La sonnerie du téléphone paraissait plus criarde et perçante que jamais dans le silence de la chambre. Michael chercha à tâtons l'interrupteur de sa lampe de chevet et l'activa. Les sourcils froncés par l'agression soudaine de la lumière, il échangea un rapide coup d'œil avec Sara ; elle avait également les sourcils froncés, mais d'inquiétude.
Il attrapa le téléphone posé sur sa table de nuit et le porta à son oreille.
- Allô, marmonna-t-il d'une voix engourdie par le sommeil.
- Je suis papa ! s'exclama Sucre à l'autre bout du fil. Mike ! Oh mon Dieu ! Je suis papa !
Michael poussa un petit soupir, entre soulagement et ravissement.
- Félicitations ! se réjouit-il. C'est Sucre, murmura-t-il ensuite à Sara. Maricruz a accouché.
- Oh, s'émut-elle. Félicite-le pour moi.
- Sara te félicite aussi, rapporta-t-il à son ami.
- Merci. Je suis désolé de vous réveiller mais je suis tellement heureux que j'ai envie de le dire à tout le monde !
- Ben appelle tout Chicago si tu veux, s'amusa Michael, mais je te conseille quand même d'attendre demain matin pour prévenir Linc… À moins que tu tiennes pas à voir ton enfant grandir…
- Oh que si j'y tiens ! Et c'est une fille, annonça Sucre. Une petite poupée. Paloma. Elle est magnifique !
- C'est génial ! Et Mari va bien ?
- Ouais, ça va, elle a été formidable. Ça a été super rapide en plus. On est arrivés à l'hôpital un peu avant minuit et à 2 heures Paloma était née. Et c'était… magique ! J'ai failli tourner de l'œil tellement c'était fort !
- Si t'as seulement failli alors ça va, rigola Michael.
- Ouais. Bon, je vais te laisser dormir. Tu viendras demain ?
- Oui, demain après-midi. Je passerai avec Neena après l'école.
- Ok. J'ai hâte de te présenter ma fille.
- Et j'ai hâte de la rencontrer.
- Bonne nuit !
- Merci. Embrasse Maricruz pour nous. Salut !
- Oui, d'accord, bye !
Michael raccrocha, se rallongea, et Sara vint se blottir dans ses bras, déposant sa tête sur son torse.
- C'est une fille alors ? demanda-t-elle d'après ce qu'elle avait cru comprendre dans la conversation.
- Oui, une petite Paloma.
- C'est bien. Mais il était vraiment obligé d'appeler en pleine nuit ? Il m'a foutu la trouille !
- Oui mais tu le connais, il a toujours fait preuve d'un enthousiasme débordant, s'amusa Michael. À la limite de l'exubérance parfois.
Il déposa un baiser sur les cheveux de Sara pour l'apaiser et lui caressa doucement le dos jusqu'à ce que le sommeil vienne reprendre ses droits.
oOo
En arrivant à l'hôpital quelques heures plus tard, Sara passa rapidement par le vestiaire afin de se changer avant de filer rejoindre l'unité cardiologique pour voir son père. Devant la porte de sa chambre, elle tomba sur Annabel Adams, en pleine discussion avec une infirmière du service.
- Bonjour, les salua Sara en s'approchant. Comment s'est passée la nuit ? demanda-t-elle ensuite à l'infirmière.
- Euh… la nuit, pas trop mal mais il a fait une fibrillation en se réveillant ce matin, rapporta-t-elle. Je crois qu'hier, avec le choc de l'infarctus et l'anesthésie, il se rendait pas bien compte de ce qui se passait et en se réveillant ce matin, il a dû prendre conscience de son état, il a paniqué… Mais évidemment on est intervenus aussitôt, alors ça va maintenant. J'ai essayé de parler avec lui, de le calmer mais je le trouve très agité, c'est pas très bon, alors ce serait peut-être bien qu'on lui envoie un psy.
- Ouais, approuva Sara. Mais c'est avec le docteur Lloyd qu'il faut voir ça.
- Oui, j'allais y aller justement, déclara l'infirmière avant de tourner les talons.
- J'ai pas eu le temps de vous le dire hier, mais j'ai pu contacter le San Francis Memorial, annonça Annabel. Le docteur Fletcher arrive dans l'après-midi.
Sara sentit son cœur manquer un battement.
- Elle a accepté ?
- De venir, oui. Pour ce qui est d'opérer votre père, c'est autre chose, tempéra Annabel.
- Oui. Mais c'est déjà super qu'elle fasse le déplacement aussi vite, se réjouit Sara. Bon, je vais aller le voir quelques minutes.
- D'accord. À plus tard.
Annabel s'éloigna et Sara entra doucement dans la chambre de son père. Elle s'approcha de son lit et lui déposa un baiser sur le front.
- Sara, ça va pas du tout, murmura-t-il. C'est grave ce que j'ai, hein ?
Sara s'assit sur le bord du matelas et prit la main de son père entre les siennes.
- Oui, c'est sérieux, confirma-t-elle.
- Je veux pas mourir, souffla-t-il.
- Tu vas pas mourir. On va pas te laisser mourir, lui promit-elle. Carrie sera là cet après-midi et je vais faire en sorte qu'elle accepte de s'occuper de toi. C'est la meilleure, tu sais.
- Mais j'ai si peur… Pourquoi il a fallu que ça m'arrive, j'ai même pas 60 ans, j'ai encore pleins de choses à vivre, faut que je finisse mon mandat… Est-ce que quelqu'un me remplace ? demanda-t-il soudainement.
- Oui, évidemment, ils ont dû s'organiser, t'inquiète pas. Tu dois rester le plus calme possible, d'accord ?
Frank hocha la tête.
- Comment va Neena ? demanda-t-il ensuite. Elle a fait sa rentrée hier, non ?
- Oui, et ça va très bien, elle est ravie d'aller à l'école.
- C'est bien. Elle va faire de grandes études. Elle va devenir une femme remarquable, comme toi… Je suis si fier de toi, tu sais. Je te l'ai pas assez dit mais tu dois pas en douter.
- Arrête, me parle pas comme si c'était la dernière fois que tu me voyais, implora Sara, les yeux brillants. Tu sais, Maricruz a accouché cette nuit, reprit-elle pour passer à un sujet plus heureux. D'une petite fille qui s'appelle Paloma.
- Ah c'est bien, approuva Frank. Fernando doit être content.
- Oui. Tellement qu'il a pas pu attendre et il nous a appelés en pleine nuit pour nous annoncer la nouvelle !
Frank esquissa un sourire amusé.
- J'aime beaucoup ce garçon. Il respire toujours l'optimisme. C'est de quelqu'un comme lui dont j'aurais besoin à mes côtés au lieu d'un psy. Parce qu'ils vont m'envoyer un psychologue, je le sais, je les ai entendus.
- C'est la procédure normale après une crise cardiaque, expliqua Sara. Parce que ça s'accompagne souvent d'une dépression ou de troubles du comportement. Bon, je te laisse, je dois aller travailler, déclara-t-elle en se levant du lit. À plus tard, souffla-t-elle en embrassant son père.
Depuis la veille, Sara prenait beaucoup sur elle pour tenter de rester calme. Mais l'impuissance qu'elle ressentait face à l'état de son père menaçait chaque seconde un peu plus de la rendre folle. Et en arpentant les couloirs jusqu'aux urgences, elle réalisa avec quelle impatience elle voulait voir Carrie passer les portes de l'hôpital.
oOo
Depuis la fenêtre de sa chambre, Maricruz avait une vue imprenable sur le parvis de l'hôpital. Et debout devant la vitre, elle observait avec interrogation le petit groupe de journalistes présents en contrebas.
Elle fut tirée de sa contemplation quand Sucre entra dans la pièce. Il vint l'embrasser avant d'aller se pencher au-dessus du berceau de sa fille. Elle dormait paisiblement et il câlina doucement sa joue du bout de son index.
- Dis, t'as vu tous ces journalistes ? demanda Maricruz en agitant son pouce vers la fenêtre. Tu sais pourquoi ils sont là ?
Sucre se redressa et la regarda avec un air grave.
- Oui… euh… c'est le père de Sara qu'est là. Il a fait une crise cardiaque hier, j'ai croisé Lizzie dans l'entrée qui me l'a dit.
- Oh merde, se désola Maricruz.
- Ouais. Et apparemment y aurait eu des complications et… sa santé serait assez préoccupante.
- Oh non, c'est nul ! Et franchement ça m'énerve de voir tous ces vautours qui guettent, là ! s'agaça-t-elle en retournant à la fenêtre. Si Frank est malade il va pas venir leur faire un discours !
- Je pense qu'ils attendent les déclarations des médecins, ils doivent rédiger des communiqués sur la santé du gouverneur, c'est toujours comme ça que ça se passe.
Maricruz secoua la tête avec affliction. Puis on frappa à la porte et elle invita la personne à entrer. Le visage de Sara apparut dans l'entrebâillement de la porte.
- Y a un fou furieux qui nous a téléphoné à 2 heures et demi du mat' pour nous annoncer que sa fille était née, murmura-t-elle. Et d'après mon enquête il se trouve ici alors je profite de ma pause pour venir l'étriper !
Sucre rigola et s'excusa encore une fois pour le dérangement tandis que Sara s'approchait pour l'enlacer affectueusement.
- Félicitations, souffla-t-elle.
Elle alla ensuite embrasser Maricruz.
- Comment tu vas ? lui demanda-t-elle.
- Super bien. L'accouchement a été si rapide que je suis en pleine la forme.
- Tant mieux, approuva Sara avant de s'avancer vers le berceau pour découvrir le bébé. Elle est mignonne, murmura-t-elle. Bravo à tous les deux. Et bienvenus au club !
- Ouais, il était temps ! confirma Sucre. Maintenant on va enfin pouvoir prendre part à vos discussions sur les otites à répétition, les petits pots bios et la meilleure attitude à adopter en cas de caprices.
- Oui, rigola Sara. Je suis désolée si on avait pris l'habitude de parler de nos enfants sans arrêt mais vous allez voir que c'est un vrai boulot d'être parents et les réunions entre collègues sont indispensables pour tenir le coup, assura-t-elle dans un clin d'œil.
Elle reporta ensuite son attention sur Paloma et un petit silence s'installa. Un silence qu'elle sentit gêné. Elle regarda tour à tour Sucre et Maricruz qui semblaient débattre silencieusement de qui allait aborder le sujet.
- Qu'est-ce qui y a ? finit-t-elle par demander.
- Euh… on… on est au courant pour ton père, déclara Sucre.
- Ah…
- On est désolés, ajouta Maricruz. Comment il va ?
Sara entreprit de leur exposer la situation dans les grandes lignes. Et elle venait de terminer de leur expliquer que le seul espoir de Frank résidait dans une intervention à haut risque quand Lincoln et Veronica arrivèrent dans la chambre.
- Dis donc, c'est une vraie star ta fille ! siffla Lincoln en regardant Sucre. T'as vu le parterre de paparazzi qui l'attend à la sortie de l'hôpital !
Sucre pinça ses lèvres et secoua la tête pour faire comprendre à Lincoln que la blague était très mal venue.
- Ils sont là pour le gouverneur, il est hospitalisé depuis hier, indiqua Maricruz.
Le visage de Lincoln se liquéfia. Il se tourna vers Sara d'un air contrit tandis que Veronica fermait douloureusement les yeux.
- Bien joué Gaston Lagaffe, se navra-t-elle.
- Je suis désolé, souffla Lincoln.
- Tu pouvais pas savoir, l'excusa Sara.
- Qu'est-ce que… qu'est-ce qu'il a ?
- Crise cardiaque.
- Mais est-ce qu'il va bien ? Est-ce qu'il va s'en remettre ? s'inquiéta Veronica.
- J'espère, soupira simplement Sara qui ne se sentit pas la force de repartir dans une deuxième exposition de la situation pour l'instant. Bon, il faut que je retourne au boulot, déclara-t-elle ensuite. J'essayerai de repasser cet aprèm' quand Michael et Neena seront là.
- D'accord, bon courage, lui souhaita Maricruz.
Sara quitta la pièce et Lincoln se retourna vers Sucre.
- Son « j'espère » n'avait pas l'air très optimiste…
- Je t'expliquerai, lui souffla Sucre.
oOo
Michael et Neena avaient passé une petite heure auprès de Sucre et Maricruz.
Dans le couloir qui les ramenait à l'ascenseur, ils furent rejoints par Sara qui arrivait d'un pas rapide.
- J'ai pas vu le temps passer, se désola-t-elle, légèrement essoufflée. Quand j'ai demandé à Maggie si elle vous avait vu arriver elle m'a dit que oui mais qu'y avait de ça une heure ! Vous vous en allez là ?
- Bah oui, confirma Michael. La famille de Maricruz vient de débarquer alors on commençait à manquer de place dans la chambre.
- Ok. Bon, bah je redescends avec vous.
Tout en marchant vers l'ascenseur, Sara se pencha au-dessus de Neena pour lui plaquer un bisou sur le haut du front.
- Alors, t'as vu Paloma ? lui demanda-t-elle.
- Oui.
- Elle est mignonne comme tout, hein ? Et je trouve qu'elle ressemble beaucoup à Fernando.
- Je trouve aussi, confirma Michael.
- Moi j'espère qu'elle sera un peu plus sage que Lucas, et Sammy, et que Noah aussi, intervint Neena.
- Oui, rigola Sara. Ça devrait pas être trop dur ça, t'inquiète pas.
Dans l'ascenseur, Michael prit Neena dans ses bras et c'est elle qui pressa le bouton du rez-de-chaussée.
- Alors ? murmura-t-il près de l'oreille de Sara. Où est-ce que ça en est de…
- Carrie a accepté de venir, souffla-t-elle en comprenant à quoi il faisait allusion. Elle devrait arriver d'une minute à l'autre d'ailleurs. On l'attend.
Et justement, arrivés dans le hall, Michael et Sara tombèrent sur Carrie qui venait de passer les portes de l'hôpital, escortée d'Annabel. Il y eut quelques secondes de flottement où tous restèrent à s'observer en silence.
- Je vais prévenir Lloyd et on se retrouve en salle de réunion, déclara finalement Annabel avant de s'éloigner.
- Euh… tu te souviens de Michael, commença Sara, sachant que des présentations n'étaient pas nécessaires.
- Oui, opina Carrie.
Elle salua Michael d'un mouvement de tête avant de reporter son attention sur Neena, qui n'avait pas quitté les bras de son père.
- Et ça c'est votre fille ? devina-t-elle.
- Oui, confirma Sara. C'est Neena.
- Bonjour Neena. Moi je m'appelle Carrie, je suis une ancienne collègue de ta maman.
- Bonjour, la salua timidement Neena.
- Tu venais rendre visite à…
- À des amis qui viennent d'avoir un bébé, indiqua précipitamment Sara.
Et du regard elle fit comprendre à Carrie que Neena n'était pas au courant pour son grand-père.
- Ah… bien.
- Bon, on va rentrer nous, déclara Michael.
Il déposa un baiser sur les lèvres de Sara qui embrassa ensuite sa fille.
- À ce soir, souffla-t-elle avant qu'ils ne s'en aillent.
- Elle a quel âge ? demanda Carrie.
- 3 ans et demi, indiqua Sara. Je te remercie d'avoir accepté de venir aussi rapidement, reprit-elle avec une sincère reconnaissance.
- Ouais… Je te promets pas de sauver la vie de ton père, tu sais. À vrai dire son cas m'intéresse parce qu'il entre dans le cadre du protocole que je développe mais… enfin bon, on va voir ce qu'il en est.
Sara et Carrie se mirent à marcher ensemble en direction de la salle de réunion.
- C'est qui ce Lloyd ? interrogea Carrie.
- C'est le chirurgien qui a pratiqué l'angioplastie.
- Oui mais je veux dire, il est nouveau ? Parce que je me souviens pas de lui.
- Oui, ça fait un an et demi qu'il est là… Tu sais, quand il m'a parlé de la technique et du médecin qui la pratiquait, j'ai pas réalisé que c'était toi. Ça fait longtemps que t'es mariée ?
- Deux ans.
- Et t'as des enfants ?
- Oh non. Pas le temps. Je me consacre pleinement à ma carrière pour l'instant. Je travaille énormément, mon mari aussi, alors avoir un gosse pour qu'il soit élevé par une nourrice, je vois pas trop l'intérêt.
- Ouais, concéda Sara avant d'ouvrir la porte de la salle où se trouvaient déjà Adams et Lloyd.
Les présentations faites entre les deux chirurgiens, Eric exposa à Carrie le dossier de Frank. Sous le regard anxieux de Sara, elle l'étudia longuement, avec attention et concentration. Elle lut les différents comptes rendus d'examens, observa les clichés IRM, prit des notes, recoupa toutes les informations, hocha la tête devant les bons points, grimaça devant les mauvais.
- Bon, déclara-t-elle enfin, prête à livrer son verdict. Le cas de monsieur Tancredi est une bonne indication à l'intervention à un détail près : la zone nécrosée est assez conséquente. Et plus la zone est étendue, plus l'acte dure longtemps et moins le cœur a de chance de le supporter. La difficulté serait de trouver le juste réglage de la fréquence radioélectrique. Il faudrait que la puissance soit suffisamment élevée pour que l'intervention dure le moins de temps possible mais sans l'être de trop pour que le cœur ne lâche pas. Au fil des opérations que j'ai déjà pratiquées, j'ai commencé à élaborer un système pour calculer la fréquence optimale à utiliser pour chaque patient. Je pratique préalablement une étude électrophysiologique qui inclut le diagnostic précis du mécanisme de l'arythmie et j'observe le système de conduction cardiaque naturel, notamment l'activité nodale. Tout ça me donne une bonne indication mais c'est pas une science exacte.
- Et si la fréquence est mal adaptée, ça provoque forcément le décès ? demanda Sara.
Carrie secoua la tête.
- Non. En fait, dans mes statistiques j'ai 20 % de totale réussite. Mais dans les 80% restant, j'ai 56 % d'inefficacité partielle ou totale et 24 % de décès qui correspondent à un arrêt cardiaque irréversible durant l'intervention.
- En cas d'inefficacité est-ce qu'il est possible de retenter une seconde fois l'opération ? interrogea Lloyd.
- À distance, oui, en théorie. En pratique c'est très délicat parce que je connais peu de cœurs qui supportent un infarctus, des fibrillations ventriculaires à répétitions et deux interventions en l'espace de quelques jours.
- Bon, soupira Sara. Et si on se focalise sur la possibilité d'une issue positive, ça donne quoi, après, pour le patient ?
- Et bien il restera un sujet sensible du cœur, évidemment, ce qui implique une étroite surveillance et des bilans cardiaques réguliers. Il devra également être placé sous traitement médical préventif pour éviter une nouvelle crise cardiaque mais c'est léger et très peu contraignant. À côté de ça le patient est définitivement débarrassé de la fibrillation et il est certain qu'il retrouve une qualité de vie quasi normale, seuls le bacon à tous les repas et les efforts physiques intensifs seront à bannir. Si je prends le cas de ton père, il lui sera sûrement conseillé de réduire son rythme de travail mais il en aurait été de même s'il n'avait fait qu'un simple infarctus sans complication.
- Oui, admit Sara.
- Voilà. Maintenant c'est avec lui qu'il va falloir que je m'entretienne, conclut Carrie. Et il devra être bien conscient de tous les risques avant de prendre sa décision. Moi je suis d'accord pour tenter l'opération mais y a une chose importante qu'il faut savoir : puisque c'est un protocole expérimental, je vais devoir lui faire signer une décharge et je ne pourrais pas être tenue responsable de son décès s'il survient. Il devra également accepter que les résultats de l'intervention quels qu'ils soient se retrouvent publiés dans mon étude. Ce sont mes conditions.
- Et elles sont légitimes, approuva Adams. Bon, et bien je vous propose d'aller voir monsieur Tancredi sans attendre, déclara-t-elle en se levant de sa chaise, imitée par les trois médecins.
oOo
Depuis la veille et la crise cardiaque de son père, Sara avait à cœur que Neena ne perçoive pas son inquiétude afin qu'elle ne soupçonne pas ce qui était en train de se passer. Mais en rentrant chez elle ce soir-là, plus anxieuse que jamais, elle savait que l'entreprise ne serait pas évidente. Ses yeux fatalement humides et sa mine irrémédiablement préoccupée risquaient fort de la trahir. Alors avant de passer la porte, elle prit une profonde inspiration et tenta de ravaler toute son angoisse.
En venant déposer son sac de provisions dans la cuisine, elle aperçut Neena qui jouait sur la balançoire. Elle l'observa avec tendresse jusqu'à ce que sa fille la distingue derrière la fenêtre et lui adresse un petit signe de la main. Sara y répondit en lui souriant le plus gaiement possible.
Après avoir rapidement rangé ses quelques courses dans le réfrigérateur, elle se rendit dans le bureau de Michael. Il était debout devant le grand placard, en train d'y ranger un dossier, le téléphone coincé entre son oreille et son épaule, lorsqu'elle passa la porte.
- Linc je dois te laisser, déclara-t-il dans le combiné en voyant Sara arriver. Oui, d'accord. Salut.
Michael eut tout juste le temps de reposer le téléphone sur son bureau avant que Sara ne vienne se blottir dans ses bras.
- Sers-moi fort, souffla-t-elle alors qu'elle-même s'agrippait à lui avec une intensité désespérée.
Il referma ses bras dans son dos, la serra étroitement contre lui et lui déposa un long baiser sur les cheveux.
- Carrie a refusé d'opérer ton père ? demanda-t-il pour tenter de comprendre la détresse manifeste de Sara.
- Non… Elle a accepté, murmura-t-elle dans son cou. Et mon père aussi. Elle va l'opérer demain en début de matinée. Et je suis morte de trouille.
Michael glissa une main sous sa chevelure pour venir lui masser tendrement la nuque.
- J'aimerai tellement te promettre que tout va bien se passer, regretta-t-il. Je vais me débrouiller avec le bureau pour pouvoir rester avec toi demain, d'accord ?
Sara approuva d'un hochement de tête.
- Est-ce que… est-ce qu'on va pouvoir le voir avant que…
- Non, coupa Sara. Ils lui ont déjà administré un puissant sédatif pour la nuit parce qu'il ne doit pas faire de fibrillation dans les heures qui précèdent l'intervention. C'est aussi pour ça que plus aucune visite ne lui est autorisée, il doit être préservé de toute émotion. Je lui ai dit au revoir en partant ce soir mais… j'espère que c'était pas un adieu, souffla-t-elle, la voix tremblante.
Michael aurait voulu le lui garantir mais puisqu'il n'avait pas ce pouvoir, il se contenta de la serrer un peu plus fort dans ses bras pour lui témoigner son soutien. Elle resta blottie contre lui durant de longues secondes tandis qu'il la berçait doucement. Enveloppée dans sa chaleur, elle respirait son odeur et trouvait un peu de réconfort.
Elle sursauta légèrement lorsque la sonnette retentit soudainement de l'autre côté de la cloison. Elle resta perplexe un instant avant de se souvenir :
- Oh, ça doit être la nièce de madame Geller. J'avais complètement oublié qu'elle devait passer ce soir !
Michael et Sara allèrent ouvrir ensemble. Derrière la porte, ils découvrirent une jeune fille - ou femme, la qualifier n'était pas évident au premier coup d'œil - qui ressemblait fort à ces jeunes top models issus de l'Europe de l'est.
Rebecca Rhodes était très objectivement d'une beauté déconcertante. Elle était grande, elle avait de longs cheveux blonds et soyeux, et ses immenses yeux en amande étaient d'un bleu à la fois profond et translucide qui rappelait celui des lacs limpides de haute montagne. La robe courte et légère qu'elle portait ce soir-là laissait deviner une poitrine généreuse, une taille fine et des hanches voluptueusement dessinées.
La fraîcheur juvénile de son regard contrastait avec la maturité de son corps et Rebecca ne laissait jamais personne indifférent.
Droite comme un i sur le perron de la maison, elle adressa à Michael et Sara un large sourire qui dévoila une dentition parfaite.
- Bonsoir, je suis Rebecca, la nièce de Dorothy, annonça-t-elle.
- Oui. Bonsoir. Et bien entrez, je vous en prie, déclara Sara en se dégageant du passage. Je suis Sara et…
- Moi c'est Michael, se présenta-t-il.
- On va passer au salon si vous voulez…
Sara murmura à Michael d'aller chercher Neena puis elle ouvrit la voie vers le salon à Rebecca. Elle s'arrêta lorsqu'elle se rendit compte que cette dernière ne la suivait pas mais était restée plantée dans l'entrée à regarder Michael s'éloigner en direction du jardin.
- Par ici, indiqua Sara.
- Hein ? Ah oui, se reprit Rebecca. Vous avez une très jolie maison, commenta-t-elle en venant s'asseoir sur le fauteuil que lui désignait Sara.
- Merci.
- Tenez, c'est mon CV, expliqua Rebecca en tendant une petite pochette cartonnée.
Sara la saisit et s'installa sur le canapé avant de l'ouvrir pour en sortir un feuillet. Elle commençait à le parcourir quand Michael la rejoignit avec Neena dans ses bras.
- Salut ! lança aussitôt Rebecca à la fillette. Je m'appelle Rebecca mais tu peux m'appeler Becky. Tout le monde m'appelle Becky.
- Moi je m'appelle Neena et tout le monde m'appelle Neena.
Rebecca éclata de rire.
- Elle est géniale ! s'enthousiasma-t-elle.
Michael prit place à côté de Sara et installa sa fille sur ses genoux.
- C'est toi qui vas me garder à la place de madame Walker ? interrogea Neena.
- Si je conviens à tes parents, oui, répondit Rebecca.
- Je peux vous demander votre âge ? questionna Michael.
- J'ai 21 ans.
- Vous étudiez au centre Helen Keller pour devenir éducatrice, c'est ça ? demanda Sara pour avoir confirmation de ce qu'elle lisait sur le CV.
- Oui, éducatrice spécialisée pour les jeunes enfants. J'adore les gosses et les gosses m'adorent. C'est pour ça que depuis que j'ai 16 ans, tous les étés je suis animatrice en colo. Et je suis toujours leur mono préférée, souffla Rebecca en adressant un clin d'œil qui se voulait complice à Michael.
- Bien. Et donc vous n'avez pas cours l'après-midi ?
- Euh… non, confirma-t-elle en lâchant Michael des yeux pour s'efforcer de reporter son attention sur Sara. J'ai cours que de 8 à 13 heures.
- Nous, ce qui nous intéresse pour Neena, c'est quelqu'un qui puisse la récupérer à l'école à 15 heures 30 et la garder ici jusqu'à ce qu'un de nous deux rentre.
- Et ben ça colle !
- Oui. Ce serait du lundi au vendredi, reprit Sara. Sauf les jours où je suis en repos mais ça, ça varie d'une semaine à l'autre. Il faut savoir aussi que parfois, il se peut que vous ayez à rester plus tard et à faire dîner Neena. L'un comme l'autre on est loin d'avoir des horaires fixes et prévisibles.
- Ouais, d'accord, moi ça me pose pas de problème.
- Vous avez des exigences en matière de rémunération ?
- Ben… j'en sais trop rien. Qu'est-ce que vous proposez ?
- On paye madame Walker 10 dollars de l'heure, ça vous irait ?
- Oui, très bien, approuva Rebecca.
- Est-ce que vous fumez ? demanda Sara.
- Oh non ! C'est pas bon pour le teint ça ! Non, non, vous inquiétez pas, j'ai un mode de vie très sain.
- Bon…
Sara échangea un regard avec Michael qui hocha subtilement la tête pour donner son accord.
- … alors on va dire que vous êtes engagée, annonça-t-elle à Rebecca qui se fendit d'un sourire ravi. Vous avez les qualifications requises et, pour être honnête, on n'a pas du tout le temps d'organiser d'autres entretiens. Vous pourrez commencer demain ?
- Oui, bien sûr. Neena est à la Dewey School ?
- Oui.
- Alors à 15 heures 30 j'y serais !
- Bien.
Sara se leva, rendit sa pochette à Rebecca puis la raccompagna dans l'entrée, suivie par Michael et Neena.
- Je vous donne un double des clefs de la maison, indiqua-t-elle en joignant le geste à la parole. Évidemment en faisant ça je vous accorde une confiance immense, en vous laissant la garde ma fille encore plus, alors…
- J'en serais digne, assura Rebecca.
- D'accord. Bonne soirée, lui souhaita Sara en lui ouvrant la porte.
- Merci, à vous aussi. À demain Neena, lança-t-elle à la fillette qui lui fit un petit signe de la main.
Rebecca quitta la maison et Neena demanda aussitôt à retourner jouer dans le jardin. Sara lui donna son approbation et tandis que sa fille filait retrouver sa balançoire, elle regagna la cuisine. Michael la suivit.
- Bon, elle a l'air bien, non ? demanda-t-il.
- Ouais, marmonna-t-elle sans plus d'enthousiasme en même temps qu'elle sortait du frigo de quoi préparer une salade de crudités.
- Quoi ? C'est quoi le problème ?
- Je sais pas mais… elle avait une attitude de petite fille modèle que j'ai trouvée un peu surjouée. Tu sais, y a le langage verbal et y a le langage du corps. Et chez elle les deux sont pas raccords. Enfin je veux pas la juger sans la connaître, et surtout pas sur son apparence, mais elle me fait une drôle d'impression.
- Tu la trouves trop jolie pour être honnête ? interrogea Michael.
- Et toi ? rétorqua aussitôt Sara. Tu la trouves TROP jolie ?
- Non, j'en sais rien, elle est mignonne, c'est sûr, mais…
Sara écarquilla les yeux.
- Non mais attends, je dis ça en toute objectivité, se défendit Michael. C'est pas parce que je n'ai d'yeux que pour toi que je suis plus capable de faire la différence entre une jolie fille et un laideron. C'est une gamine en plus, se dédouana-t-il.
Sara plissa les yeux, suspicieuse.
- Bon, je la trouve moche à faire peur, déclara Michael.
Sara afficha un sourire à la fois satisfait et amusé. Elle reporta son attention sur ses tomates et commença à les découper en quartiers.
- Non mais tu sais, reprit-elle plus sérieusement, elle me fait penser à toutes ces minettes qui sortent avec des joueurs de l'équipe de foot de leur lycée et avec lesquels ça les gêne pas de s'envoyer en l'air alors qu'elles ont juré à leur père de faire vœu d'abstinence jusqu'au mariage. Sous leurs allures de petites filles sages ce sont de vraies débauchées.
- Et tu crois que Rebecca est une débauchée ? demanda Michael.
- Non. J'en sais rien. J'ai une drôle d'impression la concernant, c'est tout.
- L'important c'est qu'elle s'occupe bien de Neena. Après, ce qu'elle fait de ses samedis soirs, ça nous regarde pas.
Il s'était approché de Sara et, collé contre son dos, il enveloppa sa taille de ses bras et lui déposa un baiser dans le cou.
- Et puis tu serais mal placée pour la juger, susurra-t-il à son oreille. Parce que toi-même t'es loin d'être une fille sage.
- À la différence que j'ai jamais essayé de prétendre le contraire, rétorqua-t-elle.
- Tu veux dire que t'as jamais fait vœu d'abstinence jusqu'au mariage ? fit-il mine de s'indigner.
- Je serais bonne pour aller rôtir en enfer si c'était le cas ! Je sais déjà pas combien de « Je vous salue Marie » je vais devoir dire pour espérer l'absolution après avoir eu un enfant illégitime mais à mon avis il faudrait que je commence dès maintenant.
Michael pouffa de rire et déposa un baiser sur son épaule avant de la relâcher.
- T'inquiète pas, on va régulariser la situation bien avant qu'arrive l'heure de ta confrontation avec Saint Pierre, assura-t-il.
Sara releva aussitôt la tête pour regarder Michael qui lui confirma son attention d'un sourire plein de promesse.
- Enfin… si tu le veux évidemment !
- Si je le veux ? répéta Sara.
Elle émit un ricanement arrogant et repartit à l'attaque de ses tomates en secouant la tête.
- Ça tu le sauras le jour où tu me poseras la question mon grand ! C'est trop facile si tu connais la réponse à l'avance !
- Ouais, c'est vrai, t'as raison… Laissons planer le doute ! ironisa Michael.
- Hey ! protesta Sara en pointant vers lui la pointe de son couteau. Je te trouve bien sûr de toi ! Continue comme ça et tu vas me donner envie de te dire non rien que pour m'amuser de la tête que tu feras !
Michael prit l'air de celui qui a bien compris l'avertissement mais il se rapprocha ensuite et lui dévora la joue de baisers afin de lui signifier qu'il n'était pas inquiet pour deux sous.
