Chapitre 4 :

La porte du Vent.

La forêt s'étendait maintenant derrière eux, masse immense de verdure sereine qui ployait doucement ses branches sous la brise légère. Le groupe s'avançait sur une nouvelle plaine, plus vaste que la première, et qui semblait ici aussi ne jamais vouloir cesser d'atteindre l'horizon. Yuya remarqua avec joie que ses craintes au sujet de Tsunae et Akira étaient vaines : le jeune Sacré du Ciel semblait plus détendu, plus ouvert à sa présence depuis la veille. Elle avait senti de la rancune et du ressentiment de sa part à cause de sa défaite, mais visiblement Yuya se trompait ; les deux Sacrés du Ciel paraissaient s'entendre à merveille, comme si le combat n'avait été qu'une espèce de formalité. Yuya se demandait encore si c'était de Tsunae dont Akira lui avait parlé dans la grotte... A côté de la chasseuse de primes, Tigre Rouge sifflotait allègrement. Kyo ouvrait la marche, comme toujours, collé de près par Akari qui ne cessait de s'extasier sur la beauté du paysage alentour. Luciole semblait - encore - dans les nuages, suivant distraitement du regard un papillon aux ailes grenat qui voletait autour d'eux, et Sasuke faisait comme de coutume claquer sans relâche la corde de son bilboquet.

Ils marchèrent ainsi pendant des heures, traversant d'un pas rapide la plaine qui s'étendait à perte de vue. Ce n'est que le soir venu qu'il atteignirent une forêt... qui sembla trop familière à Yuya.

- Cet endroit me dit quelque chose... dit Tigre comme pour confirmer ses pensées.

- On tourne en rond ou quoi ? s'étonna Akari.

Le groupe pénétra dans l'ombre rassurante des premiers arbres.

Yuya dut se rendre à l'évidence ; ils étaient déjà passés par ici. La chasseuse de primes se tourna vers Kyo.

- Kyo, on est déjà passé par là.

- Je sais, planche à pain, répliqua Kyo avec un sourire sardonique. Ton manque d'orientation est vraiment contagieux.

- QUOI ? s'emporta Yuya. Alors que je...

- Pff...

Ne faisant pas attention à l'altercation entre Kyo et Yuya, Tsunae interrogea Akira du regard.

- Akira ? Tu sens quelque chose ?

- Comme une aura maléfique ? Non. Il n'y a rien.

- A quoi songes-tu, Tsu ? demanda Bontenmaru derrière eux.

- Je me demande si ce ne serait pas une illusion... répondit distraitement l'interpellée.

- He... ?

L'instant d'après, elle avait disparu. Bontenmaru et Sasuke levèrent la tête. La jeune femme se tenait au-dessus d'eux, en appui sur une branche à plusieurs mètres de haut. Tigre poussa un sifflement.

- Eh ! Tu veux faire quoi, là haut ?

- Attendez-moi ici, j'en ai pour un instant.

Elle disparut de nouveau, bondissant dans les airs et s'évanouissant avec la brise légère, s'appuyant quelques secondes à peine sur des branches avant de repartir de plus belle. Elle atteignit bientôt la cime de l'arbre, une main appuyée sur le tronc. Tsunae scruta avec attention l'horizon. Un souffle de vent siffla à son oreille, et elle se concentra pour mieux l'écouter.

- Hum...

C'était bien ce qu'elle craignait.

Elle sauta dans le vide.

oOo

Sasuke se demandait où la Sacré du Ciel voulait en venir. Allait-elle les trahir ? Méfiant, l'adolescent tendit l'oreille, aux aguets. C'est alors que Tsunae réapparut, agenouillée au sol afin de mieux amortir sa chute. Elle se releva dans un léger nuage de poussière.

- C'est ce que je pensais. Nous ne tournons pas en rond, nous sommes coincés dans une illusion générée par un kekkaï.

- Tu as vu où se trouvaient les sources ?

- Oui. Quatre piliers sur lesquels on a appliqué des incantations et répartis en carré... simple mais efficace.

- Bon, l'idéal serait de se séparer et de les briser, non ? hasarda Tigre.

- Tss... souffla Kyo. T'es con. Y'a juste à en éclater un et l'illusion se brise. Où est le plus proche ? termina t-il sans prêter la moindre attention aux vives protestations de Tigre Rouge.

- A environ deux kilomètres plus à l'est.

- On y va.

Kyo s'engagea plus profondément dans la forêt, bientôt suivit par le reste du groupe.

Ils marchèrent ainsi au travers de la végétation, qui devenait de plus en plus dense et sombre, pendant quelques minutes encore. Puis ils tombèrent soudain sur une petite clairière au centre de laquelle un pilier de bois se dressait. Couvert de rectangles de papier blanc sur lesquels étaient inscrits des tantras. Akari en arracha un et l'observa d'un oeil mauvais.

- Pff... celui qui a fait ça est un nul.

- Pourquoi ça ? demanda Yuya.

- Vouloir nous piéger dans un kekkaï est ridicule. C'est le meilleur moyen de prouver sa lâcheté.

Le Sacré du Ciel se plaqua un air suffisant au visage, puis reprit d'un ton orgueilleux :

- Et puis j'aurais très bien pu le trouver toute seule, ce tour de passe-passe, mais je voulais vous faire courir encore un moment. Ah la la, pourquoi faut-il toujours que tu la ramènes, Tsu ?

- On retrouve notre Akari... soupira Bontenmaru.

- Tu trouves quelque chose à redire, Bonten le bêta ?

- Ne m'appelle pas comme ça !

Akira soupira, excédé.

- Bon, on le brise, ce pilier, oui ou non ? s'impatienta Sasuke.

Un sourire sardonique éclaira le visage de Kyo. Il saisit son sabre et fit siffler la lame en le sortant de son fourreau. Puis le démon s'approcha du pilier... et du tranchant de son arme le coupa nettement en deux. La partie supérieure s'inclina dangereusement avant de s'effondrer dans un grincement sinistre.

oOo

La porte était véritablement immense, et admirablement ouvragée : soutenant une pesante arcade de pierre grisâtre, les deux battants d'acier noirci étaient ornés de volutes et d'arabesques aux reflets d'un vert intense. Au centre de la porte, encastré entre les deux battants, un trou profond d'où partaient les tracés sinueux. Tigre Rouge tenta de pousser la porte mais, sentant une résistance, il commença à pousser plus fort. Il dut rapidement se rendre à l'évidence : la porte ne s'ouvrirait pas. Tigre se tourna vers Kyo, qui haussa les épaules, narquois.

Sasuke, sans cesser de faire claquer son jouet, leva le regard vers Luciole.

- Elle a dit qu'il fallait une force élémentale...

- Ah...

Devant le manque total de lucidité du Sacré du Ciel, Akira soupira et s'avança à son tour vers la porte, se plaçant à quelques centimètres des lourds battants d'acier.

L'air environnant se chargea instantanément d'une atmosphère glacée. Des vapeurs transies s'élevèrent mollement, langoureuses, avant de s'appuyer d'un coup sur la porte, la recouvrant entièrement d'un brouillard glacial.

- ...

Au bout d'un moment, Akira laissa retomber son pouvoir.

- Ca ne marche pas... murmura t-il en scrutant la porte.

- Tsunae a dit aussi que c'était la porte du Vent... citèrent alors Bontenmaru et Akari d'une même voix.

A son nom, l'interpellée se tira de sa torpeur évasive. Bontenmaru se tourna vers elle.

- Tsu, tu veux bien essayer ?

Yuya remarqua soudain que le regard de la jeune femme s'était fait de nouveau distant, froid, presque sauvage. Mélancolique. Tsunae sembla baisser les yeux, juste l'espace de quelques secondes, avant de grimper les quelques marches qui menaient à la porte.

- ...

La Sacré du Ciel considéra un instant la porte massive, avant de lever les bras et de les tendre devant elle, paumes tournées vers le trou béant.

- Hmm...

C'est alors qu'une rafale formidable, aussi brève que puissante, balaya la plaine et sembla se diriger droit sur elle, soulevant un fin nuage de poussière et emmêlant leurs cheveux dans une danse folle. Le vent se rassembla, se condensa devant les mains de la jeune femme, l'appel d'air faisait doucement ondoyer ses vêtements autour d'elle et détachait ses cheveux en mèches démentes autour de son visage.

- Ha !

Tsunae avança brusquement ses mains et poussa la boule de vent dans le trou. Quelques volutes de poussière serpentèrent autour de la porte, avant de se faire comme aspirer par la cavité.

Le silence, l'espace de quelques secondes.

C'est au moment où Tsunae laissait retomber ses bras le long de son corps que les fines gravures sur la porte commencèrent à briller étrangement, diffusant une pâle lueur émeraude. Puis les lourds battants, dans un grincement sinistre, s'ouvrirent tout grand.

Tsunae n'attendit pas les autres. Elle ajusta son sabre de bois sur son épaule, puis franchit la porte, entrant dans la clarté éblouissante qui se répandait par l'interstice.

Yuya se tourna vers Akari.

- Alors, c'est aussi cela, la force de Tsunae des Cinq Sacrés du Ciel ?

- Oui, Yuya... dit Akari avec un sourire étrange. Quoique sa force actuelle dépasse encore plus celle qu'elle avait il y a quatre ans...

Akari ne répondit pas au regard inquisiteur que lui portait la chasseuse de primes. Le Sacré du Ciel tourna les talons et suivit Kyo, qui pénétrait à son tour dans le palais du Ying et du Yang. Yuya, indécise, ne réagit pas tout de suite. Elle sursauta lorsqu'elle sentit la pression de la main de Bontenmaru sur son épaule.

- Yuya... ne te pose pas trop de question au sujet de Tsunae. Comme je te l'ai dit, on ne sait pas grand-chose sur ce qui s'est passé durant ces quatre années...

oOo