Neige en Wallachie
Traduction de The Snow in Wallachia par YamatosSenpai
s/11636420/4/
Partie IV : Le Garçon
« Bouge pas ! », aboya l'homme dont les grandes mains enserraient avec brutalité la tête du jeune garçon.
Le garçon cria et pleura et se rejeta d'avant en arrière, mais le soldat trapu tint bon. Un fer rouge fut retiré de la forge et son emblème incandescent, pressé contre le visage du garçon. Le motif s'imprima dans sa peau en une marque boursouflée, et il s'étrangla dans ses cris lorsque son autre joue eut à subir la même torture.
Le garçon se tut, la gorge à vif, alors que des larmes salées coulaient sur sa figure salie et tuméfiée. Le soldat le saisit fermement par ses longs cheveux noirs, les entourant autour de sa main. Il prit une épée et les coupa au ras du crâne. « Viens. »
Trébuchant, le garçon tomba à genoux. Il baissa les yeux sur ses mains qui saignaient, en retira les gravillons incrustés dans les plaies ouvertes. Le soldat l'attrapa par le cou pour le hisser sur ses pieds, sans aucune préoccupation de son statut de mortel.
Finalement le garçon fut poussé à l'intérieur d'une grande cage en bois. Plus de deux douzaines d'hommes et de femmes adultes y avaient été entassés, leurs visages tous marqués de la même manière hideuse que leurs ravisseurs. Les villageois paniqués poussaient et se bousculaient, acculant le garçon contre les barreaux sans ménagement. Il grogna d'inconfort, repoussant les uns et les autres de toutes ses forces. Les captifs vacillèrent sur leurs pieds quand la cage commença à rouler, tirée par plusieurs bovins énormes et laineux.
Il se passerait une semaine avant que le garçon pût manger à nouveau. Et l'eau qu'on leur servit à travers les lattes de bois était marron et salée de goût. Le garçon fut si soulagé de sortir de la cage que lorsqu'on les relâcha enfin, il se moquait éperdument de l'endroit où il était envoyé.
On lui arracha ses vêtements et il fut jeté dans un abreuvoir. Les soldats l'immergèrent à la hâte, poudrèrent son corps mouillé et le poussèrent dans une autre file. La poudre avait formé une sorte de pâte sur son corps nu. Cela ne le gênait pas ; la pâte semblait le soulager de l'horrible démangeaison causée par les piqûres de puces.
Il se tint en ligne l'air absent, sans inquiétude, sans peur, sans espoir, sans rien. Il ne ressentait rien. Un homme, avec cette même figure scarifiée, mais pas un soldat, se saisit du garçon. Il le tourna dans tous les sens, l'inspectant. Il lui parla d'un ton bourru, dans une langue que le garçon n'avait jamais entendue avant. Puis il lui tendit un sac pour tout vêtement, que le garçon enfila par-dessus sa tête avec son aide.
Le garçon fut poussé de nouveau, cette fois-ci vers une femme de petite taille. Elle empoigna le garçon, ses doigts noueux s'enfonçant dans la chair de ses bras. Elle sourit, découvrant deux rangées de dents noircies et gâtées. Puis il fut entraîné sur une plate-forme où on le fit défiler devant une foule grossière. Tous criaient et huaient, beaucoup tendaient en l'air des bourses.
Un homme squelettique avec seulement une ombre de moustache, s'avança. Il baissa les yeux sur le garçon avec intérêt, son visage balafré quasiment pressé contre le sien. Il parla au garçon mais il lui fut impossible de comprendre. Le garçon ouvrit la bouche et l'homme introduisit son doigt à l'intérieur comme un crochet. Il appuya son doigt contre la langue du garçon, contre ses dents, contre son palais, avant de le retirer.
Puis le garçon fut descendu de la plate-forme et entraîné sur une route poussiéreuse. L'homme marchait derrière lui, en étendant sa main de temps en temps pour le pousser rudement derrière la tête. Le garçon trébucha et se retourna, ses yeux gris plissés de colère. L'homme rit en secouant la tête, continuant son manège par intermittence.
L'homme agrippa le garçon par ses vêtements, l'entraînant vers une petite cabane. Il écarta la toile clôturant l'entrée et poussa le garçon à l'intérieur. Le garçon tomba sur ses mains et ses genoux. Il ouvrit la bouche pour protester, dardant ses yeux partout dans la cabane sombre et presque vide.
Le garçon se retourna, et pendant un bref instant, l'affolement le gagna. L'homme se tenait sur le seuil, bloquant la seule issue. Il fourrageait sa ceinture de corde, qu'il retira avec impatience. Il baissa ses pantalons usés et se jeta à genoux. Il rampa jusqu'au garçon, jusqu'à toucher de sa main sa cuisse.
Le garçon tressaillit et se débattit hardiment. Il donna des coups de pied à l'homme balafré, un son échappant de ses lèvres pour la première fois depuis des semaines. Mais l'homme prit rapidement le dessus, cognant sa joue marquée et enflée de son poing. Sa tête heurta le sol de la cabane avec un bruit sourd et le garçon se résigna, refermant étroitement ses yeux.
Le garçon, plus âgé d'environ six hivers, couvrit son nez et sa bouche avec sa tunique. Il plissait ses yeux, que la fumée irritait. Il marchait à travers le village lentement, un sentiment curieux d'euphorie palpitant dans sa poitrine. Il approcha de la cabane de l'homme balafré, la puanteur terrible de la chair et des cheveux brûlés le forçant à se plier en deux. Il écarta la toile roussie, fixant des yeux le feu à l'intérieur comme s'il était hypnotisé. Là se trouvait l'homme. Là se trouvait l'homme, et il était mort.
Il y eut un cri derrière lui et le garçon se retourna, ses cheveux noirs balayant l'air autour de sa tête comme un rideau de pluie. Il leva les yeux sur l'homme monté à cheval ; il remarqua ses armes sanglantes et son cheval couvert de sueur. L'homme tenait une hache de guerre, des petits morceaux d'os et de cheveux encore collés sur la tranche. Le garçon fit un pas en arrière, puis, comme l'homme se mit à avancer, il sourit doucement, le coin de ses lèvres s'étirant délicatement.
Le garçon avait des cicatrices, des marques marbrant la texture de sa peau, lisse autrement, mais le garçon était beau également. L'homme, ce guerrier d'une autre tribu, sourit. Il abaissa sa hache et parla doucement : « Toi faire partie du butin, non ? »
Le garçon hocha la tête docilement et fit audacieusement un pas en avant. Il leva la main vers le cheval du guerrier et caressa son pelage. Le cheval leva sa tête, lui faisant presque perdre l'équilibre. Le garçon rit et caressa la large étoile frontale du cheval.
« Toi venir avec moi maintenant », ordonna le guerrier d'un ton bourru, pourtant, malgré ses paroles, sa poigne était douce lorsqu'il hissa le garçon sur le dos du cheval. Le guerrier cliqua de la langue immédiatement, et le cheval partit au galop. Il traversa à toute allure le village qui brûlait, et le garçon ferma étroitement les yeux, les mains entourant la taille du guerrier par dessus son armure.
Le garçon pouvait ignorer les cris. Il pouvait ignorer la puanteur de la mort. Il pouvait ignorer le sang chaud éclaboussé recouvrant l'armure du guerrier. Il pouvait ignorer tout et tout le monde aussi longtemps qu'il pouvait survivre.
Le guerrier rejoignit son armée. Ils acclamaient de façon assourdissante et le garçon ouvrit ses yeux, curieux. Plusieurs femmes du village de l'homme balafré avaient été faites captives. Elles étaient retenues ensemble, les guerriers les regroupant en un cercle. Et le garçon referma les yeux.
Cette nuit-là, les guerriers campèrent juste à la sortie du village rasé. Le bétail leur servit de dîner et ils burent de l'hydromel. Ils se divertirent avec les femmes. Et les jeux violents et sadiques auxquels ils s'adonnèrent furent sans fin. Mais le garçon fut séparé du lot. Il s'assit à côté de son guerrier, et mangea et but à leurs côtés. Le guerrier prit son corps, mais pour la première fois le garçon sentit quelque chose d'apparenté au désir.
Au matin le garçon se vit confier une épée. Le guerrier rit quand le garçon essaya de la soulever. Le garçon fronça les sourcils, déterminé, tout en la balançant dans un rythme endiablé d'avant en arrière. Le guerrier agrippa l'épée fermement, au point que du sang coula de ses doigts sur la lame. « Moi t'enseigner. »
Le garçon hocha la tête sans prononcer un mot, laissant aller l'épée dans la poigne du guerrier. Le guerrier sourit en secouant la tête. « Quel âge tu as ? »
« Je sais pas », admit le garçon.
« Réfléchis », suggéra le guerrier, en regardant le garçon avec attention.
« Quatorze ans », répondit le garçon après une courte pause.
« Ton nom ? », demanda le guerrier, en lovant entre ses doigts une mèche des cheveux du garçon, lui dégageant le visage.
« J'en ai pas », repartit le garçon.
« Comme on t'appelle ? », interrogea le guerrier, secouant la tête.
« Garçon », répondit le garçon.
« Shuren », dit le guerrier, en se frappant la poitrine du pouce.
« Shuren », répéta le garçon.
Shuren applaudit bruyamment et le garçon s'assit, de la paille ressortant de ses cheveux en bataille. Le garçon regarda Shuren, et quand Shuren lui renvoya un sourire, le garçon sourit largement d'une oreille à l'autre. « C'est bien. »
« Mais j'ai perdu », dit le garçon en se remettant debout. Il fouilla le foin à la recherche de son épée et épousseta ses vêtements.
« Tu ne peux pas me battre. » Frappant du plat de la main l'épaule du garçon, Shuren partit d'un éclat de rire et rengaina son épée. « Je suis un guerrier. Tu n'as même pas de poil au menton, garçon... »
« Je veux me battre », dit le garçon avec défi. « Je veux devenir un guerrier aussi. »
« Bien, bien », murmura Shuren. « Tu deviens meilleur. Tu apprends vite. » Shuren passa sa grande main dans les cheveux du garçon. « Tu seras un grand guerrier un jour."
« Encore une fois ! », supplia le garçon. « Laisse-moi essayer encore... »
« D'accord », accepta Shuren avec un hochement de tête. « Encore une fois. »
« Shuren... », appela le garçon en le saluant de la main. « Tu es de retour ! »
« Je suis revenu », dit Shuren, qui flattait le flanc de son cheval. Il sourit gentiment avant de descendre de selle. Il donna les rênes au garçon et lui ébouriffa ses cheveux noirs. Il fronça les sourcils, laissant reposer sa main sur le sommet de sa tête. « Tu as grandi. »
« Oui, j'ai grandi », dit le garçon, tout en bouchonnant le cheval avec affection. « As-tu tué beaucoup d'ennemis ? »
« Ta voix... », dit Shuren, laissant retomber sa main. Il observa le garçon avec attention avant de répondre. « J'en ai tué beaucoup. »
« Qu'y a-t-il ? », demanda le garçon, se retournant pour regarder Shuren.
« Tu as seulement seize hivers », dit Shuren, pensivement. « Mais tu deviens un homme. »
« Évidemment que je deviens un homme », dit le garçon avec un rire. « Qu'est-ce que je devrais devenir d'autre ? »
« Tout homme a besoin d'un nom, garçon », dit Shuren en saisissant son cheval par les rênes et en le conduisant à l'écurie. « Et si on ne lui en a pas donné, il s'en trouve un... »
« J-Je suis juste Garçon », dit le garçon avec un haussement d'épaule.
« Non », dit Shuren d'un ton bourru. Il se tourna vers le garçon et son regard dur s'adoucit. « Toute chose doit avoir un nom. Même mon cheval a un nom. »
« Le cheval est utile », dit le garçon.
Shuren leva son poing comme s'il allait le frapper, mais au lieu de cela il attira le garçon plus près. Il s'inclina devant son visage, son souffle chaud effleurant sa joue. Il caressa les cheveux du garçon de son autre main. « Ton nom est Byakuya ».
« Byakuya ? », demanda le garçon, ses yeux gris écarquillés.
« C'est approprié. c'est exactement comme toi », dit Shuren, en relâchant Byakuya.
« Est-ce que c'est un nom fort ? Un nom de guerrier ? », questionna Byakuya.
« C'est ton nom. Et tu le rendras fort », dit simplement Shuren.
« Mais quel genre de nom est Byakuya ? », pressa Byakuya.
« Byakuya signifie nuit d'hiver », expliqua Shuren. « Et il est du genre des beaux noms. »
« Tu dois partir », dit Shuren avec accablement.
« Shuren… ? », souffla Byakuya, regardant frénétiquement d'un homme à l'autre, choqué. « Je ne comprends pas. »
« Voici Ellac », expliqua Shuren, sa grosse voix bouleversée. « C'est un général honoré. »
« Je suis Ellac, premier fils d'Attila », se présenta Ellac. C'était un homme de petite taille mais manifestement très fort. Sa peau était sombre et ses yeux, petits, avec des motifs scarifiés qui mutilaient son visage.
« Le fils d'Attila ? », murmura Byakuya, mettant un genou à terre. « Honoré général. »
« J'ai entendu dire que tu es très bon avec une épée », poursuivit Ellac, tirant son épée de son fourreau. « S'il te plaît, aie l'obligeance de me montrer ton habileté. »
« Shuren ? » Byakuya regarda vers le guerrier, confus.
« Fais ainsi que le général Ellac l'ordonne, Byakuya », prescrivit Shuren, remettant à Byakuya sa propre épée.
Byakuya prit la lourde épée de Shuren dans ses mains. Le métal en était usagé et rodé. Shuren adorait son épée. Byakuya hocha la tête nerveusement, regardant vers Ellac pour plus amples instructions.
Ellac leva et abattit son épée sans avertissement, écrasant presque Byakuya sous son poids. Byakuya grogna, agacé, contrebalançant par en dessous avec l'épée de Shuren pour bloquer l'assaut. Ellac sourit, sabrant et tailladant avec une force brute. Byakuya contra, ses pieds nus patinant dans le gravier lorsqu'il virevolta.
« Tu es bon », murmura Ellac, mettant toute sa puissance à se porter en avant. « Qui t'as enseigné cette façon de te battre ? »
« Shuren », admit Byakuya, tout en parant un coup.
« Ton talent dépasse celui de Shuren... » Ellac contra, frappant de son épée la poignée de celle de Byakuya. Byakuya se récupéra rapidement, maîtrisant sa culbute sur le sol gravillonné avec un grognement.
« Il a son propre style », dit Shuren calmement. Il fit un pas sur le côté lorsqu'Ellac traversa la tente en une série de tonneaux incontrôlés.
Byakuya fut sur Ellac prestement, sa lame l'égratignant sous le menton. « Étonnant », murmura Ellac, abaissant son arme. « Tu feras l'affaire. »
« Je ne comprends pas », dit Byakuya, en rendant son épée à Shuren.
« Mon père projette de se marier bientôt », expliqua Ellac. « Et je tiens à lui offrir un cadeau. »
« Un cadeau ? ». Byakuya répéta le mot lentement.
« Tu n'es pas Hun », dit Ellac, effleurant de son pouce les marques hunniques de Byakuya. « Tu es loyal, élégant et brillant avec une épée. »
« Mais je vais devenir un guerrier... », contesta Byakuya, secouant la tête dans un geste de refus.
« Tu es un esclave », souffla Ellac calmement. « Et je t'ai déjà acheté. » Ellac sourit sévèrement. « Mais si tu désires être un guerrier, alors viens. Tu auras une audience avec le roi Attila ! »
« Il n'y a pas le choix », dit Byakuya, qui réalisait.
« Non », confirma Ellac. « Viens avec moi maintenant. »
« Je... » Byakuya jeta un œil sur Shuren, avec dans la poitrine un curieux sentiment de vide. « Je m'en vais maintenant. »
« Toi partir maintenant ». Shuren hocha la tête, un son insolite, un suffoquement enroué, s'échappant de ses lèvres. Il abaissa son regard sur le sol très vite, ses mains ballantes refermées en un poing crispé à ses côtés.
« Sans toi ? », chuchota Byakuya.
« Sans moi », grogna Shuren, la voix encore plus basse que d'habitude.
« Merci », dit Byakuya en marchant vers la porte de toile de la tente. « Tu m'as sauvé la vie. »
« J'ai été remboursé », dit Shuren.
Byakuya essaya de contourner Ellac mais il le saisit par l'épaule. « Viens maintenant, jeune beauté... », dit Ellac, tout en le faisant sortir de la tente.
« Soit brave », cria Shuren, « Soit fort, Byakuya. »
« Tu n'aimes pas la magie ? », demanda Ellac.
Byakuya hocha la tête sans enthousiasme. « J'adore la magie. »
« Nous employons les meilleurs sorciers de tout le pays. »
« C'est charmant », repartit Byakuya, qui regardait fixement ses mains plutôt que le sorcier qui exécutait ses tours.
« Je veux te voir danser », dit Ellac.
« Danser, Votre Majesté ? », demanda Byakuya, qui se tourna pour regarder le prince.
« Oui. » Ellac se pencha en avant, saisissant le bras de son père. « Attila, que dirais-tu de voir la danse à l'épée de Byakuya ? »
« Je ne connais pas de danse à l'épée, Prince Ellac... », souffla Byakuya dans l'oreille d'Ellac.
« Oui, je sais... », dit Ellac en riant, « Mais je veux quand même la voir. »
« Je devrais vous tuer », menaça Byakuya, s'avançant sur le bord du fauteuil droit où il était assis.
« Je veux », requit Attila, « te voir manier ton épée. »
« Bien entendu, Votre Majesté... », souffla Byakuya, ses yeux étrécis de colère fixés sur Ellac.
« Illusionniste... », appela Attila, « dégage de la scène. »
Byakuya se leva lentement, le souffle lui manquant tout à coup. Il marcha lentement jusqu'au centre de la Cour sise en plein air, et se tint là, debout. Les musiciens commencèrent à jouer, l'ocarina(1) emplissant l'air. Byakuya dégaina son épée d'apparat, ses vêtements empêchaient sa liberté de mouvement.
Il retira sa robe, laissant la soie lourde chuter à ses pieds. Il se tenait à présent uniquement vêtu de ses hauts-de-chausses en cuir. Il remua les épaules, élargissant sa posture. Puis il bougea, ses mouvement martiaux devenant une danse. La chanson éthérée de l'ocarina continuait, et Byakuya s'enroula dans les révolutions de son épée autour de son corps. Il balança la lame à son bras avant de faire sauter son épée en l'air, pour la rattraper ensuite entre ses paumes.
La cour applaudit avec enthousiasme et la peau pâle de Byakuya se teinta d'écarlate. Il continua sa danse jusqu'à ce que le son de l'ocarina mourût doucement. Il s'inclina et rengaina son épée, avant de se baisser pour récupérer sa robe. Il marcha droit sur Ellac et stoppa juste en face de son fauteuil. « Ai-je plu au Prince ? »
« Complètement », dit Ellac avec un sourire. « Tu es un homme aux nombreux talents. »
« Je suis un guerrier », rétorqua Byakuya d'une voix coupante. « Pas un fou du Roi ».
« Bien évidemment », convint Ellac. « C'est pourquoi tu viens avec nous. »
« Je viens avec vous ? », demanda Byakuya, tombant à genoux en face d'Ellac. « Qu'est-ce que vous dites ? »
« Toi et moi et mon père... », expliqua Ellac gaiement, « nous partons demain. »
« Vous m'emmenez ? ». Le rouge monta aux joues de Byakuya.
« Oui », dit Ellac, souriant avec indulgence. « Nous traversons les Alpes. »
« L'empire romain d'Occident ? », souffla Byakuya avec excitation.
« Oui », dit Ellac. « Nous prenons Rome ».
Byakuya dévora la chair crue avidement. Le sang imbibait ses mains et il ressentait une sorte de frénésie. Il mordit dans la viande voracement, sans s'occuper du sang qui dégoulinait de son menton sur son armure. Chaque guerrier survivant encore valide du camp faisait de même.
« Lieutenant... », souffla Ellac, soutenant avec précaution sa main blessée contre lui. « Nous ne gagnerons pas cette fois. »
Byakuya s'empara d'un autre lambeau de la chair crue du lapin suspendu sous la selle de son cheval. Il rencontra le regard d'Ellac et secoua la tête négativement : « Nous le devons. »
« Père est mort », bredouilla Ellac, la fièvre le rongeant. « Mes frères luttent pour le trône. » La tête d'Ellac retomba contre le tronc d'un arbre. « Ardaric est en marche contre moi. »
« Tu seras Roi dans cette vie ou dans la prochaine », dit Byakuya, bousculant du coude l'épaule d'Ellac impatiemment. « Je n'ai pas le temps de te dorloter. Sois un guerrier. »
« Tu as raison », dit Ellac avec un lourd hochement de tête.
« Oui », dit Byakuya simplement, se remettant debout. Il tendit sa main à Ellac : « Viens, maintenant. »
Après avoir nourri et abreuvé leurs chevaux, les Huns retournèrent au combat. Ce fut une bataille sanglante pleine d'une brutalité féroce d'un côté comme de l'autre. Il fallut deux épées et six flèches pour mettre Ellac à terre. Il mourut vaillamment, une mort que même le grand Attila jalouserait. Le restant des troupes ne put rien faire d'autre qu'attendre de mourir.
« Toi », aboya le soldat, se servant de son épée pour lever le menton de Byakuya. « Tu es son esclave. »
« Je suis un lieutenant », répondit Byakuya, vrillant ses yeux sur le soldat avec fureur.
Les mains de Byakuya furent attachées derrière son dos, et il resta à genoux dans la boue pendant que l'armée entière d'Ellac fût massacrée. Beaucoup de ces hommes avaient été comme sa famille, et tous lui avaient fait confiance jusqu'à la fin. Le sang formait des rigoles sinueuses pareilles à du vin dans la terre et Byakuya ferma étroitement les yeux.
« Viens maintenant », aboya un général, en relevant Byakuya par ses bras liés.
Byakuya grogna de douleur, ses épaules criant comme si elles allaient se rompre aux jointures. « Je vais mourir avec mon Roi », dit Byakuya, luttant contre la poigne du général ennemi, « je meurs avec mon armée. »
« Tu viens », répéta le général, en poussant Byakuya vers le camp de l'armée adverse.
« Byakuya », dit Ardaric, se penchant en avant dans son fauteuil à l'approche du général, « tu as survécu. »
« Tu as mis fin aux Huns », dit Byakuya. « Mais je ne me suis pas rendu. »
« Ta compétence est mienne maintenant », dit Ardaric. « Tu rejoins mon armée à présent. »
« Je refuse », déclara Byakuya.
« Tu ne peux pas », aboya Ardaric. « Tu n'es pas Hun. Tu es un esclave. »
« Je suis un guerrier », siffla Byakuya, bouillonnant de rage.
« Tu es encore un garçon », dit Ardaric dédaigneusement.
« Ardaric, je me demande », intervint un Romain, lequel s'avança audacieusement. Il était originaire de l'Empire romain d'Occident et avait noué des rapports amicaux avec à la fois Attila et Ellac. « S'il est un esclave, puis-je l'acheter ? »
« Je ne suis pas à vendre », aboya Byakuya.
« Son habileté, sa soif, sa splendeur exotique... », exclama le Romain. « Je paierai n'importe quel prix. »
« N'importe lequel ? », murmura Ardaric. « Que dis-tu du trône des Huns ? »
« N'importe lequel », confirma le Romain avec un hochement de tête. « Le trône est à toi. »
« Je dis que je ne suis pas un esclave ! », s'écria Byakuya. « Je ne suis pas à vendre ! » Le corps entier de Byakuya tressaillait de colère. « Je meurs avec mon Roi. Je meurs sur ce champ de bataille. »
« Tu viens avec moi », dit le Romain, faisant signe à ses serviteurs. « Nous partons pour Rome l'Occidentale immédiatement. »
Hissé du sol, Byakuya fut entraîné hors de la tente d'Ardaric par deux hommes. Il se débattit en vain, donnant des coups et traînant les pieds dès qu'il était possible. Il poussa un cri féroce lorsqu'on le contraignit à entrer dans une cage. Il cogna à tour de bras contre le véhicule, se reculant et s'élançant, se jetant contre les barres de fer. Mais c'était inutile. Une fois encore il était piégé, il était en cage, et en chemin vers un nouvel endroit, inconnu.
« C'est incorrect », réprimanda Aetius, frappant la main de Byakuya avec une baguette. « Ceci est la lettre "A". »
« Elles ont l'air pareilles », se plaignit Byakuya en frottant sa main avec irritation. « Ça a pas d'importance. Les Huns ne lisent pas et n'écrivent pas. »
« Cela n'a point d'importance ! », gémit Aetius, exaspéré. « Pas "ça a pas d'importance". Parle correctement ! » Aetius prévit la réaction de Byakuya et battit du doigt préventivement. «Tu n'es plus une bête. Tu n'es plus un barbare. Tu es un Romain. »
« Je ne veux pas être un Romain », protesta Byakuya.
« Bien ! Tu veux vivre dehors avec les cochons ? Tu veux manger ta viande crue et grogner comme un sauvage impie ? Vas-y alors ! Vas-y ! », cria Aetius. « Vous les Huns et vos déplorables habitudes… Miséricorde, même les Maures sont en avance sur vous tous de plusieurs pas de géant. »
« Moi aller maintenant ? », demanda Byakuya avec espoir, en se mettant debout.
« Non ! », grogna Aetius. « Tu restes ici. Par la divine puissance des Dieux, je te transformerai en un véritable être humain... »
Ce fut durant l'été de sa vingt-deuxième année que Flavius Aetius décéda. Les jours étaient longs et chauds, confortables. Une curieuse quiétude avait enveloppé la demeure du Magistrat et Byakuya sut aussitôt qu'Aetius était mort.
Sans un mot, Byakuya s'était enfui. Il prit les routes les plus dangereuses, là où les soldats romains n'iraient pas faire de patrouilles. Cela lui réussit bien jusqu'à ce que tout à coup, au milieu de l'hiver, ce ne fut plus le cas. « Halte-là et vide ton sac. »
« Je n'ai pas d'argent », dit Byakuya, en retournant ses poches. Son souffle s'élevait de ses lèvres dans l'air froid en volutes de vapeur et ses mains tremblaient alors qu'il parlait.
« Donne-nous tes armes alors », ordonna le barbare, la voix étouffée par le chiffon qui enveloppait sa tête.
« Je n'ai pas d'arme », admit Byakuya.
« Pas d'argent, pas d'arme... », siffla le barbare, en regardant ses deux compagnons. « Il faut qu'on ait quelque chose ».
Et soudainement le barbare fut sur Byakuya. Il entailla sa joue jusqu'à l'os avec la pointe de son couteau et Byakuya grogna de colère. Son poing atteignit le barbare en plein dans l'estomac et l'homme se plia en deux de douleur. Byakuya tordit la main de l'homme, arrachant le couteau de son emprise.
« Je vais te tuer », menaça Byakuya, essuyant le sang copieux qui s'écoulait de sa blessure.
« Tuez-le », ordonna le barbare.
Les deux autres se jetèrent à l'assaut. Byakuya lança le poignard avec force, touchant l'un des hommes en plein cœur. Il s'élança et glissa sur la neige jusqu'à l'homme à terre, arrachant le couteau de sa poitrine. Le troisième barbare lui tomba dessus, droit sur la lame de son complice.
Byakuya fit rouler l'homme de lui et se remit debout, ayant saisit l'épée du mourant. Il regarda le premier barbare, et un curieux sourire passa sur son visage. « Je suis content que vous m'ayez arrêté », admit Byakuya, les lèvres frissonnantes dans le froid. « J'étais en train de devenir apathique. »
Le barbare battit en retraite sur-le-champ. Byakuya resta figé quelques instants puis décida de lui donner la chasse. Cet homme avait voulu le tuer. Cet homme était un danger pour tout bon et noble citoyen romain.
Le barbare se mit à crier dans sa langue natale et Byakuya la comprit suffisamment. Il en alertait d'autres. Byakuya resserra sa prise sur l'épée du barbare plus fermement encore, courant aussi vite qu'il pouvait après l'homme en fuite.
Le barbare courut droit dans un camp. Byakuya paniqua un court instant avant de réaliser qu'il n'y avait là quasiment que des femmes, des enfants et des invalides. Le barbare s'arrêta et leva les mains pour supplier. « Non, non. S'il te plaît, arrête. Je suis désolé. »
« Tu m'aurais tué », souffla Byakuya, avançant de deux pas pour chaque pas que faisait le barbare en reculant. « Je ne vois aucune raison pour laquelle tu devrais vivre. »
« J'ai eu tort », cria le barbare. « J'essayais juste de nourrir ma famille ». Le barbare se mit à genoux, suppliant. « Toi… Tu es un Romain… Tu es un bon chrétien, n'est-ce pas ? Aie pitié de nous ! »
« Je ne suis pas un chrétien », siffla Byakuya. « Et je ne suis pas clément. »
« S'il te plaît, ma famille mourra de faim... »
« Non, ce ne sera point le cas », jura Byakuya en plongeant l'épée à travers la gorge de l'homme. Il libéra l'épée d'une tirade, fixant des yeux le sang de l'homme qui se déversait dans la neige, comme de l'eau, d'un robinet.
Ce fut alors que Byakuya fit une chose qu'il regretterait, véritablement, pour le reste de sa vie. Il massacra le campement entier. Femmes, enfants, vieillards, tout le monde fut passé au fil de son épée volée. Il dépouilla les corps et rassembla les provisions, l'odeur des morts le rendant presque malade.
Il n'alla pas bien loin avant que la réalisation ne le frappât. Il avait tué un nombre incalculable de fois, des milliers d'hommes avaient succombé sous ses coups. Il était un guerrier. Mais il n'avait jamais supprimé un homme désarmé, encore moins une femme ou un enfant. Il tomba à genoux dans la neige.
Une panique sans nom le gagna et il haleta, le souffle coupé. Des larmes chaudes ruisselèrent de ses yeux et il lui fut impossible de respirer. Byakuya hoquetait, se traînant sur les mains et les genoux. Il s'effondra dans la neige et pleura, le corps entier tremblant violemment.
La nuit était tombée lorsqu'il put bouger. Tout son corps lui faisait mal, sa peau à vif et rougie par le froid et l'humidité. Il ne vit rien dans l'obscurité noire. Il recommença à pleurer, complètement seul, émotionnellement submergé. Il fouilla la terre à la recherche de ses provisions, il ne trouva que son épée.
« C'était une erreur », gémit Byakuya tout haut. « Je n'ai pas voulu... » Il se balança d'avant en arrière jusqu'à ce qu'il ne puisse plus le supporter.
Il tint son épée dans ses mains, pensant tout de suite, et uniquement, à Shuren. Qu'était-il arrivé à Shuren ? S'était-il marié ? Avait-il eu des enfants ? Sa femme attendait-elle son retour de la bataille ? Shuren était-il toujours vivant ? Shuren avait-il été sous son commandement à un moment ou à un autre ?
Puis tout ce que Byakuya put voir fut la neige fondue et le sang chaud des enfants imbibant le sol gelé. Il pouvait sentir l'odeur de la mort. Il pouvait entendre les supplications de leurs mères implorant sa pitié, émises dans une langue qui lui était étrangère. « Je suis désolé ».
Byakuya se jeta vers l'avant sans hésitation, épinglant son cou sur l'épée du barbare. Il s'étouffa bruyamment, l'insupportable douleur faisant sortir ses yeux de leurs orbites. Ses bras et jambes se convulsèrent et il retomba sur son flanc. Son corps oscilla quelques secondes de plus puis il ne bougea plus. Un dernier râle d'agonie échappa de ses lèvres et ses paupières se refermèrent sur ses yeux gris, vides de regard.
Le garçon était mort.
Partie IV : fin
(1) NdT Ocarina : sorte de flûte, de forme ovoïde et percée de quatre trous.
