Nous étions sortis du QG, marchant dans les rues d'Eel où se glissait un petit vent coulis. La matinée était plutôt grise et, à mon grand désarroi, l'air bien plus frais que ce à quoi je m'attendais ce matin en m'habillant. Zut alors, il ne pouvait pas faire aussi chaud qu'hier ? Je m'étais faite une joie de penser à la tenue que je prévoyais de mettre par ce temps, quelque chose d'assez léger qui m'évoquait l'été qui arrivait et que j'attendais avec impatience. Tellement d'impatience. Ce monde avait l'air d'avoir son rythme des saisons, et le temps changeant de ces derniers jours m'évoquaient avril et son dicton « ne te découvres pas d'un fil », à moins que ce ne soit un mois de mai pourri et maussade. Si seulement ce matin, en me levant, j'avais pensé à tirer les rideaux avant de sortir de ma chambre ! J'aurais pu changer de tenue et éviter cette impression – fort incommodante au demeurant – d'être trop découverte dans la brise matinale, sous les assauts du vent !

Quoique le vent n'était pas pour me déplaire. En revanche, le froid qui l'accompagnait m'incommodait plus que je ne voulais l'admettre pour oser me plaindre. Couverte d'une cape dont j'avais rabattu l'un des larges pan par devant moi, son capuchon sur les épaules (avec ce vent de toute manière il n'aurait servi à rien), je parvenais tout de même à oublier la sensation désagréable qui courait sur ma peau découverte par endroits, et à reporter mon esprit sur la raison de notre présence ici, à Nevra et à moi, par cette fraîche matinée. Mieux valait éviter de penser au lit et à la chaleur des draps au milieu desquels j'aurais pu me trouver ensevelie, plutôt que de déambuler dans ces rues par un temps pareil !

Oui, mieux valait reporter toute mon attention sur la raison de notre présence ici. Nevra devait se procurer quelques Gallyflores pour son familier et j'avais accepté de l'accompagner, ayant de mon côté quelques courses à faire. Comme une grosse, une bonne grosse écharpe en poils de Crylasm des montagnes, par exemple. Une très grosse, très épaisse écharpe, bien moelleuse et bien chaude. Dieu, penser à la chaleur était vraiment une mauvaise idée !

Bien qu'il fut encore un peu tôt et le temps un peu gris, les rues n'en étaient pas vides pour autant, et côte à côte, remontant le flot des passant d'un pas tranquille et assuré, le vampire et moi parvînmes au marché. Les boutiques plus ou moins ordonnées s'étalaient sur la grande esplanade, en contrebas des marches où nous nous trouvions.

En bas des escaliers arriva le moment de nous séparer, à l'orée du labyrinthe d'étals dans lequel nous nous apprêtions à entrer.

- Je vais chercher Purrero, je pense qu'il doit avoir ce que je cherche. Enfin j'espère, déjà que ces fleurs sont rares, j'aimerais bien éviter de les payer encore plus cher qu'il ne me les vendra à un gars bizarre et mal famé ! Tu vas par où toi ?

- Tu m'étonnes.. Moi je vais aller vers l'allée la plus à l'Est je pense, on m'a parlé de quelqu'un qui vends le genre de choses que je cherche. Je commencerai mes recherches de ce côté là en remontant vers les allées plus au Sud !

- Ok ! On se retrouve où ? Ou si j'ai fini plus tôt que ce que je pense, tu seras dans quel coin tu crois ?

- Je n'en sais trop rien, mais cherche moi en partant de l'allée la plus au Sud, en la remontant. On finira par se croiser.

- Ça marche. À très vite alors !

Il me quitta sur ces mots, vers ses précieuses Gallyflores. De mon côté, je partis en quête d'un nécessaire pour graisser et entretenir mes armes, mais surtout d'un certain objet bien particulier...

J'étais en train de farfouiller avec curiosité parmi les marchandises d'un étal, si par hasard quelque chose d'intéressant était susceptible de s'y trouver, quand je reconnu sa voix.

- Alors ? Trouvé ce que tu cherchais ?

Surprise, je me retournais vers lui, laissant l'étal derrière moi. De toute manière je n'y avais trouvé rien de très probant.

- Non, le vieux de la boutique en question n'en avait plus. Et n'en aura pas avant un petit bout de temps, vu ce que je cherche. Et toi ? Je vois que tu es revenu bien vite ? Tu as trouvé ce que tu voulais ?

- Ça va oui, il n'y en avait pas beaucoup mais c'était suffisant.

Nous étions désormais en train d'évoluer dans les allées, regardant au gré de nos envies tel stand, tel étal. Alors que je regardais l'état de quelques melons épicés et que Nevra se trouvait occupé à évaluer le calibre d'une dague quelques étals plus loin, je me retournais vers lui, m'apprêtant à le rejoindre pour continuer à chiner quand le vent se rappela à mon bon souvenir.

Et cela ne lui échappa pas.

La bourrasque inattendue venait de s'engouffrer sous ma cape, faisant s'envoler le pan rabattu qui dégagea subrepticement ma tenue – une combinaison Misty Rogue récemment achetée. Je vis passer sur le visage du vampire une expression - bien connue - de surprise et de ravissement qu'il dissimula mal, dès lors qu'il avait vu ce que le vent avait révélé. J'aurais juré avoir vu son regard briller le temps des quelques secondes où il m'avait regardée, avant de reprendre notre chemin, déambulant côte à côte dans l'allée. Tout en marchant, je l'entendis plus que je ne le vis se pencher vers moi et glisser quelques mots à mon oreille, d'une voix feutrée et chaude qui résonna doucement par dessus les bruits et l'agitation qui nous entouraient.

« - Je crois bien que j'ai envie de toi »

J'aurais voulu feindre d'ignorer sa réflexion, mais je ne pus réprimer le sourire de contentement que mes lèvres esquissèrent.

C'en était presque trop facile de l'avoir. Bien que satisfaisant de savoir quel effet l'on pouvait faire. Quel effet je pouvais lui faire.

Envie de jouer.

Oui, c'était presque facile, mais tellement bon.

Je ne réagis pas davantage, et nous continuâmes nos impassibles déambulations, une tension désormais entre nous, comme un jeu, un fil invisible qui nous reliait au milieu de tous ces gens.