4. Comprendre
Ils étaient sortis dans le couloir en attendant le réveil de Kairi. Yuffie les avait rejoints entre temps. Seules Naminé et Aerith restaient dans la chambre de la jeune fille.
Le silence régnant en maître ne dérangeait pas Vanitas, assis contre le mur, la tête rejetée en arrière. Néanmoins, il s'ennuyait. Léon, debout à côté de lui, bras croisés, donnait presque l'impression de dormir tant il était immobile. Yuffie, en revanche, allait et venait le long du couloir, ne tenant pas en place.
« Arrête de bouger, lui ordonna finalement le garçon.
-Je peux pas, je m'ennuie ! Puis je m'inquiète, aussi ! »
Vanitas soupira. Celle-là, il n'allait pas la supporter bien longtemps.
« Yuffie, sérieusement, arrête ou je t'étr… »
Ce fut à ce moment que la porte choisit de s'ouvrir sur Aerith.
« Elle se réveille, sourit-elle. Visiblement, elle a quelque chose à nous annoncer, mais pas ici. »
Léon hocha la tête.
« On attendra chez Merlin. »
D'un regard aux deux autres, il les invita à le suivre.
Vanitas sentait que quelque chose ne collait pas. Pour que Kairi ait besoin de tous les réunir pour leur parler, ça devait être important. Sans doute que les pouvoirs de la jeune fille la mettaient en garde contre quelque chose. Restait à savoir quoi.
Le brun était au courant pour les dons des Princesses de Cœur. Enfin, pour le plus gros de l'affaire. Il savait qu'elles pouvaient influencer l'essence même des mondes, pour le meilleur et pour le pire. Par exemple, pour plonger un écosystème entier dans les ténèbres... Il avait d'ailleurs joué de cette dernière caractéristique précédemment en semant le doute dans l'esprit de Kairi, jouant sur ses points faibles. Tout cela pour tenter de la pousser à faire disparaître son monde d'origine. Ça lui paraissait appartenir à une autre vie, à présent. Il ne savait même pas ce qui l'avait poussé à ça. Sans doute un pur besoin de vengeance. En apprenant que son retour du monde des ténèbres ne signifiait rien qu'un pur hasard, un caprice d'une jeune fille qui se sentait un peu inutile, il avait un peu perdu la raison, tout simplement.
Ces informations, il les tenait en grande partie du Chat de Cheshire, du pays des Merveilles. Sous ses jeux de mots et ses divagations se cachaient souvent des informations essentielles, pour peu que l'on sache décrypter ses mystérieuses paroles. Ce félin semblait presque omniscient, mais ne dévoilait pas facilement son savoir !
Tout ça pour dire que ça ne l'étonnerait pas si la jeune fille venait de voir quelque chose, ou de sentir un danger imminent. Rien à voir avec lui, au moins.
Une fois arrivés au repaire, ils expliquèrent brièvement la situation à Cid et Merlin en attendant les trois filles.
Kairi arriva quelques minutes plus tard, flanquée d'Aerith et de Naminé. Cette dernière semblait autant, voire plus pâle que la rousse et ne la lâchait pas des yeux, comme si elle s'attendait à la voir s'écrouler à tout moment. Vanitas trouvait qu'elle s'inquiétait trop. Kairi semblait aller nettement mieux, son regard droit et déterminé en témoignait. Serait-ce l'étrange amour qui liait les deux filles qui la faisait réagir ainsi ? Quel sentiment ridicule…
« Il faut que je vous dise quelque chose, annonça Kairi de but en blanc. J'aurais dû le faire depuis longtemps. »
Elle s'avança jusqu'au milieu de la salle et les dévisagea tous un à un, puis sembla perdre un peu de son assurance et chercha des yeux un quelconque secours chez Naminé.
« Je… ne sais pas trop par où commencer.
-C'est si grave que ça ? » s'inquiéta Yuffie.
Kairi secoua doucement la tête.
« Grave… Je ne sais pas. En tout cas, ça nous concerne tous. Et je ne parle pas que du Jardin Radieux, mais de l'univers entier. »
Vanitas fronça les sourcils, curieux. Il s'attendait à quelque chose de ce genre, mais pas d'une telle envergure.
« Explique-nous tout, dit Léon qui affichait pour une fois un soupçon d'inquiétude.
-C'est… commença la jeune fille. La première fois que j'en ai pris conscience, j'ai juste cru à une hallucination ou un mauvais rêve. C'était il y a quelques jours, sur l'Ile du Destin, quand… »
Elle coula un regard vers Vanitas et n'eut pas besoin de finir sa phrase.
« Ce jour-là, j'ai revu les images de toutes les fois où j'avais inconsciemment utilisé mes pouvoirs… plus autre chose que je n'ai pas compris tout de suite et que j'ai tenté d'oublier. Récemment, cette vision m'a rattrapée. J'y vois les mondes se rapprocher. Je veux dire… tous les mondes. Ils sont attirés les uns par les autres comme s'ils… fusionnaient. »
Elle marqua un temps de pause, observant la réaction des autres, qui ne savaient qu'en penser. Plusieurs regards perplexes furent échangés.
« C'est l'avenir que j'ai vu, insista-t-elle. J'en suis certaine. Ca a dû se produire quand Alice et moi avons ouverts les entrechemins. A vrai dire, je pense qu'on les a carrément détruits… »
Seul le silence lui répondit. Les autres semblaient ne pas parvenir à assimiler la situation. Les barrières, détruites ? Qui plus est, un rassemblement des mondes pour n'en former qu'un ? Sans doute n'avaient-ils jamais envisagés une telle chose.
Vanitas ne voyait pas le problème dans l'affaire. Certes, ça ébranlait tout ce qu'ils connaissaient et ce serait un énorme changement, mais… Si les étoiles fusionnaient, il n'en ressortirait que des choses bénéfiques, non ? Plus besoin de vaisseaux Gummi ou de couloirs obscurs. Visiblement, Yuffie pensait la même chose, puisqu'elle s'exclama :
« C'est génial, non ? Ce sera plus pratique pour voyager et pour communiquer !
-Pas du tout, répondit Merlin, l'air grave. Au contraire, c'est une catastrophe. L'équilibre des mondes s'en trouvera bouleversé ! »
La tension dans la salle monta d'un cran, même si la moitié des personnes présente ne saisissait pas encore la gravité de ces paroles. Léon, qui s'était contenté d'écouter jusque-là, se tourna vers la Princesse.
« Tu es certaine de ce que tu as vu, Kairi ?
-Absolument, acquiesça-t-elle.
-En quoi est-ce un problème, exactement ? intervint doucement Naminé. Je ne comprends pas, moi non plus.
-En plusieurs points, expliqua Léon. Depuis la guerre des Keyblades, les mondes ont été divisés par le Kingdom Hearts et ont chacun eu droit à un cœur propre. Je ne sais pas trop comment réagiraient ceux-ci en entrant en contact les uns avec les autres. De plus, le temps ne s'écoule pas de la même façon partout. Chaque écosystème a développé son propre espace-temps. Leur fusion créerait un énorme paradoxe.
-Et qu'est-ce qu'il se passerait ?
-Aucune idée, fit le guerrier. Dans le pire des cas, la fin pure et simple de l'univers.
-Sans compter les soucis liés au choc des cultures, renchérit Aerith. Même si tout se passe bien sur le plan géographique, la plupart des civils ignorent même l'existence d'autres mondes.
-D'autant plus, dit Merlin, que certains lieux sont incompatibles. Imaginez un peu si Atlantica et le Colisée de l'Olympe entraient en contact ! »
Vanitas, qui s'était tenu loin de la discussion jusque-là, eut un claquement de langue désapprobateur devant leur affolement.
« Bah, il pleuvrait sur la tête de ce cher Hadès, voilà tout ! On le sait, que c'est dangereux, pas la peine d'émettre des hypothèses stupides. L'important, c'est de savoir comment empêcher ça, non ?
-Le gamin a pas tort, fit observer Cid. Mais les Princesses de Cœur ne pourraient pas simplement recréer les barrières ? »
Kairi secoua la tête.
« Ce n'est pas si simple. On ne peut pas agir sur une chose qui n'existe plus.
-Je ne vois pas quoi faire… déclara l'enchanteur, pensif. Il faudrait contacter Yen Sid. »
Aerith hocha la tête, s'avançant au centre de la pièce d'un pas dynamique.
« Pas seulement lui, mais aussi les Elus de la Keyblade. On devrait préparer le château à accueillir une réunion. Qu'en dis-tu, Léon ? »
Le guerrier à la Gunblade, semblant avoir usé son quota de mot de la journée, se contenta d'approuver d'un geste de la main.
« Alors au travail, déclara énergiquement la guérisseuse. Il faut préparer la salle de réunion et les chambres d'amis. Les filles, vous venez avec moi. Léon et Vanitas, vous irez chercher des draps propres. »
Visiblement, elle prenait plaisir à diriger les préparatifs. Le brun se contenta de suivre en trainant un peu des pieds, pensif. On lui confiait une tâche. Serait-ce le signe qu'il commençait à trouver sa place ici ?
Dans l'une des chambres inutilisées de l'aile ouest du château, Vanitas et Léon s'affairaient à préparer deux lits superposés – chose que le premier n'avait jamais fait de sa vie et qu'il trouvait aussi simple que dénuée d'intérêt. Cette pièce servirait certainement aux Elus de l'Ile du Destin, Sora et Riku. Vanitas se demandait si le châtain le laisserait parler à Ventus un instant. Oh, il n'avait rien à lui dire en particulier, mais… Il ne savait pas. Ce n'était pas que son double lui manquait, mais s'il avait l'occasion de discuter avec lui, il ne la louperait pas.
« Tu n'es pas inquiet ? »
Il se tourna vers Léon, surpris, pas bien sûr d'avoir vraiment compris la question. Le guerrier le fixait, l'air d'attendre une réponse.
« Pourquoi je le serais ?
-Tu comprends l'ampleur de la situation, j'imagine, expliqua l'autre. Nous sommes tous concernés. »
A ces mots, Vanitas ne put retenir un rire sarcastique. Il n'avait jamais vraiment eu le sens des valeurs communes…
« Ce n'est pas mon problème.
-Si, ça l'est, que tu le veuilles ou non, répliqua Léon. Tant que tu es avec nous, tu fais face aux mêmes dangers.
-Bien sûr, acquiesça le brun. Et je vous aiderai, ne te méprends pas. Seulement, pour l'inquiétude et la compassion, ne compte pas sur moi. »
Le plus grand des deux termina sa besogne avant de dévisager l'autre d'un air perplexe.
« Je veux bien admettre que tu te fiches de nous, mais tu es menacé également. Tu te préoccupes de ta propre vie, non ? »
Là, il venait de toucher un point sensible. Le brun n'en laissa rien paraître, se contentant de hausser les épaules.
« Je ne dirais pas que je ne m'en soucie pas, mais ça ne me paraît pas si important que ça. Si je venais à mourir, eh bien… Tant pis.
-Alors il n'y a vraiment rien auquel tu tiens ? Rien qui te rattache à la vie ? »
Vanitas se figea net. A nouveau, cette douleur dans la poitrine, comme du sel sur une plaie ouverte. Il regarda en arrière, dans ses souvenirs proches et lointains. Autrefois, son seul désir avait été de forger la X-Blade. Cela lui semblait bien dérisoire désormais et il se sentait… vide.
Il eut un sourire amer.
« Tu poses trop de questions, Léon, déclara-t-il en se dirigeant vers la porte. C'est curieux, tu n'es pas si bavard, d'habitude… »
Il se serait plus attendu à ce genre de question de la part d'une des filles, un peu trop curieuses.
« Je voulais juste t'aider », répliqua Léon.
Ces paroles l'agacèrent. L'aider ? En lui rappelant que son existence jusque-là n'avait été qu'un immense gâchis ?
« Je n'ai pas besoin d'aide.
-Menteur. »
N'y tenant plus, il sortit de la pièce.
Ces êtres des Lumières et leurs bonnes paroles… Pourquoi restait-il avec eux, au juste ? Ah oui, parce qu'il avait crû à la promesse de ce garçon blond avec qui il partageait un cœur. Parce qu'il avait entrevu un espoir de repartir à zéro.
Il n'avait été créé par Xehanort que pour lui servir d'outil. D'ailleurs, son vieux maître avait bien choisi son nom… Vanitas. Dans une langue ancienne et oubliée, cela désignait un état de vide ou de non-sens. Oui, ça lui allait plutôt bien ! Il était maudit, après tout, non ?
Et pourtant, il continuerait à se débattre pour échapper à ce fichu destin. Il se raccrocherait aux paroles de Ventus et à ces gens qui, étrangement, semblaient prêts à l'accepter. Ou tout du moins, à tolérer sa présence.
Et Léon, qui affirmait tenter de l'aider… Ca, Vanitas ne comprenait pas. Déjà, l'autre s'y prenait mal, surtout qu'il ne lui avait rien demandé. Et puis, pourquoi faisait-il ça ? Il n'en avait aucune raison, après tout.
Les gens aidaient leurs amis, en général, mais Vanitas n'en avait pas, de ces choses. Il ne savait même pas comment on s'en faisait.
Enfin, ça ne devait pas être bien important.
