de sommeil. Il était cependant détendu. Le soleil illuminait sa chambre. Il se leva et s'affaira. Il avait décidé de ne pas se laisser abattre et ce dimanche était l'occasion pour lui de vaquer à ses loisirs. Il s'aperçut alors qu'il n'avait pas touché à sa guitare depuis plusieurs jours. Il s'insulta mentalement et empoigna la Belle. Il la rangea dans un étui en cuir noir, un peu élimé par le temps et s'habilla chaudement pour affronter le vent. Il sortit et marcha un long moment avant d'atteindre un petit pont, à l'abris des regards indiscrets. Il s'assit sur le muret qui délimitait le pont, son étui posé contre ce même muret et la guitare entre les mains. Il se mit à jouer, un pied sous sa cuisse, l'autre pendant dans le vide au-dessus de l'eau qui courait quelques mètres plus bas. Il reprit quelques accords pour improviser. Les rayons du soleil réchauffaient sa peau, si bien qu'il n'avait pas froid. Il était bien trop concentré pour accorder une quelconque attention aux peu nombreux piétons qui passaient dans son dos. Les yeux fermés, le pied battant la mesure, il se laissait bercer par cet air mélancolique qu'il faisait naître sous ses doigts. Lorsqu'il rouvrit les yeux, le soleil commençait à se cacher derrière les hauteurs des bâtiments de la ville. Il tourna le regard et vit deux autres jambes à côté des siennes. Surpris, il releva la tête presque violemment. Le jeune homme portait une veste en jean, ses cheveux flottaient autour de son visage, il semblait fixer les lueurs et autres reflets d'or que leur offrait le fleuve. Ses mains gantées étaient croisées, posées négligemment sur ses cuisses. Kaoru crut deux secondes à une apparition fantomatique. Il ne le lâcha pas du regard, les mains crispés sur le manche de sa guitare. Il observa plus calmement son visage et s'exclama, toujours aussi surpris :

- Vous ?

L'intéressé se reconnut en tant que tel et le regarda avec malice.

- Je suppose oui, il sourit.

- Je me croyais seul...vous m'avez surpris !

- C'est très joli ce que vous faites !

Kaoru le regardait fixement, sans sourire, il ne réagissait pas, perturbé par cet inconnu qui l'avait écouté. Il se sentait démasqué, mis à nu. Il ne répondit pas, décrispa ses doigts et regarda l'horizon en plaquant sa guitare contre lui comme pour protéger le peu d'intimité qui lui restait. Un silence bercé par le vent s'installa entre eux pendant plusieurs minutes. Kaoru, rongé par la pudeur, finit par demander :

- Vous êtes là depuis longtemps ?

- Une vingtaine de minutes tout au plus. Pourquoi ? Ca vous gêne que je vous ai écouté ?

Son regard était perçant, et son sourire un peu moqueur. Kaoru se sentait bête et terriblement intimidé.

- Oui...c'est très personnel ! il baissa les yeux pour ne plus avoir à affronter ceux de cet intrus.

- J'ai cru l'entendre..., son sourire devint plus chaleureux, ne soyez pas si pudique ! C'était très beau.

Kaoru releva les yeux, cet homme était décidemment peu banal. Il se détendit alors et sourit en guise de remerciement.

- Il va bientôt faire nuit.

- Je vais rentrer alors, répondit Kaoru qui détaillait désormais le profil de son voisin.

Il se retourna et sauta au sol, rangea sa guitare dans sa boite et se tourna vers le blond qui lui faisait à présent face.

- Merci pour la musique.
- De...de rien !

- Vous jouez souvent ici ?

- Non...c'était la première fois !

- Revenez s'il vous plait, que je puisse vous réécouter !

Kaoru était subjugué, il n'avait pas eu le temps de rétorquer quoi que ce soit que le blondinet était déjà de l'autre côté de la rive et sa silhouette se fondait dans les ombres du parc. Il rentra chez lui, bouleversé par cette rencontre. Il revoyait ce regard, sentait la chaleur du soleil qui l'avait accompagné tout l'après-midi, se remémorait la voix douce et apaisante de ce "Kyô" et ses mots ricochaient dans ses pensées. Il reviendrait. Ce moment de paix lui avait fait du bien. Il était calme et oubliait tous ses soucis. Il s'endormit l'esprit léger.

Des voix résonnaient dans l'esprit de Kaoru. Lointaines, elles se faufilaient entre des gestes, des images qu'il s'efforçait de recréer. Il ne savait pas d'où venaient ces sons. Qui osait l'importuner dans son rêve ? Il finit par ouvrir les yeux à contre-cœur et s'aperçut que le réveil braillait depuis maintenant dix bonnes minutes. Il éteignit l'appareil et se retourna, renfrogné, regrettant la douceur et la chaleur de ses songes. Il était pourtant bel et bien réveillé, et il faudrait attendre le soir pour prétendre retrouver ces douceurs. Il se leva et entendit son ventre hurler. Il se dirigea donc naturellement à la cuisine en se jurant de respecter un peu plus son corps dorénavant. La journée commençait. Un calvaire ! songea-t-il entre deux gorgées de jus d'orange. Il se prépara avec toute la lenteur dont il put faire preuve. Comme à son habitude il observa son reflet dans le miroir de l'entrée. Ni beau, ni laid, il était Kaoru. Il sortit alors et rêvassa jusqu'à ce qu'il arrive au campus. Ne prêtant aucune attention à cette foule qu'il ne connaissait que trop bien.

Il croisa ce qui lui sembla être Toshiya. Le visage caché par ses cheveux, longeant les murs, rampant presque sur le sol parqué. Surpris, il se retourna pour s'assurer qu'il n'avait pas fait erreur. Mais qu'est-ce qu'il fout ? Il entra tout de même dans la majestueuse bibliothèque et prit sa place habituelle, attendant le retour de son collègue sans grande impatiente, mais avec une certaine curiosité. La confrontation tant attendue arriva enfin. Toshiya poussa timidement les lourdes portes qui le séparaient du moment fatidique. Il avança d'une démarche mal assurée, ses cheveux ayant cependant retrouvés leur forme naturelle. Le regard dans le vide, les mains croisées dans le dos, il longea le bureau pour prendre place à côté de Kaoru mais s'arrêta finalement juste derrière lui. Kaoru releva la tête, discrètement, comme s'il s'attendait à des soudaines représailles. Toshiya parla d'une voix presque inaudible, qui se voulait cependant sèche et autoritaire.

- Ne me reparlez pas de samedi...Je n'ai pas envie de…de m'emporter en ces lieux...

Kaoru se retourna, surpris par le ton et surtout par les mots choisis par Toshiya pour lui exprimer sa douleur. Il était visiblement blessé, mais cette déclaration était drôle tant elle était grotesque et ne ressemblait pas au brun. Kaoru chercha le regard de Toshiya qui refusait - ou n'osait pas permettre - un quelconque échange visuel.

- Toshiya...C'est ridicule de me vouvoyer...
- C'était ridicule de me rejeter sur un petit bout de papier...ridicule de profiter de la hiérarchie et de ton influence sur moi pour...
- Arrête maintenant...on n'est pas là pour se donner en spectacle...je suis désolé...assieds-toi !

Toshiya s'exécuta et écouta les excuses et les explications de Kaoru. La voix de Kaoru était douce et ses mots étaient sincères. Il ne voulait pas blesser le grand brun mais il avait besoin de clarifier les choses et de mettre un terme à ses actes inconsidérés. Il ne voulait pas jouer avec Toshiya et il n'avait pas besoin d'un deuxième Taku. Kaoru sut consoler Toshiya et le rassurer, si bien qu'après cette entrevue, Toshiya avait déjà oublié toute sa rancœur et souriait à nouveau.

Le soir dans son lit, Kaoru repensa à Toshiya. Il savait que ses mots n'avaient pas été entendus comme il l'aurait souhaité. Il se tourna sur le côté, incapable de trouver le sommeil tant ses pensées étaient dispersées. Il sentait que tout lui échappait. Il laissa échapper un soupir bruyant et la pièce sombre et vide le fit résonner jusque dans son cœur battant mais vide lui aussi.