Tandis que la parution américaine nous offre des intrigues toujours plus palpitantes (Kate m'a mis la larme à l'œil dans le 4x09 « Killshot »), je m'investis dans ma vision des personnages et poursuis ma propre enquête... en espérant vous faire agréablement patienter jusqu'au prochain épisode.

Un salut en particulier à Ayahne (merci !), adrian009 (ravie que ça te plaise, à bientôt ?), VIVI81 (Quel roman ! Tu m'as fait rougir de bonheur, n'hésite surtout pas à recommencer ! J'aimerais te répondre en reply, es-tu inscrite ? A très bientôt !), mandou-land (encore un peu de lecture ? lol merci à toi !), Sara-and-GilorTandBLF (merci de tes compliments !), Meuline (ce fut un plaisir d'échanger quelques reply, à bientôt !), L'angedemoniaque (et voilà la suite ! A bientôt !), Sonia (j'espère que cette suite te comblera tout autant, à bientôt ?)... Merci à tous de votre soutien et de votre fidélité !

Et à la majorité silencieuse mais bien présente de ceux qui me font la joie de me mettre dans leurs alertes, merci également. J'espère avoir un jour votre avis ! Car c'est ainsi qu'on progresse et grandit…

Et maintenant, bonne lecture…

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2011. November.

- D'accord… Merci beaucoup.

Ryan raccrocha son téléphone et interpela Beckett qui enfilait déjà son manteau.

- Notre victime Sofia Volivera logeait bien au Four Seasons Hotel depuis avant-hier soir : comme elle était maître de conférences toute la matinée d'hier, elle était responsable de l'accueil des participants et du bon déroulement des différents exposés, ce qui imposait qu'elle soit sur place dès l'aube. L'association qui organise le Congrès avait réglé par avance tous ses frais de séjour là-bas, c'est pour ça qu'aucune trace de paiement dans un autre hôtel n'était visible sur ses comptes.

- Merci Ryan, nous partons tout de suite. Il est encore tôt, avec un peu de chance, si l'agression a bien eu lieu dans leur piscine, les preuves n'auront pas toutes été compromises…

- On a du nouveau concernant la famille de Volivera ? demanda Castle à l'intention d'Esposito qui reposait à son tour son téléphone.

- Ses deux parents sont morts et elle-même n'avait pas d'enfants. J'ai essayé de joindre son ex-mari mais pour le moment son portable est sur répondeur.

- S'il habite en Arizona tout comme elle, ça ne fait pas un peu loin pour lui demander de venir identifier son ex-femme ?

- Non, il est chirurgien lui aussi et elle l'a connu alors qu'elle faisait son internat à New York. Il habite toujours sur la région.

- Un ex-mari qui rôde, il reste donc suspect dans cette affaire, marmonna Castle d'un ton rêveur.

Alors qu'ils attendaient devant l'ascenseur, Beckett lui lança un regard amusé bien qu'un peu exaspéré.

- Vous y tenez vraiment, à votre version de l'amant meurtrier, hein ? Ca n'est pas trop simple comme explication pour vous ?

- Disons que le meurtre par noyade doublé à la strangulation est un modus operandi ni facile ni rapide. Ça tend plus vers le crime passionnel impulsif et déraisonné. N'importe qui réfléchissant sérieusement à se débarrasser de quelqu'un cherchera un moyen de tuer autre que celui qui l'obligera à fixer sa victime dans les yeux jusqu'à ce qu'elle expire. Et qui est plus indiqué pour un crime passionnel, sinon un ex-mari tenu depuis quinze ans de payer une pension alimentaire à une femme ingrate et qui gagne au moins autant que lui ?

Beckett prit quelques secondes pour y réfléchir. Castle en profita pour l'observer en toute discrétion, s'aperçut qu'elle fronçait encore les sourcils dans ces moments-là, toujours de la même manière depuis qu'ils se connaissaient. Taquin et ironique, il lui en avait fait la remarque dès leur toute première collaboration. Et trois ans plus tard, il trouvait ça toujours aussi « trognon ».

- Votre analyse n'est pas mauvaise… Encore qu'il y ait beaucoup d'autres mobiles pouvant conduire à ce genre de meurtre : la jalousie d'une rivale ou d'un confrère, un débiteur incapable de régler ses dettes qui choisit, acculé, de se débarrasser de son créancier…

- Mmmmh… Non, rien à faire, je préfère mon ex-mari meurtrier ! Cousu de fil blanc mais toujours vendeur. Une vengeance qui aura grondé pendant près de quinze ans, pour enfin échapper à son contrôle le jour où son ex-femme ose revenir à New-York…

Elle leva les yeux au ciel. L'ascenseur s'annonçait dans un « ding » discret, quand Ryan les rappela.

- Chef, je crois qu'on a un problème. Vous devriez venir voir…

- L'équipe scientifique est déjà en route pour l'examen de la piscine de l'hôtel. Ca ne peut pas attendre qu'on soit rentrés ?

Lorsqu'elle avisa ses deux subordonnés, figés et incrédules devant l'écran de Ryan, elle comprit que quelque chose clochait. Interloquée elle revint vers eux, suivie de Castle.

- Quel est le problème ?

- Vous savez, Ted Jackson, l'ex-mari de notre victime, chirurgien lui aussi ?

- Celui qu'Esposito essaie de joindre depuis ce matin ? Eh bien ?

- Son dossier vient tout juste d'être actualisé par le 41e District. Il a été abattu cette nuit dans le Bronx.

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Chapter 3

The gun is the answer

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2011. June.

Le regard torve, elle contemplait New-York en éveil. Le soleil se levait tout juste à l'est, peinait encore à illuminer de ses timides rayons les rues sombres et désertes bordées de hauts immeubles. Quelques passants, promeneurs accompagnés de leur chien, joggeurs ou simples touristes très matinaux, arpentaient déjà la ville encore somnolente. D'autres, particulièrement couche-tard, émergeaient d'un pas las des stations de métro, exagérément éblouis, ou payaient le taxi que par bon sens ils avaient pris pour rentrer chez eux. Rien que très banal pour un dimanche matin de juin.

Elle aimait ce visage éphémère et étonnant que n'importe quelle grande ville revêtait aux toutes premières lueurs de l'aube, minutes lumineuses et tranquilles, comme suspendues entre la sourde obscurité nocturne, porteuse de tant de secrets, et la fièvre bruyante et chaotique de la journée. Cette atmosphère reposée et engourdie qui n'appartenait qu'aux lèves-tôt… et à ceux que le sommeil avait fui sans retour. Comme elle.

Les yeux cernés, le teint pâle, elle se tenait devant la fenêtre du séjour, songeuse. La fraîcheur matinale était encore marquée, et elle se pelotonna davantage dans la couverture qui de toute la nuit n'avait guère quitté ses épaules. Entre ses mains, une tasse de café que dans son désarroi elle avait fini par se préparer, convaincue qu'elle ne pouvait désormais plus espérer s'endormir. Elle trempa ses lèvres dans le breuvage, savoura la brûlante amertume. Elle baissa les paupières, apprécia avec la même simplicité la chaleur bienfaisante que le récipient diffusait à ses doigts gourds. La voix rauque d'un vieux policier, lointain souvenir, murmura dans un coin de sa tête.

« Etonnant, la manière dont la céramique vous réchauffe les mains… »

Une balle creva la vitre, explosa par son souffle la tasse, et sans un bruit John Raglan s'écroula de la banquette. Du sang l'atteignit de plein fouet, chaud, écœurant, tandis que le sien propre ne faisait qu'un tour et qu'elle se jetait sur le carrelage, son arme déjà empoignée. Dans le bar, les gens hurlaient, se cachaient instinctivement sous les tables et derrière les meubles.

Elle leva des yeux écarquillés par l'excitation vers l'extérieur. La rue était déserte, les bâtiments en vis-à-vis anodins. Pourtant elle ne voyait que les fenêtres, toutes les fenêtres, fermées ou ouvertes, représentant chacune une menace invisible et meurtrière. Sa tasse glissa entre ses mains soudain tremblantes.

La détonation étouffée qui résonne depuis le fin fond du cimetière. Le cri de Castle, pétri d'angoisse.

« KATE ! »

La pensée d'alerte qui émerge tout juste dans son esprit, et la balle qui vrille sa poitrine sans qu'elle ait pu esquisser un seul geste. Le souffle coupé, l'adrénaline, la panique, l'incrédulité. Le cœur qui bat à tout rompre. Et la douleur. La douleur…

La peur de mourir.

La tasse toucha le parquet, vola en éclats. Lorsqu'elle reprit conscience, elle était debout, plaquée contre le mur adjacent à la fenêtre, la respiration heurtée. De ses yeux verts exorbités, elle embrassa la pièce où elle se tenait, reconnaissant avec stupeur le salon baigné d'une lueur dorée et non un coffee-shop sombre par une après-midi d'hiver… Et encore moins l'étendue herbeuse jalonnée de tombes blanches d'un cimetière.

Son cœur battait une chamade effrénée et douloureuse. Elle se mordit la lèvre et porta une main à son visage, eut une grande inspiration tremblée qui en gonflant sa poitrine tira sur sa blessure, lui arracha un cri de douleur. Ses nerfs déjà malmenés par l'insomnie la lâchèrent, et dans un gémissement elle se laissa glisser jusqu'à terre, éclata en sanglots convulsifs.

Les fragments de la tasse brisée vibraient encore quand une silhouette émergea avec précipitation de la chambre à coucher.

- Kate ? fit une voix ensommeillée mais plus qu'inquiète.

A son entente la jeune femme se recroquevilla davantage contre le mur, la couverture maladroitement serrée autour d'elle comme en une protection dérisoire. Elle se mordit les lèvres pour espérer retenir ses sanglots, autant parce qu'ils lui soulevaient le cœur et lui faisaient souffrir le martyr, que parce qu'elle ne voulait pas qu'il la remarque et s'approche. Murée dans sa douleur et son chagrin, elle ne voulait personne auprès d'elle. Elle avait trop peur, trop mal, trop honte. C'était épuisant, c'était irraisonné. Mais elle voulait reprendre le contrôle seule, sur ses souvenirs, sur ses angoisses. Sur sa vie.

Cette prière qu'elle exhalait par tous les pores de sa peau ne fut pas entendue, et elle sentit une main se poser sur ses épaules tremblantes, la voix la questionner encore alors que tout ce qu'elle souhaitait, c'est le calme, le silence. L'oubli…

- Kate, est-ce que ça va ? Tu t'es blessée ?

…Et non quelqu'un qui passait son temps à lui demander, à chaque mot et dans ses moindres regards, si elle allait bien. Bien sûr que non, ça n'allait pas ! Mais à travers ses questions, ses attentions, elle voyait sa propre déchéance. Et elle en avait assez.

Encore sous le choc, elle n'était pas en état de faire la part des choses, de retenir ses mouvements d'humeur, de ménager cet homme qu'elle appréciait – avait apprécié ? – et qui ne voulait que son bien. C'est pourquoi elle se défit avec violence de l'étreinte rassurante et empressée, et ne mâcha pas ses mots.

- Laisse-moi, Josh. Fous-moi la paix !

Ses gestes brusques lui déclenchèrent une nouvelle crise de spasmes douloureux. Elle se recroquevilla sur elle-même, la main posée à l'endroit même visé par le sniper trois semaines plus tôt, siège de sensations lancinantes et intolérables qui ne cessaient de s'éveiller au gré de ses souvenirs, l'empêchaient de tourner la page. Lorsqu'enfin la douleur s'estompa et qu'elle eut repris son souffle, elle s'aperçut du mutisme blessé de Josh, immobile près d'elle.

- Désolée, murmura-t-elle, coupable. Ça n'a rien à voir avec toi...

- Oui Kate, ça n'a jamais rien à voir avec moi, répéta-t-il d'un ton vaguement dépréciateur. Mais en attendant, je ne sais plus quoi faire.

Elle lui jeta un coup d'œil méfiant, encore embué de larmes, et s'énerva de voir autant de pitié sur son visage. Il tint sa crispation pour un nouvel élancement de sa blessure, se pencha un peu plus pour la prendre par les épaules.

- Ecoute… Peut-être que tu devrais parler de tout ça à ton psy.

- Qu'est-ce qui te fait croire que je ne l'ai pas déjà fait ?

Il haussa un sourcil d'un air qui voulait tout dire : il la connaissait assez pour savoir qu'elle ne se confiait pas facilement, encore moins à un étranger.

- Et puis, tu te plains toujours que tu n'as jamais rien à raconter pendant les consultations…

Elle entrouvrit les lèvres à la recherche d'une réplique cinglante mais rien ne lui vint, et elle exhala – avec précaution – un profond soupir. Pour rien au monde elle ne l'aurait admis, mais il avait plus ou moins raison…

- Toi et ta fierté… ! souffla-t-il.

Les yeux atones, elle eut un petit sourire absent. Avec une douceur inquiète, il lui caressa la joue, puis se pencha et captura ses lèvres dans un léger baiser, attentif. Epuisée, elle ferma les yeux et laissa son esprit vagabonder, loin de la douleur, loin de la panique… et malgré elle, loin de lui. Il dut le sentir car peu à peu il accentua leur étreinte, l'enlaçant d'une manière possessive qui quelques semaines encore auparavant la faisait frémir. Elle fronça les sourcils lorsqu'il approfondit leur baiser, tandis que sa main chaude caressait son épaule puis glissait sous sa chemise. Elle eut un sursaut et se dégagea avec fermeté, les yeux pleins de reproches muets : elle ne supportait plus son propre corps, et lui il voulait… ?

- Non.

Elle aurait pu dire ce mot simplement, sans toute cette exaspération palpable et évidente. Elle aurait pu ajouter « Pas encore », une phrase, un vague sourire d'excuse pour lui expliquer, le ménager. Mais voilà, elle n'éprouvait même plus l'envie de le réconforter.

Il soutint un instant son regard incendiaire, puis cilla et se leva brusquement dans un grognement, quitta le salon sans se retourner. Kate resta immobile, empêtrée dans sa couverture, et ne se détendit que lorsque le clapotis de la douche se fit entendre. Elle se laissa à nouveau aller contre le mur, fixa le plafond sans le voir pendant de longues minutes. Elle aurait tout donné pour pouvoir à nouveau être seule, ne serait-ce que pour une journée. Penser, respirer. Vivre à son rythme.

Et en même temps, elle n'osait imaginer ce qui pouvait arriver si la solitude, cette vieille amie, lui revenait. Dans son état, ça n'était probablement pas une bonne solution que de s'y adonner…

Elle regretta soudain cette présence masculine rare, chaleureuse et réconfortante que bien peu d'hommes avaient su incarner pour elle durant toute sa vie. La certitude qu'elle pouvait abandonner toute méfiance, se laisser aller sans crainte ni honte, enfin rassurée et protégée de tout, auprès de quelqu'un qui n'exigeait rien de plus que ce qu'elle pouvait donner. Bizarrement, même avec des efforts, elle n'avait jamais ressenti un tel bien-être, primaire et irrationnel, sans grand rapport avec l'amour, dans les bras de Josh.

En y repensant, il n'y avait désormais plus que deux hommes capables de lui inspirer un tel sentiment de sécurité. Et avec douleur, elle réalisa qu'elle avait peut-être déjà tout gâché avec l'un d'entre eux.

« Vous ne vous souvenez pas de… du coup de feu ? »

Nauséeuse, le cœur lourd, elle se leva avec peine et alla récupérer son portable posé sur la table du séjour. Elle fit défiler le répertoire, hésita d'abord dans le choix du numéro, puis se résigna et composa l'un des seuls qu'elle connaissait depuis toujours, par cœur.

Elle se laissa choir dans le canapé, attendit la peur au ventre. La tonalité résonna trois fois, puis une voix plus que familière retentit au bout du fil.

- Allô ?

- Salut Papa.

- Katie ?

A la façon dont il prononça ce surnom qu'il était désormais seul à employer, elle devina presque le sourire étonné mais ravi de son père au bout du fil, et sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle comprit soudain à quel point elle était éreintée. Oui, il était temps qu'elle lâche prise, qu'elle se repose. Et avec Josh, toujours inquiet, toujours sur le qui-vive, c'était devenu impossible.

- J'ai réfléchi à ce que tu m'avais proposé…

Ils discutèrent encore quelques instants puis elle raccrocha, enfin sereine. Elle abandonna la couverture en tas sur le canapé, se dirigea vers sa chambre et tira un petit sac de voyage de sous le lit, le remplit en quelques minutes. Elle se changea rapidement, attacha ses cheveux bruns sur sa nuque et sans un regard en arrière, quitta l'appartement.

Elle l'ignorait alors, mais c'était la dernière fois qu'elle passait cette porte.

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2011. November.

- On a reçu un coup de fil anonyme vers 4h30 ce matin, probablement d'un passant. Ted Jackson venait d'être abattu de deux balles dans le torse dans une ruelle du Bronx. Du calibre .22, mais l'arme n'était nulle part, le tueur a dû l'emporter. On a retrouvé son portefeuille près de lui, il manque son argent en liquide, ses cartes de crédit et son téléphone.

- Et que donnent vos premières observations ?

- Jusqu'à ce que vous appeliez, Lieutenant Beckett, on avait conclu à un deal de drogue qui avait mal tourné. Le coin est particulièrement connu de nos services pour ce genre de transactions.

- Une preuve allait dans ce sens ?

- Non, mais vous vous doutez bien que dans ce quartier, si un macchabé transporte des sachets d'héro, ils disparaissent encore plus vite qu'un billet de cent dollars.

- Je vous l'accorde…

- Notre légiste est en train de tester le corps à la recherche de substances illicites. Nous… vous tenons au courant ?

Dans sa voix soudain méfiante, Beckett sentit la réticence propre à tout flic qui craint qu'on ne lui vole son enquête. Pas qu'un deal de drogue ayant dégénéré en meurtre soit exceptionnel – il devait en avoir une bonne demi-douzaine chaque semaine – mais c'était une question de fierté, de rivalité entre les divisions de la police.

- S'il vous plait, oui. Il se trouve que l'ex-femme de votre victime est morte également cette nuit. Pour l'instant on pense à un meurtre par noyade, et nous n'avons trouvé aucun lien avec une histoire de stupéfiants, mais nous allons quand même creuser dans ce sens. Je vous rappelle dès que j'ai du nouveau, Harvey.

- Idem pour moi, Beckett. Au revoir.

Elle raccrocha et eut un soupir alors qu'elle rassemblait toutes les informations recueillies.

- Le lieutenant Harvey de la 41e enquête sur le meurtre par balle de Ted Jackson, annonça Beckett à son équipe. Pour l'instant il pense que c'est un deal de drogue qui a viré au règlement de comptes. Ryan, Esposito, vous avez vu dans le dossier de la victime quelque chose qui pouvait s'y rattacher ?

- Absolument rien qui relierait Volivera à des stupéfiants, de près comme de loin. Vous voulez qu'on vérifie pour Jackson aussi ?

- Son casier est vierge, mais fouillez un peu dans sa vie. Et vérifiez pour son entourage également, s'il vous plait.

- Ca marche.

Beckett revint au tableau et rajouta dans un coin les photographies de Ted Jackson – son portait ainsi que la scène de crime que venait de leur envoyer par télécopie le 41e District. Castle s'approcha d'elle en silence, mais malgré la concentration qui se lisait sur les traits de Beckett, elle parut le remarquer sans peine.

- Que faisait un chirurgien thoracique dans le Bronx en pleine nuit ? murmura-t-elle d'un ton pensif. Sauf s'il venait effectivement se procurer de la drogue, ça n'a pas de sens…

- Et si c'est bien ce genre de marchandises qu'il cherchait, on aurait pu croire que quelqu'un de son milieu ait accès à d'autres fournisseurs disons… plus sûrs, fit remarquer Castle, ce à quoi Beckett acquiesça. Alors ? Qu'il meurt quelques heures après son ex-femme, coïncidence selon vous ?

- Je ne crois pas au hasard, pourtant je ne sais plus quoi en penser. Les deux meurtres sont très proches dans le temps et obéissent à un mode opératoire totalement différent… mais, une femme et son ex-mari qui participent au même congrès, assassinés tous les deux la même nuit ? Et ce serait purement fortuit ?

Seul le silence lui répondit, Castle n'y voyant pas mieux qu'elle dans ces affaires qui pourtant voisines, rechignaient à n'en faire qu'une. Beckett eut un soupir exaspéré pour le tableau, et se saisit de son manteau.

- On manque de faits. On n'arrivera à rien tant qu'on n'aura pas déterminé précisément le lieu du meurtre de Sofia Volivera. On y va Castle, le Four Seasons Hotel et son institut Nevyann' nous attendent toujours.

- Ehm, à ce propos, j'ai profité que vous étiez au téléphone pour passer moi-même quelques coups de fils…

Dans un sourire, l'écrivain lui tendit une liste de noms ainsi qu'un programme, qu'elle ne mit que quelques secondes à identifier comme étant celui du Congrès International de Chirurgie Thoracique et Cardiaque auquel leur victime Sofia Volivera participait.

- J'ai une connaissance dans le personnel du Four Seasons depuis que mon éditeur y a organisé la fête de lancement d'un de mes Derrick Storm – vous saviez que mon roman Season Storm et son double meurtre perpétré dans un hôtel cinq étoiles s'inspirent du Four Seasons ? Bizarrement ils ont été très flattés de la pub que je leur faisais et la fête a été inoubliable – et donc mon contact m'a déjà fourni ces listes, termina-t-il très rapidement après s'être rendu compte au regard de Beckett que ses souvenirs de célébrité n'avaient pas grand rapport avec l'enquête. On peut déjà lancer une recherche par recoupement pour isoler les plus suspects d'entre eux, n'est-ce pas ?

- Comment vous avez fait ? s'exclama Beckett en contemplant la très longue liste de noms des participants au Congrès auxquels s'ajoutaient leur spécialité, leur lieu d'exercice et jusqu'au numéro de leur chambre. Vous n'avez quand même pas dit que vous enquêtiez sur le meurtre d'un de leurs clients ? Vous êtes consultant, vous aviez besoin de mon accord !

Elle voyait déjà le capitaine Gates lui tomber dessus après avoir reçu un coup de fil des illustres propriétaires de l'hôtel, furieux qu'un inconnu leur ait posé par téléphone des questions gênantes sur leurs clients.

- Non, voyons, je sais depuis le temps que c'est votre rôle que de brandir un badge et que vous y tenez, répondit Castle sans détours. Mais vous seriez surprise de savoir tout ce que je peux obtenir comme renseignements rien qu'en insinuant que j'écris un livre sur les coulisses des grands hôtels. Le petit personnel a tant d'histoires et de rumeurs à raconter… sans citer de noms, bien sûr, ils ne veulent pas risquer de perdre leur place et je ne m'intéresse qu'aux faits, pas aux gens eux-mêmes. Enfin bref, mon contact – un de mes fans accessoirement – m'a confirmé que Sofia Volivera était cliente du Four Seasons depuis deux jours, tout comme son ex-mari Ted Jackson, qui est lui aussi inscrit au Congrès. De manière tout à fait fortuite, car il était vraisemblablement de notoriété publique que ces deux-là n'étaient pas en bons termes. Ils étaient présents hier soir au diner-spectacle du Congrès de 21h à 23h – des tables différentes bien entendu – puis Volivera s'est retirée dans sa chambre pour la nuit. Le service d'étage n'a plus entendu parler d'elle par la suite. Son absence vient à peine d'être remarquée par des collègues, maintenant que les conférences ont recommencé pour la journée.

Interdite devant la masse d'informations que Castle avait collectée en si peu de temps – elle espérait le plus professionnellement possible – Beckett choisit d'oublier pour l'instant cette prise d'initiatives un peu légère.

- Et pour Jackson ?

- C'est plus flou en ce qui le concerne. Après le diner, il est allé avec des amis poursuivre la soirée en boîte de nuit, et il n'est jamais revenu récupérer son pass à l'accueil.

- Il faut qu'on précise ce qu'a pu faire Volivera de 23h00 hier à 3h00 ce matin. Nous devons interroger tous ceux qui les ont vus en dernier, elle et son ex-mari.

- Y compris les amis de Jackson ?

Beckett opina du chef.

- Ce n'est pas à nous d'enquêter sur son meurtre, mais si on considère les différentes heures présumées de décès, Jackson était encore vivant quand Volivera a été assassinée. Et si leur relation était réellement conflictuelle, il a très bien pu profiter de la foule en boîte de nuit pour quitter ses amis, revenir à l'hôtel et se débarrasser d'elle. C'est un suspect comme un autre.

- S'il est repassé à l'hôtel, les caméras de surveillance du Four Seasons l'ont certainement filmé.

- On leur demandera de nous fournir les enregistrements des trois derniers jours. Par la même occasion, on apprendra peut-être si quelqu'un a eu des mots avec Volivera. Venez Castle, on y va.

- Ehm, je ne suis pas sûr que ce soit une très bonne idée, lieutenant…

Beckett cessa d'enfiler pour la troisième – et elle l'espérait dernière fois de la matinée – son manteau, quand elle vit la moue vaguement coupable de Castle. Moue qui ne lui disait rien qui vaille. Elle plissa les paupières, suspicieuse.

- Quoi ? Qu'avez-vous fait d'autre dans mon dos ?

- Promettez-moi d'abord de m'écouter jusqu'au bout, et de ne pas crier trop fort ensuite ?

Beckett eut un long soupir intérieur. De marbre, elle croisa les bras et lui décocha un regard pénétrant, mais resta muette. Castle hésita quelques secondes avant de se lancer d'une voix prudente.

- Il se trouve qu'à l'occasion du Congrès, le Four Seasons Hotel organise un diner de gala, ainsi qu'une collecte de fonds pour une association qui s'occupe du Noël des enfants malades dans les hôpitaux de la région. Toute la haute société de New-York sera bien entendu conviée, mais mon contact m'a affirmé que la grande majorité des médecins et chirurgiens du Congrès sera également présente, histoire de ne serait-ce que se donner bonne conscience et de se faire un peu de publicité auprès de riches clients potentiels. J'ai pensé que ce serait une bonne idée que d'infiltrer incognito cette réunion de brillants docteurs et d'écouter les rumeurs sur la disparition de Volivera et Jackson. Tous les moyens sont bons, surtout quand on sait que d'ici deux jours, lorsque le Congrès prendra fin, la plupart d'entre eux quitteront la ville voire l'état sans qu'on n'ait notre mot à dire. Mon contact dans le personnel s'occupe de tout, et nous a déjà réservé deux places à la table des collègues de Volivera.

Estomaquée, Beckett avait bien malgré elle réussi à ne pas interrompre son partenaire dans son monologue. Lorsqu'enfin Castle se tut pour quêter sa réaction d'un regard piteux, elle ne put articuler qu'un mot.

- Quoi ?

- Oh, et j'oubliais, mon contact est l'un de vos plus fervents admirateurs. Il sera évidemment très discret quant à votre véritable identité, mais ça lui ferait grandement plaisir que celle qui a inspiré mon personnage de Nikki Heat puisse se rendre à une soirée dont il est l'humble organisateur.

- Mais…

Une soirée de gala. Avec des politiciens véreux, des gens plein aux as, faux-jetons et calculateurs, et surtout une armée de médecins suspectés de meurtre. Avec en prime, Castle au milieu.

Génial, elle avait bien besoin de ça en ce moment.

Beckett accusa le coup avec courage, les lèvres pincées. Elle comprenait plus ou moins le raisonnement – tordu comme d'habitude, et peut-être aussi vaguement intéressé – de Castle. Mais avec un peu de réflexion, elle pouvait lui donner raison…

- Je vois… C'est quand votre fameux gala ?

- Ce soir.

Non, tout compte fait, pas de pitié.

- Castle ?

- Oui ?

- En salle de détente. Maintenant.

L'écrivain s'exécuta aussitôt, tandis que d'un geste qui cachait mal son emportement elle tendait les listes des clients du Four Seasons à Ryan et Esposito.

- Casiers judiciaires, histoires de famille, dettes, relations professionnelles ou autres avec les deux victimes, je veux tout savoir sur chacun d'entre eux. Faites le lien si besoin avec le lieutenant Harvey du 41e district.

- Compris.

Jusque là concentrés sur leurs dossiers, les deux compères suivirent leur supérieure des yeux dès que celle-ci eut le dos tourné. D'un claquement rapide de talons, Beckett s'engouffra à la suite de Castle dans la pièce qui leur servait de cuisine et de salle de détente. Ryan eut un grand sourire un peu niais.

- C'est moi, ou Castle vient de trouver un moyen très détourné de l'inviter à sortir ?

- il faut toujours qu'ils en fassent des tonnes, ils sont fatigants, marmonna Esposito qui bien que poursuivant toujours ses recherches, tendait déjà l'oreille en direction de la salle de détente.

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- Le coup du gala de charité, vous me l'avez déjà fait, Castle ! Ça suffit !

- Mais grâce à ça, l'enquête avait plutôt bien avancé la dernière fois ! s'exclama l'interpellé d'un ton innocent. Pourquoi ne pas recommencer ?

- Parce que pour l'autre enquête, de véritables pistes nous poussaient à croire qu'un cambrioleur particulièrement sadique repérait ses futures victimes dans ce genre de soirées ! Cette fois-ci, on n'a rien. La mort de Jackson n'est peut-être qu'une remarquable coïncidence, rien qui ne justifie d'infiltrer le Four Seasons !

- Vous-même vous disiez toute à l'heure que vous ne croyiez pas aux coïncidences. Avouez que deux médecins participant au même Congrès et trouvant la mort à quelques heures d'intervalle, ce n'est pas commun ! Le tueur est peut-être parmi leurs collègues !

Beckett eut un soupir exaspéré.

- Mais pour l'instant nous ne sommes même pas sûrs que le meurtre de Volivera ait bien eu lieu dans l'enceinte du Four Seasons. Quant à Jackson, il a été abattu en plein Bronx et il y était pour des raisons plus que douteuses. Je ne peux pas dire à Gates que je monte toute une opération d'infiltration dans un hôtel cinq étoiles sur la base de simples suppositions !

- Qui parle d'opération d'envergure ? s'étonna Castle. Il n'y aura que vous et moi, à pêcher des rumeurs au milieu de coupes de champagne et d'un tas de gens superficiels.

Beckett fit une grimace qu'il eut bien du mal à définir. Le lieutenant semblait osciller entre l'exaspération et une certaine… angoisse.

- Et depuis quand vous préoccupez-vous de ce que Gates pense de vos méthodes d'investigation ?

Prise de court, elle allait probablement cesser de se retenir de lui hurler dessus quand le portable de Beckett sonna. Elle lui jeta un dernier regard lourd de menaces, lui signifia d'un geste de la main que ça allait barder pour lui s'il osait disparaître, puis décrocha.

- Beckett, dit-elle d'une voix égale qui ne trahissait rien de sa précédente colère.

Elle continua de fixer Castle avec rancune encore quelques secondes avant de se concentrer pleinement sur son interlocuteur. Pris d'un léger remord quant à son initiative, Castle regarda ailleurs et surprit Ryan et Esposito qui les observaient depuis leur bureau, goguenards et le cachant à peine. Il eut un signe de tête provocateur envers les deux compères qui reprirent leur travail aussitôt, un sourire aux lèvres.

- Vous… vous en êtes sûr ?

Le ton soudain étonné de sa partenaire attira son attention. Celle-ci resta silencieuse quelques secondes encore, tandis que la voix de son interlocuteur résonnait indistincte dans le combiné. Castle songea à approcher son éternelle oreille indiscrète du portable de Beckett, puis renonça en réalisant qu'il en avait assez fait pour la matinée – et que son pavillon gauche avait suffisamment enduré par le passé les manières plutôt expéditives de Beckett.

- Très bien, je vais en référer à mon supérieur, mais elle donnera très probablement son accord. Je vous rappelle.

Beckett raccrocha et demeura pensive, son portable à la main, le front plissé.

- Il y a un problème ? demanda Castle après quelques secondes d'attente.

Le lieutenant lui lança un regard distant, puis un sourire contraint naquit sur ses lèvres sans pour autant égayer ses yeux verts songeurs.

- C'était Harvey de la 41e. Il vient d'avoir les résultats de la balistique : les deux balles qui ont tué Ted Jackson ont été tirées par un revolver enregistré en Arizona au nom de Sofia Volivera.

Comme elle s'y attendait, les yeux de Castle s'arrondirent de stupeur.

- Notre Sofia Volivera ? Celle qui était déjà morte-noyée-étranglée lorsque son ex-mari a été abattu ?

Au signe de tête entendu que lui accorda Beckett, Castle eut un sursaut de joie.

- Le voilà, le lien entre les deux affaires ! Celui qui a tué Volivera lui a subtilisé son arme qui était probablement dans ses affaires, a été retrouver Jackson, l'a suivi dans le Bronx et l'a tué lui aussi !

- C'est un scénario de plus en plus probable, concéda Beckett. Harvey propose que nous reprenions l'enquête, d'autres affaires réclament son attention et il pense que nous serons plus à même de résoudre ce double meurtre.

- D'autant plus que nous, pendant cette soirée, nous allons pouvoir recueillir des indices à la source !

Beckett se mordit la lèvre : l'idée de Castle prenait du sens maintenant que les deux meurtres s'avéraient liés, mais elle avait intimement espéré qu'il y renonce. Contrairement à l'écrivain, les soirées mondaines, ce n'était vraiment pas sa tasse de thé. Josh qui pour entretenir sa renommée assistait parfois à ce genre de cocktails, en savait malheureusement quelque chose…

Elle glissa son portable dans sa poche tout en fronçant les sourcils : pourquoi pensait-elle à Josh dans un moment pareil ?

- Beckett ?

L'esprit ailleurs, l'interpellée mit un long moment avant de réaliser qu'on l'appelait. Castle la contemplait avec un mélange d'inquiétude et de perplexité, et lorsque le regard vert et songeur de la jeune femme croisa le sien, l'écrivain se fit tout à coup plus hésitant.

- Ecoutez, je croyais que cette histoire d'infiltration serait utile, mais si vous pensez que ce serait en faire trop… Je peux tout annuler.

Elle chassa sans pitié les réminiscences de sa précédente relation et se concentra sur le présent.

- Non, Castle… C'est une bonne idée, vraiment. Maintenant que les deux meurtres et cet hôtel sont enfin reliés par un hypothétique même tueur, rien ne nous empêche d'aller enquêter sous couverture au Four Seasons.

Quelques infimes secondes passèrent, puis le franc sourire qui illumina le visage de Castle manqua de lui faire perdre pied. Se rendait-il compte que s'il s'aventurait à reproduire ce même sourire – cent fois plus chaleureux que son habituelle mimique figée et joyeusement commerciale – à une séance de dédicaces, il avait toutes les chances de déclencher une émeute ?

Elle détourna les yeux et reporta son attention sur le percolateur, choisit de se préparer un café le temps de reprendre contenance.

- Mais si on décide de se présenter à ce gala, continua-t-elle comme si de rien n'était, on ne peut plus se permettre d'aller enquêter sur le terrain…

Castle s'accouda au comptoir près d'elle et la regarda faire d'un air rêveur.

- Tout à fait d'accord. Même si l'art du maquillage associé à une tenue renversante peut parfois faire des miracles de transformation, je doute que nos suspects soient dupes avec nous ce soir si vous avez passé la journée à les harceler de questions déroutantes. Soit dit en passant, Beckett, je suis prêt à jouer les « marraine la bonne fée » une nouvelle fois si vous n'avez pas de robe pour aller au bal.

Beckett activa le percolateur et leva les yeux au ciel.

- Non merci, Castle. J'ai grandi, je sais m'habiller toute seule.

- Dommage, soupira-t-il en se détournant.

A leur insu, chacun eut le même petit sourire au rappel de la somptueuse robe rouge que Castle avait fait apparaître comme par miracle – et en agitant très probablement son carnet de chèques sous le nez des bonnes personnes. Beckett avait été étonnée et même un peu gênée de constater que la tenue, du sur-mesure, lui avait parfaitement convenu sans nécessiter la moindre retouche. Une mésaventure qui l'avait conduite à considérer leur partenariat autrement que comme un calvaire, puisqu'ils avaient ainsi pu boucler une enquête qui en menaçant ces « messieurs-dames de la Haute », devenait à l'époque singulièrement urgente.

Et pour rien au monde elle ne l'aurait avoué, mais à la vue des photographies la montrant elle, splendide et méconnaissable dans sa robe rubis, remontant le tapis rouge au bras du célibataire le plus populaire de la ville, elle avait su avec ravissement qu'elle avait probablement rendu folle de jalousie toute la communauté de groupies de Castle. Ni plus ni moins l'accomplissement d'un fantasme, pour elle-même qui depuis toujours était une fan…

Indépendamment du fait que cela servirait l'enquête, l'idée de recommencer était séduisante… mais aussi inquiétante. A en juger l'attitude de Castle, l'intérêt de son coéquipier dans cette soirée n'était peut-être pas purement professionnel. L'imaginait-il comme… une occasion… ?

Sourde mais brûlante, la douleur creusa sa poitrine comme un rappel cruel et soudain. Elle se réjouit que Castle, occupé à se choisir une tasse, ne se soit pas aperçu de son frémissement. Alors que l'élancement peu à peu se calmait, elle se souvint du décolleté vertigineux de la fameuse robe rouge portée quelques années plus tôt. Et du fait qu'elle ne pouvait décemment plus s'afficher ainsi... Encore pâle, Kate se mordit la lèvre. Ça aussi, il allait falloir qu'elle s'en occupe.

- Puisqu'on ne peut plus se rendre sur la présumée scène de crime, qui va s'en charger ?

- Oh, je suis sûre que nous allons trouver quelqu'un, Castle.

Et dans un formidable ensemble, muse et écrivain levèrent les yeux et fixèrent à travers la vitre Ryan et Esposito qui depuis leur bureau, tentaient sans vergogne de capter leur conversation.

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Dans un tintement discret, les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un hall spacieux, carrelé de blanc et de fines arabesques bleues, que quelques plafonniers d'airain éclairaient d'une lumière douce et tamisée. Une odeur capiteuse d'encens flottait dans l'air tiède et légèrement humide, et au loin sur la droite, on entendait un murmure sourd et incessant, caractéristique de l'eau en mouvement. Les deux arrivants s'avancèrent sur le tapis cyan, moelleux à souhait, tandis qu'une hôtesse quittait son comptoir et s'approchait d'eux, un magnifique sourire aux lèvres. Sur son chemisier couleur crème, une broderie bleue représentait la spirale stylisée bien connue.

- Soyez les bienvenus au Nevyann' Beauty Institute, annonça-t-elle d'une voix suave. Aujourd'hui nous offrons un soin pour deux à tous les couples. Vous aviez pris rendez-vous ?

Les deux nouveaux venus la regardèrent avec une légère stupeur.

- Bon, moi je vais voir où ils en sont avec l'analyse de la piscine, déclara Esposito.

Il salua poliment la réceptionniste et en retenant à grand-peine un sourire amusé, s'éloigna dans un couloir sur la gauche. Stupéfaite, la jeune femme reporta son attention sur Ryan.

- Oh, veuillez me pardonner, nous attendons un couple gay qui doit arriver d'une minute à l'autre, et j'ai cru que vous…

Ryan cherchait un moyen de l'excuser sans la mettre davantage mal à l'aise, lorsqu'elle vit l'insigne du NYPD à sa ceinture et blêmit derechef.

- Ehm, Police de New-York, dit-il avant qu'elle ne se confonde encore en excuses, j'aimerais avoir quelques renseignements sur une de vos clientes, Sofia Volivera…

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Comme indifférentes à l'architecture ancienne et somptueuse, omniprésente au Four Seasons Hotel, les « vestes bleues » de la Police Scientifique s'activaient autour de la piscine, qui prélevant l'eau pour analyse ou relevant les empreintes, qui démontant les filtres à la recherche d'indices que le courant aurait rapportés. Comme il avait déjà donné ses ordres, Esposito croisa les bras et explora les lieux d'un œil attentif : soutenu de colonnes de marbre blanc et de dorures, le plafond de l'immense salle était constitué pour moitié d'une verrière, et les baigneurs matinaux – qui avaient été aimablement congédiés par le personnel quelques dizaines de minutes plus tôt – pouvaient profiter par tous les temps de la lumière du jour, qu'ils fassent leurs longueurs ou qu'ils soient confortablement installés dans l'un des nombreux jacuzzis qui flanquaient la piscine. Les murs étaient bordés d'arrangements floraux, de fontaines de marbre et de plantes exotiques, plus diverses les unes que les autres, et donnaient ainsi à la salle une touche naturelle et agréable de jardin intérieur.

Malgré la netteté évidente des lieux, Esposito ne se faisait guère d'illusions : comme dans n'importe quel hôtel, les empreintes, poussières et fragments d'ADN qui n'auraient pas déjà été dénaturées par le chlore seraient bien trop nombreuses pour inculper quelqu'un avec certitude. De plus le meurtre de Volivera, s'il avait effectivement eu lieu dans cette salle, n'avait sans doute laissé que peu de traces : contrairement à une agression à l'arme blanche ou par balle, il n'y aurait probablement aucune trace de sang, même hâtivement effacée, qui aurait pu servir de preuve. Voilà tout le problème des meurtres par noyade ou par étranglement : c'était long et difficile, mais généralement propre.

- Détective Esposito ?

Il se retourna vers un homme qui avait sensiblement le même âge que lui et portait l'uniforme bordeaux du personnel. Brun, avec des yeux bleus humbles mais pétillants d'intelligence, il le salua d'un signe affable de la tête bien qu'un peu guindé.

- Garet Thompson, Deuxième Intendant au Four Seasons et chargé de l'organisation du Congrès International de Chirurgie au sein de notre hôtel. J'ai appris la nouvelle pour Mme Sofia Volivera et M. Ted Jackson. Bien entendu, tout cela pour l'instant est gardé secret comme nous l'a demandé la police. Par ailleurs, il n'est pas dans notre intérêt de faire fuir nos clients.

- Vous avez entendu quelque chose à leur sujet ? Quelqu'un qui aurait eu une conduite suspecte ces derniers temps ? Ou un des participants au Congrès qui aurait quitté l'hôtel sans explications ?

Thompson prit le temps de réfléchir mais secoua la tête en signe de négation, l'air désolé.

- Non. Le Congrès regroupe plus de 250 médecins venus de tout le pays et d'ailleurs, et c'est sans compter nos nombreux autres clients. Même si nous nous efforçons de régler tout différent au plus vite, quelque chose a pu nous échapper. Cependant j'ai ce que vous nous aviez demandé : tous les enregistrements de nos caméras de surveillance sur les cinq derniers jours.

De ses mains gantées de blanc, il lui tendit une tablette tactile sur laquelle s'affichait la liste d'une quantité non négligeable de vidéos. Esposito faillit soupirer à l'idée des heures de visionnage que Ryan et lui allaient devoir endurer, puis se rappela qu'ils étaient assignés à l'enquête de terrain pour toute la journée, Beckett et Castle ne pouvant s'acquitter de cette tâche sous peine de griller leur couverture pour le gala. Il eut un petit sourire que Thompson ne put comprendre mais qui en parfait membre du personnel, afficha un air toujours plus poli. Néanmoins son regard demeura insistant, comme interloqué. Esposito l'ignora et pointa une caméra de surveillance, fixée au-dessus de la porte principale.

- C'est la seule caméra qui donne sur la piscine ?

- Oui monsieur.

- C'est possible de consulter directement les images filmées cette nuit entre minuit et quatre heures ?

- Absolument, monsieur. Un instant…

Il fit défiler les données jusqu'à l'heure voulue, et la piscine apparut à l'écran, illuminée pour la nuit par des lampes situées sous le niveau de l'eau. D'un coup d'œil, Esposito s'aperçut que l'Intendant l'observait toujours. Agacé, il mit la vidéo en pause et fit face à l'homme qui se redressa aussitôt, un étonnement courtois sur le visage… mais l'air aussi vaguement curieux. Enfin Esposito comprit.

- Attendez… C'est vous le contact de Castle dans le personnel ?

Le sourire de Thompson se fit beaucoup plus naturel et même sincèrement surpris.

- Ah, Monsieur Castle vous a mentionné mon existence ? Je suis flatté !

Par réflexe il lui tendit une main qu'Esposito, jusque-là guère inspiré par ses manières obligeantes, serra sans hésiter.

- Il faut avouer que la plupart des renseignements que nous avons pour le moment, nous les tenons de vous.

- Bien sûr, bien sûr… Pardonnez ma curiosité, mais le détective hispano-américain dans les derniers livres de Monsieur Castle, c'est de vous qu'il s'inspire ?

- Plus ou moins, oui. C'est un personnage secondaire…

- Bien sûr, répéta Thompson qui en fan ravi, peinait visiblement à retrouver l'attitude guindée qui lui seyait. Mais la ressemblance est frappante ! Si c'est le cas pour tous les personnages de M. Castle, j'ai hâte de pouvoir rencontrer votre collègue irlandais… et votre supérieure.

- Un conseil : ne lui demandez pas d'autographe ou vous ferez connaissance avec une Nikki Heat beaucoup moins sympathique que celle du bouquin.

L'homme acquiesça vivement, puis reprit l'attitude plus posée que son rôle d'Intendant exigeait. Esposito se concentra sur la vidéo, qu'il fit défiler en avance rapide, et les quelques nageurs qui s'attardaient encore à l'écran finirent par quitter la salle. Soudain aux alentours d'1h30, une femme blonde d'une quarantaine d'années pénétra dans le champ de vision de la caméra. Vêtue d'un ensemble couleur crème et de chaussons fournis par l'Hôtel, Esposito l'aurait reconnu entre mille. Il remit la vidéo en vitesse normale, regarda la chirurgienne faire le tour de la piscine, d'un pas lent et comme hésitant. Nerveuse, elle ne cessait de consulter puis remettre dans sa poche son PDA.

- C'est Madame Volivera, souffla Thompson d'une voix distante. Elle semble… hum, attendre quelqu'un ?

Esposito acquiesça, en accord avec ce que Thompson n'avait pas dit mais devait penser très fort : la victime faisait effectivement les cent pas dans la longueur de la piscine, de plus en plus impatiente, mais elle paraissait surtout très peu sûre de ses gestes, et chancelait même par instants. Rien de très surprenant quand on savait quel était le taux d'alcoolémie de son cadavre le lendemain matin.

- Elle vous a paru boire plus que de raison lors de son séjour ?

- En journée, Madame Volivera était toujours d'une tenue impeccable. Cela dit, ajouta-t-il plus doucement, je vous ferai parvenir la note de son minibar : elle semblait très portée sur le whisky et la vodka dans l'intimité.

Soudain toutes les lumières s'éteignirent à l'écran. Esposito fronça les sourcils.

- C'est normal, ça ?

A en juger la sincère stupeur de Thompson, non.

- Qui a accès aux commandes des luminaires pour cette salle ?

- Tout notre personnel. Mais le panneau de commandes est situé dans un local voisin, et la plupart de nos habitués savent qu'il n'est pas fermé…

Tous deux se penchèrent un peu plus pour espérer distinguer quelque chose dans l'immense salle. Surprise par l'obscurité, Volivera s'était arrêtée à quelques pas de la piscine, tout juste éclairée d'un blafard rayon de lune qui traversait la verrière. A l'image, ses lèvres bougèrent comme pour prononcer un mot, un nom. Elle vérifia encore une fois son PDA, parut perdre patiente, fit volte-face et commença de revenir vers la caméra, située au-dessus de la porte par laquelle elle était entrée.

Quand une forme sombre surgit de la droite de l'écran, se précipita vers elle et l'emporta dans son élan : dans un cri muet, Volivera bascula dans la piscine.

S'ensuivit un combat silencieux, tandis que la chirurgienne à grands gestes désordonnés et paniqués se démenait contre son agresseur, calme, violent, implacable. Engoncé dans un pull à la capuche relevée, il ne cessa de tourner le dos à la caméra. Ils dérivèrent jusqu'au petit bassin où l'inconnu reprit pied et se servit de ce nouvel appui pour immobiliser proprement sa victime : une jambe de chaque côté du torse de la femme, ses mains gantées broyant son cou, il la maintint sous l'eau tant bien que mal pendant d'interminables secondes. Thompson finit par se détourner de la tablette, très pâle, mais Esposito persista à fixer la masse sombre et non identifiée de l'assassin, espérant qu'il commettrait, rien qu'une seule fois, l'erreur de se retourner.

Mais comme s'il sentait le regard scrutateur et furibond du détective, l'inconnu ne flancha pas. Il y eut encore quelques gerbes d'eau, des mouvements saccadés, puis la femme cessa enfin de se débattre. Consciencieux, le tueur parut resserrer sa prise quelques dizaines de secondes supplémentaires, et enfin, sans ménagements, il recula vers l'escalier du petit bassin, extirpa de l'eau le corps flasque et sans vie de Sofia Volivera et le traina avec difficultés jusqu'à disparaître de l'écran, par où il était venu. Quelques minutes plus tard, la surface de l'eau était à nouveau lisse, sans défaut. Comme si rien ne s'était jamais passé.

Esposito, jusque là le souffle coupé, reprit une prudente inspiration. Concentré, il revint en arrière, regarda encore et encore les quelques secondes où Volivera, inconsciente du danger, fixait son PDA, remontait le long de la piscine puis était percutée par le tueur, tombait avec lui dans les profondeurs de la piscine. Derrière le détective, Thompson, la respiration sifflante, se frottait la bouche avec nervosité, comme se retenant de vomir à tout instant.

- Oh mon dieu… Oh mon dieu, marmonnait-il tout en réalisant qu'ils se trouvaient à l'endroit précis où le tueur avait agrippé Volivera.

- Tenez-moi ça, dit enfin Esposito en lui rendant la tablette.

Il scruta la piscine, l'eau claire et tiède, théâtre insoupçonné du plus odieux des actes, puis se retourna vers le mur : là d'où avait semblé surgir l'assassin, il devina une porte de service dissimulée parmi les colonnes de marbre et les fioritures sculptées des bas-reliefs.

- Où cela mène-t-il ?

- Ca donne sur les vestiaires, articula Thompson avec difficultés. Le panneau de commandes de l'éclairage… Et aussi une porte de service qui communique avec l'extérieur.

- Le tueur le savait. Il l'a attendue dans les vestiaires pour éteindre toutes les lumières et mieux la surprendre. Et il avait probablement une voiture qui l'attendait dehors pour se débarrasser du corps… Vous avez le numéro de Volivera ?

- Pardon ?

Thompson déglutit avec peine, encore sous le choc, et s'éloigna prudemment de la piscine.

- Le numéro du portable de Sofia Volivera, vous l'avez ? On n'a pas retrouvé son PDA sur elle.

Thompson toussota puis reprit sa tablette en mains, ouvrit un dossier.

- Oui, nous l'avons très certainement noté lorsqu'elle est descendue chez nous… Voilà.

Esposito se saisit de son propre portable et composa le numéro que Thompson venait d'afficher.

- Lorsque le tueur se jette sur Volivera, son PDA tombe sur le carrelage et disparaît du champ de la caméra. Ce serait trop beau si…

Une vibration assourdie retentit, coupa court à toute discussion. Son portable en main, Esposito partit lentement dans sa direction, s'approcha d'un parterre de plantes exotiques non loin de la fameuse porte de service. Les sourcils froncés, il renouvela son appel, puis s'accroupit auprès d'un bac en bois de teck verni dans lequel s'épanouissait une fleur inconnue. Il passa des gants en latex puis glissa une main sous le bac, un interstice d'à peine quelques centimètres, et ressortit sous les yeux effarés de Thompson le PDA disparu. Son écran fracturé dans sa chute, l'objet fonctionnait cependant toujours et avait vraisemblablement échappé au tueur en glissant sous le bac. Avec précaution, Esposito consulta les derniers appels et messages qu'avaient reçu Volivera de son vivant. Un simple texto attira son attention, daté de quelques minutes seulement avant que Volivera n'apparaisse sur les images de surveillance.

« Il faut qu'on parle. C'est urgent. Retrouve-moi à la piscine »

- Le dernier message que Volivera a reçu vient d'une certaine Helena Wood… Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ?

Remis de ses émotions, Thompson s'empressa de consulter sa tablette.

- Il me semble que c'est une amie de Mme Volivera… Oui, c'est une collègue du Arizona Heart Hospital. Elles devaient présenter ensemble un exposé cette après-midi. C'est une pédopsychiatre spécialisée dans l'accompagnement des enfants atteints de cancer. Elle est très probablement en train d'assister aux conférences à cette heure-ci.

- Contactez-la et arrangez-vous pour qu'on puisse l'interroger sans attirer l'attention des autres congressistes. Jusqu'à preuve du contraire, c'est à cause d'elle si Volivera est morte cette nuit.

Et peut-être son ex-mari Ted Jackson aussi …

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Depuis la série Lost, je suis une adepte du flash-back. Je trouve que c'est un bon moyen de réinventer un personnage, d'enrichir sa back-story (son histoire avant l'histoire). Ceux concernant tour à tour Castle et Beckett vous conviennent-ils ?

A très bientôt pour le prochain chapitre, « Researches and Dead Ends »…

Elenthya