CHAPITRE 3

Sebastian Moran titubait, dans les ruelles humides de Londres. Il n'avait qu'une très vague idée de ce qui l'entourait. Peut-être avait-il un peu trop bu. Il s'en moquait un peu.

Au moins, ainsi, il se sentait bien.

La nuit était tombée depuis quelque temps déjà, et il s'était probablement trop éloigné de l'artère principale de la ville, si on s'en référait à la baisse spectaculaire de luminosité.

Sa tête tourna, un peu pl. Il se rattrapa de justesse à un mur. La pierre était froide, humide sous ses doigts. C'était bien. Agréable. Un ancrage dans la réalité.

Vraiment, le tueur d'élite n'avait pas voulu finir dans un état si lamentable. Seulement, voilà. Son supérieur avait disparu, et il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où il pouvait être.

Et Sébastian en était profondément perturbé. C'était son métier, de surveiller ses arrières. Mais, cette fois, il avait échoué.

Il n'aimait pas l'échec.

Et, il devait l'admettre, il n'était pas vraiment serein pour la santé de son patron.

Il grommela, un peu. Il avait froid. Il avait malencontreusement oublié sa veste au bar.

Il se redressa, plissa les yeux. Il y avait un bruit, régulier, dans cette ruelle, qui se rapprochait.

Il ne l'avait pas entendu tout de suite.

Un homme -ou une femme ?- s'approchait tranquillement, à pas assurés, les mains dans les poches. Sebastian l'observa, attentivement, méfiant. C'était peut-être l'alcool, c'était peut-être l'obscurité, mais il avait beaucoup de mal à déterminer les traits de son visage, ses mouvements exacts.

Le sang battait contre ses tempes. Sa vision était floue, abstraite. Il lui semblait de plus en plus que le cadre de la ruelle, les murs droits et rigides, la perspective s'estompait, se tordait… et il y avait cette silhouette, qui s'approchait de lui, nonchalamment… un éclair métallique, trancha la nuit, et sa chair au passage…

Il ouvrit la bouche, surpris… Le sang jaillit, d'un jet puissant et chaud… sa gorge était grande ouverte, béante… Sa tête bascula, lentement, vers l'arrière… puis tout son corps suivit… Des tâches de lumières, de couleur engluèrent sa vision… il n'était pas sûr d'avoir mal… son dos heurta le sol, craqua un peu… La silhouette devant lui tangua, tourna…

Puis tout fut noir.

OoOooOooOoo

Sherlock Holmes redressa la tête, alerté.

Il tendit l'oreille, dans une mimique qui n'était pas sans rappeler celle d'un chien, flairant une voiture dans la rue, et qui se demande s'il était supposé aboyer. Il était certain -absolument certain- d'avoir entendu le crissement de pneus sur le gravier de l'allée.

Et cela ne pouvait signifier qu'une chose : Molly était -enfin- arrivée, et il allait pouvoir quitter quelques secondes son rôle de garde-malade. Il y était parfaitement nul, de toute façon.

Cela faisait plusieurs heures qu'il inondait littéralement le visage de Moriarty d'eau froide, si bien que les couvertures, l'oreiller, le matelas et ses bandages ruisselaient abondamment. Le parquet vieilli se voyait admirablement gondolé par les soudaines flaques d'eau rosée qui lui avait miraculeusement atterri dessus. Par un miracle tout à fait saisissant, ce traitement particulier n'avait pas empêché l'irlandais de rester en vie. Mieux que cela, il avait semblé émerger, par moment, entrouvrant des yeux brillant de fièvre, ou se tordant faiblement dans les draps pour échapper à l'inondation. Mais il n'était jamais resté éveillé longtemps, et il était évident que si rien d'efficace n'était fait, la petite pelle en plastique de Mycroft allait avoir son utilité.

Il s'approcha, à petit pas, de la minuscule fenêtre ménagé dans le mur de façade, uniquement présente pour vérifier qu'il ne s'agissait pas d'envahisseurs armés jusqu'aux dents. C'était bel et bien la vieille voiture grisâtre de Molly Hooper, qui se garait laborieusement dans l'allée.

Parfait. Il n'était peut-être pas trop tard.

D'un pas rapide, il rejoint la porte du chalet.

Il ferait mieux de s'y prendre en avance, avec tout ces codes ridicules et serrures alambiquées.

Il entendit, distinctement, deux portières claquer. Il s'immobilisa. Peut-être Molly avait-t-elle contourné le véhicule, pour récupérer sa trousse de soins sur la banquette arrière. Ou, ce qui était plus probable, elle n'était pas venue seule. Et, dans ce cas, cela signifiait qu'il s'agissait peut-être d'un danger.

Il tendit machinalement la main, se saisit d'un des parapluies laissés gracieusement par Mycroft. Ce devait être celui qui avait une fusée à tête chercheuse incrustée dans sa pointe.

Il jeta un petit coup d'œil au blessé, qui avait repris ses geignements et ses gestes mous, immobilisé dans le lit par d'implacables cravates. Il n'était sûrement même pas conscient. Sinon, il y avait fort à parier que Sherlock l'aurait entendu râler.

D'un grand geste, il ouvrit la porte, esquivant élégamment les fléchettes roublardes, qui volèrent se ficher dans les dernières. Ses deux visiteurs sursautèrent, sur le palier. La jeune femme se tenait encore, le poing levé, prête à frapper quelques coups au battant.

L'autre, l'homme, reprit le premier contenance. Il inspira profondément, rentra la tête dans ses épaules, et lui adressa un regard absolument noir.

Sherlock ne comprit pas exactement ce qu'il se passait avant de se prendre un somptueux pain dans le nez.

OoOooOooOoo

Kitty Bell sursauta brutalement, en lâcha sa tasse de café industriel. Le liquide chuta au sol, éclaboussa artistiquement l'horrible tapis aux longs poils synthétiques jaunâtre. Elle poussa un couinement de douleur, recula prestement, sautillant à cloche pied. Elle s'était brûlée, à n'en point douter. Elle détestait ça. Les cloques allaient défigurer ses jolies jambes blanches. Mais elle avait été surprise.
Quelqu'un avait frappé brutalement à sa porte, comme s'il avait eu pour but de l'arracher de ses gongs.

« Miss Bell ? » beugla une voix masculine. « Scotland Yard ! Ouvrez cette porte ! »

La journaliste cligna des yeux, surprise. La police ? Pourquoi ? Elle n'avait rien fait de mal. Un léger éclat de colère la traversa, lorsqu'elle comprit qu'ils venaient sûrement pour s'en prendre à son cher Richard. Ils devaient venir venger la mort méritée de leur héros.

Tant pis pour eux, l'homme n'était pas là. Il ne tomberait pas dans les filets de ces imbéciles, à la solde de Sherlock Holmes.

Elle se composa un sourire avenant, malgré l'insupportable douleur qui irradiait de ses jambes ébouillantées. D'un geste assuré, elle ouvrit tout grand sa porte d'entrée, mielleuse et hypocrite à souhait.

« Bonjours, » roucoula-t-elle. « Que puis-je pour vous ? »

Ils étaient trois, ces vautours de flics. Deux hommes, une femme. Tous très quelconque. Peu intéressant. C'est à peine si elle reconnut « Lestrade », qu'elle avait interviewé, un jour, pour trouver des pistes sur Sherlock Holmes. Il avait gobé extrêmement facilement son petit numéro de fan énamourée. Un pigeon de premier choix.

Mais aujourd'hui, son regard transpirait le mépris. Il n'avait sûrement pas apprécié son petit article, dévoilant la vérité sur son précieux détective. Peut-être que Scotland Yard était au courant, depuis longtemps, des petites magouilles de Holmes ? C'était un sujet intéressant, qu'elle se devrait d'explorer. Une fois qu'elle aurait assuré la sécurité de son Richard.

« Bonjours, mademoiselle, » grommela la femme flic, haute sur patte, qui semblait n'attendre que le moment où ils partiraient. « Nous voulons simplement parler avec Mr. Brook. Je crois qu'il vit ici ? »

Kitty ronronna intérieurement, satisfaite d'avoir vu juste. Elle savait bien, qu'elle était intelligente.

Elle redressa fièrement la tête, le sourire plus éblouissant que jamais. Elle transpirait la bravade. Ça ne plut visiblement pas à Lestrade, à en juger par la crispation de sa mâchoire et aux éclairs que jetaient ses yeux gris. A vrai dire, il semblait être le seul à vraiment être motivé pour ce qu'ils étaient venus faire. Les deux autres laissaient leurs regards dériver dans la rue, dans le jardin, dans les buissons.

C'est donc lui qu'elle fixa le plus outrageusement, une lueur de victoire au fond des yeux.

« Mais Richard n'est pas ici, monsieur, » fit-elle, le ton faussement désolé. « Voilà presque trois jours que je ne l'ai pas vu. »

Un éclair de compréhension traversa le regard de l'inspecteur. Elle ne le comprit pas. Son assurance dégonfla subitement.

« Presque trois jours, vous dites… » répéta-t-il. « Je vois. »

Il sourit, à son tour. Kitty pencha la tête, avec incompréhension.

Trois jours. Le délai semblait lui faire penser à quelque chose. Qu'est-ce que…

Oh. Oui. C'était vrai. Sherlock Holmes était mort, il y avait presque trois jours de cela.

Voilà ce que ce petit policier de pacotille insinuait, pensait avoir compris.

Oh bah mince alors, comme c'est bizarre, tout de même, hein, que Richard Brook ait disparu juste après la mort de son soi-disant employeur, je me demande bien ce que ça veut dire, quand même, hein, les choses sont si bien faites.

Elle serra les points, tremblante de colère. Il avait tort, il n'avait rien compris.

Pourquoi s'acharner ainsi sur ce pauvre Richard ?

« Quand vous le reverrez, » dit Lestrade, d'un ton qui sous-entendait clairement que ce n'était pas demain la veille que ça arriverait, « prévenez-nous. Nous avons hâte de lui poser quelques questions. »

Son sourire s'étira, un peu plus. Il eut l'air proprement goguenard, l'espace d'un instant. Puis il la salua, dans un respect clairement feint, clairement moqueur.

« A bientôt, mademoiselle. »

Les deux autres flics marmonnèrent quelque chose à leur tour, probablement une forme de salut. Elle ne répondit pas, ne bougea pas. Les regardant s'éloigner, tranquillement, vers leur voiture, garée devant son allée.

Elle pinçait ses lèvres, si bien qu'elles en devenaient blanches. Elle ne bougeait toujours pas, lorsque la voiture démarra, s'éloigna sur la route dans un petit crachotement de moteur. Alors, lorsqu'elle fut enfin hors de vue, elle souffla, poussa un grondement colérique, et claqua brutalement la porte.

Ils avaient tort, ils avaient tous tort.

Richard Brook était quelqu'un de bien.

Elle le savait.

OoOooOooOoo

… où était-il ?

Il se sentait étrange, déconnecté de lui-même. Ce n'était pas vraiment son palais mental.

Il n'était pas dans son palais mental.

Il ne pensait pas être dans son palais mental.

Mais il n'était sûrement pas éveillé.

Tout conte de fée mérite son vilain attitré…

Il se tenait, debout, au centre de ce qui semblait être une grande pièce sombre les murs disparaissaient, haut, très haut au-dessus de lui. Il ne voyait pas le plafond.

Jim, de l'hôpital ?

Le sol était humide. Des gouttes d'eau chutaient, par myriade, sur son front. Il était détrempé. Mais d'où venait cette eau ?

Ah, Ah, Ah, Staying Alive.

Il ne voyait pas non plus les murs qui l'enfermait. Et pourtant, il savait qu'il était dans un lieu clos. Il le sentait à la manière dont les chuchotis, les éclats de voix qui l'entouraient se répercutaient, en écho, contre des parois invisibles. Un air de chanson, aussi, qui tournait, tournait autour de lui, dans une litanie mystique, un disque rayé, répétant sans cesse les mêmes mots.

Première erreur. James Moriarty n'est pas humain. C'est une araignée…

Il ne parvenait pas à bouger, comme entravé. Ses poignets, ses chevilles semblaient privées de sang. Il ne les sentait plus.

Je t'avais donné mon numéro. Pourquoi ne pas m'avoir appelé ?

Il savait qu'il avait mal, terriblement mal au crâne. Mais il s'en moquait. Sur le moment, la douleur lui semblait lointaine.

Bon garçon. Obéit à ton père.

Il n'y avait aucune issu de secours visible. Etait-il coincé, enfermé ? Un étrange étau enserra son estomac. Il se sentait seul, désespérément seul.

Il voulait sortir d'ici. Il avait peur.

Il a tenté de te tuer, Sherlock. De te détruire…

Est-ce qu'il y avait un moyen de sortir ? Il devait sortir, il avait besoin de sortir. Il n'aimait pas rester dans le noir. L'eau continuait à goutter, dégoulinant le long de son front, se logeant dans son cou. C'était froid. Il avait peur.

Sherlock Holmes, détective consultant…

Une légère lumière perça, quelque part, en haut de ce plafond qu'il ne voyait pas. Un rayon de soleil tomba, tout au fond du puit où il était coincé. Le froid s'estompa, un peu. Tout à coup, il pouvait voir les murs. Ce qui lui semblait lointain, hors de portée, se révélait être de simples parois de pierre, grossièrement taillée.

I want to break free…

L'eau ne coulait plus. Soudainement, son visage était sec. La lumière l'éblouie, si bien qu'il dut en fermer les yeux…

Et James les rouvrit, brusquement, reprenant pied avec la réalité concrète de ce qui l'entourait.

Il sentit quelque chose de mou, sous sa tête. Quelque chose de doux, de chaud. Un oreiller.

Il était allongé. Le matelas était dur, peu confortable. Il se sentait endolori.

Il ne parvenait pas à bouger. Il était attaché, maintenu au barreau de son lit. Les liens étaient trop serrés. On ne voulait pas qu'il s'échappe. Sherlock ne voulait pas qu'il s'échappe.

Son crâne l'élançait, brutalement. Il sentait le sang, palpitant contre ses tempes. Une odeur de formol, de médecine flottait autour de lui.

Ses vêtements collaient à sa peau. Il les devinait sales, poisseux.

Il y avait du bruit, autour de lui. Des voix. Des pas. Des raclements de chaises, contre un parquet vieillot.

« … s'éveille. »

C'était une voix féminine, à sa gauche. Elle lui semblait familière. Qui était-ce ?

Il tenta de tourner la tête. Il y renonça, lorsqu'une pointe de souffrance -sûrement une lance en fer chauffé à blanc- lui vrilla les tempes, transperça son cerveau. Un geignement pitoyable lui échappa.

Un visage se pencha, presque immédiatement, vers lui. Cette fois, il ne lui fallut qu'une seconde pour reconnaître Sherlock Holmes, dont les yeux semblaient briller… de soulagement. D'inquiétude. D'agacement. Il s'efforça de lui rendre son regard, de maintenir ses paupières ouvertes. Il ne s'expliquait pas très bien l'étrange éclat joyeux qui éclot de sa poitrine, lorsqu'il vit le visage du détective.

Sherlock Holmes, détective consultant… seule personne qui égalait son intelligence… côté des anges… violon… Reichenbach… semblable à lui… Chapeau marrant… Némésis… Carl Power… Il était important, il était le plus important, il était sa vie…

Il prit conscience de la chaleur anormale de son corps. Il avait de la fièvre.

La moitié des mots qui lui venaient à l'esprit face à Sherlock ne faisaient pas le moindre sens pour lui. Il y avait quelque chose de vraiment frustrant, là-dedans – il détestait savoir sans comprendre.

Visiblement, le détective avait eu un accrochage avec quelqu'un. Le côté gauche de sa mâchoire avait une très jolie teinte prune, qui tranchait particulièrement avec la blancheur précieuse de sa peau. Mais qui pourrait vouloir frapper Sherlock ?

Toi, bougre d'imbécile. Et tu as déjà essayé de faire pire.

Un autre visage entra en périphérie de son champ de vision. C'était une femme, jeune, dont les cheveux châtains, maladroitement ramenés en queue de cheval, cascadait sur ses épaules, dans une multitude de reflet ocre et doré. Elle les avait, de toute évidence, attachés par obligation. Ce n'était pas par choix, parce que cela lui allait bien, mais parce que c'était une nécessité. Elle devait donc travailler dans un milieu où l'hygiène était importante. Probablement médecine, si on tenait compte des regards sérieux et concentrés qu'elle lui jetait, examinant ses yeux, son bandage avec un intérêt professionnel. Mais elle n'avait pas forcément l'habitude des patients humains, ou tout simplement vivant. C'était évident, compte tenu de ses quelques hésitations, son apparent manque de confiance en elle, lorsqu'elle tâta précautionneusement son cou pour en chercher le pouls. Peut-être une vétérinaire, peut-être une légiste.

Et, toujours, cette agaçante sensation de familiarité. Il connaissait ce visage, il connaissait cette femme, mais son nom lui échappait, désespérément, de même que le pourquoi de cette connaissance.

Où l'avait-il rencontré ?

Il n'était pas proche d'elle. Elle avait l'air franchement dégoûtée, à l'idée de le toucher. Répugnée, à l'idée de le soigner.

Elle retira bien vite sa main, les sourcils froncés, l'expression oscillant entre satisfaction et regret.

« Il s'est stabilisé. »

James n'aurait pas pu se méprendre sur le soulagement flagrant qui éclaira les yeux si bleus de Sherlock. Il aimait beaucoup la couleur de son regard. Il avait l'impression de se plonger dans un ciel d'été, sans nuages à l'horizon. C'était apaisant, et plus encore lorsqu'il y avait cette petite lueur qui s'allumait, comme un petit soleil, dans les iris saphir.

Il aurait tellement aimé savoir, exactement, ce que Sherlock était pour lui. Mais il ne savait plus, et c'était peut-être ce qu'il y avait de plus frustrant dans son état actuel.

« Tu peux parler ? » lui demanda le détective, l'expression soudainement avide.

La jeune femme ouvrit la bouche, comme pour émettre un jugement. Mais un regard de Sherlock la fit se raviser, et elle se recula respectueusement, si bien qu'elle en sorti de son champ de vision.

Rougeur, soumission, refus de croiser son regard, elle est amoureuse.

Une pointe de jalousie, incompréhensible, transperça sa poitrine. Il grimaça.

Parler, donc.

Il pouvait faire ça, oui.

Il ouvrit la bouche. Sa gorge était sèche, plus sèche que l'écorce d'un chêne. Il eut beaucoup de mal à rassembler assez de salive pour émettre un son. Encore plus pour que ce son soit un mot cohérent.

« Oui, » croassa-t-il -et sa voix lui aurait flanqué les chocottes-.

Sherlock en parut néanmoins très satisfait, et lui sourit de moitié. James avait retrouvé assez de souvenir pour comprendre que c'était un spectacle rare, qu'il se devait de préserver. Et ce spectacle lui plut, immédiatement.

Pourquoi avait-il voulu tuer Sherlock ?

Parce que c'était ce que son frère -MY QUELQUE CHOSE, IL TROUVERAIT UN JOUR- avait dit. Il avait voulu le détruire.

Le tuer… le détruire…

Le brûler.

Il cligna des yeux, déstabilisé par ces pensées parasites. Dans ses oreilles résonna, moins d'une seconde, le doux clapotis de l'eau d'une piscine. Une image, brève, fugace, se forma devant ses yeux. Un bâtiment, plongé dans la nuit… Une grande piscine, illuminée… Deux silhouettes, face à lui… L'idée d'une bombe, d'une clé USB, qui semblaient avoir une place dans cette scène…

Et tout cela s'effaça, presque immédiatement, comme la craie estompée sur un tableau noir par une brosse trop usée. Un raclement de gorge, dans le coin d'extrême gauche de la pièce, attira son attention.

Il y avait donc une troisième personne dans la pièce et celle-ci n'avait, jusqu'à lors, pas encore parler.

Au ton de sa voix -bas, vibrant, presque un grondement-, cette personne là était furieuse. Furieuse contre qui ? Sherlock ? James ?

« Comme c'est touchant, Sherlock, » disait la voix. « Tu te souviens au moins de qui il s'agit, rassures moi ? »

Des deux, de toute évidence. La mâchoire du détective se crispa légèrement. Il cligna des yeux. Son regard s'accrocha, brièvement, à celui du blessé, avant de se détourner dans la direction de la voix.

Il semblerait que James ait découvert l'origine de l'hématome sur sa joue.

« Je m'en souviens parfaitement, John, » grinça le détective. « Tu n'as pas d'inquiétude à avoir là-dessus. »

John, donc.

Johnny-Boy.

Une image tremblotante émergea péniblement, quelque part, dans son esprit. Un homme assez petit, carré, les yeux doux, le sourire avenant, aimable. Toujours dans les pattes de Sherly.

Bombe. Sniper.

Il fronça les sourcils. Qu'est-ce que ça signifiait ?

« Oh, mais je ne m'inquiète pas, » gronda John, se contenant visiblement. « Tu ne fais que discuter tranquillement avec Moriarty. Vraiment, je me demande bien ce qui pourrait poser problème. »

Moriarty. Encore ce nom étrange, qui semblait le désigner, lui.

Moriarty… n'était-ce pas un personnage de conte de fée ?

Jim Moriarty. Salut !

ouverture du procès… Moriarty contre La Couronne…

Mr. Moriarty, la mission a été menée à bien…

Il n'aimait pas ce nom. Il remuait des choses, dans son palais mental, des portes dérobées, des portes sombres, profondément obscures, fermées à triple tour. Il n'avait pas le courage de les ouvrir, il ne voulait pas les ouvrir.

Qu'on cesse de prononcer ce nom.

« Ce que je fais ne te concerne pas, » aboya Sherlock.

James tressauta légèrement, lorsqu'il sentit la main du détective s'appuyer sur le matelas, juste à côté de lui, provoquant un léger renfoncement. Sherly venait de gratifier son support d'un coup de poing.

Son poignet gauche le tança, à moitié cisaillé par ce qui semblait être un rebord de lit métallique trop aiguisé. Il ne put même pas l'en écarter. Il était attaché.

La jeune femme retint son souffle, à côté d'eux. John émit une exclamation colérique.

« C'est ça ! Comme le fait que tu sois en vie, de toute évidence ! »

Sherlock se mordit la lèvre. Fasciné, James observa, attentivement, l'expression de culpabilité qui se peignit sur ses traits. C'était passionnant. Le détective était passionnant.

La pression de son poing dans le matelas s'atténua. Ses doigts s'étendirent, ses muscles se détendirent, ses épaules se dénouèrent. Il le sentit l'effleurer, presque par accident, lorsqu'il se redressa, pour faire pleinement face à John.

« C'est bien plus compliqué que cela, et tu le sais, » murmura-t-il, le teint blême.

« Oh, bien sûr, » fit John, amer. « C'est toujours plus compliqué, avec toi. »

Un grincement. Il avait esquissé un pas, s'était rapproché de la porte.

« Ouvre-moi ça. J'ai besoin de prendre l'air. »

Sherlock s'empressa d'obéir, la tête basse. James s'appliqua à se faire tout petit, dans ses draps. Il avait l'impression de sentir le regard flamboyant de John sur lui.

Un long moment, presque interminable, sembla s'étirer. Il pouvait vaguement entendre le « tip-tip » régulier des codes tapés par Sherlock, les cliquetis métalliques des clés qu'il insérait dans les serrures. La femme bougea aussi, à côté de lui. James croisa brièvement son regard, alors qu'elle s'avançait, à son tour, vers la porte. Il n'aurait pas sû interpréter la signification de son expression, durant la brève seconde que dura leur contact oculaire.

Dans un « SCHTAC » sec, des petites fléchettes partirent se planter au plafond. Il maîtrisa de justesse un petit frisson.

Les pas de John et de la femme s'éloignèrent, crissèrent sur le gravier. Ceux de Sherlock, au contraire, revinrent vers lui.

Le détective se stoppa, près de lui, juste à côté du lit, le regard perdu dans un coin de la pièce que James ne voyait pas.

Puis, sans prévenir, il s'assit, sur le bord du matelas, et enfouit son visage dans ses mains.

L'irlandais sentit son cœur s'accélérer.

Il savait que Sherlock ne se montrait jamais -au grand jamais- dans une telle position de faiblesse. Et il n'aimait pas -pas du tout- le voir dans cet état-là. Quelque chose, dans son cœur, lui disait que Sherlock Holmes n'avait tout simplement pas le droit d'être faible, et encore moins devant lui… Devant « Moriarty ».

Il déglutit, inspira lourdement. Une légère panique s'insinua, lentement, dans son esprit.

Qu'était-il supposé faire ?