Petit mot de l'auteur avant de commencer le chapitre : Chapitre édité le 28/08/2014

Encore une fois, je n'ai pas pu tenir mes délais. Mais j'ai terminé les premières grosses corrections, du coup, ça devrait aller plus vite à présent. J'espère que ce chapitre vous plaira, n'hésitez pas à me le dire dans une review !

Bonne lecture !


3. Où quelqu'un reçoit des conseils avisés

La séance terminée, Arhen est reparti dans son coin tandis que j'hésite sur mon programme. Vais-je regarder tous les matchs ? Ou visiter un peu Tokyo ? C'est vrai, quoi, quand on y réfléchit, ce serait stupide d'être venue jusqu'ici et ne rien voir. Je suis arrivée le jour d'ouverture de la Coupe et je n'ai fait aucun tour depuis dans la capitale. Le soir, je préfère rentrer au plus vite à l'hôtel plutôt que de risquer de m'attirer les ennuis dans un pays étranger où je ne parle pas la langue. Si je retourne en Allemagne sans avoir pris quelques clichés en souvenir, on va se riser de moi.
Quand je pense à ce qui m'attend les prochains jours, je dois absolument en profiter. Les courses matinales, les entraînements, les combats, quelques maigres repos par-ci, par-là, beaucoup de remontrances de la part d'Arhen, probablement plusieurs humiliations publiques, et puis je serai déjà dans l'avion du retour. Un véritable bonheur…

Mais si je dois être réellement honnête, j'avouerai que je suis excitée à l'idée d'affronter les boxeuses locales. La demi-finaliste est un défi de taille auquel je n'aurais pas osé rêver ! Suis-je capable de la vaincre ? J'ai du mal à imaginer comment je pourrais avoir son niveau. Je sais d'avance que je suis plus légère qu'elle : j'ai toujours été limite pour être acceptée dans la catégorie poids mouche, et c'est pourtant la plus basse ! Mon avantage est que justement, du fait de mon physique, mes adversaires ne me prennent que rarement au sérieux. Et je n'ai jamais été du genre à stresser ou à me ronger les ongles. Surtout pour un combat !
Le trac n'arrive qu'au moment où j'entre dans les loges pour me préparer avant de monter sur le ring et combattre. On entend toujours la foule des vestiaires où on est sensé se concentrer. Ça m'a toujours déstabilisé, même si j'ai fini par m'y habituer. Le seul truc, c'est qu'on entend clairement qui est la plus encouragée et c'est surtout là où cela pèche et on peut subir un sacré coup au moral. Difficile de se mettre dans le meilleur état d'esprit quand vous savez d'avance que tout le monde s'attend – et espère – à vous voir perdre.

Je me rappelle avoir assez mal vécu mon premier combat pour cette même raison. Inconnue au bataillon, on me trouvait trop maigre, trop frivole, je n'avais aucune crédibilité en tant que combattante. Et j'ai entendu la foule. Une foule qui vous semble folle tant elle est excitée et vous regarde fixement en vous disant : « Toi, tu vas perdre. » Ce n'est pas la même chose quand elle vous encourage. Sauf les mauvais joueurs, eux, ils ont toujours un regard menaçant, même quand ils vous approuvent.
Quoi qu'il en soit, ce que je voyais, ce que j'entendais, c'est que personne ne croyait en moi. Moi-même, je ne savais pas encore ce que je valais sur un ring, contre un vrai adversaire, quelqu'un qui ne retiendrait pas ses coups. Physiquement, je ne pouvais pas être plus prête : Arhen s'en était assuré. Mais c'était le mental qui me faisait défaut.
Et puis, je les ai entendus. D'abord faiblement, puis elles se sont amplifiées et ont atteint mes oreilles. Des voix m'encourageaient. Je n'ai su qu'après le combat qu'il s'agissait de mes camarades de classe, de quelques amis et de quelques autres qui avaient entendu parler de mon combat et qui étaient venus par curiosité me voir. Les entendre m'a requinqué en un éclair et, après plusieurs longues minutes, j'ai remporté mon tout premier combat.

J'ai essayé de comprendre pourquoi leurs cris m'avaient autant renforcé le mental et ce n'est qu'après plusieurs matchs que j'ai réalisé ce qui se procédait en moi.
Quand je les entends, je ne suis plus tout à fait seule sur le ring. En moi résonnent les voix de ceux qui croient en mes capacités, elles ne m'ont plus jamais quittée.
Se dire que quelqu'un croit en soi donne une force incroyable et impacte bien plus qu'on ne le suspecte la confiance qu'on a de soi-même. Si d'autres pensent que je vais réussir, c'est que c'est en effet possible. Pourquoi se tromperaient-elles ? Plus on accorde notre confiance en l'autre, et plus savoir que celle-ci a autant confiance en vous vous procure une assurance incroyable et un mental d'acier.

Depuis ce premier combat, j'ai commencé à appréhender différemment la montée sur le ring. Je n'ai plus peur d'encaisser des coups et d'avoir mal. Je n'ai pas peur non plus de perdre, c'est le jeu. J'ai appris à connaître mes forces, mes faiblesses et mes limites. Ce n'est pas toujours suffisant mais c'est, selon Arhen, l'étape la plus cruciale : se connaître soi-même.

Peut-être bien qu'il a raison. J'ai toujours aimé ce sport. Il me fait du bien et si je ne m'étais jamais lancée aussi sérieusement que je ne le fais, peut-être ne serais-je pas la même personne.

Mais cela voudrait aussi dire que cette partie n'aurait jamais eu lieu. Sans reine, l'échec et mat n'aurait pas été le même. Et le roi aurait été sauf.

oOoOoOoOoOoOo

J'ai donc déterminé mon programme de la journée. Evidemment, le match entre le Japon et la Suède serait l'incontournable de la journée. Je ne raterai pour rien au monde le jour où le SGGK aura pris sa revanche, et la nôtre avec. J'aurais voulu aller me balader ensuite et prendre des photos de la ville mais j'ai fini par réaliser que les Français ont aussi un match à disputer. Et je ne peux pas le rater non plus !
J'aurais bien le temps entretemps ou après d'aller au moins acheter des souvenirs pour tout le monde. Je suis certaine que Karl n'y pensera pas !
Et je compte bien le faire savoir à tout le monde !

Trois quart d'heure plus tard, je suis donc au stade, une bonne heure d'avance devant moi. Mais c'est déjà une bonne heure en retard pour éviter la foule qui se précipite sur les portes. Loin d'être agoraphobe, je me joins au peloton et prends mon mal en patience jusqu'à la vue de mon siège. Et dire que Karl et ses coéquipiers vont arriver avec juste une demi-heure d'avance, passer la sécurité qui les emmènera vers une entrée privée pour les professionnels du sport et ils s'installeront tranquillement dans les meilleures places.
Bon, certes, la plupart du temps, ils sont obligés de regarder les matchs dans les chambres d'hôtel car ils doivent s'entraîner pour les prochains matchs. Mais quand même.

Quelques tortueux moments plus tard, le match a commencé. Je repère immédiatement Tsubasa Ozora dont m'a parlé Karl, le meilleur joueur du Japon et pour cause ! Celui-ci évolue au Brésil, pas étonnant qu'il soit si bon. J'entends le nom de Wakabayashi et le repère immédiatement : c'est le seul à porter une casquette – ce que je trouve assez surprenant, n'est-ce pas interdit ? Du reste, je n'ai pas retenu beaucoup d'autres noms, sauf Yuga, Mizaki ou encore Wakashizamu (1). Quant à les reconnaître : je n'en ai aucune idée, sauf que le dernier étant un gardien, il ne doit pas être sur le terrain ou alors sur le banc de touche.
J'ai hurlé tout le long du match. Résultat : je n'ai plus qu'un semblant de voix, horriblement rauque. Je n'ai jamais vu une telle prouesse sportive. C'est la première fois que je vois l'équipe japonaise en action. J'étais trop préoccupée par les matchs de l'Allemagne et de la France pour venir les voir. Mais, bon sang, j'ai du mal à croire avoir bien vu ce que j'ai vu ! Les éloges de Karl ne font que pale figure face à ce… ce… cet art !

Je suis si fatiguée que je ne pense même pas à partir me balader et décide, comme tous les jours depuis mon arrivée, de rester dans les parages du stade. C'est peut-être la première fois que je m'agite autant devant un match et je n'ai plus aucune énergie. Heureusement que Karl ne m'a pas vu faire et qu'il n'est pas là pour voir le résultat, il serait peut-être jaloux car aucun de ses matchs ne m'a laissé dans cet état-là. Je ne sais même pas comment je vais faire pour encourager la France, l'équipe de mon pays natal !

Jusque-là, soit je mangeais seule, soit Karl me rejoignait. Parfois même, il était accompagné des joueurs avec lesquels il avait de l'affinité et qui acceptaient de se faire disputer pour avoir quitté leur lieu de rassemblement. Mais comme on ne s'est rien dit au téléphone, je n'ai plus d'autre choix que de m'aventurer seule dans un des bistros du coin. Décidant qu'une enseigne japonaise en valait bien une autre, j'entre dans un petit restaurant, assez cosy, et sans grande prétention. Bien entendu, tout est en japonais. J'aurais bien sûr pu trouver un restaurant du coin traduit en anglais – au moins pour l'occasion – mais j'ai trop peur de me faire avoir par les attrapes-touristes, comme ça nous est arrivé par deux fois déjà avec Karl et Hermann, son ancien partenaire au Hambourg SV. Un gars assez bravache mais fort sympathique sous ses airs indifférents et désintéressés.
Abandonnant l'idée de parvenir à déchiffrer quoi que ce soit sur l'écriteau qui sert de carte, je demande (en anglais, bien sûr) :

- Vous n'auriez pas un sandwitch, quelque chose de simple et de bon ?

Derrière son comptoir, le chef me regarde avec un air indéchiffrable et secoue la tête, sans doute pour me dire qu'il ne me comprend ou alors qu'il n'en a pas. Comment voulez-vous que je le sache ? J'essaie plusieurs autres mots mais la même réponse qu'il me donne est une phrase en japonais. Quand son commis lui répond, je comprends qu'il ne me parlait même pas. Autant pour la politesse…
Je ressors, déambule autour du quartier, sentant mon ventre affamé rouspéter de cette matinée très sportive sans avoir pris de réelle collation. Quand, enfin !, un garçon assez petit mais plutôt mignon m'aborde dans un anglais très approximatif. Son air sympathique et ses quelques mots compréhensibles (pâtes, très bon, bienvenue) suffisent à me convaincre et je le suis à l'intérieur. Comme dans tous les autres restaurants que j'ai observés jusque-là, l'intérieur est bondé. Normal, puisque tout le monde est venu encourager l'équipe nationale. Il m'installe à une place libre au comptoir qui me donne une vue parfaite sur la cuisine. Le chef lève la tête et me sourit, inclinant celle-ci d'un air respectueux. Une façon de me saluer, je suppose, aussi je reproduis son geste et il semble satisfait. Bien, c'est déjà fort agréable !
Le serveur tente de m'expliquer les plats traditionnels à base de nouille mais son anglais lui faisant défaut, je choisis de lui faire confiance et lui demande de choisir pour moi. Il est d'abord surpris mais il s'exécute et donne un nom que je n'ai pas retenu au chef. Ce dernier hoche la tête en silence et retourne à ses préparations. Je l'observe faire avec curiosité, attirée par l'odeur délicieuse de sa cuisine. Une pensée me fait dire que je ne vais sans doute pas être la plus agréable à sentir cet après-midi, avec le parfum d'autant de nourriture et d'épices, en plus de ma propre sueur.

- Vous venez voir coupe du monde junior ? me demande le chef dans un anglais maladroit mais assez bien prononcé.

Il n'a pas levé les yeux du poulet qu'il découpe soigneusement, aussi suis-je surprise de l'entendre me parler.

- Je suis venue encouragée mon… mes équipes, je lui réponds. Puis, après une courte hésitation, je continue : Cela vous dérange si je prends une photo de vous ? s'il vous plaît ?

En jetant un coup d'œil sur l'appareil photo que je sortais de mon sac, il éclate de rire tout en acceptant de bon cœur. J'obtempère et trois clichés plus tard, j'en profite pour lui demander si je peux la publier sur mon réseau personnel. A nouveau, il accepte et rajoute qu'il tient le pari que je reviendrai en prendre d'autres. Comme il est fort sympathique, je lui dis que c'est fort probable si sa nourriture me plait.

- Goûtez alors, me dit-il en me tendant mon bol de soupe.

Je regarde surprise mon énorme bol fumant et transpire déjà. Une soupe, dans cette chaleur ! Me sentant observée par le chef et son serveur, je m'efforce de contenir ma reluctance à manger quelque chose d'aussi chaud en plein été et attrape les baguettes. Mes pitoyables efforts pour les tenir entre mes doigts et ne pas faire retomber la moindre nouille avant qu'elle n'atteigne ma bouche provoque chez mes hôtes et mes voisins des éclats de rire. Le serveur s'empresse alors à me tendre une fourchette que j'attrape avec soulagement.

- Troooooop bon ! je m'exclame en ouvrant grand les yeux une fois la première bouchée avalée. C'est délicieux, vraiment !
- Vous dîtes quoi ? me demande le serveur.

Je réalise que je viens de parler en français par habitude. Même en Allemagne, il m'arrive parfois de m'exclamer en français, surtout pour les expressions idiomatiques qui me viennent spontanément. A force, mes amis ont fini par en apprendre plusieurs par cœur, si bien qu'ils me les servent en retour pour plaisanter.

- Je disais que j'aime beaucoup ce que vous m'avez cuisiné, je traduis en anglais. Je reviendrai avec grand plaisir !

Et accompagnée, je l'espère bien.

- Vous là encourager les français ? demande le serveur. J'aime très Pierre Alcide. Bon joueur. N'est-ce pas ?
- Sans doute, je lui réponds. Je ne l'ai pas vu jouer beaucoup…

Le serveur s'exclame d'un mot qui, à mes oreilles de française, ressemble à « Anthony » ! Je le regarde bizarrement, ne comprenant pourquoi ce mot-là vient de sortir de sa bouche si soudainement. Cela fait visiblement rire le chef qui nous écoute depuis le début sans rien dire.

- Anthony ? je répète en essayant d'imiter son accent.
- Il veut dire « Vraiment ? », m'explique le chef. C'est un mot japonais. ほんとうに
- Oh, je vois ! Et bien, je ne regarde pas beaucoup le football habituellement…
- Vous n'aimez pas le football ? me demande le chef.
- Si, quelques matchs par-ci, par-là, je réponds.
- Et vous venir assister à la Coupe du Monde ?

J'espère qu'il ne s'imagine pas que je fais partie de ces enfants de riche qui peuvent tout se permettre sous un coup de tête ! Je me sens d'un coup obligée de préciser :

- C'est assez récent, à vrai dire. C'est un ami qui m'a fait découvrir ce sport. Sans lui, je n'aurais jamais vu un match de football en vrai.
- Votre petit copain ? me demande avec curiosité le serveur.
- Non, pas du tout ! Mon meilleur ami : Karl-Heinz Schneider. Il joue dans l'équipe nationale allemande. Vous le connaissez ?

C'est drôle comme j'ai toujours ce besoin de me justifier. Si le serveur était juste curieux, je devrais être habituée depuis longtemps qu'on présuppose que Karl et moi sortions ensemble. Le chef me fait remarquer :

- Vous parlez anglais et je crois français et c'est l'équipe allemande que vous venez encourager ?
- C'est une longue histoire…

Sans doute, suis-je du genre trop bavarde car je la leur résume. Traitez-moi de narcissique mais c'est vrai que j'aime parler de moi. Sinon, comment auriez-vous pu découvrir mon histoire ? Ce n'est certainement pas Karl qui vous la raconterait, croyez-moi.
Au final, je me suis tellement amusée dans ce restaurant que j'y suis restée quelques heures. Il y a encore quelques clients mais le chef a depuis longtemps cessé de cuisiner pour ne servir que des boissons fraiches et des encas ou desserts. Je me rends alors compte que le match que disputent la France et la Hollande va commencer dans moins d'une heure, aussi me suis-je empressée de quitter ma place et de filer droit vers le stade. Je suis arrivée pile au moment où l'arbitre siffle le début du match. Quelle veine !
N'ayant plus aucune voix, je m'efforce de penser aussi fort que possible tous mes encouragements. Je porte alors une attention toute particulière à Pierre Alcide qui, en plus d'être très mignon, est gracieux sur le terrain. Incroyable !

oOoOoOoOoOoOoOo

Mais c'est qu'ils sont en train de perdre ! C'est quoi ce putain de bordel ?

- BUUUUUUUUUUT !

Oui, ben, au moins, ça ne fera pas un trois-zéro… Arriver jusque-là et perdre maintenant, mais quelle déchéance ! Heureusement qu'il y a Karl. Bon sang, heureusement qu'il y a ce foutu Karl !

En vérifiant les prochains matchs, je m'aperçois avec horreur (comme si la défaite de la France ne suffisait pas) que le prochain match de l'Allemagne a lieu demain ! Bon sang, il faut que je trouve un moyen d'échapper à Arhen.
J'en suis à concocter de nouvelles stratégies d'esquive quand la voix tonitruante de Karl rugit dans la place :

- LAURAAAAAA !

Sa voix, son adorable voix, résonne soudain au creux de mes oreilles telles la résurrection du Christ. Adieu solitude, bonjour l'ami !

- Ka-ah-arg-l, je m'étrange en apercevant la – oh si – imposante silhouette du gardien hambourgeois derrière lui.

J'ai les bras ouverts pour accueillir mon ami mais la vue même du SGGK a brusquement arrêté mon élan de celle qui a besoin de réconfort. Karl, qui bien sûr ne se rend compte de rien, me prend dans les siens et me tapote le dos en prononçant de vagues formules de consolation face à la défaite cuisante de mon pays natal. Il me claque alors trois bises sur mes joues, pratique que je lui ai imposée de force à notre rencontre et me laisse champ libre vers son ami. Je lève des yeux hébétés vers ce dernier, hésitant à lui – me – faire subir le même sort. Visiblement surpris par le geste de son ami qu'il n'a jamais dû voir faire auparavant, il me regarde en ayant l'air de se poser la même question. Finalement, Karl nous fait la grâce de vouloir nous présenter et interrompt ce moment plus qu'embarrassant :

- Laura, je te présente Genzô Wakabayashi, il…
- …joue au Hambourg SV et est surnommé SGGK, je sais, merci, je le coupe avec exaspération.

Pourquoi donc s'entête-t-il autant à me le répéter à chaque fois ? Et en plus, le voilà qui soupire !

- Genzô, je te présente…
- Laura Morcel, le devance le gardien de but. On s'est déjà rencontrés.
- Oui, mais plutôt vaguement, je précise en me rappelant avec le même agacement la fin de cette fameuse rencontre. Fugace même, je dirais. C'est comme si je n'ai pas pu en voir la fin… un peu comme si on m'avait subitement, littéralement, planté dans un pub et sans la moindre explication !

Ai-je déjà précisé que je suis plutôt rancunière ?

- J'ai eu un empêchement, tente de s'expliquer le coupable dans un souffle – comme s'il était en droit de s'exaspérer !
- Un empêchement, c'est quand on ne peut pas venir à un rendez-vous donné à l'avance, je rétorque. Là, c'est ce du plantage, sec et sévère !
- Je me suis excusé !
- Tu m'as parlé en japonais avant de te casser ducon !

Un instant, il est bouche bée, se rappelant probablement que je dis vrai. Ses joues rosissent un peu, ce qui ne me calme pourtant pas. On se regarde en chiens de faïence tandis qu'à côté de nous Karl tente de comprendre. Il semble complètement perdu. « Se sont-ils vraiment rencontrés hier ? » doit-il se demander avant de poser les yeux sur moi et de se dire « C'est Laura, après tout », car je le vois hausser les épaules. Puis, il s'interpose entre nous, un sourire qu'il force sur le visage pour nous montrer à tous les deux qu'on n'a aucune raison de s'énerver.

- Ecoutez, pourquoi ne pas faire table rase sur votre première rencontre ? nous propose-t-il en parfait délégateur. Genzô, excuse-toi correctement et en allemand, cette fois. Et toi, Laura, pour l'amour du ciel, de la Terre et de tout ce que tu veux, reste cool pour une fois.

Au bout de cinq minutes, Genzô s'est excusé, j'ai haussé les épaules en boudant un peu et Karl a déclaré que nous allons nous balader. Je lui dis alors que j'ai promis à nos amis de ramener des clichés de la ville et de leur acheter quelques souvenirs. Au fur et à mesure, la tension retombe, même si je reste un peu rancune, pour la force. Mais Karl a raison, c'est complètement idiot de réagir ainsi, ce n'est pas comme si cela avait la moindre importance. Alors Genzô et moi arrivons à discuter normalement et peut-être même à nouveau avec plaisir.
Une fois assuré que j'étais tranquille, Karl ne s'est pas non plus empêché de me charrier sur la défaite de la France.

- De toute façon, je lui dis, je suis aussi allemande que française. J'ai donc encore une chance de voir mon équipe gagnée. Tu n'as pas intérêt à l'oublier demain.
- Merci Laura de tes encouragements, raille Karl sans néanmoins s'en formaliser.

Puis, il pense bon d'expliquer à Genzô ma situation.

- Oui, c'est un sacré bordel légal, mais je me sens dans tous les cas plus allemande que française, je précise.

Au final, nous avons visité et testé pas mal de coins, grâce à notre guide improvisé. Il nous a entraîné dans les métros japonais, dans lesquels j'ai été sidérée de voir autant de monde se faufiler à l'intérieur des rames, le Haneda Monorail, et puis nous avons vu (sans vraiment les visiter) le sanctuaire shintoïste Meiji Jingu, le Omotesandô surnommé « les Champs Elysées » japonais avec ses multiples restaurants et boutiques chics et enfin le Shinjuku Gyoen, parc situé près des quartiers Shibuya et Shinjuku où on se trouve actuellement.
Selon les explications brèves mais précises du SGGK, il s'agissait du domaine d'une très ancienne famille, friquée et noble, « Naito » dans l'ère Edo. Aujourd'hui, c'est devenu un jardin régi par l'agence impériale du Japon. Et c'est un superbe endroit.
A la table d'une petite terrasse en bordure du parc, qui est un mélange de style français, anglais et japonais, on sirote chacun une boisson que le SGGK a choisie pour nous. J'ai donc le « muchi-ga », une boisson si succulente que je m'en recommande. Au final, c'est aux toilettes que je m'en vais me soulager, laissant inconsciemment le champ libre à Karl de parler à Genzô derrière mon dos.

Ce qui va suivre n'est pas l'exacte situation qui a eue lieue mais je suis prête à parier que c'est comme cela que ça s'est passé.

Karl a d'abord pris le temps de s'excuser de mon comportement qu'il juge sans doute trop expansif. Il est vrai que le japonais a conservé une certaine réserve, peut-être due à son éducation japonaise. Là, j'imagine que Genzô a laissé son regard se perdre à l'intérieur du café où je me suis rendue avant de dire :

- Elle est originale.

Pour je ne sais quelle raison, dans la bouche du gardien, cela veut sans doute dire que je lui plais. Je suis sûre que Karl a laissé un silence suivre les paroles du SGGK, qu'il a joué avec son verre, faisant rouler les glaçons au fond comme il le fait toujours, et puis il a donné sa sentence :

- Tu ferais mieux de ne pas trop te frotter à elle.

Bon, peut-être qu'il n'a pas choisi ces mots-là – ce sont les miens – mais le message est aisément compréhensible. Peut-être que Genzô lui a demandé pourquoi.

- Pourquoi ?
- Disons que qui s'y frotte, s'y pique, a plaisanté Karl utilisant à propos une de mes expressions qu'il a réussies à traduire et qu'il aime tant. C'est une chic fille, je ne dis pas le contraire. Je l'adore, même…

Du moins, j'espère vraiment qu'il a précisé ça.

- …Mais j'ai vu plus d'un garçon s'y casser les dents.

Quand je suis revenue, j'ai juste entendu « s'y casser les dents ». Cela m'a surprise, bien sûr, mais je ne m'en suis pas formalisée outre mesure et comme leur attitude n'a pas changé par la suite, je n'ai pas lieu de me méfier. Finalement, après dix minutes à continuer à discuter et plaisanter ensemble, on a raccompagné Karl jusqu'à son hôtel où son coach allait sans doute le disputer pour la forme.
Demain, l'Allemagne va jouer contre la fameuse équipe d'Argentine, et son fameux Ryôma Hino, préalablement vaincue par l'équipe japonaise.
Quoi qu'il en soit, le SGGK et moi nous retrouvons seuls, et je me demande ce que nous allons faire ensemble. Alors que nous nous éloignons de l'hôtel, il m'annonce :

- Je dois y aller moi aussi.
- Oh… D'accord.

Je suis un peu déçue, c'est vrai. Finalement, je le trouve assez sympa et ça m'aurait bien plu de passer le reste de l'après-midi autrement que seule. Je m'attarde un instant sur lui : c'est vrai que je ne suis pas particulièrement fan de son physique, mais on ne peut pas dire qu'il soit dénué de charme. Et puis, ça a un brin d'exotisme, un japonais, dans son pays natal… et moi qui suis ici en vacances…

- A bientôt dans ce cas ? je lui dis, un petit sourire en coin et le point d'interrogation laissé en suspens.

Je me retourne et m'éloigne. Dans ma tête, un décompte commence. Un. Deux. Trois. Il va donc me laisser partir sans rien dire ? Quatre. Cinq. Oh, le…

- Attends.

Enfin ! Je me tourne vers lui, les sourcils levés, mon sourire toujours sur mes lèvres, attendant qu'il parle. Mais il semble hésiter. Je regarde de part et d'autre, lui montre mon impatience. Il se décide enfin :

- Je dois retourner auprès de mon équipe pour l'instant, m'explique-t-il avant d'éclaircir sa voix. Mais peut-être que ça te dirait de venir voir Tokyo la nuit ? Il y a une visite nocturne à la Tour de Tokyo et la vue est magnifique.
- Tu parles de la copie de la Tour Eiffel ? je lui demande, me rappelant d'en avoir entendu parler à la radio.

Ses sourcils se froncent un instant, sans doute un peu piqué par mes propos.

- Hmm, oui, ce que je veux dire c'est qu'il y a pas mal de choses à l'intérieur qui pourrait t'étonner.
- OK, j'accepte. Mais à une condition.

oOoOoOoOoOoOo

Me voilà à nouveau plongée dans les émissions japonaises. Certes, j'aurais pu continuer à me promener, courir un peu, mais je n'avais pas envie de rester seule. Alors je suis seule à l'hôtel. Logique, n'est-ce pas ?
Je regarde les photos que j'ai prises ainsi que les souvenirs que j'ai achetés avec Karl. Avec tout ça, je suis tranquille pour le reste de mon séjour et personne n'aura à se plaindre à mon retour. Bon, je vais finalement devoir partager les remerciements avec mon meilleur ami mais tant pis.
L'heure avançant, je regarde mes quelques affaires dans ma penderie. Que des tenues décontractées et, depuis ce matin, des affaires de sport. J'imagine que ça règle la question de comment m'habiller ce soir.
Je me surprends à trouver le temps long malgré tout. Même s'il est aussi susceptible et entêté que moi, ça me plaît de traîner avec le japonais. Quelque part, je ne suis pas surprise qu'il soit si bon copain avec Karl. Malgré leurs différences, au fond, il y a en eux la même essence. L'envie de tout défoncer, d'être le meilleur, d'un côté, en plus d'un petit quelque chose que je serais bien incapable de décrire. Ça fait partie de ces choses qui se saisissent, se ressentent, mais ne se disent pas. Il faut le vivre pour le savoir, le comprendre. J'ose espérer que c'est pour la même raison que je m'entends si bien avec Karl moi aussi.

Enfin prête ! Et encore une bonne heure à tuer…
Soudain, une question existentielle accapare toute mon attention. Est-ce que je dois manger avant de le voir ou pas ? Est-ce prévu au programme ? Et quel programme d'ailleurs ? Si je mange et qu'il ne l'a pas fait, on va être pas mal embarrassé. Inversement, s'il ne m'invite pas et que je ne mange pas tant qu'il est encore temps, je vais passer ma soirée affamée et de mauvaise humeur. Sans compter mon estomac qui n'hésite jamais à réclamer son dû à coup de grognements sonores, ce qui serait extrêmement déplaisant.

Coup de fil à Karl.

- Et qu'est-ce que tu veux que j'en sache ? me demande-t-il exaspéré. - Je ne sais pas, je lui réponds. Ce que tu ferais si tu étais lui ?
- Laura, tu as beau penser que les garçons ne fonctionnent que d'une seule et unique manière, ce n'est pas le cas, me dit-il sur un ton accusateur, j'ai l'impression. En plus, c'est toi qui as l'habitude de sortir avec les garçons, pas moi.
- Allez, mais sois sympa, quoi !

Pas de réponse.

- Aide-moi, s'il te plaît !

Karl soupire.

- Je ne sais pas… Je ne suis pas sûr…
- Tu ne sais pas quoi ?

Nouveau soupir.

Si tu veux le faire, tu es assez grande, alors débrouille-toi toute seule !

Le clac ! sonore qui a retenti m'annonce que, oui, en effet, Karl m'a bel et bien raccroché une nouvelle fois au nez. Merci pour moi ! Enervée, je repose brutalement le combiner du téléphone de l'hôtel. Geste inutile mais qui a le mérite de me calmer, un peu. Je finis par me dire que c'est à cause du stress et oublie rapidement notre conversation.
De toute façon, le temps de me décider à aller manger qu'on vient frapper à ma porte. J'enfile rapidement mes chaussures, attrape mon sac et ouvre la porte à un SGGK sans casquette ! et bien habillé. Je ne parle pas de costard et de nœud papillon – mon dieu, non ! – mais des habits sobres mais soignés, rien à voir avec les survêtements habituels qu'il porte.

- Prête ? me demande-t-il avec le même sourire que je lui ai offert quelques heures plus tôt.

oOoOoOoOoOoOo

La soirée a été extra. Il a fini par comprendre un peu mon fonctionnement et a cessé de prendre la mouche à chaque parole déplacée. On est donc allés à la Tour de Tokyo qui est en effet un peu plus grande que la Tour Eiffel et – j'ai du mal à l'avouer – impressionnante. L'aquarium qui s'y trouve a été l'argument final pour m'en convaincre.
Finalement, j'ai bien fait de ne pas prendre collation avant de venir car Genzô m'a proposé de manger dans la tour. Je comprends pourquoi il était si bien habillé et j'ai eu un peu honte d'y montrer mes habits ordinaires. C'était succulent mais j'ai dégluti en apercevant la note que le SGGK s'est empressé d'éloigner de mon regard – bien qu'une seconde trop tard. Il a tout payé, ce qui m'a rendu à la fois reconnaissante, impressionnée et un peu gênée.
On s'est ensuite rendus au dernier étage où j'ai admiré la splendide vue de toute la capitale avec des grands yeux émerveillés. C'est incroyable comme la ville change de visage la nuit. On distingue la forme vague des hauts bâtiments, mais c'est une lumière éblouissante, aux formes indistinctes. C'est une nuée de milliers d'étoiles qui parsèment une obscurité aux contours flous, presque effrayante. Captivante.
C'est un admirable paradis de béton, mais un paradis tout de même. J'ai essayé de prendre des photos mais elles sont toutes ratées, sauf une qui est parfaite et qui montre le reflet du SGGK et moi côte à côté, sa main sur ma hanche.

Il était inévitable que lui et moi finissions par nous rendre compte de la réciprocité de nos sentiments. On se plaisait, cela se sentait dans l'air, nos regards, la douce tension de nos deux corps attirés l'un vers l'autre comme deux pôles d'un aimant, les paroles, les silences aussi. Surtout nos silences.
Il aurait été vain et stupide de tergiverser et de nous tourner autour alors qu'il nous était plus facile d'être naturels. Même s'il est plus réservé et moins expansif que je ne le suis, Genzô n'en est pas moins un homme, sensible à mes charmes et à mes avances. Avances auxquelles il répondait, quand il n'en faisait pas lui-même. Il n'a pas hésité une seconde à accepter mes sourires, mes regards charmeurs et charmés, mes gestes d'affection qui avaient tous une question « Est-ce OK si je continue ? » et qui poussent tout doucement à aller plus loin.
Nous n'étions plus aux temps des « Je t'aime, moi non plus » ou encore « Veux-tu sortir avec moi ? » que nous récitions tous deux quand nous étions plus jeunes et innocents. Le baiser s'est échangé sans un mot, juste un regard, juste un signe réciproque et simultané qui nous a avoué à tous deux que c'était effectivement « OK » d'aller jusque-là, voir plus encore.
Dans ce genre de scène qui ne dure qu'un instant, c'est pourtant avec une lenteur discrète qu'elles se déroulent tout doucement, sensuellement. Quand on se rappelle de ces moments-là¬, c'est comme dans un film. On ne se souvient pas des raccords, du chemin qui a séparé la Tour de Tokyo à ma chambre d'hôtel. Tout ce qui vient à l'esprit, c'est le dernier baiser dans la tour, le moelleux contact du drap qui glisse sous nos mouvements effrénés et tombe à terre, vaincu, tandis que le plaisir monte jusqu'au paroxysme de la jouissance.

S'il y a bien un « début » au crime, je pense que c'est à cet instant où nos deux corps se sont dit « OUI » que la première plaie allait bientôt se mettre à saigner.


Notes de fin de chapitre :

(1) Laura ne sait pas comment écrire les noms japonais