Dix. Onze. Deux de plus, à peine visibles. Les lézardes zigzaguant au plafond ont un étrange pouvoir divertissant sur son esprit. Elles sont même assez sympa, formant des arabesques, des courbes gracieuses, des lignes droites au commencement discret et à la destination inconnue une fois le mur franchi.

Il y a aussi quelques crevasses, plus sombre que ce blanc lumineux et tapageur qui recouvre tout, pas plus large qu'une pièce de un dollars et dont l'existence même est un appel à l'anticonformisme, à la révolte. Elles existent, elles luttent contre le reste de leur petit monde épuré de vingt mètres carré. Elles se battent, elles, pour vivre, et ne sont même pas vivantes.

Lui l'est, et c'est le contraire. Il se fond dans les lieux, s'enfonce dans son lit.

Et attend, docile, passif.

Il attend quoi ? Qui ?

Il ne le sait même plus.

Mais c'est tellement plus facile de fuir dans la confusion, dans l'aspérité de l'abnégation que de faire face à la réalité. Et reconnaitre ainsi les raisons pour lesquelles il est encore ici.

Non. Mauvaise formulation.

Le pourquoi il est toujours ici.

Banale question de sémantique, aucune réelle importance pour la compréhension de la phrase, pas de quoi noyer un chat. Sauf que pour lui c'est toute l'animalerie et la fourrière qui y passe.

Pour lui il en va de sa vie, et de sa mort. Mais surtout cette stase de l'entre-deux.

« Encore » marque une possible rupture avec sa situation actuelle. Il reste l'espoir que cela se termine. Peut-être demain, dans une heure. Là tout de suite. Une porte qui s'ouvre. Son équipe … une autre, qu'importe.

Si avec des « si » on peut refaire le monde avec des « encore » on en nourrit l'humanité, on la berce de fausses promesses.

Et il a dépassé ce stade.

« Toujours » par contre est comme un arrêt sur image, immuable, invariable dans le temps. Toujours évoque un point fixe qui perdurera à la même place sans changement à entrevoir.

Avec le premier il peut être sauvé.

Avec le deuxième … Il ne veut pas y penser.

Alors il court, fuit cette vérité pour sauvegarder le peu d'espoir qu'il lui reste. Et si pour cela il doit la garder vivant dans sa douce folie cette petite étincelle, prisonnière entre les murs d'un esprit mensonger dont il a jeté la clef, ainsi soit-il.

Tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir. Mais sans espoir reste-t-il un semblant de vie ?

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La vérité est qu'il est toujours là. Gibbs n'est pas venu. Personne n'est venu.

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Pas même Kate et McGee.

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Il regarde la lame. Et l'homme qui la tient. Il a les sourcils froncés, concentré à sa tâche.

Il trésaille à peine lorsqu'elle appuie doucement contre son abdomen, le caresse de son tranchant. Avant d'en fendiller la peau, presque délicatement.

Il ne sent presque rien. Le scalpel est acéré et ne fait que l'effleurer. Juste quelques graphes sur un nouveau canevas.

Il ne dit rien. Ne combat pas. Il garde ses forces.

Et regarde indifférent sa peau meurtrie se fendre sous l'acier, et le sang – son sang – rouge et brillant, couler de la nouvelle incision. Ce sang qui coagule après quelques secondes, se joignant aux autres trainées asséchées marbrant son torse et son ventre.

Il est coupé en deux.

Son corps d'un côté. Son esprit de l'autre.

Ce qui touche le premier ne concerne plus vraiment le second.

C'est ce qu'il aime prétendre.

Il est en guerre. Son esprit bataille. Contre cette enveloppe charnelle qui demande grâce à chaque nouvelle séance.

Il est en guerre. Contre les cris qui remontent dans sa gorge. Contre les gémissements qui naissent à ses lèvres.

Alors il se détache. De tout. Ses émotions s'émoussent.

C'est ce qu'il s'efforce de croire. Il sait bien que c'est faux, qu'il ne fait que repousser la réalité, pour lorsqu'il sera seul.

Il ne donnera pas victoire à l'Homme. Il ne lui en a que trop données.

Et la torture se répète, à l'identique.

L'Homme est patient, il faut le lui reconnaitre.

Cette routine, ce déjà-vu qui lui le rend fou. Et pourtant le rassure. Il sait à quoi il a affaire.

Jusqu'à la prochaine fois. Cette nouvelle fois où les règles, et le jeu, changeront pour devenir autre.

Et où tout repartira de la case départ.

Où se battre sera moins important que résister, ne pas Le laisser gagner.

Dans combien de mondes imaginaires s'est-il réfugié depuis le début, combien de moulins à vents a-t'il combattu avant d'accepter qu'il s'agissait-là non pas de géants mais de montagnes, imprenables, infranchissables.

Combien de leurres, de mensonges s'est-il raconté ?

Combien de promesses envers lui-même a-t-il brisées ?

Et les châteaux de cartes de l'espérance, de la grande évasion, balayés dans sa tête avant même leurs fondations posées ?

Car des constructions à la défense lamentable il en a tenté...

Il continue. Encore aujourd'hui. Des remparts illusoires, des digues imaginaires contre des assauts chaque fois plus raffinés et sophistiqués dans l'art de la violence.

Le château est toujours là. Mais les cartes ne sont plus forcément disposées à l'endroit, face à face. Un valet avec un trois. Une rouge avec une noire. Deux jeux se mélangent, puis trois, quatre. Leur dimension n'est plus la même.

Le château tremble, vacille à chaque nouvelle incision. Un simple souffle d'air, le contact froid du métal …

Il pousse un grognement. Où est-ce un gémissement ?

Le château s'écroule à nouveau laissant le maître des lieux sans défenses pour le protéger.

Il a perdu.

Comme toujours.

L'homme sourit, presque affectueusement.

C'est fini.

Il le voit reposer doucement l'instrument sur un plateau, se saisir d'un fil et d'une aiguille, de gazes et de compresses. Commence alors le travail de réparation, de reconstruction.

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L'Homme ne fait rien, ne bouge pas de la chaise sauf pour tapoter la cendre de sa cigarette au-dessus du cendrier.

Il reste assis, et fume.

La fumée lui pique légèrement le nez, il éternue.

Parfois il l'entend fredonner un petit air qu'il ne parvient pas à identifier, l'homme est ailleurs, à des milliers de kilomètre de lui. Il se demande alors qu'elles peuvent bien être les pensées d'un tel homme.

Lorsque l'Homme revient à lui il n'y a aucune malice dans ces yeux, ces yeux du même bleu que ceux de Gibbs, ces yeux qui lui disent qu'aujourd'hui sera un jour sans.

Et il devrait s'en sentir soulagé. Pas de souffrance, de château, d'illusions cramées.

Sauf qu'il ne l'est pas vraiment, rassuré, c'est même le contraire. Il est paniqué. Quelque chose manque au tableau. Il ne sait pas quoi, ne discerne rien à l'exception de cette sensation de perte qui ne le quitte pas.

Ne pas savoir … ne pas savoir …

Alors il s'agite, bande ses muscles, se débat contre ses liens. Ses poignets saignent, ses paumes se déchirent sous les attaques furieuses que leur infligent ses ongles. Les points sautent, des auréoles rouges apparaissent sur les épais pansements qui recouvrent son torse.

Son dos s'arque. Sa tête bascule en arrière.

Il grogne, montre les dents.

Provoque. Injurie.

Il devient dément.

Et ne sait pas pourquoi.

Un plomb a sauté, a laissé place à un instinct bestial, dévorant toute raison.

Il n'est plus lui. Ne s'en rend même pas compte.

Ce n'est que lorsque l'homme bouge enfin, s'approche avec l'infinie lenteur du sadique pervers qu'il se calme enfin.

Sa tête retrouve l'oreiller, les lanières de cuir se détendent.

L'Homme est là, il lui sourit presque.

Ce type est peut-être un sociopathe, dingue jusqu'au bout des ongles, mais il veut lui sourire. Qu'est-ce que ça dit de lui ?

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Il est toujours là.

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Le feu est revenu, et les cauchemars avec.

Il est dans un étang, embourbé, et d'étranges flammèches, vertes, lèchent la surface et se rapprochent, doucement, tout doucement de lui. Un palmier émerge aussi des flots, ses doigts en touchent presque les feuilles mais ce n'est jamais assez, il manque toujours quelques millimètres pour être sauvé. Les flammes l'atteignent enfin, dansent à l'extrémité de ses doigt, il les plonge dans l'eau. De la fumée en sort mais ses doigts continuent à être grignotés. Ils rosissent, rougissent, se cloquent, la peau s'y fendille et une horrible odeur de chair brulée s'élève dans les airs. Ses doigts noircissent, se nécrosent et tombent en cendre tandis que ses mains et ses bras subissent le même sort. La douleur est atroce, mais ne le réveille pas. Il lutte, hurle si fort que sa voix finit par se briser. Sa bouche, tordue dans l'agonie du songe, reste béante. Les larmes coulent, se mêlent à l'étang qui commence à monter, à monter, il atteint sa poitrine, ses épaules, et les flammes progressent toujours. Ses bras n'ont plus de peau, il y voit les muscles, les tendons en train de frire dans la fine couche de graisse telle du bacon. D'ailleurs ça en a aussi l'odeur. Le goût ? Même dans ses rêves il n'a pas perdu la boule à ce point. Bonne chose, Il n'a plus mal du tout. Il en est au-delà. Un coude, un bras, puis l'épaule, le cou … Il fait nuit maintenant, il ne discerne plus rien, sauf les flammes et ces cendres, d'un beau rouge sang, qui s'envolent telles des vampires feu-follets vers le ciel où elles s'en vont exister, vivre quand lui est en train de mourir. Lentement. Horriblement. Alors que l'aide providentielle n'est qu'à quelques millimètres de ses doigts.

Il se réveille. Il le fait toujours. Lorsque tout est fini.

En nage, le drap froissé gisant au sol. Ses yeux balayent la pièce sans rien voir, cherchent ce qui n'existe que dans sa tête.

L'air entre et sort de ses poumons, brulant.

Il boue, littéralement. Le feu dévore son corps, ses bras sont toujours là, et ses mains, ses doigts. Les flammes ont laissé la place à des braises sous la peau.

Il respire, et suffoque.

L'eau ruisselle de son front, de sa nuque, du dos. Le lit est une baignoire qui se remplit peu à peu.

Il se consume, et se noie.

La serviette mouillée disposée sur son front a rejoint le drap par terre.

Chaud. Froid. Il a mal, n'a plus mal.

Panique. Se calme.

Il est seul.

Voyage d'un cauchemar à un autre, endormi, éveillé.

Ressent, gémit, se tait, s'éteint.

Le feu est là, mais plus la peur.

La fièvre du corps a eu raison. Il ne le sait pas encore mais il ne s'en réveillera pas. Pas complètement.

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Il lui est difficile de faire la part du vrai maintenant. La seule chose qui reste constante est la douleur, et même celle-ci combinée à la fièvre, commence à lui jouer des tours. Est-elle aussi intense que ce qu'il ressent ou est-ce lui qui aime le croire car elle le raccroche à une réalité qui s'amenuise de jours en jours. Il perd le fil. Tout s'obscurcit. Ou s'illumine au point où il en est ébloui.

La douleur.

Et la terreur.

De cet inconnu.

Il l'a déjà côtoyé pourtant, à chaque corps recouvert, à chaque détente pressé. Lorsqu'il gisait sur un lit éclairé par des néons bleus, luttant contre l'y-pestis. Cet inconnu qui jusque-là ne faisait que passer sans s'arrêter mais qui maintenant commence à lorgner dans sa direction.

Et avec lui la fin, la fin de tout. La fin de lui.

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Il est à peine conscient à présent. Les nombreuses drogues agissent. Sur ses bras et son abdomen les cicatrices laissées à l'air sont rouges écarlates et rendues dures par l'infection qui y siège.

La douleur qui s'y propage le consume mais il est au-delà de ça. Il se moque aussi de l'odeur de putréfaction et de purulence qui se dégage de son corps et sature l'atmosphère. La sueur colle à ses mains poisseuses, ses bras inertes pendent de chaque côté du lit, son sang gélatineux donne à son corps une langueur pesante.

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Son bourreau est assis à côté de son lit, à même le sol, et une de ses mains tient la sienne avec une extrême délicatesse, comme s'il s'agissait-là de quelque chose de fragile. Il la serre à la manière d'un parent veillant son enfant malade.

Et lui fait la conversation. Il a la voix douce, envoutante. Et calme. Si calme.

Il a toujours été calme d'ailleurs, même au plus fort des coups, des humiliations, des supplices. C'est le trait de caractère prédominant chez l'Homme.

Ca et la franchise. Il est ce qu'il dit, est ce qu'il fait. Ne ment ni n'hésite jamais.

- Si vous mourrez avant que je ne l'ai décidé je tuerai votre amie la Gothique. Abby n'est-il pas ?

L'Homme Sans Nom marque une pause, pour lui laisser le temps d'interprétez cette menace directe, pour laisser courir son imagination d'autant plus effrayante que son esprit est tel une brume visqueuse.

- Et je prendrai mon temps avec elle.

Nouvelle pause.

- Vous ferez ce que je veux n'est-ce pas Mr DiNozzo ?

Ce n'est pas une question.

- Vous resterez en vie tant que je vous le dirai, compris ?

Quoi répondre ? Alors il hoche la tête.

- Dites-le.

Il avale le peu de salive qui lui reste encore.

- Oui.

A peine plus qu'un souffle mais cela semble contenter l'homme qui lui sourit gentiment. Gentiment !

- Bien. Je vois que nous nous sommes compris.

Et lui tapote l'épaule avant de reprendre sa main dans la sienne.

Il ferme les yeux.

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Les jours passent. Allongés. Raccourcis.

La fièvre est là.

Mais lui aussi.

Il a repris le combat.

Cette fois il n'est plus seulement question de lui. Abby a été mentionné, lui donnant accès aux portes de son enfer personnel.

Il ne peut le permettre.

Son esprit divague.

Petite sœur est là, il lui parle, lui récite du Keats, ou ce poème d'il ne sait plus qui mais qui devrait plaire à la jeune femme.

L'infection est toujours là.

Sans Nom aussi.

Avec des photos. Elle a maigri. N'est pas maquillée. Abby. Ses cheveux corbeaux sont lâchés sans rien pour les retenir. Ça ne lui va pas. Ça ne lui va pas. C'est tout ce qu'il trouve à penser. Pas un « tu me manques » « cours, fuis, tu es en danger ». Juste un simple « ça ne te va pas. Souris ! ».

Les photos sont épinglées sur le mur en face de lui. Motivation lui a murmuré Sans Nom dans l'oreille, comme un secret ne devant rester qu'entre eux. Ce qui est risible. Il ne rit pas.

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Poème auquel pense Tony, celui qui pourait plaire à Abby allez savoir pourquoi.

En tout cas moi je l'aime, et encore plus dans sa version originale.

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Tiens ! Ce baiser sur ton front !

Et, à l'heure où je te quitte,

Oui, bien haut, que je te l'avoue :

Tu n'as pas tort, toi qui juges

Que mes jours ont été un rêve

Et si l'espoir s'est enfui

En une nuit ou en un jour,

Dans une vision ou aucune,

N'en est-il pour cela pas moins passé ?

Tout ce que nous voyons ou paraissons

N'est qu'un rêve dans un rêve.

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Je reste en la rumeur

D'un rivage par le flot tourmenté

Et tiens dans la main

Des grains du sable d'or

Bien peu ! Encore comme ils glissent

A travers mes doigts à l'abîme,

Pendant que je pleure - pendant que je pleure !

Ô Dieu ! Ne puis-je les serrer

D'une étreinte plus sûre ?

Ô Dieu ! Ne puis-je en sauver

Un de la vague impitoyable ?

Tout ce que nous voyons ou paraissons,

N'est-il qu'un rêve dans un rêve ?

Edgard Allan Poe

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A bientôt pour la suite qui est déjà rédigée. En fait l'intégralité de l'histoire est rédigée.

A bientôt donc.