Chapitre 4
-Tu travailles trop., lui reprocha néanmoins Sam, jetant un œil aux notes que Cassandra avait prise pendant la nuit.
Cette dernière ne répondit pas. Cela lui semblait tout de même être le comble que ce soit l'astrophysicienne qui lui fasse cette remarque, alors qu'elle passait sa vie à la base. La jeune femme passa une main dans ses cheveux humides et regarda Sam, qui, debout à la fenêtre, observait le temps, ce qui était singulièrement ironique puisqu'elle passerait toute sa journée sous terre ou sur une autre planète. Cassandra se sentait lasse. Lasse de prétendre, de sauvegarder les apparences. Elle fixa son amie, toujours tournée vers l'extérieur.
Regarde moi. Remarque moi. Vois mes traits tirés, mes yeux rouges, vois ma douleur, regarde moi ! Vois ma fatigue, ma peine. Vois que ma mère me manque, que je suis toujours la fillette perdue qui s'est accrochée à toi comme à une bouée de sauvetage. Ramène moi comme tu m'as ramené il y a si longtemps. Réconforte moi, mens moi, dis que ça finira par passer. Regarde moi ! Vois seulement ma lèvre gonflée, mordue par Jonas la nuit dernière... Dis juste un mot, lance moi un seul coup d'oeil et je te dirais tout.
Les deux femmes finirent leur café en silence. Cassandra observa Sam partir en voiture et, après avoir rangé ses affaires, décida d'aller faire une visite avant d'aller chez Jonas.
Elle marchait dans les allées ombragées le cœur lourd, submergée d'une solitude écrasante. Elle n'était pas venue depuis un moment. Elle avait commencé ses études à l'université de Springs, mais après, avait jugé préférable de s'éloigner et avait fait transférer son dossier à Washington. Bonne surprise, cependant, lorsqu'elle avait découvert que Jack allait travailler et vivre à la capitale.
Malgré tout ce temps, ses pieds trouvèrent le chemin naturellement. On oublie jamais l'endroit où est enterrée sa mère. Janet Frasier reposait d'un sommeil éternel à l'ombre d'un chêne. Cassandra passa une main tendre sur le granit de la pierre tombale. Elle s'assit en face, relisant encore et encore l'inscription, en attente d'un message, d'une réponse à une question qu'elle ne connaissait même pas. Ses doigts caressant l'herbe fraîche, elle se sentait épuisée. Vidée. Il n'existait pas de terme pour dire ce qu'elle était : orpheline deux fois, sans famille, ne foulant pas la même terre qui l'avait vu naître. Elle dit finalement :
-Tu me manques. Tu aurais su quoi faire. Quoi dire. Tu avais ce talent-là avec les gens. Moi, je... Je suis perdue. Je peux à peine m'occuper de moi. Tu me manques tellement ! On aurait cru que ce serait plu facile, avec le temps, mais non. C'est de plus en plus dur et personne ne peut le comprendre, ne peut le réaliser. Sauf...
Elle s'interrompit, sourit en elle-même, baissa la tête un instant, songeuse, et la releva.
-J'ai couché avec lui. Je sais ce que tu penses, je sais que je n'aurais sans doute pas dû, mais... On doit faire tout ce qu'on peut pour aider les autres, c'est toi qui me l'a appris. Tu as donné ta vie, je n'ai donné que mon corps. Et je lui ai donné de grand cœur. Je ne peux pas le laisser tomber, Maman. J'ai besoin de l'aider. Tout autant qu'il a besoin d'aide.
Les jours suivants se déroulèrent de la même manière. Le matin, elle se rendait chez Jonas, y passait la journée sans que ça paraisse faire ni chaud ni froid à l'occupant, rentrait le soir chez Sam, où elle passait la soirée et une bonne partie de la nuit à étudier, penchée sur ses bouquins.
Cependant, la fin des vacances approchait, elle devrait rentrer à Washington et l'apathie de Jonas ne pouvait plus durer. Rassemblant tout son courage, un après-midi, elle lui parla enfin. Assis sur le fauteuil du salon, il avait à peine ouvert la bouche et l'ignorait royalement depuis près de deux semaines, qu'elle avait passé, exténuée et malheureuse, à s'occuper de lui.
-Tu ne peux pas continuer comme ça. Je suis sûre que tu le sais. (Silence) En dépit de ce que tu crois, je sais ce que c'est. Vraiment. Et... ça ne marchera pas. Tu ne peux pas arrêter de vivre. Tu dois continuer. Sinon, Langara aura disparu pour rien. Et même en oubliant ça, les autres, SG1... Ils ne viennent pas parce qu'ils savent que je suis là. Une fois que je serais partie, tu en auras un à ta porte régulièrement. Même Cameron et Vala qui ne te connaissent pas. Pour eux, tu es des leurs. Alors, et ce n'est peut-être pas la meilleure solution, mais je ne connais que celle-là... Alors, il faut que tu te lèves, que tu sortes, que tu trouves un travail, que tu prétendes être heureux... Et au bout d'un moment, tu finiras par l'être et le poids de tout ce que tu as perdu... sera moins lourd.
Il parut l'avoir écouté car il leva la tête et pour la première fois depuis si longtemps, il semblait vraiment là. Il ouvrit la bouche et dit lentement, d'un ton plein de tristesse, mais au moins dénué de colère :
-Tu mens. Tu ne vas pas mieux, toi, et ça fait des années que ta planète est perdue.
Elle eut un sourire mélancolique et résignée et Jonas se dit un instant que de toutes les personnes sur cette terre, elle était certainement la plus brave.
-C'est vrai. Mais qu'est-ce que je ferais si je n'espérais plus ?
Cassandra nota quelques améliorations pendant les quelques jours précédant son départ pour Washington. Elle parvint même, le dernier matin, à le faire parler de Langara et commanda une pizza avec le sentiment d'avoir gagné la bataille la plus importante de toute sa vie. Une demie heure plus tard, on sonna à la porte et elle alla ouvrir avec une décontraction qui démontrait l'habitude. Elle se figea. Ce n'était pas le livreur, c'était Daniel. Le même étonnement parut dans leurs yeux un instant et elle le laissa entrer. Elle n'avait pas menti à Jonas en lui disant que les autres savaient qu'elle était chez lui, mais ils ignoraient simplement (et elle s'était bien gardée de les informer) qu'elle y était tous les jours de la semaine, de huit heures à dix-neuf heures. L'archéologue comprit visiblement, fronça les sourcils en direction de Cassandra, mais avança vers Jonas qui était venu l'accueillir et lui serra amicalement la main. Ils parlèrent quelques minutes et Daniel lui demanda comment il allait.
Il répondit avec une certaine honnêteté et, pour Cassandra, ce fut sa récompense. Quelques jours plus tôt, il n'aurait jamais fait ça. Ils parlèrent un moment et Daniel, jetant un coup d'oeil quasi imperceptible à la jeune femme légèrement en retrait, expliqua qu'il avait prévu d'aller la chercher chez Sam pour qu'ils puissent dîner avec l'équipe avant qu'elle ne prenne son vol qui partait dans la soirée. Jonas, comme elle s'y attendait, déclina l'invitation. Comment lui en vouloir, de ne pas aller s'agglutiner quelque part, avec des gens heureux tout autour, des gens qui ne le connaissaient même pas ? Perdre sa planète, être exilé sur une autre, rend un peu agoraphobe.
Elle se laissa entraîner, elle, par Daniel. Le suivant jusqu'au restaurant dans sa voiture de location, elle pensait à Jonas. Elle l'avait salué devant Daniel et s'était sentie ridicule. Elle n'avait pas espéré, même en dehors de la présence de l'archéologue qu'il la remercie en lui jurant une gratitude éternelle. Mais elle pensait (elle en était même persuadée) qu'il y aurait eu plus qu'une poignée de main et un regard. Il lui fallut se rappeler qu'elle ne faisait pas ça pour la gloire ou quoi que ce soit, qu'elle avait fait ça pour elle-même, pour sa mère, qui n'était jamais en quête d'un remerciement. Mais elle n'était pas sa mère, le savait bien et le regrettait.
La soirée fut agréable et elle-même fut de belle humeur. Cependant, l'heure avançait et elle dit au revoir à Mitchell, Vala, Teal'C et Daniel. Puis, après un rapide retour chez elle pour récupérer les affaires de Cassandra, Sam l'accompagna à l'aéroport. Elle la prit dans ses bras pour lui souhaiter bon voyage et la jeune fille partit. Elle dormit dans l'avion, mal, mais au moins elle dormit. Plusieurs heures plus tard, pleine de courbatures, elle fut contente d'atterrir enfin.
Elle n'eut pas longtemps à traîner sa valise. Très vite, une silhouette familière avança vers elle et elle sourit. Jack O'Neill l'enlaça brièvement et elle lui rendit son accolade. Il s'empara de son sac et elle prit son bras de l'autre côté. Trouvant qu'elle avait une petite mine, il lui demanda comment elle allait et elle mentit, comme à son habitude. Il n'insista pas.
-Et les autres ?, l'interrogea t-il.
Elle sourit.
-Tu me demandes des nouvelles des autres ou d'une personne en particulier ?
Il répondit à son sourire, de ce petit air à la fois malin et innocent qui le caractérisait.
-De cette personne là, j'ai des nouvelles certainement plus récentes que les tiennes.
Elle eut un petit rire. C'était plus facile, ici, qu'à Springs. Il y avait Jack et rien ici ne lui rappelait ce qu'elle avait perdu. Elle s'en souvenait, évidemment, c'était toujours quelque part dans un coin de son esprit, comme un monstre qui dévorerait toute élan de joie, d'enthousiasme ou même, suprême délivrance, d'oubli.
-Qu'est-ce que tu as pensé des nouveaux ?
Elle releva la tête et croisa le regard inquisiteur de son ami, de son presque père. Elle se sentait flattée qu'il tienne son jugement en si haute estime. Il n'y avait pas beaucoup de gens qui pouvaient dire ce genre de choses.
-Mitchell a l'air bien. Un peu dépassé, mais il tient le coup. Et Vala... Disons que c'est agréable de voir quelqu'un capable de faire sortir Daniel de la base. Et de ses gonds, d'ailleurs !
-Il en est fou., dit Jack, à la fois en question et en affirmation.
-Complètement., confirma t-elle, riant, riant vraiment.
Dans la voiture, son expression se rembrunit et Cassandra sut ce qu'il allait demander.
-Et Jonas ?
Elle garda le silence un moment et, pour la première fois depuis longtemps, se permit d'être optimiste.
-Je crois que ça ira.
-Oui ?
-Oui.
