Chapitre 3 : La jeune fille
dans sa robe fleurie
Tout l'équipage fut réparti dans différentes chambres. Les pirates ne rechignèrent pas à laisser ensemble les enfants naufragés dans une même chambre – la plus grande, à vrai dire. Et une fois qu'Edmund eût fermé la porte de bois, Jill fondit en larmes dans les bras d'Eustache.
Non pas que la jeune fille soit une petite geignarde pleurnicheuse, loin de là. Mais en l'espace d'une journée, elle avait failli se noyer, avait été récupérée par des pirates crasseux, s'était vue enfermée dans un cachot froid et terrifiant : pour elle qui n'était jamais sortie des rues de Londres, cela faisait beaucoup. Et ce qui ne l'aidait pas était le fait que son meilleur ami lui-même et ses cousins n'aient pas l'air plus rassurés qu'elle.
Alors elle pleurait. Elle pleurait à la place d'Eustache, elle pleurait à la place de Lucy, elle pleurait à la place d'Edmund. Elle versait les larmes que ces cœurs vaillants se refusaient à laisser couler...
Au bout d'un long moment, elle finit par se calmer et, sur le grand lit, elle s'endormit sur les genoux d'Eustache, Lucy lui caressant doucement les cheveux. Edmund, qui jusque là était resté près de la fenêtre, s'approcha du lit.
« Elle est courageuse. »
Sa sœur et son cousin le regardèrent, puis Eustache baissa les yeux sur Jill.
« C'est pas ma meilleure amie pour rien ! »
« Il en fallait au moins un dans le tandem pour affronter les dangers, » taquina Lucy.
Son cousin lui lança un regard noir, bien qu'un sourire étirât ses lèvres.
« Tu penses qu'elle va tenir le coup ? » demanda Edmund.
« De quoi tu parles ? »
« On va devoir rester ici un moment, à mon avis. Il y a eu des interférences dans la magie, et une puissante. Narnia n'est qu'un monde parmi tant d'autres, nous le savions déjà grâce au professeur Diggory, mais je ne pensais pas en découvrir d'autres de mon vivant. D'après ce que j'ai compris du récit du professeur, il faut un réceptacle magique très puissant pour basculer dans un autre monde. Lui avait utilisé les bagues de son oncle. »
« Pour nous, n'est-ce pas le tableau de notre chambre ? » tenta Lucy.
« Il nous a conduit à Narnia, certes. Mais je doute qu'il soit à l'origine de notre déroute ici. »
« Et... Aslan ? Il aurait pu nous envoyer ici, pour une raison ou une autre. »
« J'en doute, Eustache. Il nous en aurait avertis... Mais ce n'est pas impossible. Si tel est le cas, cela veut dire que nous pourrons le retrouver ici, sous une autre forme. Enfin, quoi qu'il en soit, il va nous falloir rester ici un bon moment, je le crains. On va devoir non seulement survivre, mais aussi trouver des pistes pour rentrer chez nous. Je resterai pas ici toute ma vie comme à Narnia ! »
« Pour ça, je pense que les pirates peuvent nous aider... Ils n'ont pas l'air non plus ravis d'être ici. »
« Tu as tout à fait raison ma chère sœur. Pourquoi n'irais-tu pas... »
« Non, » coupa Lucy. « J'ai une jeune fille perdue à rassurer. Vas-y plutôt toi, ça te changera les idées ! »
Edmund sourit devant le regard insistant de sa sœur. Encore une fois, elle avait raison. Cela ne lui ferait pas de mal d'aller voir du monde.
Mais alors qu'il allait se diriger vers la sortie, on toqua à leur porte. Ils se regardèrent alors, inquiets.
« Vous n'ouvrez pas ? »
Pris comme ils étaient tous les trois dans leur contemplation inutile de la porte, ils n'avaient pas vu que Jill s'était réveillée. Et celle-ci, échappant à toute tension, se leva et alla elle-même ouvrir la porte, avant même que les autres n'aient le temps de réagir.
« Salut. Tu es le capitaine, c'est ça ? »
« En personne ! » s'exclama le dit capitaine. « Je t'aime déjà petite ! »
Et les Pevensie et le Scrubb purent voir entrer Jack Sparrow dans leur chambre.
« Hé ! Je m'appelle Jill, et je suis pas petite ! »
Jack se retourna, la scruta une seconde
« J'adore ta robe... Jill ! »
Et il vint s'asseoir à la table de la chambre, se servant déjà un verre de vin. Les trois cousins réalisèrent alors une chose : si eux avaient des habits passant à peu près inaperçus dans le décor, Jill en revanche ne venait pas de Narnia comme eux, mais directement de Londres, et elle portait une jolie robe jaune à motifs fleuris rouges. Pas vraiment discret, en somme.
« Il y a des habits dans les armoires, » informa alors le pirate, voyant le malaise. « Vous pourrez sûrement lui trouver quelque chose de plus... typique. Mais quand je serai parti, s'il-vous-plaît, je ne les prends pas si jeunes, » conclut-il avec un sourire féroce.
« Il m'dégoûte, » dit Edmund.
Lucy soupira, puis changea de sujet.
« Que faites-vous ici ? »
« Je viens me renseigner, parbleu ! Nous n'avons pas eu le temps de faire connaissance, et vous m'intriguez. »
Sur le dernier mot, il lança un clin d'œil à Lucy. Celle-ci, loin de s'en offenser, lui sourit en retour (entre nous, elle le trouvait très bel homme). Edmund en revanche, très protecteur, n'apprécia pas autant et se leva furieux.
« Si vous osez approcher ma s... »
Mais il ne put terminer sa menace que la pointe d'une lame se planta dans son cou. Pas profondément, non, Jack s'en serait voulu de tuer un jeune homme. Le fer ne rentra même pas dans la peau...
« Que vas-tu faire ? »
… ou juste assez pour faire perler une seule goutte de sang.
« Jack Sparrow, n'avez-vous donc aucun honneur ? » attaqua Lucy, qui n'avait pour arme que son intelligence.
« Aucun, poupée. » Pourtant, Jack échangea un regard avec le frère et la sœur, et baissa son épée. « Mais j'ai encore une âme, que Calypso soit bénie ! »
Quelques verres de vin plus tard, la tension redescendit, et les langues se délièrent. Les Narniens racontèrent leur double nationalité, leurs aventures à Narnia, leurs déboires en Angleterre. Alors Jack leur raconta son Angleterre à lui, celle du XVIIème siècle et des colonies, son histoire avec ses compagnons, et sa toute récente aventure dans l'antre de Davy Jones, sans toutefois préciser que celle l'ayant condamné était elle-même venue le chercher.
Quand Jack rentra dans sa chambre, il ne marchait plus droit et reprenait ses mimiques habituelles de soûl. Gibbs le mena jusqu'à son lit (pour éviter qu'il aille dans celui de Barbossa), et ce dernier l'interpella.
« Jack, on t'avait envoyé pour t'excuser d'avoir tous failli nous faire tuer, par pour boire ! »
« Je suis tout pardonné ! »
Le lendemain matin, Jill fut la première de sa chambre à se réveiller : ses amis avaient passé une bonne partie de la nuit à boire et brailler, essayant vainement de parler stratégie. Ainsi elle sortit sans bruit de la pièce, ne pensant même pas à se changer, voulant examiner les lieux où elle risquait de passer un bon bout de temps.
Au fil des couloirs, elle ne rencontra que quelques gardes et trois nobles, qui tous la regardèrent de biais, ce qui lui rappela son accoutrement de londonienne. Puis, vers la cour intérieure, elle tomba sur le nain qui, la veille, les avait accueillis au port. Elle lui sourit, ne pouvant s'empêcher de le trouver sympathique malgré son air austère. Et contre toute attente, elle eut le plaisir de le voir sourire en retour.
« Milady, vous êtes matinale. » Malgré elle, Jill pouffa à l'appellation. « Est-ce moi qui vous fait tant rire ? »
« Oh non, c'est votre 'milady' ! » répondit sincèrement la jeune fille.
« N'appelle-t-on pas ainsi les demoiselles dans votre pays ? »
« Non, » soupira-t-elle. « D'ailleurs, la plupart du temps, on ne s'adresse même pas à nous, » dit tristement Jill.
Alors Tyrion sourit, compatissant.
« Comment voudriez-vous que je vous appelle dans ce cas ? »
« Jill, ça serait parfait ! »
« Allons pour Jill ! Appelez-moi donc Tyrion. Et donc, Jill, accepteriez-vous une petite balade dans les jardins ? Vous me parleriez de votre monde. »
« Avec plaisir ! »
Ainsi les deux nouveaux amis se mirent à déambuler agréablement dans les allées fleuries, Jill exposant son monde à l'esprit ouvert du Lannister. Pas une seconde elle ne pensa à cacher la moindre information, ne se méfiant pas de son nouvel ami. Heureusement pour elle, elle avait eu la chance de tomber sur le plus sûr confident de Port-Réal. Et celui-ci ne se lassa pas d'en apprendre tant et plus sur ce nouveau monde aux allures de futur dont la robe fleurie de Jill lui donnait un petit aperçu.
Le soleil avait déjà bien entamé sa course dans le ciel bleu de Port-Réal lorsque les narniens se réveillèrent enfin. Ce fut d'abord Edmund qui ouvrit les yeux, puis Lucy quelques minutes après. Eustache mit un peu plus de temps. Le frère et la sœur se levèrent difficilement chacun à leur tour et furent heureux de trouver de l'eau fraîche sur leur table. D'un regard entendu, ils se promirent de ne plus boire de vin, surtout ici. Promesse que l'un d'eux briserait le soir-même.
Puis, lorsque Eustache reprit conscience à son tour, il se redressa comme un automate, un seul mot passant ses lèvres.
« Jill. »
Était-elle ici ? Où était-elle ? Était-elle en sûreté ? Saine ? Ou morte déjà ?
Eustache sortit du lit et, titubant lamentablement, fouilla toute la pièce. Il en conclut rapidement qu'elle ne s'y trouvait pas. Le jeune blond commença alors à paniquer sous les regards inquiets de ses cousins. Puis on toqua à la porte.
« Jill ?! » cria presque Eustache en ouvrant.
Mais ce n'était qu'une servante qui venait leur porter des informations. Le narnien lui demanda si elle n'avait pas vu une jeune fille accoutrée bizarrement, brune... il la pressa d'informations sur sa meilleure amie, la stressant au point qu'elle faillit perdre patience, lorsqu'une voix le stoppa.
« Laissez ma jolie, je m'occupe de nos invités. »
Sans un mot et plus que soulagée, la servante quitta les lieux d'un pas rapide. Alors les trois narniens virent débarquer dans leur chambre Tyrion Lannister, suivi d'une belle jeune fille aux allures de princesse. Vous l'aurez compris, il s'agissait de Jill. Mais pas la même que nous avons quittée dans les jardins : Jill était maintenant vêtue d'une robe verte splendide aux broderies d'argent, coiffée avec des petites fleurs assorties à la manière des dames d'ici. En trois mots :
« Tu es magnifique. »
Ce n'était évidemment pas Eustache qui avait dit cela – il était bien trop timide pour l'avouer – mais Lucy, ébahie. Alors Jill rougit et lança un regard à Eustache : elle lui demandait son avis. Alors il lui adressa un petit sourire timide avant de baisser les yeux, virant au rouge.
« Ces habits sont resplendissants, » commenta Edmund en s'approchant.
« N'est-ce pas ? » sourit Tyrion. « Il faut dire que votre amie les porte à ravir ! »
« Je suis jalouse, » rit Lucy.
« Ne le soyez pas milady, on va s'occuper de vous également. »
Jill tiqua au fait que Lucy n'ait même pas réagi à l'appellation, prouvant ainsi son ancien statut de reine.
« Jeunes messieurs, si vous le voulez bien, suivez-moi : on va vous donner des habits plus confortables. Et propres. »
Tyrion leur lança un regard mi-complice mi-moqueur auquel Edmund répondit avec malice. Et alors que les deux narniens sortaient dans le couloir, Tyrion dit à Lucy :
« Une de mes amies et sa domestique vont venir s'occuper de vous, milady. Ensuite, quand vous serez prête, nous irons au banquet où nous pourrons tous faire plus ample connaissance ! »
Lucy acquiesça et le nain, non sans un petit signe de tête vers Jill, disparut avec les jeunes hommes.
Jill n'eut le temps que de dire qu'elle adorait cette robe, bien qu'elle préférât sa salopette et ses sandales, qu'une jeune rousse accompagnée d'une charmante et sulfureuse domestique entrèrent dans la chambre.
« Bonjour, je suis Sansa Stark. Et voici Shae. »
Et au prochain chapitre... le banquet ! Où la boisson va couler à flot, les langues vont se délier et les moeurs être oubliés... Mais je n'en dis pas plus !
