Bonjour~

On perd pas les bonnes habitudes : je réponds rapido aux reviews !

Kyoko77 : Merci n'amour, même si j'aurais tendance à dire que pour toi, Kise est une pièce rapportée quoiqu'il fasse ( =3=). Je pense qu'il va te plaire, quand j'aurai un peu avancé~ Et pour Kuroko, je le plains hein, sincèrement ! ... Mais oui, il souffre beaucoup quand même, le pauvre ! ( - v -)

Laura-067 : Eh oui, Seirin arrive, comme promis ! (- v 6) Par contre, je ne peux répondre à aucune de tes questions, il va falloir attendre un peu...~ Surtout pour les mots de la fin !

XoXonii : On prend les paris, mais je ne dirai rien~ !

Panda : Oui, elle fait complètement boys band, sa chanson ! xP Et pour ce qui est du basket, vous allez être servie, très chère~

Encore merci, et bonne lecture !


Le lendemain fut interminable.

Toute la nuit, il s'était tourné et retourné sous ses draps, recroquevillé comme un lapereau pendant l'orage. Il avait peur de se rendormir. La voix de ses songes le hantait sans relâche. Il ignorait tout d'elle, mais il ressentait toute la douleur de son écho qui se fracassait contre ses os. Ses souvenirs enfouis avaient été un fardeau épuisant depuis son réveil, mais jamais encore ils ne lui avaient causé une telle souffrance physique. Il avançait, les yeux bandés, pieds nus parmi des éclats de verre, parmi les pièces éparpillées de ce puzzle informe qu'était devenue sa mémoire.

Lorsqu'enfin, les rayons du soleil percèrent à travers ses rideaux, et qu'il trouva Momoi dans la cuisine en train de servir le petit-déjeuner, il ne dit rien. Elle, de son côté, l'invita à s'asseoir et lui demanda ce qu'il voulait manger, comme la veille. Elle ne remarqua rien. De l'extérieur, il n'était pas plus mélancolique que les autres jours. Il s'était fermé.

Il passa des heures assis dans le canapé. Momoi lui avait préparé un vanilla shake – elle se souvenait qu'il n'avait jamais supporté les sodas. Sans trop savoir si c'était grâce à sa boisson préférée ou bien à la succession d'émissions insipides à l'écran, son anxiété alla decrescendo, jusqu'à se réduire à un petit vrombissement désagréable, qui sourdait tout au fond de lui.

A un moment dans l'après-midi – il aurait était bien incapable de dire quand précisément – il se leva, et se mit en tête de reprendre l'inspection de ses affaires qu'il avait laissée en plan depuis le jour de son arrivée. Dans sa chambre, rangé dans l'un des tiroirs du bureau, il retrouva son vieux téléphone portable. Il tenta à tout hasard de l'allumer - sans grand résultat - puis le brancha au câble d'alimentation et le posa sur le sol. Fouillant dans sa valise, qui n'était pas si fournie qu'il l'aurait espéré, il mit la main sur son uniforme de lycée. Le nom de Seirin était cousu sur le repli de la veste. D'un coup, il se trouva complètement stupide de n'avoir pas mené ces recherches plus tôt.

Mais ce fut un objet des plus insignifiants qui accapara toute son attention. Alors qu'il plongeait la main dans l'une des poches latérales de la valise, ses doigts effleurèrent une petite chose molle et pelucheuse, qu'il extirpa avec curiosité. Il la contempla, la retourna dans tous les sens pendant de longues minutes, puis l'enfila comme il l'avait fait des dizaines et des dizaines de fois par le passé. C'était un sweat band noir, usé par le temps. Il n'y avait pas eu un match où il ne l'ait porté. Un cadeau de son ami de primaire, celui-là même qui lui avait fait aimer le basket comme jamais il n'avait aimé quoique ce soit, et contre qui il avait promis de jouer une fois au collège, une fois intégrée la prestigieuse équipe de Teikô. Cet ami qui avait tout donné pour atteindre la finale des inter-collèges, et que la Génération Miracle avait publiquement humilié. Ils voulaient tuer l'ennui, eux qui ne trouvaient plus rien à leur mesure. Ils voulaient juste briser la lassitude de leur interminable succession de triomphes. Pour les génies qu'ils étaient, la victoire ne suscitait rien d'autre que l'ennui. Mais elle était nécessaire.

Kuroko se souvint qu'à partir de ce jour, il avait haï le basket. Il ne trouvait plus le moindre plaisir à toucher un ballon, seulement du dégoût. Ces victoires à la chaîne, en plus d'être vides de sens, s'étaient muées en un véritable supplice. Et il y avait mis un terme, en même temps qu'il renonçait à celui avec lequel tout avait commencé.

Il se rappelait maintenant qu'il n'attendait plus rien de ses années lycée lorsqu'il avait franchi pour la première fois les portes de Seirin. Il errait comme un fantôme, au milieu de ces adolescents pleins de rêves et d'espoir. Il se demandait s'il avait juste mûri un peu plus vite qu'eux, lui qui avait vu ses illusions d'enfant se briser comme du verre. Après la reconnaissance et la gloire, il s'était subitement heurté à la réalité. Et il avait renoué avec son insignifiance, flottant au-dessus d'un monde où tout allait trop vite pour lui.

Pourtant, quelque chose lui disait que ce n'était pas ainsi que les choses s'étaient terminées. Il n'avait pas définitivement abandonné tout espoir de jouer à nouveau en entrant à Seirin. Il y avait trouvé ce qu'il cherchait : une nouvelle lumière, quelqu'un qui croyait en lui-même et qui portait les espoirs de ses coéquipiers avec lui. Ce quelqu'un… Kuroko devait bien en avoir gardé une trace quelque part.

Il récupéra l'agenda qu'il avait laissé au fond d'une étagère, derrière une pile de vêtements, et le feuilleta rapidement sans prendre la peine de s'asseoir. Sur les pages du mois de juillet de l'année précédente, où ils avaient manifestement été s'entraîner tous ensemble sous l'œil attentif de leur coach, il retrouva des mots écrits à la va-vite par ses camarades de club. La succession de noms le firent sourire. A cette époque, Kiyoshi et leurs autres senpai avaient déjà quitté le lycée. Mais il restait encore Fukuda, Furihata… et Kagami. Kagami qui lui avait bousillé une page au marqueur noir (en fait, toutes les pages suivantes jusqu'à la fin du mois, tellement l'encre les avait imbibées) pour lui écrire seulement cinq mots : « Cet hiver, on déchire tout ! »

Suivis des initiales « WC », acronyme plus probablement associé à « Winter Cup » qu'à « Water Closet », avec lequel Kagami n'avait sans doute pas fait le rapprochement. Kuroko laissa échapper un petit rire en se remémorant les nombreuses fois où lui et le reste de l'équipe s'étaient moqués de leur as, leur « Bakagami » national. Aussi opposées que furent leurs personnalités, lui et Kuroko étaient unis comme les doigts de la main. La même relation qui l'avait lié à Aomine, à l'époque.

L'agenda dans une main, Kuroko fourra l'autre dans la poche de son pantalon, le même que celui qu'il avait porté la veille. Il sentit ce qu'il y cherchait : deux papiers pliés, l'un portant le numéro de Kise, l'autre dont il ne savait trop que penser. Plus il y songeait, et plus il doutait qu'il s'agisse de celui de Kagami. S'il était bel et bien parti s'installer aux Etats-Unis, il n'avait aucune raison d'avoir conservé un téléphone portable japonais. Et s'il était au Japon… Non, il se serait déjà manifesté. Ce type de partie de cache-cache n'était pas du tout son genre.

S'asseyant à son bureau, Kuroko nota les deux numéros dans le petit carnet d'adresses qui se trouvait à la fin de l'agenda, au cas où il égarerait les papiers. Il resta un long moment penché au-dessus de la page, hésitant à appeler l'un ou l'autre. Kise avait dit lui-même qu'il avait un emploi du temps chargé ces derniers temps. Il ne pouvait pas le déranger deux jours de suite. Quant au second… Il le fixa, indécis. Les minutes s'écoulèrent sans qu'il en ait conscience. Il ne pensait à rien de précis, seule cette même et unique question tournait en boucle dans sa tête : qui serait au bout du fil s'il appelait ?

Finalement, il se résigna, et referma l'agenda. Sauter le pas et aller vers l'inconnu étaient encore prématuré. D'autant plus que les facettes de ces secrets qu'il cherchait à percer semblaient se multiplier à chaque découverte. Loin de voir l'énigme se résoudre, il n'en distinguait plus le fond. Et ces souvenirs qui affluaient par vagues dans son esprit le lessivaient à chaque fois.

Pour la deuxième fois, il vit le bout de la photo dépasser de sous la couverture. Il arracha un morceau de scotch, le colla sur le cliché et fixa le tout contre le mur, en face de la chaise du bureau. Maintenant, il les avait sous les yeux, tous les quatre. Mais seuls les noms de Kise et d'Aomine lui revenaient en mémoire. Il fallait qu'il interroge le blondinet hilare de la photo au sujet des trois autres. Celui qui tirait la tête, celui qui dépassait tout le monde d'une bonne tête, et celui qu'on ne voyait plus, qu'une déchirure avait fait disparaître. Kuroko se demanda qui pouvait l'avoir faite. Et pour quelle raison il aurait conservé une photo abîmée. Nul doute que, à en croire l'usure du papier, cette photo avait plus qu'une valeur mémorielle pour lui. Sinon, il ne l'aurait pas glissée dans son agenda de lycée.


Lorsqu'il rentra à l'appartement, le soleil était déjà bas dans le ciel. Il n'avait pas pensé à prendre une montre. Il avait trouvé un parc près de leur habitation où des enfants venaient jouer à la balançoire et grimper sur des structures en métal. Il les avait regardés, assis sur un banc, profitant de l'ombre tiède de la fin de l'été.

A peine déchaussé, il entendit un rire dans le salon. Puis des voix. Momoi n'était pas seule. Alors qu'il approchait, celle-ci se retourna vivement vers lui et l'invita à la rejoindre.

- Re-bonjour, Tetsu-kun ! Viens, il y a quelqu'un que j'aimerais te présenter.

Elle s'écarta, et il découvrit une jeune fille de leur âge, qu'il ne se rappelait pas avoir déjà vue.

- Voici Nanamine Makoto, mon amie de lycée dont je t'ai déjà parlé ! C'est grâce à elle que j'ai trouvé mon job.

- N'exagère pas, Sacchan, tu l'as mérité.

Sa voix était douce, un peu timide aussi, mais son sourire était de ceux qui mettent en confiance. Elle était assez petite, à peine plus grande que Momoi, et avait des cheveux coupés au carré et soigneusement gonflés, qui donnaient l'impression de flotter de chaque côté de son visage enfantin. Ils brillaient d'un blond clair comme le miel. Elle portait des vêtements légers, particulièrement bien coupés. Quant à son expression, elle était emprunte d'une discrète mélancolie. La première impression de Kuroko, bien que l'hiver fût loin derrière lui, était qu'elle ressemblait à un flocon.

- Sacchan m'a parlé de ton accident. Tu es tout pâle, mais elle m'a dit que c'était naturel. C'est pareil, pour moi. Tu te sens comment ?

- Bien, merci.

- Tu restes dîner, Mako-chan ? Ça fait longtemps que tu n'as pas passé la soirée ici.

Elle baissa les yeux et tritura la manche de sa chemise.

- Merci, mais il faut vraiment que j'y aille. Je voulais juste faire la connaissance de Kuroko-kun avant de partir.

Elle inclina poliment la tête. Momoi n'insista pas, et la raccompagna jusqu'à l'entrée. Kuroko la salua au passage, et les regarda sans un mot discuter sur le pas de la porte. Elles parlaient si bas qu'il n'entendait pas ce qu'elles se disaient. Nanamine lui fit un dernier sourire, puis disparut derrière la porte. Alors que Momoi regagnait le salon, il ne put s'empêcher de lui demander :

-Est-ce que c'est ma présence qui la gênait ? Elle avait l'air presque mal à l'aise…

- Non, ne t'en fais pas ! Ça n'a rien à voir avec toi, elle a toujours été comme ça. Elle a reçu une éducation très stricte, dans l'esprit « fille de bonne famille », tu vois. Du genre : les filles sont comme ci, les filles sont comme ça, toujours effacées et polies comme il faut. Mais elle n'a pas la mentalité qui va avec, heureusement. C'est quelqu'un de vraiment très gentil. Elle m'a toujours soutenue.

Kuroko hocha la tête. Même s'il ne la connaissait pas, il était un peu rassuré de savoir que son amie avait eu quelqu'un sur qui s'appuyer pendant ces huit mois, au moment où leur ancien cercle d'amis implosait - pour la seconde fois. Momoi ouvrit le frigo et constata que son milkshake avait été vidé jusqu'à la dernière goutte.

- T'as déjà tout siroté, Tetsu-kun ?!

- … Il faisait chaud, alors…

- Moi qui pensais que tu en aurais pour la semaine... Là, je tiendrai pas le rythme.

- Dis, Momoi-san… Je me demandais si je n'allais pas me mettre à travailler, moi aussi.

Elle se retourna, un chouchou dans la bouche, tandis qu'elle remontait ses cheveux pour les attacher.

- Drafailler ? Où fa ?

- Je ne sais pas trop. Je me disais qu'en été, il y a peut-être du personnel en vacances, donc que je pourrais trouver, au moins provisoirement…

- Du perfonnel en facan… Ah ! Mais je sais !

Elle retira l'élastique et emmêla à la va-vite sa queue-de-cheval avec, puis traversa la pièce en deux temps trois mouvements, se ruant vers son sac à main. Sous les yeux éberlués de Kuroko, elle sortit son agenda et le feuilleta à toute vitesse, avant de pointer du doigt une note en bas de page.

- Voilà ! A l'hôtel, dans la partie spa où je bosse, la réceptionniste est partie en formation pour un mois. Si tu veux, j'en parle à Makoto-chan et elle te prend à l'essai !

- Ah, mais euh… C'est très gentil, mais si je suis pistonné et que je ne colle pas à leurs attentes, ça va être embêtant pour toi…

- Mais non, qu'est-ce que tu racontes ? C'est pas sorcier, tu sais : tu dis bonjour aux gens très riches qui viennent se faire masser les orteils, tu prends leurs rendez-vous, tu réponds au téléphone et si tu as un problème, tu vas chercher le responsable. Du moment que tu n'agresses personne (et sur ce point, je te fais confiance), tu colles parfaitement !

Kuroko ne savait pas quoi dire. Il ne s'attendait pas à ce qu'un job lui tombe du ciel comme ça. Momoi était vraiment pleine de ressources.

- Bon, je lui envoie un mail demain matin ! En attendant, ce soir… Je vais préparer un curry !

- Euh… Tu es sûre que tu ne préférerais pas le commander ?

- Bah pourquoi ?

- Je ne sais pas… Une réminiscence.

- Tetsu-kun, t'es méchant !


Une chaleur indécente régnait dans le studio tandis qu'une gamine pré-pubère à la voix nasillarde s'égosillait sur les ondes de la radio relayée par les haut-parleurs. La pièce en elle-même, qui ne brillait pas par sa taille, était bondée de journalistes et autres paparazzi et, pour couronner le tout, des flashs aveuglants se déclenchaient de tout côté sans interruption. Kise songea que dans un sens, il avait de la chance qu'on ne l'ait pas appelé pour faire le shooting de la collection hiver. Il portait les vêtements d'une marque de prêt-à-porter plutôt chic – un long gilet beige sur un t-shirt noir au col largement échancré, un pantalon court gris et des bottines en cuir. Derrière l'objectif, la photographe était aussi concentrée que si elle photographiait le nouveau premier ministre. Quant à son attaché de presse, il devait être parti à la machine à café s'envoyer des expressos. Le jeune mannequin bailla à gorge déployée, si las que des larmes perlèrent au coin de ses yeux.

- Kise-kun, tu pourrais te mettre à cheval sur la chaise et me regarder avec les coudes appuyés sur le dossier ?

Qu'importe. Il ferait tout ce qu'on lui demandait, la seule chose qui lui importait étant qu'ils respectent l'horaire. Dans cinq minutes, il pourrait rentrer chez lui, s'affaler sur son canapé, mettre des fringues moches ou même pas de fringues du tout, et regarder un truc débile à la télé pour se vider la tête. Il n'aspirait qu'à ça, le reste était du remplissage. Pour lui qui se faisait photographier depuis le collège par de parfaits inconnus pour se retrouver la semaine suivante en couverture d'un magazine de mode qu'il ne lisait pas, ces séances étaient d'un ennui mortel. Il ne se plaignait pas - il était plus que bien payé. Mais il se souciait peu de paraître flegmatique aux yeux de ses employeurs, voire totalement apathique.

Pourtant, personne ne le contraignait à continuer. Avec le succès qui était le sien, il se jugeait bien capricieux pour trouver à redire à sa situation. Après tout, libre à lui de s'en servir comme d'un tremplin pour s'orienter vers autre chose. Il avait toutes les clefs en main. Mais pas la motivation. Rien ne l'attirait particulièrement, rien ne lui faisait envie. Alors, faute de bonne raison de s'en aller, il restait là, à faire ce qu'on lui disait.

- Ok, c'est dans la boîte. C'est bon, on en a terminé pour aujourd'hui.

Il soupçonnait les gens autour de s'emmerder autant que lui. Ou alors c'était sa morosité qui déteignait sur sa perception des choses. Quoiqu'il en soit, il ne se le fit pas dire deux fois, et tandis que les gars de l'éclairage s'affairaient à éteindre les spots, il se dirigea droit vers sa loge, avec la ferme intention de se changer au plus vite et de s'éclipser dans la foulée. Mais alors qu'il traversait le couloir, une femme adossée près de la porte où figurait son nom vint contrarier ses projets.

- Kise Ryôta-kun, n'est-ce pas ? J'ai observé ta prestation avec intérêt, tout à l'heure. Je suis certaine qu'on te le répète à longueur de journée, mais tu as un charme fou.

Kise avait depuis longtemps passé le stade où il pouvait encore être flatté par ce genre de compliment. Qu'ils soient sincères, ou, le plus souvent, parfaitement convenus, tous ne lui faisaient plus ni chaud ni froid. Instinctivement, et sans doute aussi parce qu'il était déjà irrité, il se mit sur la défensive.

- Oulà, j'ai l'impression de t'avoir déjà braqué ! Les politesses ont la vie dure, avec toi.

Tirant une carte de visite de son sac à main en cuir, elle le lui tendit du bout de ses doigts soigneusement manucurés.

- Je suis la rédactrice en chef d'une revue de mode assez renommée. Tu as certainement dû déjà entendre parler de nous. Je ne vais pas y aller par quatre chemins : j'aimerais que tu travailles pour nous.

Il saisit la carte avec tout le respect dont il était capable à cet instant, et reconnut le nom du magazine qui y était inscrit. Effectivement, il n'était pas face à n'importe qui.

- Et pour quel genre de vêtements vous voudriez m'embaucher ?

- Oh, je n'ai pas d'idée arrêtée. Mais étant donné ton physique, ça pourrait être un peu de tout...

La façon dont elle avait prononcée cette dernière phrase ne fit qu'alimenter sa réticence. Il la dévisagea, et prêta alors attention à son apparence : cheveux mi-longs au brushing impeccable, lunettes de soleil malgré le fait qu'ils soient en intérieur, et tailleur ostensiblement hors de prix, le tout rehaussé par de fins escarpins laqués noirs. Ses lèvres grenat se fendirent en un large sourire.

- Vous vous adressez à la mauvaise personne. Bonne soirée.

- Il en faut peu pour t'effaroucher. Allons, ne sois pas si catégorique, je ne te demande pas de me répondre tout de suite. Tu as mon numéro sur la carte. Prends le temps d'y réfléchir, et appelle-moi pour me faire connaître ta réponse définitive.

- Elle ne sera pas bien différente que celle que je viens de vous opposer.

- Eh bien, nous verrons.

Elle se redressa et, d'un pas assuré, le contourna et remonta le couloir. Kise resta un instant interdit, les yeux fixés sur l'angle où elle avait disparu. Puis il haussa les épaules, fourra la carte dans sa poche de pantalon et entra dans sa loge.


Kuroko reçut un appel vers midi, le jour suivant. Lorsqu'il décrocha, la voix enjouée de Kise résonna dans le combiné.

- Kurokocchi ? Tu es dispo, aujourd'hui ?

- Oui. Tu veux qu'on se voie ?

- Un peu, que je veux ! J'ai une surprise pour toi. Rejoins-moi devant Seirin, en début d'après-midi.

- D'accord.

- Je compte sur toi~

Et de raccrocher aussi sec. Kuroko reposa le téléphone, pas très sûr de ce que cela présageait. Il n'était pas vraiment friand des surprises, et, venant de Kise, il pouvait s'attendre à tout. Priant pour ne pas se retrouver embarqué dans un plan douteux, il enfila ses chaussures et ferma l'appartement derrière lui.

Lorsqu'il émergea de la station de métro, il retrouva facilement le chemin qui menait à son lycée. Pas seulement parce qu'il l'avait emprunté l'avant-veille, mais aussi parce que, quelque part, l'habitude refaisait surface - bien qu'en arrivant devant les grilles, il n'entendit pas le bourdonnement incessant des voix qui accompagnait le début d'une journée de cours en période scolaire. Seules les cigales emplissaient l'atmosphère de leur chant.

- Kurokocchi !

L'intéressé pivota, et aperçut Kise à l'angle du trottoir, les manches de sa chemise relevées jusqu'au coude. Il le rejoignit, et ils marchèrent tous les deux jusqu'à un grand terrain de jeu. Les bâtiments se faisaient de plus en plus clairsemés aux alentours. Soudain, au détour d'une rangée d'arbres, Kuroko comprit le but de leur virée : devant eux, un terrain de basket les attendait, miraculeusement ombragé par les feuillages. Un petit rond orange jurait sur le gris du béton. Le premier ballon de basket que voyait Kuroko depuis huit mois.

Kise sauta par-dessus la barrière, bientôt imité par Kuroko, qui se sentait frémir à mesure qu'il approchait. Gagnant le centre du terrain, son guide se saisit du ballon et le fit rebondir sur le bitume.

- Ça te dit, un petit match ?

Ses yeux suivaient la balle. Ils montaient et descendaient au rythme de ses bonds, comme hypnotisés. Son expression dut prendre une étrange tournure, car Kise parut tout à coup carrément mal à l'aise.

- Eh, Kurokocchi… Evite de fixer le ballon avec ce sourire… C'est flippant, sérieux.

- Désolé. Je me sens un peu… nerveux.

Sans prévenir, Kise lui envoya le ballon, qu'il réceptionna de justesse. Le choc du caoutchouc chauffé par le soleil contre ses paumes le traversa tout entier. Pour la première fois depuis son réveil, il se sentait exalté.

- J'y vais.

Il fit rebondir la balle un court instant, tandis que Kise se préparait à l'intercepter, puis partit en dribblant dans la direction opposée. Pris de court par ce départ en trombe, son adversaire manqua l'occasion de lui voler le ballon. Kuroko courut droit vers le panier, bondit, tira… et manqua magistralement son coup, comme de juste.

Le ballon retomba sur le sol et s'éloigna en sautillant vers la barrière, les deux garçons immobiles sur le terrain.

- Kurokocchi… Me dis pas que t'as aussi oublié comment mettre un panier…

- … Désolé.

Kise soupira, mais ne put s'empêcher de rire en voyant l'air dépité de Kuroko.

- De toute façon, ça a jamais été simple de jouer en un contre un avec toi. Tant pis, t'as qu'à essayer de m'empêcher de marquer !

- Mais… !

Sans attendre sa réponse, le blondinet alla récupérer le ballon et partit à toute vitesse vers le panier. Kuroko n'avait pas fait un pas que la balle était déjà passée dans le filet.

- Alors ? C'est moi ou je t'ai même pas vu approcher ?

- … Kise-kun, c'est pas sympa.

- Allez, un petit effort !

C'était peine perdue pour Kuroko de chercher à contrer Kise. Malgré tout, même si son adversaire le faisait courir dans tous les sens, il souriait comme un enfant. Il lâchait un petit grognement à chaque fois que Kise le feintait, et ce dernier riait pour ensuite repartir de plus belle. Ils se sentaient comme de retour au collège, tous les deux, aux premières heures du club. Lorsqu'ils s'entraînaient à longueur de journée pour s'élever toujours plus haut - à une époque où aucune limite n'existait.

Au bout d'une longue partie ininterrompue, durant laquelle Kise avait passé son temps à mettre des paniers et Kuroko à lui courir après, ils s'écroulèrent tous les deux contre le mur en béton au fond du terrain, trempés de sueur et à bout de souffle. Kise attrapa son sac de sport et en sortit une bouteille d'eau, qu'ils vidèrent en quelques secondes. Par cette chaleur, il songea qu'il avait été complètement inconscient d'entraîner un convalescent avec lui pour jouer au basket. Mais lorsqu'il regardait le visage de Kuroko, il le trouvait incroyablement serein. Comme si ses doutes s'étaient évanouis, le temps d'un match.

- Kise-kun ?

- Hm ?

- … Merci.

Il n'y avait plus rien d'autre qu'eux, assis sur un terrain de basket. Les cigales dans les arbres, grésillant du son de l'été. L'herbe qui rognait les coins de la surface de bitume, ondulant dans l'air sans vent - et le sourire de Kuroko.


Lorsqu'ils se séparèrent, la température avait commencé à s'adoucir. Kuroko remonta l'allée en direction du lycée, rêvant encore à leur après-midi à peine achevé. Soudain, la silhouette d'un chat perché sur un muret le tira de ses réflexions. Levant la tête, il regarda l'animal, qui le toisait de ses yeux verts, son pelage blanc et gris soigneusement lustré le distinguant tout net d'un chat de gouttière. Ils se fixèrent quelques instants, puis l'animal se redressa, l'air méfiant, et sauta de l'autre côté du mur, tandis que Kuroko poursuivait son chemin. Se faufilant entre les buissons, le chat grimpa vivement au tronc d'un arbre et, de branche en branche, puis de muret en muret, selon un parcours bien rodé, il atteignit la fenêtre d'une chambre qu'on avait laissée entrouverte à son intention. Gracieusement, il se coula à l'intérieur de la pièce, et atterrit lestement sur le sol, avant de sauter sur les genoux de son maître.

Celui-ci regardait le garçon frêle qui venait de tourner au coin de la rue en contrebas, marchant vers le lycée Seirin. Du bout de son majeur, il remonta ses lunettes sur son nez, et passa une main distraite dans la fourrure du chat. S'étalant sur ses genoux, le félin se mit à ronronner, et bientôt, le jeune homme perdit de vue celui qu'il observait en bas, depuis sa fenêtre.


A peine Kuroko fut-il de retour à l'appartement que Momoi bondit vers lui, agitant dangereusement son portable sous son nez.

- Tetsu-kun ! Regarde, j'ai repris un abonnement pour ton portable !

Le nouveau venu ôta rapidement ses tennis et le lui retira précautionneusement des mains, avant de l'allumer pour constater qu'elle disait vrai : la barre de réseau s'affichait, ainsi que le nom de son nouvel opérateur.

- Merci beaucoup, je te promets que je te le rembourserai dès que je pourrai.

- Ne t'en fais pas pour ça. Et puis, en plus, tu auras bientôt de quoi le faire : Mako-chan a accepté de te recommander pour le poste de réceptionniste, ce n'est plus qu'une question de jours ~

Toute guillerette, elle lui servit un verre de jus d'orange, qu'il prit le temps d'avaler malgré son envie de l'engloutir d'une traite. Indiquant le téléphone bleu ciel, elle ajouta :

- J'ai déjà entré mon numéro, comme ça tu pourras me joindre n'importe quand.

- Je n'ai plus mes anciens contacts d'enregistrés ?

- Ah, non, il a été réinitialisé… Tu as peut-être conservé un carnet d'adresses dans tes affaires ?

Il en doutait, et d'ailleurs il ne savait pas vraiment en quoi une réinitialisation du téléphone avait été nécessaire pour obtenir son nouvel abonnement. Il préféra balayer la question d'un hochement de tête, et finit de boire son jus de fruit. De son côté, Momoi l'observait avec insistance.

- Tu as l'air complètement K.O., on dirait que tu as couru un marathon.

- Presque. J'ai retrouvé Kise-kun au terrain de street basket, et on a joué un bon moment ensemble.

- Au basket… ?

Elle le fixa, interdite. Plus la moindre trace du sourire radieux qui illuminait son visage quelques secondes auparavant. Immédiatement, Kuroko comprit qu'elle désapprouvait profondément, et cela l'agaça.

- Il a des idées vraiment…

Il ne s'était pas senti aussi bien depuis une éternité, et elle trouvait quelque chose à redire. Elle semblait tellement désireuse de le couver comme un poussin qu'il avait l'impression d'être fait de verre.

- Quoi ? Tu aurais préféré que je reste ici la tête dans l'oreiller, au cas où je me reprendrais un poteau en pleine face ?

Elle sursauta presque devant sa soudaine animosité.

- Mais… Mais non, ce n'est pas ce que je voulais dire…

- Mais c'est ce que tu penses. A force de me cacher le fond de ta pensée, j'ai appris à deviner.

Ses yeux se voilèrent, et elle baissa la tête, les poings crispés sur ses genoux. Il comprit qu'il l'avait blessée, et le regretta amèrement, mais ce fut elle qui s'excusa.

- Pardon, Tetsu-kun. C'est vrai, je ne fais rien pour t'aider à retrouver la mémoire. Mais c'est parce que je pense que c'est mieux comme ça. J'ai peut-être tort, mais je fais ça pour toi, sincèrement.

Il vit ses yeux baignés de larmes, et se gifla intérieurement pour s'être emporté. Après tout ce qu'elle faisait pour lui, il trouvait le moyen de passer ses nerfs sur elle. Se levant de la chaise du bar, il prit son téléphone, et, après un instant d'hésitation, posa sa main sur celle de la jeune fille.

- C'est moi qui te demande pardon. Je sais que tu as de bonnes raisons de garder certaines choses pour toi.

Ils échangèrent un regard triste, à moitié dissimulé par un sourire qui ne trompait personne. Elle hocha la tête, lui assurant ainsi que tout était oublié, et il gagna sa chambre. Il était résolu à se débrouiller par ses propres moyens. Il savait ce qui lui restait à faire pour poursuivre ses recherches.

Il saisit son agenda, et, s'asseyant sur son lit, l'ouvrit à la page où il avait noté le numéro qui devait le mener à Kagami. Ce ne serait probablement pas lui au bout du fil, mais qui que ce fût, il devait en avoir le cœur net.

Ouvrant son portable, il composa le numéro, approcha l'émetteur de son oreille, et attendit.

Les tonalités se succédèrent, lentes, inlassables. Il s'était presque résolu à rappeler le lendemain, quand une voix résonna dans l'appareil.

- Allo ?

Kuroko ne reconnut pas le timbre de son interlocuteur. Ce n'était pas Kagami. Mais, malgré tout, son pouls s'accéléra ostensiblement alors qu'il cherchait ses mots.

- Bonsoir. Aida Riko m'a donné ce numéro en me disant de vous contacter si je voulais des nouvelles de Kagami.

- Ah, Kuroko-kun ? C'est moi qui le lui ai donné, je me disais que ce serait plus simple que tu passes d'abord par moi vu que Taiga n'arrête pas de bouger, aux Etats-Unis... et qu'il n'est pas très doué pour décrocher un téléphone.

- … Himuro-san ?

Un rire léger se fit entendre.

- Lui-même. Comment vas-tu, Kuroko-kun ? Ça ne doit pas faire longtemps que tu es sorti de l'hôpital.

- Je suis sorti le week-end dernier. Mais je vais très bien, merci.

- Tant mieux.

Un bref silence s'installa. Kuroko ne se souvenait pas du visage de l'ami d'enfance de Kagami, mais il se rappelait l'avoir rencontré à plusieurs reprises du temps où ils étaient au lycée. Lui devait certainement être au courant des faits et gestes de leur exilé américain.

- Discuter de tout ça au téléphone, ce n'est pas très commode. Ça t'irait si on se retrouvait pour prendre un pot, tous les deux ? Je te donnerai des nouvelles de Taiga et… Enfin bref, si tu es disponible ?

- Je ne cours pas vraiment après le temps, en ce moment. Ça peut être à l'heure et au jour qui t'arrangent.

- D'accord, disons demain à 16h. Je te donne l'adresse d'un salon de thé où je vais souvent. On se retrouve là-bas ?

- Entendu. A demain.

- A demain.

Il raccrocha, et Kuroko resta immobile, les yeux rivés sur l'écran qui affichait la fin de la conversation. Puis, retrouvant vite ses vieilles habitudes, il ouvrit l'agenda électronique et entra le rendez-vous du lendemain, accompagné du nom de Himuro Tatsuya.