CHAPITRE 3 : un complot monarchique
L'heure était grave. Mes geôliers s'étaient rassemblés secrètement dans la salle de torture, sans doute pour décider de mon sort. Heureusement, je m'étais infiltré sans difficultés, profitant de la cohue générale pour me faufiler entre leurs pattes et me dissimuler dans l'ombre d'un baril. Mon second aussi avait fait le nécessaire pour se retrouver installé, à une place de choix, à cette odieuse table qui avait du voir sauter quantité de tripes et de boyaux… Je comprenais d'ailleurs de mieux en mieux pourquoi il s'opposait autant à Poil-Blond. Ce dernier cachait, derrière ses manières raffinées, de terribles talents : une maîtrise experte de tout un attirail de couteaux et autres instruments de persuasion ainsi qu'un plaisir pervers pour le tourment de ses victimes. Je le savais, je l'avais vu jouer de ses lames, s'entraînant à trancher, broyer, dépecer d'innombrables matières avec un ravissement non feint… Lorsque les râles de ces dépouilles ne l'avaient plus rassasié, il était sorti de son antre pour se nourrir de la mort elle-même. Faisant jaillir la flamme des trépassés d'un objet satanique, il avait laissé échapper de sa bouche des soupirs de la nuit et grésiller la lumière et les murmures des damnés jusqu'à ses lèvres. J'étais persuadé que ce démon cachait, au cœur même de son visage angélique, derrière une mèche rebelle, un aperçu de l'enfer. En clair, Poil-Blond tenait plutôt de la mauvaise fréquentation.
Le piège était dressé. Chacun, d'un air faussement détendu, avait commencé à déguster une étrange mixture. Son fumet, diaboliquement divin, se répandait lentement dans l'atmosphère jusqu'à venir me chatouiller les moustaches. Pensaient-ils vraiment que je sortirais de ma cachette, alléché par cette délicieuse odeur ? Je n'étais pas si stupide, un festin ne valait pas une vie.
« Allez, Chocolat, sors de là et viens manger ! »
Malédiction ! J'étais découvert ! Poil-Blond avait contourné le baril et déposé à mes pattes une gamelle contenant une bonne louche de cette nourriture si engageante. J'attendis qu'il s'écarte et retourne à sa table pour m'approcher avec méfiance de ladite gamelle. Quelle était cette affreuse manière de me traiter ? Un roi mérite les plus beaux morceaux et il ne se contente pas d'une si maigre ration. D'ailleurs, il les choisit lui-même et les prend à qui il veut. Mais j'étais prisonnier alors peut-être, exceptionnellement, devais-je accepter mon sort, rien qu'une fois. C'est sans doute l'arôme exquis titillant ma truffe qui me convainquit.
Cependant, alors que ma langue s'apprêtait à pourlécher la sauce brune, une pensée salvatrice me parcourut l'esprit : du poison… ou bien une drogue. L'un ou l'autre, qu'importe, il y avait un risque. Je reculai brusquement et fixai d'un air hautain le savant fou qui tentait de m'ôter la vie ou de troubler ma conscience.
« C'est moi ou il aime pas ta bouffe ? railla mon second.
- Abruti, il a même pas goûté ! lui répondit le démon.
- L'odeur l'arrête déjà ! C'est encore pire !
- Donne-lui du chocolat, interrompit le taré, pour voir ! »
Excellent ! Mon allié m'offrait une parfaite diversion pour que je puisse me procurer de quoi survivre. Et en chasse, j'étais tout simplement le meilleur. D'un bond agile, je sautai sur la table, agrippai du bout des griffes un copieux morceau de viande et bondis hors de portée de tout châtiment. Un silence accueillit mon honorable prouesse avant que Poil-Blond, encore lui, n'intervienne :
« Heu… c'est quoi son délire, exactement ?
- Il chasse, enchaîna la sorcière brune.
- Attends… Il chasse dans nos assiettes ce qu'il a dans sa propre gamelle ?
- Il semblerait.
- Ce chat est juste con, en fait.
- Shishishishi ! Il s'en garde peut-être pour tout à l'heure ! Moi, j'aime bien sa technique ! Miiaaaaaaaouuuu ! »
Sans doute admiratif de mes talents, le dégénéré avait reproduit mes gestes, piochant dans les assiettes de ses voisins, mais avec une maladresse qui lui valut des doigts tâchés de sauce ainsi que d'immédiates représailles. Prenant pour lui les foudres de ses soi-disant alliés, il me permit de déguster en paix ma pitance, la tête à essayer, malgré tout, de comprendre la hiérarchie particulièrement complexe de ce clan de malotrus…
« Chocolat ! m'adressa la femelle rousse, d'une voix mielleuse, me sortant par la même occasion de ma tranquille réflexion ensommeillée sur la raison profonde de mon enlèvement.
Qu'est-ce qu'elle me voulait ? Pourquoi se rapprochait-elle ainsi de moi en me tendant sa main ? Tentait-elle une approche, supposée subtile mais en réalité bien maladroite, pour me tordre le cou sauvagement ? Je ne me laisserais pas faire.
Comme prévu, ses doigts se rapprochèrent beaucoup trop dangereusement de mon royal pelage. Je récompensai donc sa trahison d'un coup de griffe bien mérité avant de me retirer dignement. Le temps qu'elle se remette de sa profonde blessure, j'étais déjà bien loin d'elle, à l'abri de toute riposte. Avec un brin de fierté, je dois l'admettre, je l'entendis me maudire avec véhémence.
« PUTAIN D'CHAT ! C'EST QUOI CE CARACTÈRE DE MERDE ? »
Puis la furie disparut dans l'antre de la bête. Je serais sans doute tranquille un moment avec celle-là. Elle devrait d'abord se remettre de l'échec cuisant de son assaut et concocter un nouveau plan sordide… à moins qu'elle n'ait abandonné cette idée. Cependant, j'en doutais fortement.
J'allais reprendre mon intense méditation réparatrice lorsqu'un contact tout à fait inattendu me glaça brusquement le sang. N'osant me… Ne me retournant pas afin de laisser, peut-être à tort, mon intelligence l'emporter sur mes instincts sauvages, je sentis avec horreur le piège se refermer sur moi, tel des griffes acérées. De multiples phalanges, sorties de nulle part, parcoururent mon pelage avec une envie malsaine. Elles m'assaillaient, me harcelaient, sans douleur comme on joue avec une proie avant de lui infliger, avec délectation, une écorchure, la première, que d'autres ne tarderaient pas à rejoindre et ce, de la révolte à l'angoisse, des lamentations au silence, de la résignation à la mort.
Contre toute attente, les doigts fins et maléfiques se retirèrent finalement, alors que je n'avais pas encore tenté de me débattre. Sentant le danger s'éclipser, je tentai un coup d'œil discret dans mon dos et aperçus, sans surprise, l'origine de l'agression. La brune me fixait, une main soutenant un ouvrage (de magie noire, assurément), une autre tournant une page et une troisième portant à ses lèvres un sombre cocktail, réalisé par le démon en personne. Un frisson me parcourut le dos devant ce terrible tableau. Sorcière…
Je crachai, plus pour me donner du courage que par réelle menace, et m'éloignai hâtivement de la dangereuse femelle. Elle ne m'avait pas encore dévoré, préférant goûter d'abord aux doux plaisirs de la torture mais son objectif était clair. Je devrais veiller à ne pas la laisser rôder près de moi et prévenir rapidement mon second afin qu'il assure mes arrières. Décidément, la notoriété attirait de bien sinistres ennuis…
« Miaaaaa…
- Ta gueule, Cap'tain… »
Trois-Griffes, que j'avais fini par retrouver en profonde retraite intérieure, avait discrètement soulevé une paupière. Il avait raison d'agir avec retenue. Si les autres ne pouvaient ignorer notre lien, feindre l'indifférence pourrait tout à fait le minimiser à leurs yeux. Je continuai mes explications et il finit par me déposer, d'un geste faussement résigné, sur ses genoux si confortables, afin de pouvoir mieux m'écouter sans nous trahir. Son ingéniosité me rendait vraiment fier de lui et de mon choix.
Alors que je reprenais mon discours, il me grattouilla le sommet du crâne, m'interrompant dans mes recommandations. Il était donc déjà au courant et prêt à agir… Alors effectivement, il valait mieux ne pas ébruiter davantage notre tactique…
Malheureusement, malgré nos précautions, la furie revint à la charge.
« Chocolat ! recommença-t-elle d'un ton toujours aussi doucereux. Regarde ce que j'ai demandé à Usopp de fabriquer pour toi… Avec ça, tu ne pourras pas me résister bien longtemps… Je ne supporterai pas qu'une saloperie de chat refuse mes attentions alors que monsieur se laisse complètement aller devant un rustre…
- Un quoi ? interrompit Trois-Griffes. »
Mais elle sembla l'ignorer, approchant de nous une étrange masse inerte d'une couleur grisâtre et pendouillant bêtement au bout d'un fil. Cette fois-ci, ses desseins me parurent impénétrables… et j'observai la chose, sans comprendre ce que cette folle attendait de moi.
« Tu comptes vraiment l'amuser avec une souris en… En quoi est-ce qu'il a fabriqué ce truc dégueulasse ?
- Aucune idée mais un chat, ça chasse les souris ! Regarde, on dirait que l'intéresse ! Alors normalement… »
Comprenant que mon second avait la situation bien en main, je m'étirai longuement en prenant appui sur sa cuisse puis me roulai en boule, glissant ma tête au chaud contre son torse.
« MAIS QUEL ENFOIRÉ ! »
Elle avait du appeler Longue-Truffe à la rescousse puisque celui-ci débarqua, rameuté par ses cris. Il ne tarda pas à la soutenir dans ses agissements mesquins.
« Nami, qu'est-ce qui se passe ?
- Il se passe que ta souris merdique ne fonctionne pas ! Ce putain d'chat l'a à peine regardée !
- Aaaah ! C'est pour Chocolat que tu voulais ça ?
- Non, pour Chopper, abruti !
- Na… Nami, ton explication n'était pas claire… Tu as débarqué en criant : « J'en ai marre qu'il me résiste ! Fabrique-moi un truc qui vibre, un truc marrant, ce que tu veux mais j'ai besoin de me calmer ! »
- … Et t'as fait une souris ? commenta Trois-Griffes, visiblement désabusé.
- J'avais pensé à un canard, c'est plus marrant… Mais j'ai senti qu'il fallait faire vite et une souris, c'était plus facile… Et elle fonctionne bien ! Regarde, il y a même trois vitesses de vibration différentes ! »
Long-Nez avait pris possession de la chose étrange qui se mit soudainement à pousser des grognements de plus en plus bizarres. La furie s'en empara à nouveau avant de la projeter violemment sur le bastingage où elle vola en éclats qui retombèrent sur le plancher pour certains, à l'eau pour d'autres. Décidément, la scène m'était de plus en plus incompréhensible. Alors que j'allais de nouveau perdre tout intérêt pour celle-ci, Longue-Truffe, qui s'était remis de la crainte que la folle lui inspirait, s'approcha à son tour.
« Attends, j'ai quelque chose de plus efficace pour Chocolat… »
Il s'accroupit à une distance qui ne me plut guère et je collai mon dos à Trois-Griffes, m'éloignant ainsi de l'intrus. Il fouilla alors dans sa poche, ce qui éveilla un peu plus encore ma vigilance. Lentement, il en sortit un bout… Un bout de… de… de fi… de FICEEEEEEEEEELLE !
