Bonsoir les lecteurs !

Voici un nouveau chapitre pour vous distraire un peu, où nous rencontrons la compagnie et ses "bonnes" manières. Je continue à écrire, bien entendu, et mon brouillon se trouve désormais prêt à quitter les caves à vin du roi Thranduil.

Sur un autre point, j'ai le plaisir de vous annoncer que les trois tomes des Enfants de Tiamat sont disponibles en format PDF sur TheBookEdition. Si vous préférez lire sur tablette plutôt que sur papier, vous pourrez donc les emmener avec vous en vacances ;)


Où l'on se présente et où l'on mange

Une série de coups vigoureux frappés à la porte la firent sursauter. Elle se leva en hâte de son siège et courut ouvrir, se demandant à quoi aller ressembler son premier Nain.

Elle ne fut pas déçue.

Le visiteur était plus grand qu'elle, massif, très barbu, et aussi très chauve, ce qui permettait d'admirer un mélange peu rassurant de tatouages et de cicatrices sur son crâne dégarni. Quelque chose (Billa ne voulait pas savoir quoi) lui avait aussi boulotté une partie de l'oreille droite. Et il semblait bien qu'il portait une paire de haches accrochées derrière le dos. Oh, et une sorte de gantelet de métal tranchant sur chaque main. Charmant.

- Euh... bonsoir, parvint à émettre Billa, en espérant que cela ne ressemblait pas trop à un couinement de souris.

- Dwalin, annonça l'autre d'une voix rude. A votre service.

- Ouais, comme si j'avais besoin d'un ours miniature. Bill Sacquet, à votre service, annonça-t-elle à voix haute.

- Merci m'sieur. C'est par là ? demanda le nommé Dwalin en pointant le couloir.

- En effet. La salle à manger est à gauche. Et il m'a appelée « monsieur ». Oui !

Le gaillard tourna aussitôt les talons et alla s'asseoir à table, de façon à garder un œil sur la porte et le couloir. Elle eut juste le temps d'apporter les feuilletés au fromage que la sonnette retentit. Au moins son invité suivant avait-il compris l'usage de la chaîne qui pendait à côté de la porte.

Elle ouvrit et se trouva face à un second Nain, plus petit et un peu plus rond que le premier, le menton décoré d'une longue barbe blanche, fournie et bien peignée, qui rebiquait sur sa poitrine. Il ne portait pas d'arme apparente, mais un long manteau de laine pourpre et un ceinturon de cuir tressé d'une belle qualité.

- Bill Sacquet, se présenta de nouveau Billa. Bienvenue à Cul-de-Sac.

- Balin, fils de Fundin, à votre service, répondit le Nain.

Billa s'inclina en retour, puis lui fit signe d'entrer. Il ne l'avait pas non plus appelée Madame, son déguisement devait donc être au point.

- Suis-je le premier ? s'enquit le nommé Balin avec amabilité.

- Du tout, un monsieur Dwalin est déjà arrivé, et s'est installé à table avec les amuse-bouche.

- Ah... Mon frère cadet, indiqua Balin en désignant la salle à manger, avant de s'éloigner en trottinant, laissant Billa assez perplexe.

Elle avait rarement vu deux frères aussi dissemblables. Et elle n'avait encore jamais vu deux frères se saluer en se cognant vigoureusement le front. Ces réflexions ne la menèrent pas très loin, car bientôt de nouveaux coups résonnèrent dans le couloir, et elle repartit ouvrir la porte.

Cette fois, Mlle Sacquet trouva deux Nains sur son paillasson, l'un blond et l'autre brun. Tous deux paraissaient plus jeunes que les premiers arrivants, l'un d'eux n'ayant même pas de véritable barbe. Ils portaient des manteaux de daim fatigués mais d'excellente coupe et ornés de décorations complexes.

- Fíli, annonça le blond.

- Et Kíli, enchaîna le brun.

- A votre service ! conclurent-ils à l'unisson.

- Vous êtes bien Maître Sacquet ? s'enquit ensuite le nommé Fíli, qui paraissait le plus âgé des deux.

- En effet, c'est bien moi. Vous pouvez aller rejoindre Messieurs Dwalin et Balin, qui n'ont pas dû vous attendre pour commencer le souper.

Les deux loustics lui tendirent leurs armes avant d'entrer. - Attention, prévint Fíli, je les ai fait affûter hier. Billa déglutit en découvrant la collection de couteaux qu'il portait sur lui. - Et moi, j'ai brossé mes tapis la semaine dernière, répliqua-t-elle de sa voix la plus sévère. N'allez pas me mettre de la boue partout. Elle eut tout juste le temps de se débarrasser des armes en les accrochant dans le couloir que la sonnette tintait de nouveau.

Pourraient faire un effort pour arriver tous ensemble ! Crétins de Nains !

Trois autres Nains attendaient tranquillement sur le pas de sa porte. L'un d'eux était clairement plus âgé que les deux autres, et avait coiffé son abondante barbe en une multitude de tresses et un petit chignon compliqué. Il se présenta comme Dori, les deux autres étant respectivement Nori (facilement identifiable par son étrange coiffure en forme d'étoile de mer), et Ori, un petit bonhomme à l'allure douce et timide, qui serrait contre lui une trousse de voyage qui se révéla remplie de crayons et de feuilles de parchemin.

Après les salutations d'usage, elle les dirigea vers leurs quatre compatriotes et entendit bientôt des exclamations ravies. A défaut d'autre chose, sa cuisine semblait les avoir conquis.

Le chemin vers le cœur d'un homme passe toujours par son estomac, quel que soit le peuple, on dirait, pensa-t-elle avec amusement.

Puis la sonnette tinta de nouveau, et en levant les yeux au ciel, Billa se dirigea vers la porte d'entrée, qu'elle ouvrit peut-être un peu trop brutalement.

Elle sursauta quand un véritable paquet de bras, de jambes et de barbes atterrit sur le dallage de l'entrée, accompagné d'une litanie de jurons furieux. Au moins elle put se retenir de rire aux éclats, juste à temps. Derrière le groupe entassé par terre, Gandalf n'eut pas la même prétention, et son rire sonore résonna sous le plafond du hall.

- Vous me présentez mes invités ? s'enquit-elle avec componction.

Le magicien s'essuya les yeux et entreprit de relever les Nains entassés sur le carrelage.

- Alors, voici Bifur, Bofur et Bombur, et Oín et Gloín.

Respectivement, un Nain à la barbe rayée noir et blanc avec... un fer de hache planté dans le crâne !? (Mais bien sûûûr...), un petit malin au chapeau biscornu, un individu à l'immense moustache tressée dont le tour de taille disait l'amour de la bonne cuisine, un vieux grincheux portant un cornet acoustique et un rouquin à la longue barbe nattée. On en était à présent à douze Nains, il n'en manquait donc plus qu'un.

- Il arrivera un peu plus tard, répondit Gloín quand Billa en fit la remarque. Il devait se rendre à une réunion avec un autre clan.

- Bon... Je suggère que nous passions à table avant que ça refroidisse.

- Shulukikiki hyakhund ra turg, dit le nommé Bifur en se frottant les mains.

Billa haussa les sourcils, et celui qu'on appelait Bofur traduisit :

- Il dit que ça sent rudement bon, par ici.

Billa remercia, ne sachant quoi dire d'autre, puis poussa ses invités vers la salle à manger. Elle mit une part respectable de côté, au chaud dans le four, et apporta le reste sur la table commune.

# #

La salle à manger était remplie à craquer, et Billa se demanda où elle allait bien pouvoir se caser, sans parler du dernier invité, qui tardait à rejoindre le groupe. Heureusement, Monsieur Balin se poussa pour lui faire un peu de place et elle put caser sa chaise entre lui et son frère Dwalin.

- Excellente cuisine, assura aimablement Balin en nettoyant un pilon de pintade. J'avais entendu dire que votre peuple était fort doué dans ce domaine, et vous allez effectivement faire concurrence à Bombur.

Le Nain à la moustache géante était occupé à nettoyer une assiette de soupe, mais parvint quand même à produire une expression qui disait clairement

Ah oui ? Eh ben on va voir ça...

Billa fit mine de ne pas l'avoir remarqué, et parvint à s'emparer du dernier feuilleté au fromage, avant de se voir remettre une chope remplie de bière à ras bords, qu'elle vida aussitôt cul sec sous les vivats du reste de la bande.

Hé, c'est ma bière, autant que j'en profite avant le début des hostilités. Hic !

Puis elle réalisa que les hostilités avaient déjà commencé, en l'occurrence parce le Nain qui coiffait ses cheveux et sa barbe en étoile de mer – Nori, c'était bien ça ? - s'intéressait d'un peu trop près à son argenterie.

- Hé, grogna Billa, je ne sais pas comment on fait chez vous, mais ici il est chaudement recommandé de respecter la vaisselle de ses hôtes.

Nori retira vivement ses mains sous la table, s'attirant le regard courroucé de son frère Dori.

- Et non, vous ne balancez pas les assiettes comme ça pour les ranger ! glapit Billa à l'adresse des deux jeunots qui jonglaient avec sa porcelaine pour l'envoyer plus vite dans l'évier de la cuisine. Non, mais vraiment !

Au lieu de reposer les ustensiles comme elle le réclamait, les garçons entamèrent une petite chanson narquoise bientôt reprise par le reste de la bande – même celui qui prétendait être sourd, ben voyons ! En prime, certains avaient amené des instruments de musique. Elle les soupçonnait fortement d'avoir planifié la plaisanterie avant même d'avoir franchi le seuil de Cul-de-Sac.

Ébréchez les verres et fêlez les assiettes !

Émoussez les couteaux et tordez les fourchettes !

Voilà exactement ce que Maître Sacquet déteste !

Brisez les bouteilles et brûlez les bouchons,

Coupez la nappe et marchez dans la graisse !

Versez le lait dans la réserve,

Laissez les os sur le tapis de la chambre !

Éclaboussez de vin toutes les portes !

Déversez les pots dans une bassine bouillante,

Martelez-les d'une perche broyante !

Et cela fait, s'il en reste d'entiers,

Envoyez-les rouler sur le plancher !

Voilà exactement ce que Maître Sacquet déteste !

Au bout du compte, après une chope de bière vidée dans le cornet d'Oín, quelques dérapages sur le parquet et des jets d'assiettes adroitement dirigés par Balin (misère, si même le vieux sage s'y mettait...), tous les couverts avaient dégagé de la table pour atterrir dans la cuisine. Sans casse. Billa devait admettre qu'elle était impressionnée.

- Bon, maintenant je vais aller en rechercher pour votre retardataire, signala-t-elle, provoquant une épidémie de regards embarrassés à la ronde.

Gandalf n'avait pas bougé de sa place, mais à la façon dont ses épaules tressautaient, elle savait qu'il étouffait un fou rire irrépressible.

- Ils ont mangé mon pain et bu ma bière, dit Billa en se tournant vers lui, et à ce titre, bénéficient du droit des invités. Gandalf hocha la tête. - Mais s'ils recommencent ce genre de... d'âneries, je me fiche si les Valar doivent me maudire, je les extermine !

# #

Le soir était tombé et on ne voyait plus personne sur les petits chemins de la Comté, à l'exception des veilleurs de nuit... et d'un Nain particulièrement bougon.

La colline avec un gros chêne, et une porte verte. Tu parles d'une indication précise ! Les collines, ça ne manque pas dans la région...

Thorïn Écu-de-Chêne maudit pour la énième fois Gandalf et ses manigances. Quelle idée d'aller chercher un cambrioleur dans la Comté ! Ils auraient sûrement trouvé quelqu'un de tout à fait qualifié à Bree. D'un autre côté, les mines guère engageantes des gens que Thorïn avait rencontrés dans cette ville ne lui avaient inspiré aucune confiance. Sans compter les deux chasseurs de primes qu'il avait croisés à l'auberge. Peut-être trouverait-on un associé honnête à Hobbitebourg ?

L'endroit n'était pas déplaisant, du moins. Les Hobbits étaient doués pour faire pousser toutes sortes de choses, de la carotte à l'arbre fruitier, et ils entretenaient leur petit pays avec un soin quasi maniaque. Les portes et les fenêtres rondes de leurs maisons paraissaient bien exotiques à un Nain habitué à une architecture plus carrée, mais ils avaient au moins le bon goût de vivre sous terre, et non pas en plein vent ou pire, dans les arbres.

Alors qu'il lançait une malédiction de plus à l'encontre du magicien gris, Thorïn aperçut la forme biscornue d'un vieux chêne planté au sommet d'une colline. Il allongea le pas en espérant ne pas s'être trompé d'adresse. Quand enfin il arriva devant la porte, il nota avec soulagement le nom de Sacquet sur la boîte aux lettres (encore une drôle d'invention des locaux), et une marque qui luisait d'un faible éclat sur la porte... Gandalf était passé par là.

Thorïn poussa le portillon du jardin et alla frapper contre le battant. Il entendit de l'autre côté un petit bruit de pas précipités, et la porte s'ouvrit.

- Bill Sacquet, à votre service, annonça immédiatement le maître des lieux.

La première pensée de Thorïn fut Bons dieux qu'il est petit ! Petit et menu, avec ça, la voix un peu haut perchée, plus l'air d'un enfant que d'un cambrioleur de profession. Enfin, le Nain avait appris qu'il valait mieux ne pas se fier aux apparences, et il faisait relativement confiance à Gandalf pour leur dénicher un voleur compétent. Maître Sacquet s'effaça, laissant Thorïn entrer dans la maison.