Rock-Manga-Cats : Bonjour. :) Nous tenions à vous remercier, mon amie et moi, pour les 1 000 vues atteintes. Merci, vraiment ! Cette fois-ci, un chapitre un peu plus court que d'habitude. Bonne lecture !
...Brusquement, sans prévenir, je bifurque dans une ruelle plus étroite. Le genre de ruelle qui ne se voit pas et pourtant on passe devant tous les jours. Les pavés claquent en rythme sous nos pas. C'est un peu comme si je lui montrais un passage secret connu de moi seul et de personne d'autre et je m'en sens revigoré. Presque fébrile. Je prends un escalier, montant les marches presque quatre à quatre, puis un deuxième. Je tourne encore une fois, puis lâche sa main pour monter à une échelle, la récupérant pour l'aider à monter. Nous sommes sur un toit. Le toit d'un bâtiment quelconque pourraient penser certains, mais pour moi, ce toit est unique. C'est mon toit. Ma cachette secrète. Là où je vais tout le temps. Je suis un peu ému de lui montrer cet endroit. Je me retourne vers lui, les yeux brillants.
"Quand je suis contrarié... Quand mes parents ou mon frère m'agacent trop, quand je me sens mal ou triste, je viens ici. Je regarde Londres, j'écoute sa mélodie nocturne, je respire son air, je la sens. Je la ressens. Ici, c'est mon endroit à moi. Personne d'autre ne le connaît."
La tête comme un manège lâché à toute puissance, je divague sur place, marchant en zigzag, avant de me laisser tomber sur le rebord de l'immeuble, à même le sol, inconscient du vide en dessous de moi, pris d'un rire qui trouve le moyen de me secouer tout entier à travers mon souffle affolé. Libre, libre, libre, scande mon coeur déréglé. Et ça me fait rire de plus belle. La tête me tourne tant que je ne vois que des tâches floues, des lumières éclatantes dans la pénombre, les couleurs sombres des toits qui se mêlent au ciel presque violet dans de délirantes palettes d'aquarelle. Mon sourire est si intense d'émotion qu'il emplit mes yeux de larmes de joie pure qui coulent à flots sur mes joues et font exploser les lumières de la ville. Je pleure, je ris, je ne sais pas trop. L'émotion grandit en moi jusqu'à me faire chavirer et emplir l'air tout entier, me balaye le visage et m'emporte dans sa ronde. C'est un tableau impressionniste et mystique que je peins avec l'eau translucide qui coule de mes paupières et auquel lui seul peut rajouter des couleurs, les bonnes couleurs. C'est absurde et improbable, mais peu importe, il me donne des ailes.
"Sherlock c'est...c'est magique !" M'écriai-je dans un éclat de bonheur que même les mots ne parviennent à retranscrire.
Je le regarde tanguer comme un navire dans la tempête, puis finalement s'écrouler sur le sol, je l'entends rire et pleurer en même temps et ce spectacle me trouble plus que de raison. Nous ne sommes plus dans un café, entouré d'autres gens et de leur bruit, mais seuls tous les deux sur un toit avec notre silence. Je me sens bien ici. Je m'y suis toujours senti bien et là, c'est comme si c'était exacerbé par sa présence. Je ris de concert avec lui, pas parce que je suis hilare, mais parce qu'avec lui je suis...je peux ressentir et m'exprimer sans pudeur. Sans avoir peur d'être jugé pour cela. Je m'approche de lui et m'accroupis pour être à son niveau. Je tends un bras, hésitant, vers lui, pour venir essuyer en tremblant les traces humides de ses larmes sur ses joues avec beaucoup de précaution, sans trouver de mots à dire.
Mes sanglots, mon rire, tout se meurt dans ma gorge lorsque je le sens, sans le regarder, s'asseoir à côté de moi. Sa main vient se poser sur ma joue et...je déglutis. Incapable de bouger, incapable de lever les yeux de mes genoux pour le regarder, incapable d'arrêter les tremblements qui me secouent tout entier et trahissent mon émotion et ma sensibilité tactile. Son pouce bouge sur ma peau, légèrement et je me mords les lèvres, très fort, comme si son regard me brûlait la peau parce que je sais, je le sens sur mon visage, intensément et... Sans que mes yeux ne bougent, ma main vient trouver doucement la sienne, comme pour le remercier de ce geste, si plein de tendresse qu'il me bouleverse. Je caresse ses doigts, un léger sourire sur le visage. A l'intérieur c'est sûrement le début de l'apocalypse, le ras-de-marée, le tsunami. Et lui, l'élément déclencheur, sa main, sur ma joue. Je devrais trouver quelque chose à faire, à dire, rire peut-être, mais je reste là, le dos courbé, la tête baissée vers les genoux, assis sur un muret au-dessus du vide avec lui agenouillé juste à côté de moi et je suis pétrifié.
"Mer...merci, Sherlock."
Son simple "Merci" me suffit amplement. Il n'y a rien d'autre à ajouter. C'est impressionnant, parfois, de se dire que quelques lettres mises les unes à la suite des autres peuvent dire tant de choses à la fois. En guise de réponse, je lui adresse un sourire que j'essaie de faire le plus doux et honnête possible, sans le quitter du regard, avant de me redresser lentement, ma main glissant le long de la sienne dans le mouvement. Seul le bout de nos doigts reste en contact, à peine. Je le regarde quelques instants sans m'arrêter de sourire, puis je me saisis de sa main plus fermement et l'incite à se relever aussi. Et puis tout naturellement, je ramène un bras derrière mon dos, un peu à la manière des gentlemen et tends l'autre vers lui, comme une invitation. Une invitation à danser, à danser avec moi sur le toit de cet immeuble, à laisser la folie nous étreindre et nous posséder. La danse est un langage universel que chacun est en mesure de comprendre et j'espère, lui aussi...
La situation m'apparaît dans tout le comique cliché d'une comédie romantique et j'ai presque envie d'exploser de rire, mais l'émotion m'étreint trop pour que je me laisse aller à ça. Il est là, devant moi, me tendant la main et il ressemble tellement à un prince à la Disney et moi tellement à une princesse niaise en train de chialer que j'ose même pas y croire. Parce qu'au fond...au fond, je ne suis peut-être pas différent.
Au fond, peut-être que les mecs comme moi et les filles aussi, on a tous attendu qu'un jour un mec comme lui débarque dans nos vies et nous tende la main, comme il vient de le faire, sur le toit d'un immeuble, en pleine nuit, avec les lumières de la ville et...et cet instant, où tout devient fou, où tout se met à t'échapper et tu comprends...tu comprends que c'est ça, juste ça, tout simplement, que toute ta vie durant, tu as vécu pour cet instant déjanté, irraisonnable, complètement délirant, que toute ta vie, tu le savais pas, mais tu as attendu ce mec complètement barge qui fait de l'ombre au plus beau des tops modèles, qui est prêt à s'asseoir en face de quelqu'un d'aussi simple et maladroit que toi et à t'emmener en pleine nuit sur le toit d'un immeuble pour t'inviter à danser. Sa main qui m'invite, tentatrice, m'apparaît comme...comme le but ultime de toute mon existence, de toutes ces heures inutiles passées à draguer des inconnues par lesquelles chaque nuit je me noyais dans une extase artificielle pour chaque matin me réveiller avec ce goût amer dans la bouche. Le goût des lendemains de cuite, le goût âpre et silencieux des matins inutiles qui te montrent à quel point tu ne mérites pas de voir de nouveau le soleil éclatant se lever pour inonder l'azur du ciel. Mais il est là, il est là avec...avec tant de...de classe, mon dieu, ce qu'il peut être beau et touchant, comme ça. Comme par réflexe, ma main suit son mouvement pour se poser doucement dans la sienne. J'ai l'impression d'être Cendrillon, les mecs, sans les chaussures de verre cela va sans dire. Mais le seul problème c'est que...
"Sherlock je...je sais pas...je sais pas... faire ça !" Je murmure, paniqué.
C'est tellement... Je veux dire, il a l'air tellement paumé, là, maintenant, que... Enfin, je dis ça, mais je n'en mène pas forcément large moi-même. C'est la première fois que j'emmène quelqu'un ici avec moi, je découvre.. J'improvise. Totalement. Comme si d'un seul coup j'étais l'acteur principal d'une pièce de théâtre dont aucune ligne n'aurait encore été écrite. Mais c'est terriblement...excitant. Mon sourire s'étire sur mes lèvres.
"Ce n'est pas grave..."
Je prends la main qu'il m'offre et pose l'autre sur sa taille sans hésitation aucune.
"Il est toujours temps d'apprendre..."
Et voilà que je l'entraîne avec moi, que je nous fais danser, valser, tournoyer, en cadence, sur le rythme d'une musique imaginaire qui défile dans ma tête, dans un tempo tantôt adagio, tantôt presto, puis allegro ou moderato. Peu importe, ma foi, que nous soyons en majeur ou en mineur, en 3/4 ou en 6/8, nous dansons. Nous dansons et c'est comme si le monde autour de nous n'était plus qu'un immense kaléidoscope multicolore, un carrousel d'un autre temps qui ne voudrait jamais s'arrêter. Et tandis que nous virevoltons et tourbillonnons, je lâche, presque sans m'en rendre compte :
"Ah, j'aurais dû prendre mon violon avec moi... J'aurais pu nous jouer quelque chose..."
Je n'entends plus. Plus rien n'existe. Je vole...je vole, avec lui, lui seul, qui me rattache encore au monde pour me le faire quitter un peu plus. Je ne tombe pas, tout tourne, je tourne, je tangue, je défaille, mais je ne tombe pas, parce qu'il est là, dans mes bras, ou plutôt moi dans les siens je ne sais plus. Il m'entraîne, les étoiles viennent assombrir la lumière de la nuit, tout se mélange, se brouille. Je regarde le ciel humidifié par mon rire ou peut-être par mes larmes et...et c'est comme une explosion en moi, tout dégringole, ça joue du tambour, ça éclate, ça sautille dans tous les coins et j'entends mon rire, mais ce n'est pas le mien, c'est un son déjà loin, si loin, parce que je suis là-haut, moi, il m'a fait décoller et je m'accroche à lui. Je sens mes mains sur son épaule et blottie dans la sienne, je... Il est là, si près... Sa voix me parvient enfin, étouffée. Des larmes glissent aux coins de mes paupières. J'ai envie de lui rétorquer "Non mais tu te fiches de moi, là ? Tu joues au prince qui invite à danser la princesse - qui n'a pas eu le temps de croiser la bonne fée et arrive en mode souillon soit dit en passant - tu m'enlèves sur ce toit comme Zorro, tu m'invites à danser comme les gentlemen du début du siècle dernier ou celui d'avant même et...tu sais jouer du violon ? Tu ENVISAGES de ME jouer ici et maintenant un air de violon...?! Non mais tu veux pas qu'on nous amène le balcon, non plus ? Et la pleine lune avec, tant qu'on y est ?"
Mais je me sens si fragile, si ému, j'ai plus le coeur à faire le pitre et mes lèvres s'entrouvrent seulement pour prononcer dans un souffle :
"...tu joues du violon...? Dis-moi tu es sûr d'exister, au moins ? Parce que si je me lève demain matin et que je me rends compte que tu n'étais qu'un rêve, je ne voudrais plus jamais me réveiller et j'avalerai une bouteille entière de somnifères pour te rejoindre..."
Je dis ça sans le regarder, en baissant légèrement les yeux.
Si sa première phrase me fait sourire, la suite, en revanche, ne me plaît guère. D'un seul coup, l'euphorie qui s'était emparée de moi jusque là s'écroule, s'effondre, comme lorsque les dernières bribes de rêve s'effacent avec le matin qui se lève. J'arrête notre danse, de manière un peu brutale il est vrai. Un peu trop, même. J'ai la tête qui tourne, ça tangue un peu et mes oreilles sifflent. Je cligne des paupières plusieurs fois sans dire un mot, le temps que tout se remette en place. Je le regarde de manière presque incrédule. "A-t-il vraiment dit ça ?" se demande mon esprit et mes oreilles répondent "Oui il a vraiment dit ça, nous l'avons clairement entendu." Je fronce légèrement les sourcils. Je me sens un peu mal tout à coup, ça me prend dans le ventre. Je lèvre un bras, tend la main vers lui jusqu'à son visage et lui pince la joue très franchement, avant de déclarer, l'air soudain on ne peut plus sérieux :
"Ca fait mal, n'est-ce pas ? Cela signifie que tu n'es pas en train de rêver et que je suis effectivement réel. Navré pour toi si tu souhaitais le contraire."
"AIE !" je m'écrie fortement en m'éloignant de lui soudain. Je n'ai pas eu le temps d'atterrir que déjà ma joue me fait mal, soudain et je comprends qu'il vient de me pincer et...je le fixe, incrédule, la main sur ma joue qui me lance, parce qu'il n'y a pas été de main morte, le con. Mais qu'est-ce qu'il lui a pris ? La colère pointe son nez. Je viens de comprendre que je me suis peut-être trompé de conte et que j'ai atterri dans la Belle et la Bête au lieu de Cendrillon. Je ressemble actuellement à un enfant boudeur qui va éclater en sanglot dans la seconde qui suit, mais qui pour l'instant a un peu de mal à réaliser. Mais comme je ne suis plus un gamin, enfin plus totalement, je crie :
"Oui, ça fait mal, bien sûr que ça fait mal ! Non mais ça va pas ?!"
La douceur de l'instant précédent vient se briser contre la brutalité soudaine. Je ne comprends pas sa réaction, j'étais plutôt fier de ma phrase, moi, je la trouvais même jolie.
"Dommage pour moi, en effet !" J'ajoute, mordant, pour lui renvoyer sa pique et lui faire comprendre ce que ça fait. Et même si c'est faux : mais je suis vexé.
Je me sens toujours aussi mal. Et ce n'est pas parce qu'il est en train de me crier dessus. Sa colère ne m'atteint pas. C'est autre chose. Je suis loin, soudain, parti, perdu dans mes pensées. Je regarde le vide et sent mes lèvres tressaillir.
"Alors..."
Je sais que je viens de parler, mais j'ai du mal à entendre ma propre voix. Serais-je en train de trembler ? J'ai froid ? Non, je n'ai pas froid. Ce sont les angoisses, qui remontent. Je les sens, en moi, me tordre les tripes, me serrer la gorge. Je les entends me répéter les mêmes phrases, en boucle, encore et encore. "Est-ce que tu fais partie de ce monde Sherlock ? Tu en es sûr ? Moi je ne crois pas. Oh non, je ne crois pas..." J'ouvre la bouche pour répliquer, me défendre, mais ma voix se meurt sur mes lèvres dans un sanglot étouffé. Hagard, je regarde tout autour de moi. Le béton armé sous mes pieds. La ville derrière moi. Concentre-toi Sherlock, concentre-toi. Le ciel au-dessus de ma tête. Les étoiles. John. Mes yeux s'écarquillent légèrement ou plutôt, mes pupilles se dilatent. Pareil. Troublé, je m'entends dire comme si ce n'était pas moi qui parlais :
"Ne doute plus de mon existence... Parce que j'en arrive parfois moi-même à en douter alors... S'il te plaît... N'en doute plus..."
A qui je parle au juste ? A moi ou à lui ? Difficile à dire. Ma seule certitude est que je n'arrive plus à dire quoi que ce soit, alors je m'accroche à lui, à son regard, désespérément, dans l'espoir, peut-être vain, qu'il me dise ce que j'espère toujours m'entendre dire dans ces cas-là "Ne t'en fais pas Sherlock, ça va aller... Ca va aller maintenant..."
Je le fixe, horrifié. Sa voix me parvient, ses mots, comme en décalage, tandis que je fixe ses paupières incertaines, ses lèvres frémissantes et les larmes me viennent, elles grouillent dans ma gorge, parce que...parce que je comprends que c'est vrai. Et pas un seul muscle de mon corps ne tressaille, mais à l'intérieur de moi ça tremble comme une feuille et c'est à cet instant-là que je comprends, dans toute la monstruosité que cela représente, qu'il est vraiment fou, fou comme un enfant qui n'a eu personne pour lui dire qu'il existait, pour le rassurer. Pour la première fois, je comprends ce qui lui plaît finalement chez moi et ça me blesse en même temps que ça me transporte de la joie d'exister enfin vraiment pour quelqu'un. Putain je suis sur cet immeuble et je ne suis pas sûr d'en descendre un jour, parce que j'y suis monté avec lui pour le meilleur et pour le pire et j'y suis maintenant, y'a personne derrière moi qui peut agir à ma place, juste moi, avec mes blessures, mon imperfection et ma maladresse. Je plonge dans ses yeux, au fond de lui, dans l'incertitude, dans le doute, dans la noirceur et absorbé, je m'avance, comme aimanté.
"Sherlock..." Ma voix n'est plus qu'un souffle en le voyant si fragile juste devant moi dans toute l'impudeur de ses blessures à lui. Il n'y a rien à dire, dans ces moments-là, tout meurt, ne restent que les regards, que les corps. Ma main vient chercher la sienne naturellement et sans détacher mes yeux des siens, je la prends très doucement entre mes mains comme un objet fragile et l'apporte à mes lèvres pour laisser mon souffle chaud caresser ses doigts fébriles puis je l'avance encore et m'aventure jusqu'à y abandonner un baiser léger, très doux. Je la pose contre mon coeur, à plat, pour qu'il le sente battre plus vite, peut-être à cause de sa main que je presse si près de ma peau. Je glisse alors un bras derrière son dos et l'attire contre moi pour le prendre dans mes bras. Nos corps s'imbriquent parfaitement. Je me retrouve la tête dans son cou, mon souffle chatouillant sa pomme d'Adam.
"Tu es réel, Sherlock... Tu es réel. Je suis là. Je serai toujours là..."
Mon bras monte, jusqu'à laisser mes doigts s'aventurer sur sa nuque que je caresse lentement, tout du long, jusqu'à la base sensible des cheveux que je ne franchis pas encore, mais que je frôle juste, pour le sentir frémir.
"Tu es réel. Ca va aller."
Je suis en chute libre. Comme chaque corps est irrémédiablement attiré par le centre de la terre, condamné à tomber encore et toujours contre la surface de celle-ci, donnant naissance à une nation d'êtres rampants dont je...dont nous faisons tous partie. Et puis soudain, une main qui attrape la mienne. La chute s'arrête. Je cligne des yeux. Plusieurs fois. Le décor qui défilait à cent à l'heure tandis que je tombais s'est figé. Ma main est doucement tirée vers l'avant et je suis le mouvement et on me remonte du vide, on me fait reprendre pied sur le toit de l'immeuble. Mes yeux suivent mon bras, arrivent sur ma main, dans la sienne. John... Son souffle chaud brûle le dos de ma main, ses lèvres sur ma peau m'électrisent. Je sens le courant remonter le long de mes nerfs. John, John...! Je frémis, le geste est bien trop doux. Je sens ma conscience, non ma raison...je ne sais pas trop, mais ça défaille, là, dans ma tête. Et lorsqu'il me tire encore plus vers lui, je me laisse faire parce que...parce qu'au fond, c'est peut-être ce que j'ai toujours voulu. Qu'on me prenne dans les bras comme ça, simplement. Je tremble. Je tremble de ce contact, de la chaleur de son corps qui irradie contre le mien, de son souffle bien trop près de ma gorge, mais je ne bouge pas. Je reste là, troublé, pantelant. Ses mots me touchent à un endroit sensible. Comment je sais que c'est sensible ? Parce que j'ai les yeux qui piquent et la gorge serrée. Un peu maladroit dans mes mouvements, je bouge les bras, je les remonte sur son dos, lentement. Comme ça, c'est comme ça qu'on étreint les gens, n'est-ce pas ? Les mains à plat sur ses omoplates. Non, s'accrochant à son blouson en cuir qui appartient en fait à son père. Je laisse mon corps basculer légèrement vers l'avant, m'appuyant contre lui. Je baisse la tête, approchant de fait mes lèvres de son oreille, pour chuchoter, comme pour être certain que lui seul peut l'entendre, la voix vacillante comme la flamme d'une bougie menaçant de s'éteindre :
"Merci..."
J'entends sa voix, grave et douce, contre moi, en moi. Elle rentre, elle résonne. Elle ne dérange rien. Elle fait trembler tout. Et je reste contre lui, comme ça, je pourrais y rester des heures, des jours entiers, je pourrais...je pourrais demeurer contre lui pour le restant de l'éternité.
"Ca va... Sherlock, ça va." Je réponds dans un souffle.
Mais quelque chose a changé. Il...il ressent. Il ressent, n'est-ce pas ? Je le sens, je le vois. Je le vois avec le coeur. Son corps contre le mien, sa voix hésitante, ses mains qui pour la première fois me touchent... Je frissonne de la tête aux pieds et pour qu'il ne le voit pas, ou le moins possible, j'enfouis mon visage dans son épaule. Je sens que j'ai touché un point sensible, quelque chose qui transforme le beau gosse taré en un enfant sensible, en...un jeune homme sensible, contre moi. Et je ne sais pas exactement ce que ça me fait. Mais ça me fait...bizarre. Mes mains sont toujours sur sa nuque et frôlent parfois sans le vouloir le col de sa chemise. Et à chaque fois, sans que je parvienne à arrêter la vague de mes doigts qui le caressent inlassablement, je sens quelque chose monter, comme du désir, parce que pour la première fois il est sensible à moi et ça me bouleverse, putain, j'ai l'impression d'avoir réussi à gagner la place number one et de me retrouver comme un con maintenant avec le prix dans les bras sans savoir quoi en faire.
Je... Y'a tellement d'émotions qui montent et qui viennent, j'arrive plus à gérer je...je pleure, je crois. Je pleure souvent, c'est vrai, je suis émotif, sensible, romantique, tout ce que vous voulez. Mais là, c'est différent. C'est différent. Je n'ai jamais...jamais été à la hauteur de rien, moi. Je drague beaucoup, oui, je travaille beaucoup aussi et je sors beaucoup et je bois beaucoup et je déconne beaucoup et je...je m'écoute peu, en fait. Je vis une vie qui n'est pas la mienne pour convenir à des gens, à des cases, à des buts fixés et fixés même pas pour moi. J'enchaîne les conquêtes comme je m'enfile les verres de whisky, pour me prouver que je suis capable de le faire, capable d'être un homme, capable de...capable d'oublier peut-être qui je suis vraiment. Et j'ai tout fait jusque là pour le draguer, pour qu'il me soit sensible et me tombe dans les bras, pour me sentir encore une fois à la hauteur quand moi-même je ne le suis pas pour moi, mais maintenant que c'est le cas...maintenant qu'il est là entre mes bras et qu'il m'a emmené jusqu'ici comme...comme genre ces choses précieuses et secrètes que tu ne livres à ton meilleur ami qu'après des années de meilleure amitié commune... Et il me fait confiance en cet instant, lui, le taré insensible, totalement, assez pour se livrer à moi - étranger que je suis - tel qu'il est, fragile et humain. Et je n'en suis pas digne. Je n'en suis pas digne, parce que je ne suis qu'un menteur, un tricheur, un imposteur. Un mec en manque de sensations qui se nie lui-même et a tellement envie de glisser ses doigts sous la chemise déjà défaite au col...et son odeur qui m'envahit et me fait frémir. J'ai honte. J'ai honte d'être moi. De ressentir ce que je ressens. Et je pleure, je tremble, recroquevillé contre lui et il doit le sentir je le sais. Ma main alors, ne pouvant plus tenir, se glisse sous le col pour descendre entre ses omoplates et...
Je m'arrache littéralement de lui comme une force qui me propulserait en arrière et titube sur place, les yeux dans le vague, sourcils légèrement froncés, bouche ouverte, comme s'il s'était passé quelque chose de grave et pour moi, c'est le cas. J'ouvre la bouche pour balbutier quelque chose d'incohérent. Puis j'avale ma salive. Je recule, des larmes plein les joues, comme les coulées de lave d'un volcan en éruption. Ce sont des larmes rouges.
"Je suis désolé. Désolé. Désolé. Je...je dois y aller."
Ma respiration s'emballe, ma poitrine se soulevant à un rythme accéléré. Je ne peux rien ajouter de plus. Je recule, je trébuche, fais volte face et m'enfuis. Encore.
Je bouge légèrement lorsqu'il met soudain sa tête dans le creux de mon épaule. C'est assez étonnant de voir comment d'instinct, nos corps se positionnent d'eux-mêmes l'un par rapport à l'autre. Je remonte un peu mes bras, me calant plus contre lui. Je suis bien comme ça. Fouiné contre lui et lui fouiné contre moi. Je n'ai plus envie de bouger. Sa voix vient calmer le bourdonnement de mes oreilles, mais dans le même temps ses doigts sur ma nuque n'arrangent en rien mon état. C'est une sensation à la fois étrange, parce qu'inhabituelle, et délicieuse, à cause des picotements qui me parcourent et de la chaire de poule que cela provoque. Des frissons, brusques, comme pour le froid, se diffusent dans ma peau, sauf que là, calé contre lui, je n'ai pas froid. Un soupir s'échappe de mes lèvres et j'arrondis légèrement le dos, les épaules en avant. Je me fais penser à un chat. "John..." je m'entends penser, mais aucun son ne sort de mes lèvres. Je ferme les yeux, toute mon attention concentrée sur cette sensation nouvelle, sur ce contact. Je tends ma nuque, comme par réflexe et puis...et puis soudain je sens sa main glisser sur le haut de mon dos, directement contre la peau et quelque chose remonte depuis mon ventre jusque dans ma gorge, une sorte de râle qui se meurt avant d'arriver jusqu'à mes lèvres. J'ouvre brusquement les yeux, ayant soudain l'impression que mon dos s'est mis à brûler et...d'un seul coup tout devient froid. Glacial. Je mets plusieurs secondes à comprendre qu'il s'est écarté de moi avec la vivacité d'un ninja. Je le regarde sans comprendre, remarque que ses joues sont trempées. Avant que je n'aie pu dire quoi que ce soit, je l'entends bafouiller des excuses, puis le vois s'éloigner... D'un seul coup, je semble me réveiller, réaliser ce qu'il est en train de se passer.
"Attends !" je m'écris, "John, attends !"
Je lui cours après, le rattrapant plus vite que je ne l'aurais pensé et me saisis de son bras pour l'empêcher d'aller plus loin.
"Où tu vas ?"
Question rhétorique. La réponse est évidente.
"Oh. Oui, tu as raison, il est tard. Tes parents vont s'inquiéter et..." Mais je m'arrête bien vite, car nous savons tous les deux que ces mots sont inutiles et ne veulent rien dire.
Nous nous dévisageons plusieurs secondes en silence. J'hésite, me lance finalement :
"Quand... Quand est-ce qu'on pourra se revoir ?"
Malgré moi, ma voix a tremblé en prononçant ces quelques mots. Parce que j'ai peur, d'un seul coup. Me laisse pas, John. Me laisse pas tout seul comme ça...
S'il te plaît, ne rends pas les choses plus compliquées, me murmure mon coeur paniqué. J'ai envie de me retourner, de le prendre dans les bras et de...de poser mes lèvres sur les siennes et...et j'ai pas le droit, j'ai pas le droit et il me rattrape mais bordel POURQUOI FAUT-IL QU'IL SOIT SI ADORABLE ?! J'ai peur, j'ai tellement peur, tout mon être dégringole, j'me sens tellement minable, j'ose même pas le regarder. Je détourne la tête pour pas qu'il voit mes larmes et je tire, je tire pour m'enfuir.
Dans ma tête, je me retourne et me jette sur ses lèvres en soufflant d'une voix qui vient du fond de ma gorge "Je ne te quitterai jamais, je veux rester là, pour toujours, contre toi, dansons encore, je veux continuer à danser..."
Mais je lui réponds à peine, du bout des lèvres :
"Je sais pas... "
Peut-être que j'ajoute quelque chose, comme "Je dois y aller." mais ces mots ne sont pas les miens. Je suis en miettes. En miettes. Déchiré en deux.
Et mon poignet glisse contre sa main, échappant à l'étau de ses doigts.
Je suis obligé de lâcher son bras. Je me sens...impuissant. Et incapable. Incapable parce que je n'ai pas été fichu de le retenir. Je suis là, comme un idiot, à le regarder descendre l'échelle et disparaître, se faire avaler par la nuit, sans avoir aucune certitude sur le fait que nous nous reverrons ou non. Je reste figé, les yeux grands ouverts sur l'obscurité, scrutant la pénombre dans l'espoir de voir sa silhouette ré-apparaître, de le voir revenir...mais rien. Rien ne se passe. Seul le silence est là et il me dit, sournois "Qu'est-ce que tu as cru, Sherlock ? Il ne risque pas de revenir." Mon coeur me semble peser une tonne et ma poitrine se comprime sur elle-même sous ce poids soudain si lourd. Mon menton tremble, pris de sursauts. Mes yeux piquent, mais pour l'instant les larmes y restent coincées. C'est douloureux. Terriblement douloureux. Horriblement douloureux. Il est parti. Parti. PARTI. Cette évidence me frappe soudain avec la délicatesse d'une gifle. Je vacille un instant.
"Pourquoi...?"
Ma voix n'est qu'un murmure, un chuchotement destiné à moi-même. Je regarde autour de moi. Le toit de l'immeuble, ce deuxième chez moi, cet endroit où je me réfugie quand ça ne va pas, me paraît soudain complètement vide. Effrayant. Menaçant, même. Parce qu'il n'est plus là. Cet enfoiré.
"Pourquoi ?"
Je le répète une deuxième fois, un peu plus fort, comme si j'interrogeais le ciel, le béton armé, une tierce personne invisible, sans pour autant espérer une réponse. Qui suis-je pour oser demander une réponse, hein ? Qui suis-je ?
"Pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi !?"
Je tourne sur moi-même, criant comme un aliéné, comme un désespéré et répétant en boucle le même mot. Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Pourquoi ci, pourquoi ça ? Et pourquoi tu poses autant de questions ? Pourquoi es-tu si idiot, Sherlock ? Tais-toi donc et arrête de geindre ! Je m'arrête brusquement de tourner et de parler. Le calme retombe autour de moi comme une chape de plomb. Je passe une main sur ma joue. Trempée. J'observe le bout de mes doigts, humides. Pathétique. Je n'ai plus rien à faire ici. Je me précipite vers l'échelle, descends à la vitesse de l'éclair et me mets à courir, de toutes mes forces, de tout le souffle que mes poumons sont capables de supporter. Les rues, sombres, désertes, défilent sous mes yeux, irréelles. J'arrive rapidement chez moi, rentre en claquant la porte. Ma tête bourdonne comme si un essaim d'abeilles y avait élu domicile. Non, des guêpes, pas des abeilles. Il me semble entendre un "C'est maintenant que tu rentres, Sherlock ?" mais je suis déjà en train de monter les escaliers. Je fonce dans ma chambre pour m'y enfermer et me jette sur mon lit, enfouissant ma tête dans l'oreiller, tremblant de tous mes membres, de tout mon squelette, de tout mon être.
