5.

- Elle est toujours là, remarqua Aldéran avec un regard pour le corps rouillant d'Okranze.

Des frissons lui parcoururent l'échine.

- Nos confrontations furent fugitives, mais violentes. Même si je sais que je l'ai désactivée, que j'ai vaporisé Prométhium qui l'avait ranimée une fois, je redoute toujours qu'elle ne soit remise sur pieds…

- Sylvarande a le cosmogun de Maetel et j'ai celui d'Okranze. Elle ne peut plus s'en prendre à toi !

- Cela fait un moment que je ne crois plus à rien… Notre père me trucidant, rien ne me surprendra plus jamais…

- C'est pourtant pour le ramener à son état normal que nous avons entrepris ce voyage, remarqua Kwendel.

Il eut un petit rire.

- J'aurais donné cher pour voir ça !

- Décidément, même si tu te veux de mon côté, ta nature sanguinaire de jumeau du Bien n'est jamais loin ! Tu aurais voulu être là, assister à ma défaite ?

- On peut dire que dans le genre ingénu, tu as fait fort, rit franchement Kwendel. Après ça, va encore t'étonner de t'être pris la pointe du gravity saber paternel dans le ventre !

- Mais il n'y avait pas d'autre façon de faire ! protesta Aldéran, vexé. Je ne pouvais pas l'agresser physiquement !

- Et pourquoi pas ? rétorqua sèchement Kwendel. Justement, il fallait le mettre à terre, obliger Grunda à se trouver un autre corps et le frapper avant qu'il ne réalise son transfert ! Mais tu as beau être un tueur tout comme moi, ce qu'il te reste d'humanité t'a conduit à ta perte et tu es incapable de recourir aux bonnes méthodes !

- Je suis un crétin, je sais !

Les deux anciens jumeaux s'étaient rendus aux ruines qui occupaient tout un plateau.


Brume scintillante, Gansheer étirait ses filaments entre les ruines, recouvrant l'entièreté de Locut, la planète.

- Pourquoi fais-tu ça, Aldéran ? questionna-t-il le Gardien du Sanctuaire.

- Quoi donc ? s'étonna-t-il sincèrement.

- Tu t'es plongé dans un sommeil des plus profonds. Et pourtant jamais les tiens, tes amis, n'ont eu autant besoin de toi, de tes talents particuliers !

Aldéran secoua négativement la tête.

- Bien que je doive souvent en donner l'impression, ou en avoir l'orgueil, l'univers ne tourne pas autour de ma personne, marmonna-t-il. C'est bien pour ces talents que Warius m'a envoyé en opération à peu près pacifique… avec ce glorieux résultat !

- Tu fuis ! insista Gansheer. Ca ne te ressemble absolument pas !

- Et si j'en avais vraiment assez ? jeta alors Aldéran, acerbe. J'ai quarante-cinq ans bien sonnés, je n'ai pas cessé d'en voir des mauvaises depuis mes vingt ans… Je suis même mort, presque, à deux reprises minimum et j'ai eu un corps neuf qui depuis a bien morflé à répétition. Voir Warius remplir sa mission initiale, peut-être y parvenir, vu tout l'appui dont il dispose cette fois, c'est plus que je ne peux en supporter… Oui, je me fais vieux sans doute.

- C'est peu de le dire, grinça Kwendel en faisant un trou dans le sol du bout de sa chaussure. Tu te ramollis. Il est où l'Aldéran qui était un Général de l'Apocalypse et qui a balancé son poing dans la tronche de ce vieux pirate ?

- C'étaient d'autres circonstances, une autre vie. Et puis, il était sur mon chemin, je l'ai dégagé. Aujourd'hui, il tente plutôt d'échapper à tous ceux qui le traquent !

- Tes états d'âme, je m'en tamponne ! tonna alors Gansheer alors que la brume s'illuminait comme les grandes avenues aux périodes de fête. J'avais pourtant eu l'impression que tu étais au-dessus du lot de tous ces humains, de ces mortels. Mais, au final, tu es pire qu'eux, tu baisses les bras au pire moment.

- Je ne veux pas… Je ne peux pas faire ça…

- Pourtant, si ton père doit être abattu, c'est de ta main, par son propre cosmogun ! aboya encore Gansheer.

- Mais c'est bien parce que je ne l'ignore pas un instant que je m'y refuse, viscéralement ! hurla Aldéran. Je ne veux pas le tuer, je veux le sauver !

- Et si ce n'était pas possible ? glissa Kwendel, un sourire carnassier aux lèvres, sans aucune émotion.

- Dire que je suis sensé être le jumeau maléfique, siffla Aldéran. En fait, Kwendel, je me demande si hormis pour toi-même, tu as des sentiments pour quelqu'un ?

- Je me connais, je m'apprécie, et : oui, je m'aime car je suis parfait dans mes propres talents – au contraire de toi. Et je te rappelle que nous sommes venus dans un but précis.

- Gansheer, j'ai besoin de toi, d'un renseignement.

- Et qu'as-tu donc à m'offrir en échange ? Je n'ai plus d'ennemie, tu as terrassé Okranze, et tu n'as absolument rien à m'offrir en échange de mes informations.

- Je n'ai que ce qui me reste de vie, qui ne tient qu'à un fil vu mes blessures dans le monde réel. Mais je suis prêt à te céder l'héritage de Saharya, sur la promesse de veiller sur la Colonie Sylvidre de mon Sanctuaire.

Kwendel tressaillit, fit même une sorte de petit bond.

- Non, Aldie, tu ne peux pas proposer ça !

- Ah oui ? Et qu'ai-je d'autre ? Je pourrais te suggérer d'échanger ton paradis éternel pour cet endroit désolé, mais je doute que cela t'agrée ! ? persifla Aldéran.

- Kwendel ? interrogea le Gardien de la planète de gaz.

- J'accepte !

Ce fut au tour d'Aldéran de sursauter, de fixer son ancien jumeau, les yeux ronds.

- Kwendel, tu n'as pas à faire ce sacrifice ! Il s'agit de mon père.

- Notre père, rectifia Kwendel. Et si j'ai accepté de t'accompagner dans ce voyage, ce n'est pas uniquement parce que tu es hors d'état de seulement t'occuper de toi !

- Oui, pourquoi ? insista Gansheer.

- Disons que j'ai pris certains engagements, qui me dépassent légèrement moi-même. Mais depuis que notre père m'a descendu, il ne me reste que mon ancien jumeau. Et cela fait tant d'années que j'ai pris la décision de l'aider quand l'occasion se présentait, ou plus simplement qu'il avait besoin d'un petit coup de pouce surnaturel ! Et si je dois quitter mon bucolique village pour cet endroit, et que ça apaise mon frère en vie, je le veux bien. Alors, Gansheer, nous n'avons pas plus, est-ce que ce que nous mettons sur la table pour marchander, te suffit ?

- C'est maigre. Ton Sanctuaire, Aldéran, toi disparu, je peux le phagocyter le temps d'un battement de cil ! Quant à toi, Kwendel, que veux-tu donc que je fasse de toi, tu ne m'intéresses absolument pas et je n'ai pas besoin d'un squatter !

Aldéran soupira, n'ayant de toute façon pas eu une illusion quand son ancien jumeau et lui s'étaient lancés dans ce simulacre d'odyssée antique.

- Comme je disais : vaut mieux dormir que d'espérer une issue optimiste. Warius va le faire, c'est un militaire, le plus carré et le plus dépourvu d'imagination que je connaisse. Lui, justement, n'aura aucun état d'âme et il projettera le Feu de St-Elme, à son maximum de puissance vu les récentes améliorations, sur L'Ombre Noire et l'atomisera ! J'irai ensuite auprès des miens, pour les assister dans cette tragédie. Mais en aucun cas, je ne veux une once de responsabilité dans la fin d'une légende… J'aurais bien éradiqué ce nid à poulpes, mais si ça ne change rien à la donne finale, je préfère dormir et rêver.

Aldéran passa les mains dans ses mèches incandescentes, en ramenant non sans un peu de surprise quelques cheveux gris.

- En ce cas, je vais te réveiller un peu ! éructa Gansheer en projetant une vague d'énergie qui envoya Aldéran valdinguer dans les airs, finir son vol contre un mur en ruines, son profil droit se heurtant violemment aux pierres.

Il retomba au sol, inerte et ensanglanté.


- Le même œil que mon père…

- Oui, je le crains, soupira Kwendel en finissant le bandage enserrant la tête de son ancien jumeau, couvrant son œil droit éclaté et qui avait saigné sous le pansement qui le recouvrait.

- Balafré, borgne, je trouve que tout cela n'a aucun intérêt… Et je ne me réveillerai certainement pas pour cette réalité ! Et je n'ai pas de vaisseau pirate à commander pour revendiquer les cicatrices de mon physique… Ayvi, j'avais déjà une partie du visage marquée, et l'autre l'est désormais, tu vas m'avoir en horreur…

Aldéran tenta de se lever mais sous la nouvelle blessure, les nouvelles hémorragies et perte de sang, il retomba sur son siège, portant machinalement la main à son œil droit perdu.

Des nuages de brumes entourèrent les anciens jumeaux.

- Je vais vous donner les coordonnées du nid de Grunda, fit Gansheer.