Tomas
C'est mon deuxième jour de cours, et mon père a encore oublié de me réveiller. Cependant, lorsque je descends à la cuisine, il est assis à table et boit un café, concentré sur son journal. Je reste planté sur le bord de la porte, les bras en l'air, perplexe. Lorsqu'il me remarque enfin, il sursaute.
- « Ah Tomas, t'es là! »
- « Tu m'as oublié? »
- « Euh… »
Il dépose lentement son journal, je baisse les bras. Il semble mal à l'aise, et moi aussi. C'était un reproche que j'aurais dû m'abstenir de faire.
- « Tom, tu sais que… »
- « Laisse tomber » je le coupe rapidement. « J'ai rien dis, t'en fais pas. »
- « Je suis en retard » marmonne-t-il.
Alors qu'il se lève, pliant rapidement son journal, je m'avance dans la cuisine et ouvre le frigo pour prendre un truc à manger. Je me retourne légèrement, le regarde du coin de l'œil vider sa tasse de café dans l'évier.
- « Bonne journée Tomas » me dit-il en me donnant une tape dans le dos.
- « Euh attends! »
Je sors de la cuisine avec lui et le suit jusqu'au hall d'entrée.
- « Oui? »
- « Est-ce que je pourrais… avoir de l'argent? Pour manger ce midi. »
- « De l'argent ? Euh, bien sûr, attend. »
Je croise les bras et fixe le plancher, gêné de lui demander de l'argent. C'est juste pour bouffer, oui. Mais c'est demander de l'argent, et je suis mal à l'aise avec ça. Il finit par me tendre un billet de cinq dollars, pressé.
- « Tiens. »
- « Merci… »
- « À ce soir! »
Puis il part en claquant la porte. Je soupire, me donne une claque dans le front, et remonte à ma chambre rose pour m'habiller. J'ai pas faim, j'ai pas le temps de prendre un petit-déjeuner, tant pis. J'aurai juste à… manger un peu plus, ce midi.
En arrivant à l'école, j'hésite à aller rejoindre les mecs d'hier. Parce que je sais pas si j'ai le droit de me tenir avec eux. Ou s'ils m'avaient juste pris en pitié hier, parce que j'étais seul, et que c'était mon tout premier jour.
Je me rends donc directement à mon casier – numéro 69, hm… - ne sachant pas où me rendre. En jetant un coup d'œil à mon horaire, je constate que ce matin, je commence en cours d'anglais. Comme je me considère presque chanceux d'avoir un cours aussi palpitant ce matin, je décide de monter à la salle de cours et de, par la même occasion, explorer un peu les couloirs. Si je suis laissé à moi-même, je dois savoir me retrouver un minimum dans cette école car autrement, je survivrai pas.
Je trouve difficilement la salle de cours (vraiment, une chance que j'ai décidé de partir à sa recherche plus tôt) et il y a déjà des gens. Les absents d'hier me dévisagent, et je me sens super intégré et vraiment à ma place (détectez-vous le sarcasme?). Je m'assois donc à une table du fond, voulant rester discret et ne pas attirer d'avantage l'attention.
Lorsque Phil entre dans la classe, il me sourit et vient vers moi. J'en suis étonné parce qu'honnêtement, je croyais qu'il allait juste m'ignorer, comme hier il avait accompli sa bonne action de la journée en aidant un nouveau à presque s'intégrer. Il s'assoit avec moi à ma table et entame la conversation.
- « Alors t'as réussi à trouver la salle tout seul comme un grand ? »
- « Ouais, ben, je me suis dit que peut-être je devrais savoir me retrouver tout seul dans cette école beaucoup trop immense... »
- « C'est une bonne initiative! Tu vas bouffer avec nous ce midi? »
- « Ouais, si tu veux. »
Il me sourit. La cloche sonne, et le prof va fermer la porte pour commencer son cours. Ce doit être le premier de l'année et apparemment, nous auront droit au long discours de début d'année. Phil se couche déjà sur la table et n'écoute pas, il dessine sur une feuille qui traînait là.
Dix minutes après le début du cours, un mec entre en trombe dans la classe et fait sursauter tout le monde. Le prof ne dit rien sur son retard et lui demande de s'assoir rapidement. Après m'avoir jeté un drôle de regard, il s'assoit à l'avant et reste silencieux.
- « Il est fâché » me souffle Phil.
- « Ahhh? Comment ça? C'est qui? »
- « C'est un de mes meilleurs copains et il est en rogne parce que je suis assis avec toi. »
Bon bah ça y'est. J'me sens mal à l'aise.
- « T'es pas obligé de rester avec moi, t'sais. »
- « T'en fais pas. C't'un gros bébé, il va s'en remettre. »
- « Ah, d'accord… »
- « Tu veux que je te le présente, à la pause ? »
- « Ben… il est fâché contre toi, ou contre moi ? »
- « J'en sais rien. »
- « Hm, ok… »
Non en fait, j'ai vraiment pas envie de rencontrer son ami – qui, soit dit en passant, me dévisage une fois de plus lorsqu'il se lève pour aller jeter un papier de je ne sais quoi à la poubelle.
À la fin du cours, Phil me suit à mon casier et m'amène avec lui à l'extérieur, là où sont tout le monde, qu'il dit. Je revois donc les mêmes gens qu'hier à la cafétéria, et ils me saluent tous – ou presque. Alexis me voit, et me saute dessus pour me serrer dans ses bras. Ça me fait peur, ce genre de choses.
- « Bonjour Tomas! »
- « Salut… »
- « J'suis content que tu sois avec nous aujourd'hui! »
- « Je vais le présenter à monsieur grognon » dit Phil en m'agrippant par le bras.
- « Euh non, c'est pas une bonne idée » le contredit Alexis en m'agrippant l'autre bras.
- « Pourquoi? »
- « Il l'aime pas! »
- « Mais il le connait même pas! »
J'le connais pas non plus, mais à partir de maintenant, j'le déteste aussi. J'aime pas les gens qui m'aiment pas, c'est tout. Il me semble que c'est logique. Je me dégage de leur emprise et regarde Phil se diriger vers le mec. Alexis me traîne un peu plus loin, où cette folle de Carsy numéro deux me saute dessus (genre je lui appartiens), mais j'peux pas détacher mon regard du mec qui m'aime pas.
Il est incroyablement grand, il me dépasse certainement de quelques têtes. Il a les cheveux noirs, rasés sur les côtés mais j'crois qu'il a pas pris la peine de se coiffer, c'matin. Puis il sourit. Putain son sourire… Ce mec a beaucoup de charme, ça se voit. À première vue, il semble parfait. Sauf qu'il m'aime pas alors non, il l'est pas.
- « Il est beau hein? » me demande Alexis en me bloquant la vue, se foutant juste devant moi.
- « Ben, beau… il est bien. Je sais pas si un mec est beau. »
- « Il est beau, crois-moi. Il a toutes les filles à ses pieds. »
- « Ah, ben tant mieux pour lui… »
Je m'assois sur un bloc de béton. Alexis s'y assoit avec moi et soupire. Carsy s'approche, et vient se planter juste devant moi, m'écartant subtilement les jambes pour s'y placer et se coller contre moi. Je soupire et la repousse doucement.
- « Qu'est-ce que tu fais vendredi soir? me demande-t-elle. »
J'invente un truc.
- « Je vais à Brooklyn. »
- « Faire quoi? »
- « J'ai des trucs à régler. »
- « Avec ta copine? »
- « Non, et c'est plus ma copine » je soupire.
- « J'peux venir? » insiste-t-elle.
- « Carsy, fous lui la paix, ok? » soupire Alexis.
Elle grogne, lui tire la langue et part. Puis c'est Phil qui vient vers nous, l'air découragé. Il me pousse contre Alexis pour que je lui fasse une place et s'assoit avec nous.
- « Alors, t'as parlé avec lui? »
- « Ouais. Il fait son jaloux. »
- « Pourquoi il m'aime pas, au fait? » je demande en fixant le sol, tapant mes pieds contre le bloc de béton.
- « C'est notre meilleur copain, il a peur que tu prennes sa place. »
- « C'est stupide » je pouffe. « J'ai des amis, hein ? J'ai déjà un meilleur ami, et c'est pas mon genre de piquer ceux des autres. »
Ils répondent rien. J'espère que j'les ai pas vexés avec mon « j'ai des amis, hein ? »
- « Vous lui direz… »
- « Ouais. Mais t'inquiète pas, il est pas méchant. »
Je lève la tête vers lui. Il est entrain de rigoler. Sabine – je crois – est accrochée à lui et le couvre de baisers. Non, il a pas vraiment l'air méchant. C'est juste le fait qu'il m'aime pas alors qu'il me connait pas, qui m'énerve. Il semble tellement attachant que non, j'crois pas que je puisse le détester bien longtemps.
- « Alors non, là ça va pas être possible. »
Je lève la tête. Il est là, devant moi, ses bouquins en main, et il me dévisage. Je me redresse lentement, et regarde derrière moi pour voir s'il s'adresse bien à ma personne. Derrière moi, il y a le mur. Donc oui, c'est à moi qu'il s'adresse.
- « Euh… pardon? »
- « T'es assis à ma place là, le nouveau. Dégage. »
- « Ah, je… je savais pas… »
Charmant, mais vraiment intimidant. Il laisse tomber ses bouquins face à moi et met ses mains dans les poches de sa veste, attendant que je me lève. Au même moment, Phil entre dans la classe et s'approche en voyant son ami face à moi.
- « Allez, lève ton cul » m'ordonne-t-il d'un ton glacial.
- « Euh… »
- « Bill ferme ta gueule » soupire Phil en s'assoyant à côté de moi.
Les traits de visage du mec se détendent pour faire la moue. Il regarde Phil, d'un air mi-choqué, mi-désolé, et sort les mains de ses poches pour croiser ses bras sur son torse.
- « Il m'a piqué ma place » dit-il d'une petite voix.
- « Mais il le savait pas, alors assis toi ailleurs. »
Il soupire, prend ses livres et s'assoit juste devant moi. Il se retourne sur sa chaise et s'adosse au mur, puis jette un regard circulaire sur toute la classe. Il dévisage la fille qui vient s'assoir à sa table, mais ne dit rien et se retourne complètement vers Phil et moi, tournant le dos à l'avant de la classe. Il s'accoude à notre table, laissant tomber sa tête dans ses mains.
- « T'es crevé? » lui demande Phil en sortant son cahier de maths.
- « M'ouais… je suis rentré plus tard, moi. J'ai plus de bonbons, tu me passes des sous? »
- « Tu me dois vingt dollars. »
- « Heeeen… c'est vrai… »
La cloche sonne, et le prof entre dans la classe en claquant la porte. Il semble complètement à côté de la plaque.
- « Bonjour! Vous travaillez les cinq premières pages de votre manuel et moi… je vais me chercher un café. Restez sages! »
Puis il part en re-claquant la porte. Je regarde Phil prendre son manuel et l'ouvrir à la page trois, comme tout le reste de la classe. Sauf Bill, qui regarde Phil d'un air ennuyé. Il m'a toujours pas vraiment regardé. Du moins, pas dans les yeux.
- « Euh… j'ai pas de livre » je dis, m'adressant plus à Phil qu'à lui.
Mais Phil m'écoute pas, il lit la première question de la page trois.
- « Ben va t'en chercher un » me répond Bill d'un ton arrogant, fixant la table.
- « Où? »
- « Faut qu'il demande au prof » intervint Phil en relevant la tête.
Je m'affaisse sur ma chaise, et me résigne donc à attendre le prof, qui tarde à revenir avec son café. Après quelques minutes, après s'être minutieusement rongé la peau des doigts, Bill se retourne, prend son livre, et le jette sur la table, par-dessus mes bouquins, me faisant sursauter.
- « Bosse » me dit-il.
- « Euh… et toi? »
- « Sincèrement, j'ai autre chose de bien plus intéressant à faire que des maths » souffle-t-il en sortant sa lime à ongle.
Je louche un instant sur l'objet. C'est la première fois que je vois un mec se limer les ongles aussi naturellement.
- « Ben… merci… »
Il hoche la tête et commence à m'ignorer. Phil relève la tête, et soupire en voyant qu'il ne travaille pas et que son livre est maintenant en ma possession. Il lui arrache sa lime à ongle des mains et la cache sous son t-shirt.
- « Hey! Redonne-moi ça, connard » grogne-t-il en fronçant les sourcils.
- « Hier tu m'as dit que Jeremy t'a demandé de bosser, pas vrai? »
- « Ouais… mais les maths c'est inutile! Si tu crois que de savoir comment foutre une règle avec des lettres et des chiffres dans un diagramme va me servir à quelque chose dans la vie, tu te trompes! »
- « Peut-être, mais c'est avec ça que t'auras ton diplôme. »
Puis Phil recommence à travailler. Bill soupire et se retourne pendant quelques minutes. La fille à côté de lui se penche vers lui pour lui parler, mais il l'ignore et après un petit moment, la pousse pour qu'elle lui fiche la paix.
Lorsqu'il se retourne face à nous, il a son cahier et son stylo dans les mains, prêt à travailler. Moi, je le regarde, attendant qu'il lève les yeux vers moi, mais il ne le fait pas et tire doucement sur son livre de façon à ce qu'on puisse le voir tous les deux. On dirait bien qu'on bosse ensemble…
- « C'est quoi la réponse à la première question? »
Ah ok. Moi je bosse, lui il copie.
- « Faut que tu trouves tes variables dans l'équation et ensuite tu les mets dans la grille… »
En plus, je lui réponds vraiment. Je me fous un claque mentalement.
- « C'est pas une grille, c'est un diagramme » me contredit-il.
- « Non, un diagramme c'est pas comme ça » j'ose répliquer.
- « Demande au prof, il va te le dire, que c'est un diagramme! » s'énerve-t-il, ne me regardant toujours pas, le regard rivé sur son cahier.
- « Désolé, mais dans mon ancienne école, on m'a appris qu'un diagramme, c'est composé de plusieurs données pour démontrer un pourcentage ou une tendance. »
- « Ben tu dois être vraiment con parce que ça s'appelle pas du tout une grille. »
Je me renfrogne légèrement, vexé. Il semble satisfait d'avoir le dernier mot et commence à résoudre la question sans problème. J'ai la légère impression de m'être fait avoir. Phil soupire, dépose son stylo et relève la tête.
- « Bill, est-ce que tu pourrais être gentil, s'il te plait? Tom t'a absolument rien fait. »
- « Si. Il est là. »
Il reprend son livre et se retourne définitivement. Je lâche mon stylo et reste un peu bouche-bée. Ça me gêne de l'énerver à ce point-là parce que dans d'autres circonstances, il a l'air vraiment gentil.
- « C'est pas grave, t'en fais pas » m'assure Phil en poussant son livre vers moi pour que je puisse travailler avec lui.
- « J'ai rien fait de mal » je lui chuchote, troublé.
- « Faut juste qu'il s'habitue à ta présence. T'occupes pas de lui, pour l'instant. »
Je lève la tête vers lui. Il s'est penché vers la fille, et lui quête un peu d'argent.
- « Allez chérie, c'est juste cinq dollars. Je te rembourse demain matin, ok? »
- « Promis ? Parce que j'en ai besoin. »
- « Bien sûr. »
Elle soupire, et lui tends un billet de cinq. Apparemment, j'suis pas le seul à le trouver charmant.
Je suis assis sous un arbre avec Phil et Alexis, sur l'heure du déjeuner, et on crève de chaud. Leurs amis sont tout près, plus loin sur la pelouse. Bill y comprit, avec sa copine. Elle est assise sur lui et ils se pelotent sans pudeur. C'est dégueulasse.
- « Alors Tomas, si tu nous parlais un peu de toi? »
- « Ben euh… qu'est-ce que vous voulez savoir? »
Je m'adosse à l'arbre et plisse les yeux, aveuglé par le soleil qui réussit tout de même à filtrer à travers les feuilles.
- « Ben, tout… pourquoi t'as déménagé? »
- « Hm… »
Pourquoi j'ai déménagé. J'avais réussis à ne pas y penser ce matin, et j'espérais pouvoir ne pas y penser jusqu'à dans quelques jours. Comme quoi la réalité est difficile à fuir.
- « Il a fallu que je vienne vivre chez mon père » je réponds seulement, la voix légèrement tremblante.
- « Pourquoi? Tes parents se sont séparés? »
Je prends mon souffle pour répondre à sa question et retiens mes larmes tant bien que mal. J'ai pas envie de pleurer devant des mecs que je connais à peine à cause de ça et de passer pour une lopette.
- « Ma mère… ma mère est décédée, cet été » je leur dis d'une voix cassée, fixant l'herbe entre mes jambes.
- « Oh mon dieu… »
- « Elle est morte de quoi? » demande Phil.
- « Je… »
- « T'es pas obligé de répondre » me coupe Alexis en fourrant un coup dans les côtes de Phil.
J'hoche doucement la tête. Je n'aurais pas été capable de le faire, de toute façon. Un petit silence porteur de malaise plane pendant un instant. Ils ne savent apparemment plus quoi dire pour relancer la conversation, et moi non plus.
- « T'étais proche d'elle? » me demande Alexis d'un ton hésitant, fixant lui aussi l'herbe entre ses jambes.
- « Oui, beaucoup » je souffle.
Il m'adresse un petit sourire désolé. Je détourne le regard, j'veux pas voir de pitié.
- « C'est sûr que pour l'instant ça doit être difficile mais avec le temps… paraît qu'on s'y fait et qu'on apprend à vivre sans… sans… voilà quoi… »
- « Ta mère est morte? » je lui demande.
- « Non » marmonne Alexis.
- « Alors tu sais pas. Tu peux pas savoir c'que je ressens. »
Il déglutit. Je baisse la tête. Je sens un nouveau malaise planer dans l'air. Phil soupire, et se laisse tomber sur le dos. Plus loin, je vois Bill pousser sa copine pour qu'elle lui laisse une chance de se relever, puis il marche vers nous, évitant bien évidemment de me regarder trop directement. Lorsqu'il arrive près de nous, un large sourire prend place sur ses lèvres.
- « Ben alors, c'est quoi ces têtes d'enterrement? » pouffe-t-il.
Sauf que c'est pas drôle. Je prends une longue inspiration et ferme les yeux.
- « Qu'est-ce que tu veux? » demande Phil.
- « Quelqu'un vient acheter des bonbons avec moi? J'suis en manque, là. Et j'ai cinq beaux dollars! »
Non-dit : soutirés à une pauvre conne de ma classe qui croit en revoir la couleur un de ces jours.
- « Moi je veux bien… » se propose Alexis.
- « Amène-toi! »
Deux minutes plus tard, j'ouvre les yeux. Phil est avachi en face de moi, et Bill et Alexis ont disparus. Je souffle de soulagement. Je n'avais vraiment pas envie de voir Bill.
- « Ça va? »
- « Ouais. »
- « Au fait, je suis désolé, pour le cours de maths. Bill a vraiment été désagréable. »
- « Est-ce qu'il le sera toujours ? »
Il hausse les épaules. Puis secoue négativement la tête après quelques secondes.
- « Non, il n'est pas lui-même là. C'est juste parce que… tu débarques comme ça dans nos vies et on n'est pas habitués à ça. Bill tient à son petit monde, pour lui t'es comme un intrus, tu vois… Faut qu'il s'habitue, c'est tout. »
- « J'ai pas l'intention de vous faire du mal non plus. »
- « Je sais, je fais confiance aux étrangers. »
- « Tu devrais pas » je dis en le dévisageant.
Il rigole doucement.
- « Non mais toi, t'inspire confiance, j'sais pas. On te voit et genre on se dit « ah tiens, lui, j'aimerais bien être son ami ! »
- « Ah ben… merci… »
Je lui fais un petit sourire. Ça fait plaisir d'entendre ça.
- « Tiens. Ce soir on sort, tu veux venir avec nous? »
- « Pour aller où? »
- « On va bouffer au Burger King et ensuite on traîne un peu en ville. »
- « Il y aura qui? »
- « Tout le monde. »
- « Ah… »
Sauf que j'ai pas envie de sortir avec ce « tout le monde », qui doit certainement inclure Bill. Et j'ai pas envie qu'il m'insulte toute la soirée.
- « Mais ce soir je peux pas, j'ai encore des trucs à ranger parce que hier je me suis endormi en vidant mes boîtes. »
- « Ah, ben c'est pas grave. On sort à tous les soirs! Tu pourras venir avec nous demain. »
Je m'y attendais pas, à celle-là.
- « D'accord. »
- « On va s'amuser, t'inquiète pas. »
Je doute.
L'après-midi fut vraiment trop longue. Phil est resté avec moi en classe, mais Bill était là à lui parler comme si j'existais pas. Le seul truc que j'ai pris la peine de remarquer chez lui, c'est qu'il regarde tout le monde bien profondément dans les yeux quand il leur parle. Sauf moi. J'ignore si c'est parce qu'il me connait pas (et qu'il n'a pas vraiment l'intention de vouloir me connaître) mais une chose est sûre : l'année sera longue, très longue.
Lorsque je rentre à la maison, papa est assis à la table de la cuisine et semble totalement absorbé par un document (qu'il doit certainement travailler pour son boulot, ce soir). Je monte me changer, et je le rejoins. Je m'assois face à lui et lui lance un stylo pour attirer son attention – parce que non, il ne m'avait pas remarqué. Il lève lentement la tête vers moi et sursaute.
- « Je suis moche? »
- « Mais non idiot » rigole-t-il.
Il m'avait encore oublié. D'après moi, il mettra beaucoup de temps à s'habituer à ma présence. Mais c'est compréhensible. Ça fait dix-sept ans qu'il vit seul et moi je débarque comme ça d'un moment à l'autre « bonjour, je suis ton fils, et je viens vivre avec toi ! » Ça, ça te chamboule une vie.
- « C'est quoi? » je dis en pointant le document.
- « Un truc pour le boulot… »
- « Ah… et qu'est-ce qu'on mange, ce soir? »
- « De la pizza. »
- « Il faut la faire? »
Il me dévisage.
- « Non, faut prendre le téléphone et appeler le restaurant… »
- « Ah ok… »
Avec maman, on la faisait nous-mêmes, parce qu'elle disait que celles des restaurant, elles étaient mauvaises pour la santé. Maman suivait toutes sortes de régimes, elle surveillait son alimentation, et elle allait à la gym trois fois par semaine. Et moi, je la suivais parce qu'elle disait que sinon, j'allais pas être en forme. J'ai donc déjà suivis une dizaine de régimes, je mange des légumes et j'ai de beaux abdos.
Quand elle est décédée, j'ai tout arrêté. J'ai passé mes deux mois de vacances d'été sur mon sofa à manger de la malbouffe. Normalement, j'aurais dû déménager tout de suite chez mon père, parce qu'il a hérité de ma garde directement. Mais j'étais pas prêt, alors il m'a laissé le temps de venir à lui. En deux mois, j'ai dû acheter pour au moins deux cents dollars de pizza. Celles qui dégoulinent de graisse et que le fromage pendouille parce qu'il glisse sur l'eau de la sauce récemment dégelée.
Maman était mon coach de vie. Après, j'avais plus personne pour me prendre en main, parce que j'ai jamais vraiment sus comment m'occuper de moi. Je comptais sur mon père pour la remplacer, mais apparemment, je vais devoir me débrouiller seul parce qu'il semble au même point critique que moi.
- « Tu veux appeler? »
- « J'ai pas faim maintenant » je soupire.
- « Ok, comme tu veux… Au fait, un garçon qui s'appelle Lucas t'as appelé, il y a dix minutes. »
- « Ah ok, merci. »
Il me sourit puis se replonge dans son document. Je monte à ma chambre rose, composant le numéro de mon meilleur ami sur mon portable. Il répond après deux petites sonneries. À croire qu'il attendait vraiment le retour de mon appel.
- « Tomas! »
- « Salut » je souffle en me laissant tomber à plat ventre sur mon lit.
- « Alors! Comment va mon meilleur ami? Es-tu toujours mon meilleur ami? »
- « Bien sûr que je suis toujours ton meilleur ami » je rigole.
- « C'est comment les cours? T'as rencontré des gens? »
Je soupire. Je ne fais que l'écouter parler, et il me manque.
- « Ouais, deux mecs. Alexis et Phil. »
- « Tu t'intègres bien, donc? »
Si je m'intègre bien. Moyennement, disons. Mais ça, il n'est pas obligé de le savoir.
- « Oui, ça va. »
- « Ah, ben tant mieux pour toi, parce qu'ici, c'est la folie! » s'exclame-t-il.
Je devine son air choqué, et ça me fait sourire.
- « Comment ça? »
- « Ben écoute! D'abord, on s'ennuie tous de toi, hm. Ensuite, personne n'est avec personne, en classe. On est tous séparés! Ah, et puis Carsy… putain, la prochaine fois qu'elle me demande de la flinguer, je le fais! »
C'est méchant, mais j'éclate complètement de rire. Lucas est encore milles fois plus marrant en vrai. Avec lui, je me pète complètement la rate.
- « Elle est déprimée? » je devine.
- « Tomaaaaas ! Oh mon dieu, j'ai perdu l'amouuuur de maaaaa vie ! » se met-il soudainement à hurler. « On allait se fiancer, et déménager en Californiiiie ! Il m'a abandonnée, je sais pas comment j'vais pouvoir passer au travers de cette épreuve ! »
- « Vraiment ? On allait se fiancer? » je m'étonne.
- « À ce qui parait, oui. »
- « Je déteste la Californie, tu sais? »
- « Ouais. Ben une chance que tu l'as quittée, parce que t'y aurais passé la fin de ta vie! »
- « J'aurais été vivre ailleurs avec une de mes dix maîtresses. »
Il éclate de rire. Non, j'trompais pas ma copine. Mais durant les derniers mois, j'y songeais vraiment. (Ok, même si j'avais voulu le faire, j'aurais pas été capable. C'est pas mon genre de faire ça, je suis trop gentil – et timide.) Je pouvais pas la quitter parce que sinon, j'aurais enduré ce que mes amis endurent présentement, et parce que je ressentais encore ne serait-ce qu'un peu d'amour envers elle (c'était peut-être juste du respect, aussi).
- « J'ai rencontré une autre Carsy. »
- « Ah bon? Tu vas sortir avec elle? »
- « Non, j'veux plus aucune Carsy dans ma vie! En plus celle-là est encore plus folle, elle agit comme si on sortait ensemble. »
- « Oh mon pauvre ! Vire-la rapidement parce que sinon, elle va te coller aux basques touuuute l'année… »
- « M'ouais… et toi? T'as une jolie fille en vue? »
- « Bof, elles sont toutes moches, cette année. »
- « Un joli garçon, alors? »
- « Tomas. Je sors de chez moi, je prends ma voiture, je quitte Brooklyn et je me rends à Manhattan, j'entre chez toi sans frapper (pas de politesse lorsque je suis fâché) et je te fous mon poing dans la gueule, ok? » dit-il durement.
Non, mon meilleur ami n'est pas bisexuel. Il est hétéro (à c'qui parait…) sauf qu'il n'a jamais eu de petite amie. Alors je le nargue avec ça. C'est pas méchant. Qui châtie bien aime bien, bon. Même s'il aurait préféré les mecs, ça n'aurait rien changé.
- « D'accord mon pauvre enfant. J'arrête. »
- « Non, non. Je retiens ça, et la prochaine fois que je te vois, je te pète la gueule, ok? »
- « Mmh. Parlant de se voir… »
- « Oh, viens chez moi ce week-end! Pitiiiiié! »
J'hésite. J'aimerais aller voir mes amis, mais il est encore trop tôt pour que je puisse retourner à Brooklyn sans avoir le cœur serré. Et si je vois tout le monde en même temps, je vais fondre en larmes. Je le sais.
- « Je sais pas… »
- « S'il te plait Tom… Tu nous manques! »
- « Mais j'ai envie de voir que toi… et j'peux pas retourner à Brooklyn maintenant, tu me comprends ? »
- « Je sais… tu crois que je pourrais venir? »
- « Ça devrait pas déranger mon père, j'imagine. »
- « Ben demande-lui ce soir, et rappelle-moi demain. »
- « D'accord. »
Je soupire doucement, lui aussi. Mon ancienne vie me manque déjà. J'ai pas l'impression de pouvoir tout recommencer à zéro lorsque j'entends la voix de Lucas. Refaire ma vie ici, c'est la refaire sans lui, d'un côté.
- « Et sinon, tu fais quelque chose ce soir? » me demande-t-il pour relancer la conversation.
- « Bof… non, Manhattan ça m'inspire pas vraiment, j'ai pas envie de sortir. »
- « Tu pourrais rencontrer des gens. »
- « Ben, un des deux mecs que j'ai rencontré, Phil, m'a invité à sortir ce soir, mais j'ai refusé. »
- « T'es idiot ou quoi? Tu veux te faire des amis, ou être un no life toute l'année? »
Je veux des amis, sauf que j'ai décidé de taire la raison pour laquelle j'ai refusé de sortir avec Phil ce soir : Bill. C'est inutile de lui parler de lui, il est pas important, et j'ai pas envie qu'il le devienne.
- « Pour l'instant j'ai pas envie, je réponds seulement. Toi, tu fais quelque chose? »
- « Je bosse » grogne-t-il.
Il travaille comme serveur dans un café où tous les clients sont snobs. C'est pas son genre, mais le café est à ses parents. Logiquement, il y est condamné jusqu'à ce qu'il termine ses études.
- « À quelle heure? »
- « Dans quelques minutes. Donc j'vais devoir raccrocher. »
- « Ah, d'accord. Ben… bonne soirée, bosse bien! »
- « Ouais » marmonne-t-il. « Toi aussi, amuse-toi à ne rien faire, et n'oublies pas de demander à ton père. »
- « Oui, j't'appelle demain! »
- « Ciao. »
On raccroche en même temps. Je soupire, laisse tomber mon portable sur mon oreiller et me retourne sur le dos. J'ai hâte à ce week-end. Et si je n'ai pas envie de passer deux jours enfermés dans ma chambre rose, il faut que je me grouille de demander à mon père.
Lorsque je descends à la cuisine, il est au téléphone et il commande de la pizza. À croire qu'il a trop faim pour attendre encore un petit trente minutes. J'ai l'impression qu'avec lui, je vais prendre quelques kilos. Je m'assois à nouveau face à lui, et attends qu'il raccroche.
- « Alors, t'as réussi à joindre ton copain? » me demande-t-il après avoir raccroché.
- « Ouais. »
- « Il m'avait l'air d'un gentil garçon. »
- « Ouais… il est sympa. »
Il me fait un petit sourire et se lève pour se prendre un coca dans le frigo. Je m'accoude à la table, et laisse tomber ma tête dans mes mains.
- « Au fait… »
- « Hm ? »
- « Est-ce qu'il peut venir ici, ce week-end? »
- « Euh… j'imagine que oui… »
Il vient se rassoir face à moi. J'arque un sourcil. Sa réponse me convient pas tellement. Oui ou non, c'pas compliqué.
- « Oui ou non? »
- « Bah… oui. Pourquoi? Vous allez faire quoi? »
- « J'en sais rien » je dis en haussant les épaules.
- « Ta mère disait oui à ça? »
- « Je lui demandais pas vraiment. Mais c'est juste pour être certain que ça te dérangerait pas que Lucas soit là. C'est pas le gars le plus tranquille du monde, disons. »
- « Il va pas mettre le feu à la maison? »
- « Ça devrait pas non » je dis en souriant.
- « Ben il peut venir » conclut-il.
- « Merci. »
Je lui adresse un sourire et me lève pour aller au salon. C'est juste au moment où j'allume la télévision et que je tombe sur la chaîne de météo que je me rappelle que mon père n'a pas le câble.
- « T'as des films, papa? »
- « Ben… J'ai des DVD, mais j'ai pas de lecteur DVD » dit-il en me rejoignant.
- « Ben… »
Il hausse les épaules.
- « Mais j'ai le Roi Lion en VHS! »
- « Je l'ai jamais vu. »
- « Normal, ta mère a oublié les cassettes de Disney quand elle a déménagé et elle a jamais pensé à les récupérer. »
- « Quand j'étais jeune j'étais carrément out parce que j'avais jamais vu les films Disney! »
- « Bon alors… rattrape-toi! »
Belle soirée en perspective.
Mon père me réveille. Apparemment, j'm'étais endormi dans le salon. Il est en peignoir devant moi, une pile de papier dans les mains et il me donne des coups de pieds sur le tibia gauche avec sa pantoufle tricotée bleue et rouge.
Ce soir, j'ai décidé de rattraper mon retard sur les films Disney et je me suis tapé au moins trois films. J'me sens tout jeune.
- « Tu serais mieux dans ton lit » m'indique mon père.
- « Hm, je monte dans cinq minutes » je lui réponds en bâillant.
- « Bonne nuit. »
Je m'étire lentement. Me lever du canapé est difficile, parce que j'étais bien. Mais en montant l'escalier, je réalise que mon cou, lui, n'était pas bien. Si demain j'ai pas un torticolis, je suis chanceux. Tout en me massant la nuque, je me brosse les dents, et je réfléchis. Mais pas à n'importe quoi. À ma journée d'aujourd'hui.
Et je réalise qu'il sera beaucoup plus difficile que j'le pensais de réussir à vivre sans toujours penser à ma mère. Au fait que plus jamais j'vais la revoir. Putain, elle me manque tellement. Jamais avant qu'elle ne parte je m'étais imaginé vivre sans elle. Elle était indispensable à ma vie. Elle était un genre de Lucas, mais en encore plus important. Maintenant j'ai qui?
