Existe t-il une cave sous nos propres fondations ? Une caverne creuse pour se réfugier en cas de tremblements de terre (de corps), en cas d'effondrement de nos fondations.
Will le pensait, et visualisait parfois son âme se rouler en boule pour se nicher au sein des pierres glacées et sombres de sa propre caverne.
Mais ce sentiment avait à ce moment déserté pour être remplacé par une douce chaleur confortable créée par une caverne de couverture dans un lit incroyablement grand.
Malgré le léger tournis dans son crâne, Will demeurait apaisé dans ce lit, un petit sourire aux lèvres. L'esprit devait s'alléger, Will le savait, et il était si bon de le sentir lorsqu'il y parvenait. Si bon de ne pas se laisser envahir et écraser par le lourd poids des actes de la vie, ceux-là même qui achèvent.
Même l'érection matinale n'avait pu atteindre cette douce légèreté dans laquelle baignait l'adolescent.
Mais celle de Hannibal était une autre affaire.
Assis dans un fauteuil de sa bibliothèque, il feuilletait un bouquin épais contenant des planches d'anatomie. Une paire de lunettes reposait sur son nez droit, celles qu'il réservait à la lecture. Un accès simplifié aux images anatomiques assurait un accès direct à l'imagination et à la dissection. Et les images cruelles et sanglantes repoussaient la sexualité. Être en proie aux désirs sexuels n'était pas un élément que Hannibal appréciait la sexualité engendrait une forme de perte de contrôle qu'il avait du mal à tolérer. Alors, la projeter sur la violence et la noyer sous du sang imagé aidait à anéantir les images purement sexuelles, celles qui surviennent sans être invitées pour vous retourner le crâne et rendre excité tout ce qui se trouve entre vos cuisses. Ainsi, si l'érection demeure malgré ce travail, alors il suffit de penser qu'elle provient des images sanguines, ainsi les fantasmes s'en trouvent modifiés, et la légitimité est tout à coup présente pour quelqu'un comme Hannibal. Bander sur une scène macabre le faisait se sentir davantage lui-même que bander sur un corps vivant, irritant et détestable. Les morts ont au moins cette tranquillité, cette élégance et une passivité qui permet de faire à peu près tout ce qu'on désire en terme de sexualité – ce que les vivants ne laissent pas forcément faire. Et les morts possèdent aussi l'humidité, comme un sexe de femme gonflé et mouillé, mais qui s'écoule par chaque plaie créée, d'un rouge rubis scintillant dont le goût surpasse celui de la cyprine.
C'est ainsi que Hannibal s'était retrouvé dans ce fauteuil, les yeux perdus à travers les pages du livre car les images qui traversaient son esprit n'avaient plus d'existence physique : elles étaient saccadées et rapides, et le principal protagoniste de la scène mentale qui se déroulait en lui n'était ni mort ni vivant. C'était le moment des hurlements, de l'agonie finale, des cris qui appellent la vie quand la mort arrive au galop pour vous piétiner. Le lourd livre frottait contre le pénis de Hannibal à travers son pantalon, un frottement minime. De l'extérieur, il avait l'air comme n'importe qui qui lirait un livre dans une bibliothèque municipale. De l'intérieur, du sang coulait depuis chaque fontaine rouge qu'il avait creusées sur le corps de Will, un corps ouvert sur la mort, rafiné, esquinté, appétissant, se tortillant et hurlant. L'érection de Hannibal finit par déverser toute seule une petite quantité de sperme dans son pantalon lorsqu'il visualisa dans son crâne le moment où il croquait dans l'aine de Will pour arracher un morceau.
Bien sûr, cela perturbait légèrement ses projets qu'il remettait sans cesse en question au sujet du garçon. En faire ce qui ressemblerait à un ami (un statut probablement étrange étant donné les représentations mentales déformées de Hannibal) et intérioriser tout fantasme violent. Cela serait sans doute possible mais demandait peut-être quelques efforts.
Lorsque Will descendit ce matin-là, Hannibal continuait d'étudier dans sa bibliothèque, après avoir changé de vêtements. Ils se sourirent gentiment, partagèrent le café, puis Will retourna chez lui.
L'événement qui les ressembla de nouveau ne se produit que six jours plus tard. Durant cette période d'une semaine, il semblait qu'aucun des deux n'avait osé contacté l'autre, peut-être tous les deux un peu effrayés par la proximité, même minime, qu'ils avaient eu ensemble. En effet, deux êtres si seuls nécessitent probablement des mois pour nouer des contacts, et ils avaient précipité les choses ce soir-là, dans le feu de l'action et l'ivresse. Alors, aucun n'avait contacté l'autre.
Mais un jour Will, sur la petite route en bordure de campagne qui le conduisait chez lui, entendit un souffle fort provenir d'entre les arbres. Il se raidit d'abord, son cœur manquant un battement. Puis il souffla doucement pour retrouver son calme, et laissa sa curiosité et son côté aventurié prendre le dessus. Lorsqu'il tourna la tête, une incroyable scène s'exposa devant son regard. Couché sur le flanc, un cerf immense et majestueux croisa son regard. La bête saignait au niveau du ventre par un trou béant d'où suintait un sang épais et noir. Ses yeux brillaient et refletaient une souffrance aigue, qui goba immédiatemment l'empathie de Will qui tomba sur les genoux près du corps de l'animal.
Durant quelques secondes, il le fixa simplement dans les yeux, puis les choses s'emmelèrent.
Il se vit attraper les cornes de l'animal d'une main, et enfoncer dans le trou sanglant son autre main. Baignant dans une texture lisse et si mouillé, bientôt jusqu'au coude. Probablement faisait-il ça pour arrêter l'hémoragie, il ne savait plus. Mais lorsqu'il extirpa son bras des viscères, un couteau était coincé entre ses doigts. Il le vit, lâcha un gémissement tremblant et essaya de se lever brusquement. Mais il ne put. La boue l'engluait littérallement dans le sol et ses genoux étaient brisés. Soudain, l'animal bougea légèrement la tête pour la tourner complètement vers l'adolescent.
« William. » La voix de sa mère sortit de la bouche du cerf et Will hurla soudain. Il tenta de gesticuler davantage, la panique grandissant. Mais ses genoux broyés continuaient de s'enfoncer dans la terre. Alors il se pencha en avant et pour éviter de couler dans la boue, s'accrocha au buste de l'animal dont le sang commençait à se confondre à la boue, formant une pâte gluante aux couleurs affreuses. Will émit un sanglot de frayeur, puis la panique fut si grande que, sans comprendre comment ni pourquoi, une violente colère le noya brusquement et il se vit, de l'intérieur, porter un premier coup de lame dans le ventre de l'animal. Mais cela s'enchaina et fut rapidement suivi d'autres coups, des coups violents portés directement dans la chair de l'animal pour la trouer et l'ouvrir, ce dernier émettant des gémissements de douleur hors nature. Will ne visualisait plus rien, les yeux floutés par des sanglots, la bouche tirée par une expression haineuse et triste à la fois, et il porta des coups forts et directs jusqu'à achever cette bête de plus de deux cents kilos.
La dernière chose qu'il sentit fut la chair déchirée contre son visage lorsqu'il chuta, tête la première, dans le ventre de l'animal.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il ne sut depuis combien de temps il les avait fermé. Mais au moins, il n'y avait devant lui que des arbres, droits et immobiles, grands et rassurants. Il était assis et sentait sous ses aisselles deux bras qui le maintenaient, et n'eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qui cela était, car l'odeur et le sentiment procuré avaient déjà répondu à cette question. D'ailleurs, il n'alla pas très loin dans son propre questionnement, pour par exemple se demander comment Hannibal était soudain là. Peut-être que c'était ce dernier qui avait tiré sur le cerf durant la chasse ? Mais qu'allait lui reprocher Will après ce qu'il venait de faire ? Il ne fut soudain d'ailleurs plus certain que cela soit arrivé, mais lorsqu'il lécha le coin de ses lèvres et gouta au sang, la réalité le rattrapa et une nausée remonta irrémédiablemment. Il se pencha en avant pour cracher de la bile acide dans la terre, ce qui souleva son estomac dans des convulsions douloureuses.
Au coin de ses yeux, des larmes perlèrent et il fut reconnaissant des deux bras forts qui le maintenaient, et du fait que Hannibal l'ait sortit de cette situation, peu importe si la présence de Hannibal ici représentait tout de même un élément étrange.
Une main passa dans ses cheveux pour ne pas qu'ils soient salis de bile, et Will crut fondre de soulagement dans cette étreinte, se blotissant soudain contre Hannibal. Il enfonça sa tête contre le torse de l'homme, repliant ses jambes et paraissant soudain beaucoup plus petit qu'il ne l'était. Hannibal l'entoura presque complètement de ses bras et le berça doucement.
Ce qu'avait vu Hannibal de l'extérieur, durant la scène entre le cerf et Will, était bien sûr différent de ce qu'en avait perçu Will lui-même. La panique avait fait voir et imaginer des choses qui n'appartenaient qu'au royaume mental de Will. Ceci dit, caché derrière un arbre, Hannibal avait observé toute la scène et l'avait savouré. En effet, il avait été si savoureux et bon de voir l'adolescent en pleine empathie, humain à l'extrême -cette même sensation qui avait complètement déserté Hannibal il y a quelques années- pour céder ensuite à la panique et arborer quelques secondes plus tard le masque du meurtrier. Will l'avait porté avec une telle magnificience, une telle aisance, envoyant sur ce masque de la peinture rouge par éclats.
Hannibal avait provoquer une simple situation pour observer les conséquences et le résultat avait été au-delà de ses espérances. Il était conquis par l'ambivalence de Will, par ses petits démons intérieurs, et par le matricide représenté.
« Ca va aller, » murmura doucement Hannibal.
Will tentait de calmer ses sanglots et de se remémorer le premier contact avec Hannibal, le soir de la mort de sa mère. Puis il se remémora la bête qui portait la voix de sa mère, et dont il avait anéanti le ventre. Etait-ce aussi un acte porté envers lui-même, par l'acte de destruction de l'image du nid d'où il provenait ? Les questions furent nombreuses et trop symboliques, et il ne put pleurer davantage.
Ses yeux se levèrent et il les ancra au loin dans la forêt, absent.
Hannibal ne dit rien et observa le visage du garçon, qui arborait une expression nouvelle. L'homme ne se lassait certainement pas d'observer tous les côtés de Will, comme un diamant révelerait sous la lumière chacune de ses facettes. Chaque abîme qui l'emportait, chaque sentiment qui le secouait, provoquait un petit quelque chose à l'intérieur de Hannibal.
Le visage était à présent si fermé, neutre. L'adolescent n'avait plus d'âge ni réellement de matière. Comme un masque de porcelaine, il ne bougeait plus. Les yeux semblaient creux et vidés. Il semblait sucé de toute vie, et Hannibal, en voyant ça de si près, fut touché. Touché. Par ce spectacle de mort durant la vie, par cette plongée sidérale et par l'allure des traits de Will, qui ne disaient rien. Cela attisait sa curiosité et le stimulait.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes. Peut-être était-il dangereux de laisser Will sombrer si longtemps, mais Hannibal ne pouvait en détacher ses yeux. Derrière eux gisait la bête, sur laquelle l'on pouvait compter 32 coups de couteau.
Après de longues minutes, un éclat réapparut brusquement dans le regard de Will suivit d'une inspiration profonde et tremblante. La vie reprit sur les traits de son visage et la statue grise qui demeurait à sa place dû laisser la lumière revenir pour animer le visage. Will soupira ensuite, comme fatigué par cette traversée qu'il venait de faire, mais ne semblait pas si surpris que ça. Doucement, il dirigea sa main vers l'intérieur de sa veste et sans regarder, tira une cigarette pour rapidement la coincer entre ses lèvres avant de prendre son briquet de la même main pour l'allumer. Hannibal grimaça et le lâcha doucement.
« Ca va mieux ? » dit-il sur un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu.
Will hocha la tête pour toute réponse. Epuisé, il ne pouvait plus penser à grand-chose. Il fumait en regardant l'horizon, simplement, passivement, puis écrasa la cigarette sous sa basket tâché de sang. Ses esprits revenaient tranquillement, et il put alors se rendre compte qu'il tenait toujours le couteau fermement dans sa main droite.
