Après la mort de Grégory Harldinson, l'enquête estima que cette fois il n'y avait plus place pour la coïncidence : quelqu'un en voulait à Royce King junior et tuait des personnes qui lui étaient proches. On ne comprenait toujours pas pourquoi le premier corps, celui de sa fiancée, avait disparu et pas les autres, mais on espérait le découvrir.
Quoi qu'il en soit, Royce et tous ceux qui le touchaient de près furent priés de se montrer extrêmement prudents, de sortir de chez eux le moins possible et uniquement aux heures et dans des lieux où il y avait beaucoup de monde.
Tous suivirent ces consignes à la lettre mais malheureusement, cela n'empêcha pas Susan Hopwood, la femme de chambre des Thomwhitters, d'avoir une bien désagréable surprise au matin du 25 avril, moins de 48 heures après le trépas de Grégory Harldinson.
Charles, le fils aîné, étant un fêtard avait coutume de se lever tard. Vers dix heures la domestique monta, comme à l'accoutumée, avec un plateau de petit déjeuner. Elle frappa discrètement à la porte, attendit. Pas de réponse. Elle entrouvrit doucement le battant et fut surprise de voir la chambre aussi claire et les rideaux flotter au gré du vent : les tentures de velours étaient écartées et la fenêtre ouverte, laissant entrer le froid.
- Monsieur Charles ? Vous voulez déjeuner ?
Susan ouvrit la porte un peu plus largement et balaya les lieux du regard. Dans un premier temps elle se figea en découvrant le jeune homme étendu sur son lit, à demi nu. Certes, son corps se trouvait dans une position naturelle, mais le grand désordre de la literie, draps et couvertures rejetés en tous sens, lui ne l'était pas. Tout cela Susan l'enregistra d'un regard. Puis elle vit le visage violacé, les yeux presque exorbités, le bout noirâtre de la langue qui pointait entre les lèvres bleuies et elle lâcha son plateau en poussant un hurlement strident qui couvrit le bruit de la vaisselle brisée.
Plus tard, beaucoup plus tard, quand le choc et l'horreur seraient passés, elle dirait en aparté que « le beau Charles » n'était plus tellement séduisant après avoir été étranglé de la sorte. Les causes de la mort en effet ne pouvaient être plus évidentes. Les marques de la strangulation étaient bien visibles sur le cou du défunt. Quant à connaître l'identité de l'assassin... l'enquête encore une fois piétina dès le début.
Seule la fenêtre, pourtant située au premier étage, avait été forcée. Et une fois encore le tueur n'avait laissé absolument aucune trace ni aucun indice permettant de l'identifier ou du moins, de suivre sa piste. Charles avait été surpris en plein sommeil, sans aucun doute. Le désordre de son lit prouvait qu'il s'était débattu, mais en vain. Il n'y avait pas eu un seul bruit. La seule chose que l'on pouvait conclure, c'était que l'assassin en plus d'être suffisamment agile pour atteindre la fenêtre devait être d'une force peu commune. Car enfin, Charles Thomwhitters était loin d'être un gringalet. Il s'était éveillé lorsque le tueur avait commencé à l'étrangler, il s'était débattu mais sans pouvoir lui faire lâcher prise, ni même donner l'alerte en tapant des pieds, des poings… par ailleurs, les empreintes sur son cou étaient profondes, comme si les doigts de l'agresseur s'étaient enfoncés, incrustés dans la chair. Le larynx, la trachée artère et l'œsophage étaient broyés.
- Il a dû mourir vite, si une force pareille a été exercée, émit un enquêteur.
Le médecin légiste, lui, fut d'un avis différent. Il pensait qu'au contraire l'assassin avait pris tout son temps et que la victime avait eu le temps de se voir mourir.
Royce King junior n'attendit pas l'avis du légiste : dès qu'il sut qu'un autre de ses amis –l'un de ceux qui avaient été avec lui « cette nuit-là », avait été assassiné dans sa propre chambre, il fit ses bagages et quitta Rochester. Son père lui suggéra une cachette sûre et paya grassement deux gardes du corps afin qu'ils l'accompagnent et demeurent à ses côtés jusqu'à ce que le meurtrier ait été identifié et arrêté.
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Charles Thomwhitters passait de son vivant pour un fort bel homme. Grand, bien proportionné et bien bâti, des yeux veloutés et des boucles brunes savamment désordonnées, il avait un air faussement angélique qui plaisait beaucoup à la gent féminine. Riche fils de famille, il était également un bon vivant disposé à profiter de sa jeunesse en brûlant, comme on dit, la chandelle par les deux bouts.
Bon mangeur, franc buveur et gai luron, il passait ses nuits dans les lieux les plus festifs de Rochester. Sa petite bande d'amis et lui-même étaient connus comme le loup blanc, d'autant que tous ces jeunes gens, s'ils buvaient beaucoup, criaient très fort et chahutaient parfois un peu trop avaient l'argent facile et payaient grassement leurs plaisirs et leurs dégâts.
La nuit où tout avait basculé, Charles avait été le premier à émettre l'envie de poursuivre la fête une fois que l'établissement dans lequel ils avaient passé la soirée avait fermé ses portes. L'alcool n'avait pas encore trop amoindri ses capacités : si Grégory et Spencer manquèrent leur coup, ce fut lui qui d'un jet précis brisa le réverbère sous lequel ils décidèrent d'attendre la fiancée de Royce.
La vérité oblige à dire que ce qui était arrivé cette nuit-là n'était pas une première pour le jeune Thomwhitters. Une jeune serveuse avait déjà été victime d'une soirée de beuverie, moins d'un an plus tôt. Cette fois là encore, il n'avait pas eu envie de finir la fête. Par contre, cette fois-là ses amis eux avaient tellement bu qu'ils avaient préféré rentrer. Charles avait attendu, anticipant son plaisir futur, puis avait suivi la serveuse qu'il avait harcelée toute la soirée avec ses commentaires et propositions graveleuses. Elle l'avait éconduit, ce n'était pas des manières ! Charles avait fini par être excité par le jeu lui-même et il voulait conclure. Ç'avait été rapide et brutal : dès qu'il avait été sûr qu'il n'y avait plus personne à proximité, il s'était jeté sur la fille, la bâillonnant de sa main, l'avait poussée dans un recoin sombre tout en l'immobilisant de son bras libre.
Nul préliminaire, l'attente, l'alcool, le fait d'avoir joué avec elle toute la soirée, l'ivresse du pouvoir –que pesait-elle entre ses mains ? Il avait en effet tout pouvoir sur elle en cet instant- ainsi que ses cris étouffés, affolés, et ses tentatives de fuite, tout cela se combinait à présent pour porter son excitation à son comble.
- Tu la fermes ou je te tue ! avait-il grondé en lui cognant assez rudement la tête contre le mur.
Terrorisée, la jeune femme avait cessé de se débattre, laissant Charles déboutonner son pantalon puis relever sa jupe avec une impatience fébrile.
Il avait laissé sa victime en vie, cette fois-là. Elle avait cessé de résister et ce n'était qu'une serveuse, appartenant à une classe sociale très inférieure à la sienne. Elle ne devait même pas savoir avec exactitude qui l'avait agressée dans l'obscurité. En tous cas elle ne pouvait rien prouver et sans preuve, une pauvre fille ne peut espérer inquiéter un des membres de la haute société pleine d'argent. Charles ne pensait pas qu'elle parlerait, de toute façon. Il l'avait menacée de la tuer si elle le faisait. En effet, il n'avait jamais été inquiété par cette histoire.
Lorsque Royce leur avait parlé de sa magnifique fiancée et proposé de l'attendre ce soir-là, Charles Thomwhitters avait eu le pressentiment de la manière dont les choses allaient tourner. Et ça n'avait pas manqué. Une fois encore, cela avait été bref et violent. Il se souvenait du contact soyeux des cheveux de Rosalie Hale, lorsqu'il les avait enroulés plusieurs fois autour de son poignet, comme une longe, puis lui avait tiré la tête en arrière pour embrasser ses lèvres ensanglantées. Il avait encore dans la bouche le goût de son sang.
Cela inquiétait un peu le jeune Charles, cet attrait, quand bien même aurait-il été passager, pour le sang et la violence. La première fois, pour la serveuse, il ne l'avait pas beaucoup rudoyé. Seulement de quoi la contraindre à l'immobilité et au silence en l'effrayant. Avec la petite Hale, ça avait été loin. Très loin. Il n'y avait probablement pas moyen de l'éviter. Car celle-là aurait sûrement parlé. Bon, Charles éprouvait bien un léger malaise en pensant à l'agonie de la fille et à sa mort, mais c'était surtout ses propres réactions qui l'étonnaient. Il n'avait pas encore décidé s'il allait s'absoudre de ce qu'il avait éprouvé ou s'il en conserverait un remords. En fait, la vraie question était de savoir s'il recommencerait ce genre de chose. Charles n'avait pas très envie de traîner des cadavres après lui. S'amuser avec une fille d'accord, pour ça il ne regrettait pas, mais de là à la tuer ensuite... S'il avait été jusqu'au bout de ce qu'il éprouvait vraiment, Charles Thomwhitters aurait compris qu'en fait il craignait de finir sous les verrous. Abuser d'une serveuse ou de la fille d'un employé, passe encore, pour un garçon de famille comme lui, ça ne devait pas trop porter à conséquence, même si confusément il se doutait qu'il ne faudrait pas récidiver trop souvent. Un meurtre, c'est une autre affaire. Un meurtre, c'est grave. Et Charles n'était pas très à l'aise. Il avait hâte que le temps ait passé et recouvert ses souvenirs de "cette nuit-là". Il ne se doutait évidemment pas qu'il ne tarderait pas à tout oublier dans la mort. Celle de ses deux compagnons de beuverie et autres plaisirs dangereux, John Sutner et Grégory Harldinson, le laissait perplexe. Surtout la seconde. Pour John, on pouvait penser à un accident. Pour Grégory par contre... Le fait qu'on l'ait retrouvé à l'endroit exact où Rosalie était morte ne pouvait pas être un hasard. En même temps, Grégory n'avait pas été assassiné : il était... mort de peur ! Charles ne cessait de se demander comment une telle chose était possible. Avoir peur à en mourir ? Qu'est-ce qui pouvait bien être aussi terrifiant ? Supposons même qu'on l'ait menacé de mort. Qu'il ait cru vraiment que cela allait arriver. Il y avait de quoi avoir peur, certes. Mais au point d'en mourir de manière prématurée, rien qu'à l'idée ? Mais après tout, peut-être que Grégory était très émotif. Ou très froussard. Quoi qu'il en soit, ce soir-là Charles était resté chez lui. Il suivait en cela les conseils des autorités, qui pour une fois lui semblaient pleins de bon sens. Mieux valait éviter de sortir, surtout le soir, tant que cette affaire ne serait pas réglée.
Rester claquemuré chez lui l'avait cependant mis de fort mauvaise humeur. Il y avait intérêt à ce que ces bons à rien de la police trouvent le fin mot de l'histoire, estimait-il, bougon. Et vite. Il n'allait quand même pas rester enfermé des jours et des jours ! Une fois n'est pas coutume, Charles se coucha de bonne heure, uniquement parce qu'il était désœuvré et ne savait pas comment occuper les longues heures de la nuit, d'ordinaire consacrées à sortir avec ses amis.
Malheureusement il n'avait pas l'habitude de se coucher si tôt et il ne parvint pas à trouver le sommeil. Il ralluma sa lampe pour essayer de lire un peu, bien que la lecture ne soit pas à proprement parler son occupation favorite, finalement éteignit sa lampe et fut soulagé lorsqu'il sentit le sommeil le gagner.
Entre-temps les heures avaient passé et la nuit était bien avancée. Charles ne dormait pas depuis très longtemps quand un bruit l'éveilla. Il n'ouvrit pas les yeux, il tendit l'oreille. Dehors un chien aboyait furieusement.
- Ta gueule ! marmonna Charles dans un demi sommeil.
Le chien ne l'entendit pas et continua à donner de la voix. Qu'est-ce qu'il avait, ce clébard ? On ne l'entendait pas, d'habitude. Il l'avait réveillé, cet idiot. Alors qu'il avait eu tant de mal à s'endormir. Pourtant, c'était bizarre. Sa mémoire lui restituait plutôt une sorte de craquement, très sec, sonore, mais très bref.
Puis Charles sentit un courant d'air froid et, cette fois-ci il ouvrit les yeux. Il vit simultanément que la fenêtre était grande ouverte et qu'un vent froid soulevait les lourdes tentures de velours de sa chambre, et deux points rouges et lumineux dont tout d'abord il ne comprit pas ce qu'ils étaient.
Sa conscience lui revenant à mesure que s'écoulaient les secondes, il discerna dans la pénombre une silhouette assise près de lui. Les points rouges, c'était des yeux. Hein ?
Charles n'avait pas encore peur et il était prêt à croire qu'il rêvait lorsqu'il se redressa sur un coude et tendit la main. Ses doigts rencontrèrent la forme d'un bras, puis d'un corps. Froid comme le marbre. Hâtivement, le jeune homme ralluma sa lampe. Que signifiait tout ça ?
- Hugh!
Ce fut tout ce qu'il fut capable d'émettre, tant sa stupeur fut grande. Une femme était assise sur son lit. Elle était grande, mince, gracieuse, d'une beauté irréelle... et terrifiante. Ses prunelles sanglantes ne le quittaient pas et un léger sourire retroussaient les coins de sa jolie bouche.
- Bonsoir, roucoula une voix de cristal, as-tu fait de jolis rêves ?
Cette sinistre imitation des paroles qu'une mère aimante prononce le matin au chevet de son enfant galvanisa le jeune homme et lui fouetta les nerfs. Il se dressa d'un coup de reins, la bouche grande ouverte pour crier, mais trop tard. Une main de fer lui serra la gorge, étouffant tous les sons.
- Chut ! souffla Rosalie, presque tendrement. Nous ne voulons pas réveiller toute la maison, n'est-ce pas ?
Comment était-ce possible ? Comment était-elle entrée ? Comment pouvait-elle avoir une telle force ? C'était les mots qui se bousculaient dans la tête de Charles Thomwhitters tandis qu'il luttait en vain pour se dégager.
Il ignorait que pénétrer dans la maison n'avait présenté aucune difficulté pour Rosalie. Elle avait tout bonnement sauté au-dessus de la grille pour pénétrer à l'intérieur de la propriété et ce n'était pas les aboiements du chien de la maison voisine qui la dérangeaient. Rosalie avait pris son temps, depuis déjà deux nuits, pour repérer les lieux. Trouver la bonne fenêtre. Du temps, elle en avait à présent autant qu'elle en voulait. Et en laisser couler un peu ne lui déplaisait pas. Qu'ils l'attendent donc, maintenant qu'ils savaient qu'elle allait venir pour chacun d'entre eux. Que Royce l'attende ! Que chacun passe ses journées à se demander qui serait le prochain. Hm... Royce devait déjà se douter qu'il serait le dernier. Alors il devait attendre avec une horreur grandissante les nouvelles de ses derniers amis. Eh bien ! Qu'il attende donc.
Sans lâcher la gorge de sa victime, la jeune fille dénoua de sa main libre sa longue chevelure blonde et la secoua délicatement au-dessus du visage de Charles, dont elle ignorait superbement les tentatives de libération. Il gigotait, il la frappait, il se démenait, arrachant ses draps, envoyant valser ses couvertures... elle n'en avait que faire, pas plus que d'un limaçon se tortillant sur le sol.
- Veux-tu encore caresser mes cheveux ? siffla-t-elle.
Elle lui prit la main de force et la passa sur la soie de sa chevelure.
- Tu aimes ça, hein ?
Charles, qui suffoquait, tenta de faire "non" de la tête. Non, non, il n'aimait pas ça du tout ! Pas dans ces conditions-là, vraiment pas !
Rosalie serra plus fort. Charles l'oublia alors. Dès cette seconde, il ne songea plus qu'à respirer. Vivre. S'échapper. De l'air ! Il rua, se tordit, se tordit encore, ses bras, ses jambes s'agitaient follement, désespérément. Son corps avait des soubresauts de plus en plus violents mais rien n'y faisait.
Rosalie serrait lentement. Très lentement. Sentant ses doigts de marbre s'enfoncer peu à peu dans la chair. Brusquement, elle lâcha prise.
La gorge malmenée émit un long bruit de tuyau crevé. Pantelant, Charles Thomwhitters s'efforçait de reprendre son souffle, à longs traits rauques. Il avait mal, oh ! sa gorge paraissait rétrécie, elle était douloureuse, l'air le brûlait, cet air merveilleux dont il avait commencé à manquer... C'est si merveilleux, de respirer ! Comment ne s'en était-il jamais rendu compte jusqu'à présent ?
- Tu veux encore m'embrasser ? demanda brutalement Rosalie.
Elle-même avait une furieuse envie de mordre. Oh oui, elle aurait adoré ça ! Elle en avait la bouche pleine de salive... non, de venin. Elle ne devait pas céder, songea-t-elle. Si elle cédait à cette pulsion vampirique, sans nul doute occasionnée par cette tiède odeur de chair humaine, elle ne pourrait plus s'arrêter. Elle boirait, boirait jusqu'à la dernière goutte du sang que contenait cette carcasse d'homme. Et ça, elle s'y refusait. Jamais. Elle ne toucherait pas à CE sang. Celui de ses bourreaux. Celui de ses meurtriers. Beurk ! Plutôt boire de l'acide !
Alors elle enroula à nouveau ses longs doigts autour du cou de Charles Thomwhitters, juste comme il commençait enfin à respirer presque normalement. Elle recommença à serrer avec lenteur. Elle avait tout son temps. Mais elle continua un bon moment après qu'il se soit totalement immobilisé. Elle continua jusqu'à ce que ses doigts soient prêts à se rejoindre, après avoir broyé chair, os et muscles.
Satisfaite, la vampire rejeta dédaigneusement le cadavre. Pas une goutte de sang n'avait coulé. C'était bien. Elle se redressa dans le noir, arrangea les plis de ses vêtements et repartit comme elle était venue, en sautant par la fenêtre.
Un pas de plus vers toi, mon cher Royce. Cette fois, je vais te laisser un peu plus de temps. Après tout, l'histoire est déjà écrite. Nos retrouvailles sont au bout. Alors rien ne presse.
Avec un sourire dur, Rosalie songea que son « fiancé » avait sans doute compris à présent qu'il y avait un lien entre elle et la mort de ses amis. Et elle espérait bien qu'il avait compris également qu'il serait le tout dernier. Elle savait qu'il avait quitté la ville mais cela ne l'inquiétait pas. Le moment venu, elle saurait le retrouver. Oui décidément, elle pouvait le laisser lanterner un peu.
