Chapitre 4 : Le cobaye

Une question me trotte dans la tête depuis ce matin : Qu'est-ce qui m'a pris d'accepter d'aider Granger ?

Ce n'est pas son enthousiasme. J'abhorre les gens qui ne maîtrisent pas leurs émotions.

Ce ne sont pas les compliments disséminées dans son stupide discours. Je suis hermétique à la flatterie.

Ce n'est pas sa (fausse) modestie. Je déteste les pleurnicheurs.

Ce n'est pas le (soi-disant) respect qu'elle m'a montré. Je méprise les lèches bottes.

Ce n'est pas son culot ni son arrogance. J'abomine l'insolence.

Que j'ai accepté de l'aider à cause de sa soif de connaissance serait crédible. Mais c'est un trait, chez elle, que je trouve agaçant. Une soif de connaissance et de pouvoir que j'ai ressenti toute ma vie et qui a causé ma perte. Non. Je n'aime pas les gens qui me rappellent mes erreurs.

C'est lorsque je lis les notes de Granger, que je comprends. J'ai accepté de l'aider parce qu'elle est brillante.

xxx

Je consulte ma montre. Elle devrait arriver dans cinq minutes pour sa quatrième retenue.

La question de l'abominable longueur de ses essais étant réglée, Granger va, enfin, m'être utile. Pour l'instant, on ne peut pas dire qu'elle m'ait facilité la vie, me dis-je, en contemplant les parchemins remplis de ses nombreuses notes et parsemées de mes remarques. Bien sûr, sa méthode révolutionnaire de noter les essais, si je l'applique, me ferait gagner un temps considérable… Hum… Oui bon, admettons…

Peut-être, pourrais-je lui demander de re-stocker l'infirmerie ? Ses potions sont parfaites. Mais, la connaissant, elle va trouver la tâche agréable. Il ne faudrait pas oublier qu'elle est en retenue pour m'avoir insulté.

Qu'à cela ne tienne, je lui ferais préparer des potions qu'un étudiant de première année effectue les yeux fermés. Oui. Cela devrait l'ennuyer prodigieusement.

xxx

Lorsque je tends la liste des potions à Granger, elle ne bronche pas. Pas de grimace, pas de soupir, pas la moindre réaction.

Malédiction ! …Peut-être, a-t-elle besoin d'encouragements ?

« J'espère que vous n'aurez pas de difficultés, Granger. J'ai choisi des potions de votre niveau. Néanmoins, si elles étaient trop compliquées, n'hésitez pas à me le dire. »

Merlin, j'y vais fort !

« Non, professeur, ça ira. Ses potions semblent faciles. »

Evidemment qu'elles sont faciles, crétine !

« Commencez… » je grommelle.

Elle se met au travail. Au bout d'un quart d'heure, j'entends un bruit de fond suspect qui s'échappe de la bouche de Granger. Elle fredonne en préparant ses potions.

Potion qu'elle a décidé de préparer simultanément… Bon, au moins elle est efficace.

Oui mais elle chantonne ! C'est insupportable, non ?

Si… probablement.

xxx

Je suis salué, à la fin de l'heure, par dix potions parfaites.

« Satisfaisant… Vous pouvez y aller. »

Granger, au lieu de sortir, s'approche de mon bureau et y dépose un pendentif en cristal. Je n'ai aucune peine à reconnaître la pierre. De la sélénite, elle n'aurait pas l'audace ?

« Que voulez-vous que je fasse avec ça, Granger ? » je murmure, avec une certaine appréhension.

« S'il vous plaît, professeur, est-ce que voudriez porter ce pendentif. J'ai besoin de tester l'aspect pratique de mes recherches ? »

Et si, elle a osé !

« Mes oreilles doivent me décevoir, Granger. Une seconde, j'ai cru que vous me proposiez d'être votre cobaye. »

Granger passe sa main sous sa chemise et ressort une pierre attachée à son cou, l'exacte réplique du pendentif posé sur mon bureau.

« Je pensais la tester moi-même, mais j'ai besoin d'un autre volontaire. »

« Granger, j'ai accepté de vous aider et de vous consacrer mon temps précieux. Vous, en échange, m'avez imposé votre agaçante présence et vos innombrables remarques. Et maintenant, vous avez le culot de me demander d'être votre cobaye ? »

« C'est que, professeur, je ne sais pas à qui demander d'autre. »

« Pourquoi pas Potter ou Weasley ? Que ses deux abrutis servent à quelque chose. ».

« J'ai besoin de quelqu'un de sérieux. Harry et Ron auraient tendance à prendre cette expérience à la rigolade. »

Elle a raison. Mais pourquoi, faut-il toujours, que ça soit moi !

Granger, déçue, reprend son pendentif.

« Pardon, professeur, ce n'est pas grave, ne vous inquiétez pas. Je ne vous embêterai plus et je trouverai quelqu'un d'autre… »

Soupir

« Donnez-moi ça, crétine » dis-je, en tendant ma main, paume vers le haut.

Je saisis le pendentif. Mon geste est brusque et ma main effleure, malencontreusement, celle de Granger, au passage. Je ne peux m'empêcher de remarquer la douceur de sa main.

Est-ce que la situation pourrait être plus inappropriée !

Granger me regarde bizarrement, puis, dépose le pendentif dans la paume de ma main en la caressant au passage.

Apparemment, oui ! Je retire ma main et passe le pendentif autour de mon cou.

« Quel est le protocole de cette… expérience ? » je demande.

« Eh bien, je pensais que nous porterions chacun notre pendentif pendant une journée et que nous procéderions ensuite à un échange le jour d'après et ainsi de suite. Pour voir si des souvenirs de l'autres nous parviennent. »

Merlin ! C'est encore pire que je pensais !

« J'ai passé l'âge d'échanger les bracelets, Granger. »

Elle lève les yeux au ciel.

« Croyez-moi, professeur. Cela n'a rien à voir… » grimace-t-elle.

« Mmh. »

« S'il vous plaît, essayons pendant deux jours. Si c'est insupportable pour vous, je trouverai quelqu'un d'autre. »

« Soit... » Je murmure.

Granger hoche la tête, soulagée. Je soupire et lui tend mes remarques sur ses recherches.

« Ah oui… Merci. Qu'avez-vous pensé de… ? »

« Granger ? » je l'interromps.

« Oui je sais. Dehors... »

Elle s'arrête devant la porte.

« Merci pour les potions, j'ai trouvé ça, très relaxant » ajoute-t-elle en sortant.

Relaxant ! Je ne peux m'empêcher d'éclater de rire. On va dire que ce sont mes nerfs qui lâchent, car l'alternative serait que je trouve Granger divertissante. Soupir.

La situation a franchi les limites du rocambolesque.

Je m'installe à mon bureau et décide de planifier une interrogation surprise pour mes classes du lendemain. Voilà qui devrait être assez distrayant pour m'empêcher d'examiner les raisons qui m'ont poussé à accepter ce ridicule pendentif.

xxx

Je suis en train de rédiger mon examen pour la classe de quatrième année, lorsque je sens mes yeux se fermer tout seuls. Je consulte ma montre : 23h.

!

Qu'est-ce qui m'arrive ? Moi, qui ne m'endors jamais avant 3h du matin et me réveille à 6h, quoi que je fasse. Moi, insomniaque, d'aussi loin que je me souvienne. Moi, ayant testé toutes les potions possible et imaginable pour me débarrasser de ce fléau, sans succès. Je m'endors sur mes notes ?

Peu importe, je dois finir de rédiger cet examen. Je lutte cinq minutes, contre une insurmontable fatigue, puis, m'écroule sur mon bureau.