IL avait tout gâché. Il le savait. A la seconde où il avait transplané, il avait tout gâché. Dès la minute où il avait laissé le médaillon s'emparer de ses doutes, il avait tout perdu.

Il se revit quelques mois auparavant, assurer à Hermione que jamais il ne pourrait abandonner les gens qu'il aimait. C'était pourtant ce qu'il avait fait, il avait abandonné son meilleur ami, et il avait abandonné la personne qui comptait le plus pour lui. Il sentit sa gorge se nouer. La culpabilité qu'il ressentait était douloureuse. Comment avait-il pu lui faire ça ? Sa voix le suppliant de rester le hantait, la vision de sa frêle silhouette sous la pluie, dans l'obscurité, le visage inondé de larmes, le regard implorant… Il ferma les yeux et haleta comme si on lui avait porté un coup à la poitrine. Comment allait-il les retrouver ? Pourrait-il un jour les revoir, la revoir ? Et même s'il les retrouvait, qu'est-ce qui lui disait qu'ils accepteraient son retour ? Peut-être ne lui pardonneraient-ils pas ? Ils auraient raison, il ne pourrait même pas leur en vouloir, il ne savait même pas s'il pourrait un jour se pardonner à lui-même… Peut-être étaient-ils mieux sans lui ? Il secoua la tête, chassant ses pensées qui lui avaient déjà tant coûté. Qu'ils aient besoin de lui ou non, il savait une chose : il avait besoin d'eux, il avait besoin d'elle. Harry était son meilleur ami, il n'imaginait pas la vie sans lui et les paroles haineuses qu'il lui avait jetées à la figure résonnaient sans cesse dans son esprit, il ne pouvait plus se regarder dans une glace sans entendre les horreurs qu'il avait dite à Harry… Mais Hermione… Hermione était devenue une partie de lui, Hermione lui était vitale, c'était plus fort que lui, c'était viscéral, depuis le tout début, il avait ressenti le besoin de se sentir exister à ses yeux, il n'avait pas toujours employé les bons moyens pour cela, mais ce besoin était intoxicant, annihilait toutes ses facultés de réflexion, il avait besoin d'exister dans ses yeux, il n'y avait que dans ses yeux qu'il s'était réellement senti vivant, non pas comme l'ombre de ses frères, mais comme lui, Ron Weasley. Il était dépendant d'elle, il avait compris à quel point lorsqu'elle avait été blessée au Ministère, ce qui ne l'avait pas empêché de commettre des erreurs l'année suivante. Et si quelque chose leur arrivait ? Si Hermione… Il gémit de douleur en fermant les yeux si fort qu'il eut l'impression de voir des points lumineux danser devant lui. Cette seule idée… Une vie sans Hermione… Il serra ses bras autour de lui, comme pour s'empêcher de défaillir, et se plia en deux en gémissant à nouveau. Un sanglot lui échappa, puis deux… Il l'aimait, il le savait, il l'aimait plus qu'il ne pensait pouvoir aimer, plus que tout, il pourrait donner sa vie pour elle, mais à quoi bon, il ne savait même pas où elle était, si elle allait bien… Si elle pensait à lui… Il se sentit pris de nausées. Il n'avait pas le droit, elle ne devait pas penser à lui, il ne le méritait pas, il n'en valait pas la peine, il l'avait abandonnée… Il avait fait le mauvais choix, encore une fois… Il aurait aimé jeter le blâme sur le médaillon, mais il savait que l'horcruxe n'était pas l'unique responsable. Il s'assit et prit le déluminateur, posé sur la table de nuit. Il le fit tournoyer machinalement entre ses doigts, il pouvait entendre le bruit paisible de la mer à l'extérieur, la chaumière aux Coquillages était un véritable havre de paix, qui offrait un contraste saisissant avec la tempête qui faisait rage à l'intérieur de lui. Ce calme extérieur ne faisait que renforcer son mal être.

Bill avait été exemplaire, encore une fois. Il n'avait pas posé de questions, il l'avait juste accueilli, et avait respecté ses silences, ses sanglots, ses accès de colère. Mais Ron n'était pas dupe, il avait vu la déception dans le regard de son aîné quand celui-ci avait plus ou moins compris que Ron était parti, laissant Hermione et Harry derrière lui. Fleur avait été tout aussi admirable, prenant soin de lui et lui offrant du réconfort. Il voyait enfin ce que Bill avait vu chez elle dès le départ. Une âme noble et généreuse, dont il n'avait aucune idée jusque-là, aveuglé par ses hormones d'adolescent trop facilement ébloui.

« Ron ! Ron ! Restes ! Ne pars pas !»

Il ferma violemment les yeux. Il revoyait son visage baigné de larmes, elle était si brillante, si belle, si douce, si forte, si parfaite, comment avait-il pu lui tourner le dos, comment avait-il pu rester insensible à ses larmes. Il aurait plus que tout souhaité avoir le médaillon sous la main pour y déverser toute sa colère. Au lieu de quoi, il était là, dans ces draps propres, dans ce lit confortable, sain et sauf, rongé et ravagé par la culpabilité et le chagrin. En partant, il avait rendu toutes ses peurs réelles. Sa mère, toute sa famille serait tellement déçue… Toutes ses craintes qui l'avaient condamné à l'exil, il les avait rendues possible en y cédant.

« Hermione… » souffla-t-il.

Il voulait la voir, il voulait tellement la voir, ce vide dans sa poitrine était la pire douleur qu'il lui eut été donné de ressentir, être désartibulé n'était rien comparé à ça. Il essaya de revoir son visage, dans sa tête, ses grands yeux d'un brun si intense qu'il perdait bien quand il se laissait aller à la regarder de trop près, son sourire, un sourire authentique, sincère, qui illuminait tout son visage.

« Ron… »

Il entendit sa voix de nouveau, il étouffa un sanglot, il allait devenir fou de chagrin s'il ne les retrouvait pas, et s'il leur arrivait quelque chose, il se jetterait dans le premier camp de Mangemorts qu'il trouverait, en espérant leur infliger le plus de pertes possibles avant d'être tué à son tour. C'était réconfortant, en quelque sorte, de se dire que si le pire arrivait, il n'aurait pas à vivre trop longtemps dans un monde où ses meilleurs amis n'étaient plus, dans un monde où Hermione n'était plus.

« Ron… »

Cette fois-ci, ses yeux s'ouvrirent en grand. La voix semblait si proche, si réelle… Mais c'était impossible…

« Ron… »

Il bondit sur ses jambes, fixant avec un air incrédule le déluminateur qu'il tenait dans la main. Tremblant, il l'actionna.

« Ron… »

Pas de doute, la voix d'Hermione venait de là. Une boule lumineuse en sortit et se mit à flotter devant lui. Fasciné, hypnotisé, il la fixait sans oser cligner des yeux de peur qu'elle disparaisse.

« Ron… »

La boule se mit à flotter vers l'extérieur, traversant la fenêtre et flottant de l'autre côté de la vitre, comme si elle l'attendait. Sans la quitter les yeux, il fourra à la hâte tout ce qui lui tombait sous la main dans un sac. Il savait qu'il devrait prévenir Bill, laisser un mot, mais il avait tellement peur que la boule lumineuse ne finisse par s'évaporer dans les airs. Il savait qu'il devait la suivre, il n'aurait su l'expliquer, mais il savait qu'elle le mènerait à Hermione… Il ouvrit la fenêtre le plus discrètement possible, remerciant Merlin que la chambre d'amis soit au rez-de-chaussée, il l'enjamba, et suivit la boule lumineuse dans le petit jardin à l'arrière de la maison. La boule flotta encore quelques instants avant de venir vers lui. Stupéfait, il demeura immobile tandis qu'elle pénétrait en lui, dans sa poitrine, pour y disparaître. Il sentit une vague de chaleur le parcourir de la pointe de ses cheveux au bout de ses orteils. Et il sut. Il allait la revoir. Il lui appartenait corps et âme, Dumbledore l'avait su bien avant qui que ce soit, et bien avant lui. Alors il ferma les yeux, et transplana.