Traînant son Altesse la Dauphine sous la pluie torrentielle, en longeant les portes du temple, je déterrai à mains nues un coin de gravats au pied du mur et fut soulagée de voir que le sac que j'y avais caché était toujours là. En l'ouvrant, je récupérai chaque pièce de mon armure et la remis machinalement tandis que Del-Fynn me regarda vaguement faire, appuyée à l'édifice pour se tenir droite.

« Tu peux me dire ce qui t'a pris, bordel ? J'étais bien, là ! Pourquoi il a fallu que tu m'en foutes dehors ?

-Je te l'avais dit, dis-je en ajustant l'épée à ma taille, maintenant beaucoup plus confortable. Cet endroit est louche. Il se passe des trucs bizarres là-dedans.

-C'est justement pour ça que tout le monde y va ! Glapit la princesse en se recouvrant au maximum de sa cape d'été. Toi et ta parano à deux balles... Et moi qui pensais que baiser un coup, ça te décoincerait. Ça m'apprendra, tiens !

-Où tu vas ? Dis-je comme elle passa devant moi et se mit à avancer à grands pas dans la gadoue qui se formait sous ses pieds.

A mi-chemin entre le temple et les habitations les plus proches, nous marchions maintenant sur un terrain nu, sans lampes ni panneau pour nous indiquer où aller.

-Je me casse. On peut jamais s'amuser avec toi. Ni avec personne d'autre ! Je suis crevée, je suis gelée et j'ai la tête qui tourne. Je rentre chez moi.

-Reste ici, c'est dangereux !

-Et alors ? T'es ma garde rapprochée, non ? Et je suis la princesse, ici ! Les gens savent que s'ils me touchent, ils sont déjà morts ! Ça aussi, c'est pratique pour se faire des potes ! dit-elle d'un ton sarcastique.

-Ralentis et reste près de moi ! C'est un ordre ! Aboyai-je.

-T'à qu'à avancer plus vite ! Moi, je t'attends pas. J'en ai marre de toujours t'attendre, dit-elle d'un air plus grave en accélérant.

-Delf ! Arrête de faire ton bébé ! Del-Fynn ! L'appelai-je encore tandis qu'elle se mit à courir dans les ténèbres.

Seul le silence me répondit. Je me mis à accélérer, espérant la rattraper sur ce que j'espérais être un sentier sûr. Plusieurs fois, j'appelai son nom, en vain. J'aurais du me douter que c'était une mauvaise idée de la contrarier. L'alcool rend dix fois pire les défauts de n'importe qui. Et maintenant qu'elle était soûle, dans la nature, elle n'écouterait plus rien ni personne. Il fallait que je la retrouve par mes propres moyens. Mon sang se figea dans mes veines quand j'entendis soudain un cri dans le noir et le reconnut comme étant le sien. Une fois de plus, je criai le nom de ma meilleure amie en dégainant mon épée. Son éclat dans le noir me rassura quelque peu. Je me fichai que Mama me mette au cachot ou me tue si je revenais sans sa fille. Si Del-Fynn se faisait tuer, ce serait une partie de moi qui mourrait avec elle. Rien ni personne ne la remplacerait jamais.

En continuant mon chemin, ignorant le froid qui me mordait les joues, je réalisai que les huttes se faisaient plus rares et que je traversais maintenant la lande hors du village. En appelant une fois de plus son nom, à travers le rideau de pluie, je vis une silhouette à la lumière de la lune. Je tressaillis quand je reconnus sa couleur d'un blanc spectral. J'accélérai vers elle, prête à lui faire passer un interrogatoire à ma manière, jusqu'à ce que j'entende du bruit derrière moi. Lorsque je me retournai, trois autres ombres surgirent et m'encerclèrent, toutes vêtues de noir. L'une était à mains nues, l'autre portait une épée et la troisième, immense, tenait une arme ressemblant à une lance dont la lame était longue et effilée comme un sabre. Je n'avais jamais vu une telle arme auparavant. Néanmoins, concentrée, je me tins en garde vers les trois pointes du triangle qu'ils formaient autour de moi. C'était une bonne occasion de voir de quoi Namu était capable.

La première à m'attaquer fut celle à mains nues qui se lança sur moi d'un bond et tenta de me l'arracher. Je reculai et tâchai de lui faire une encoche de la pointe de ma lame pour l'intimider mais elle l'esquiva aussi facilement que si je l'avais attaquée avec une plume. A son tour, elle se retourna sur elle-même et m'envoya un coup de pied que je reçus en plein visage. Mon nez me faisait atrocement mal et saignait un peu. Mais je restai stable. Quant à mon adversaire, comme elle était encore déséquilibrée, j'en profitai pour lui assener un autre coup à la jambe sur laquelle elle tenait debout, ce qui la fit tomber par terre.

Quand je voulus lui donner un autre coup, celle qui tenait une épée, plus petite, ne tarda pas à nous rejoindre, m'attaquant sur l'autre flanc. Comme je voyais mal dans la tempête, je fus reconnaissante à mon armure d'avoir contré le premier coup qu'elle me porta au dos, avant de croiser le fer avec elle, de face. Leur technique était pointue et ne ressemblait en rien à celle qu'on m'avait enseignée durant mes entraînements. Elle me faisait plutôt penser à celle des contrées orientales du royaume. D'où venaient ces gens ? Je réussis cependant à donner un coup au visage de l'une des silhouettes du fil de ma lame. La moitié inférieure de son masque se déchira, me laissant voir son menton et sa bouche qui grimaça de douleur. Quand je me retrouvai au corps-à-corps et que nos lames se retrouvèrent à grincer l'une contre l'autre, je vis rouge quand je réalisai que la garde de son arme était gravée des mêmes symboles que la mienne : l'Arbre entouré d'une couronne, que celle, sigle de la garde royale des Femmes.

« Combien de gardes tu as tué pour te la procurer ? » demandai-je entre mes dents serrées.

Sur la bouche nue et pâle de l'ombre, ornée maintenant d'une zébrure rouge, se dessina un petit sourire. Puis elle dévia nos deux lames d'un ample geste du bras, si vite qu'elle en fit tomber mon arme et la sienne en même temps. Sans perdre un instant, je me jetai alors sur elle et lui arracha d'une prise le reste de son masque, laissant voir un petit ovale d'ivoire. Mais avant que je ne puisse détailler plus avant sa figure, elle me repoussa d'un coup de poing au ventre et disparut à son tour dans la nuit, le visage couvert d'un de ses gants noirs. Etouffée, je me retrouvai une fois de plus seule dans le noir alors qu'il me fallait maintenant lutter pour respirer normalement. C'est alors que la troisième figure, imposante, s'approcha lentement de moi. Ni mes deux adversaires précédentes ni la figure blanche n'étaient à portée de vue. Pourquoi n'attaquaient-ils pas tous en même temps? Qu'ils approchent! Ils ne me faisaient pas peur ! Abandonnant l'idée de fouiller l'herbe noire à la recherche de Namu, à la lumière de la lune, je me saisis de mon arbalète. Ma cible était cependant si rapide, zigzaguant sans cesse de droite à gauche, que j'eus beaucoup de mal à viser. Et, avant que je ne m'en rende compte, elle était déjà dans mon dos quand elle me frappa d'un puissant coup à la tête. Lorsque je tombai dans l'herbe tête la première, à moitié sonnée, je me dis que c'était la fin. Du moins, c'est ce que dut se dire mon assaillante dont j'entendis les pas se rapprocher et qu'elle menaça le coin de mon œil de la pointe de sa lance. La boue se mêlait maintenant au sang dans ma bouche. D'un geste rapide, je me retournai, déviant la lame du tranchant de ma main gantée de fer et décocha un carreau qui partit se loger dans l'épaule de la silhouette. Celle-ci poussa un haut cri et recula alors que je vis toutes les autres débarquer, s'emparer de moi et me redresser sur mes jambes. Tandis que je me débattais toujours, paralysée de tous côtés, la silhouette à la flèche, retenant un gémissement, leva une main à la hauteur de mon visage. Alors les autres me lâchèrent mais je ne tombai pas. Je ne tenais pas même sur mes jambes. Pire, j'étais incapable de bouger. Je ne pouvais pas bouger ! Pas même un cil !

« Chuis désolé. » prononça une voix tout bas.

Avant de sombrer, rageant encore dans mes derniers instants d'avoir été ainsi vaincue, je fus stupéfaite d'entendre qu'il s'agissait d'une voix d'homme.