Grover avait l'air coupable. Il ouvra à plusieurs reprises la bouche mais la referma à chaque fois sans dire un mot. Quant à moi, je refusais de croiser son regard, me concentrant sur la tête de léopard vivant encastrée dans le mur. Et pour éviter de faire exploser toutes les vitres et lampes environnantes, j'essayais de me focaliser sur : '' Comment un léopard peut-il êtres toujours vivant avec la tête coupée et accrochée à un mur ? ''
Je n'avais pas encore de réponse satisfaisante.
L'homme cheval était maintenant assis dans un fauteuil roulant. Je ne comprenais pas comment il avait fait pour camoufler ses jambes et je commençais à envisager le fait que mon passé, ma télékinésie, mon travail et les médicaments que je prenais depuis trois ans étaient en train de me rendre complètement cinglée. L'ivrogne était assis sur le sofa en face du mien et semblait passionner sur son verre à vin et la carafe l'alcool qu'il avait dans la main. Il versa précautionneusement le liquide dans le verre, mais au contact du récipient, il se transforma en un liquide brun avec des reflets rouges et des petites bulles. L'ivrogne se renfrogna en posant son verre.
Je fermais les yeux en voyant ceci. Je devais vraiment être en train de devenir folle.

- Je crois que nous devons parler, mlle.

J'ouvrais les paupières sur l'homme dans le fauteuil roulant – je préférais me rappeler de lui comme un infirme plutôt que comme... bref.

- Bonne idée, lâchais-je.

- Tout d'abord, que connaissez-vous des dieux grecs ?

Je fronçais les sourcils. Qu'est-ce que que c'était que cette question à la noix ? Et quel était le rapport avec la situation actuelle. Néanmoins, en bon petit soldat que j'étais, je répondais :

- Pas grand chose. Ils vivaient en Grèce, il y a longtemps, je suppose, ajoutais-je.

Il esquissa un sourire. Je remarquais qu'il avait l'air d'approcher de la cinquantaine. Il avait des cheveux plus longs que les miens et épais. Ils étaient châtains, mais certaines mèches tournaient au gris. Il avait des yeux bruns, francs.

- Il y a peu de bonnes façons, crédibles surtout, d'annoncer ceci à quelqu'un qui, comme toi, n'a eu aucun contact avec notre monde jusqu'à un âge si avancé. Aussi, vais-je être bref. Les dieux grecs existent, mlle.

Il y eu un blanc dans la salle durant lequel mon cerveau sembla être complètement déconnecté.

- Je crois que j'ai mal entendu.

Juste alors que je m'apprêtais à sérieusement lui conseiller d'aller un médecin et un psy, son image mi-homme mi-cheval refit son apparition dans mon esprit. Un lointain souvenir d'un meurtre causé dans un musée, section mythologie grecque, me revint en mémoire. Le docteur en histoire antique dont je m'étais occupée travaillait sur un livre lorsque c'était arrivé. J'avais jeté un coup d'oeil au livre avant de partir – la curiosité est un vilain défaut – et feuilleté quelques pages qui parlait de...

- Chiron, murmurais-je. Le sage centaure, professeur d'Achille. - Je levais les yeux vers lui et fronçais les sourcils – C'est vous ? demandais-je, la voix plein d'incompréhension.

Il hocha la tête.
Comment était-ce possible ?

- Vous êtes mort il y a des centaines d'années, crus-je bon de balbutier. Vous n'êtes même pas sensé existé.

- De ta part, gamine, je trouve ça vachement gonflé, grommela l'ivrogne. Je crois que c'est pas nous qui remportons le monopole de l'erreur de la nature.

- Monsieur D, arrêtez ça, protesta Chiron.

Je ne relevais même pas la réflexion. Ce n'était la première fois eu j'entendais ça et je pensais moi-même la même chose. Je dévisageais l'ivrogne.

- Pendant qu'on y est, vous n'avez qu'à tous vous présenter, histoire de rester dans la vague de la première info. Au moins, ça sera fait, marmonna-t-elle. Alors, vous êtes qui vous ? Le dieu des casse-couilles ?

Ce n'était absolument pas dirigé vers sa chemise léopard et son pantalon violet – même pas un peu – mais plutôt vers ses réflexions. Alors que je le fixais, il me sembla que ses yeux mauves s'enflammèrent. Un grondement de tonnerre résonna dehors.

- Dionysos, dieu de vin, des fêtes et de la folie.

Je ne sais pas pourquoi, mais il insista sur le dernier mot en me regardant. '' Je crois que je l'ai vexé ''.

- Alors comme ça, c'est pas que l'apparence, vous êtes vraiment un poivrot.

J'avouerais que cette dernière phrase n'était pas destiné à l'énerver. Elle était juste sortie telle qu'elle de ma bouche. Il n'eut pas l'air de trouver ça drôle. Ils m'expliquèrent tout. Ce qu'étais cette colonie. Ce qu'ils étaient. Ce que j'étais. Et étrangement, je les croyais. J'avais toujours été naïve. Mais je crois qu'en fait j'avais juste du mal à réaliser ce qui était en train de se passer. J'avais juste l'impression de flotter.

.

Après ma bourde, je tâchais de faire ce que je faisait toujours lorsqu'un trop plein d'émotions menaçaient de me submerger, je m'exilais aux toilettes. C'était puéril et franchement étrange, mais je n'étais plus à ça près. Nous étions dans ce qu'ils appelaient la Grande Maison et les toilettes étaient propres et spacieuses – sûrement pour donner envie aux visiteurs de revenir. Je m'enfermais dans une cabine, rabattais la cuvette et m'asseyais sur le couvercle. Je fermais les yeux. Un militaire du nom de Chang m'avais un jour appris une technique de méditation que j'avais librement interprétée. En gros, je m'étais crée un espace imaginaire mental dans lequel je stockais tout mes souvenirs, toutes mes observations, toutes mes connaissances. C'était une sorte de forteresse de solitude dans laquelle je pouvais réfléchir sans être dérangée.

J'imaginais mon itinéraire. D'abord, prendre le train vers un endroit qui ressemblait à la campagne anglaise, verte et humide. Puis, marcher à travers un labyrinthe, trouvant mon chemin grâce à ce que je déposais chaque fois. Ici, c'était une rose rouge au milieu d'un rosier blanc. Là, c'était une montre cassée. Au fur-et-à-mesure, je me sentais quitter mon corps et bientôt, j'arrivais devant une petite maison en brisque rouge, à la façade en partie recouverte de lierre et en toit en ardoise. Les fenêtres était fermées, mais je pouvais voir qu'il y avait de la lumière à l'intérieur, comme à chaque fois que je venais. Comme si cette maison m'attendais.
Alors, j'entrais. À l'intérieur il faisait chaud, un feu crépitait dans la cheminée, un fauteuil que je savais moelleux se trouvait devant le feu. Il n'y avait personne. Il n'y avait jamais personne. C'était logique, aux dernières nouvelles, je n'étais pas encore schizophrène. La maison n'était pas grande. Juste le salon avec la cheminée, une petite cuisine rustique, et un escalier qui menait à la chambre, à la salle d'eau et à la dernière pièce. Je ne sais pas pourquoi mon esprit avait prit la peine d'inclure une cuisine et une salle de bain. Peut-être pour la décoration.

Je montais et allais dans l'autre pièce. C'était une petite pièce aux murs peints dans un vieux rose que j'appréciais grandement. Dans la pièce, il n'y avait que des bibliothèques aux murs. Pleins de bibliothèques et à peine la place de faire un pas de côté. Les bibliothèques étaient pleines de livres plus ou moins épais. Je farfouillais dans celle de droite, celle où il y avait les livres vierges, et en prit un. Puis, je redescendais. Je m'installais confortablement dans mon fauteuil et savourait la chaleur du feu avant d'ouvrir le livre et de prendre le stylo bic qui était accroché à la couverture.
La suite était simple. Je couchais sur le papier au grain épais tout ce que je venais de vivre sans omettre les détails et mes pensées. Ainsi, j'organisais manuellement mon raisonnement.

1. Grover est un traître. Il s'est attiré ma sympathie pour m'attirer dans cette colonie.

2. Grover est un satyre.

3. Cette colonie est appelée ''La colonie des sang-mêlés''.

4. Sang-mêlés désignent les enfants bâtards des dieux grecs. On les appellent aussi les demi-dieux.

5. Le directeur de la colonie est le dieu des gueules de bois, Dionysos. Le chef des activités est un centaure.

6. Je suis une sang-mêlée.

Je ne savais pas quoi mettre d'autres. Je trouvais le résumé des derniers événements particulièrement démoralisant. Aussi, je rajoutais les points positifs.

7. Je suis libre. Je ne suis plus obligée de tuer pour ne pas retourner aux laboratoires. Je ne suis plus une arme ni une expérience.

8. J'aime le New Jersey en été.

9. Si nous sommes tous des enfants des dieux, alors nous sommes tous de la même famille. Cela veut dire que, tout d'un coup, j'ai une famille extra-large ? - Si les dieux touchaient les allocations familiales, ils seraient milliardaires.

10. D'après Chiron, j'ai une chance extraordinaire. Peu de sang-mêlés atteignent l'âge adulte.

Et comme je suis une indécrottable pessimiste, je rajoutais aussi les points négatifs.

11. Je n'ai plus d'ami, Grover m'a manipulé, je suis seule et triste – super, ais-je déjà mentionné la fait que je déprime vite ?

12. Les militaires de la base vont me retrouver très vite, ils savent que ma dernière mission se passe dans le coin.

13. Maintenant que je sais qui je suis, les monstres vont commencer à m'attaquer. Plus de chance de mourir sous peu.

14. Les autres sang-mêlés vont inévitablement apprendre d'où je viens. Après ça, qui voudra risquer de m'approcher ?

15. Le dieu qui est sensé être mon ou ma génitrice n'est-il pas sensé m'aider ? Comment se fait-il que j'ai passé dix-neuf ans de ma vie en tant que cobaye à prier tout les saints existants de me sauver ?

Je refermais le livre, le rapportais dans la petite pièce et fermais la porte à clé avant de suspendre la clé à un cordon autour de mon cou. Puis je sortis, prit le chemin inverse, reprit le train et... me retrouvais de nouveau assise sur le couvercle des toilettes de la Grande maison. J'avais envie de pleurer après ce moment un tantinet déprimant, mais je n'avais jamais pleuré de ma vie, je n'allais pas commencer maintenant. J'étais – encore il y a peu – un soldait après tout. Je pris une grande inspiration. Il était temps d'avancer.