Comme jetée sur le lit, étalée sur le ventre, Baby semblait presque morte. Après l'altercation avec « Le Fils de pute » -comme l'avait renommé la brune sans expliquer la raison de ce surnom- elle avait finalement pu goûter à l'alcool, et bien que cela ne vaille pas du bon pétrole, elle avait appris à l'apprécier -peut-être un peu trop. Dean était debout face au lit. Il venait de monter deux étages en la portant et trouvait que c'était pas mal pour quelqu'un qui avait voulu se reposer sitôt arrivé. Elle allait s'endormir d'une minute à l'autre -si ce n'était pas déjà fait- et il en profita pour appeler son frère, se mettre à jour, bien que les nouvelles soient très simples : Sammy et Cas n'avaient rien trouvé. En fait, tout ce qui mentionnait une telle transformation relevait de la fiction, avait des codes très flous qui variaient d'une œuvre à l'autre, selon les désirs de l'auteur. En bref : ce qui leur arrivait était digne d'un roman de science-fiction. Eux, simples personnages, n'étaient pas en mesure de deviner les règles, ni le pourquoi du comment. Ils étaient bloqués jusqu'au prochain retournement de situation. Et ça, c'était nul. Alors ils étaient totalement impuissants ? Sérieusement ? Ça arrivait de plus en plus souvent, ça craignait. Seulement, quand même, il devait se faire une raison pour ce soir, et s'occuper en priorité de la voiture de substitution, sinon ils allaient rester à moisir dans cet hôtel beaucoup trop longtemps. L'appel terminé, le chasseur se doucha avant de rejoindre les lits. Baby était toujours dans la même position, sans plus une trace d'élégance, pour sûr l'alcool l'avait achevée et, quoiqu'elle en dise, elle connaissait désormais la fatigue. Dean lui retirait l'imperméable trop grand pour elle quand il nota un murmure de jeune fille saoule qui essaye tout de même de communiquer, une sorte de vrombissement de moteur. Il avait d'abord cru à du charabia, mais après qu'elle eut répété sa phrase, il se rendit compte que cela était bel et bien sensé.
« Je veux redevenir comme avant. »
Il n'était pas sûr qu'elle se rende compte de ce qu'elle disait, elle n'avait pas l'air très consciente. Mais elle le pensait, il n'y avait pas de doute là-dessus. Voilà que l'alcool, après l'avoir rendue extrêmement rieuse, alimentait sa tristesse. Le blond se baissa à sa hauteur pour la regarder dans les yeux, y lire combien ça l'épuisait, combien elle n'était pas faite pour ça. Quand il tenta de la rassurer, de lui dire qu'ils trouveraient un moyen, qu'ils trouvaient toujours un moyen, il remarqua les gouttes aux coin des yeux se transformer en fins ruisseaux. Est-ce qu'elle l'entendait ? Ce n'était pas certain. C'était comme si elle était prisonnière de ses songes et que l'extérieur n'avait pas d'influence sur elle. Sans plus y réfléchir, Dean s'allongea à ses côtés pour la serrer dans ses bras, sans montrer que lui aussi perdait peu à peu espoir de rendre les choses comme avant. Cette situation était absurde et c'était ça qui les tuait. Si encore ils comprenaient, ils sauraient à quoi s'attendre plutôt que de rester dans cet état d'expectation. Quoi qui soit responsable, il lui botterait le cul.
Quand Dean libéra ses iris verts le lendemain matin, il était au milieu du lit, la tête enfoncée dans quatre coussins, la couverture relevée jusqu'au cou. Il chercha aussitôt l'Impala. Malgré le nuage post-réveil dans lequel il flottait, il la trouva bien vite assise au petit bureau, téléphone en main. Elle avait eu du mal, avec ce téléphone. Elle l'avait longuement observé avec curiosité avant d'appuyer sur tous les boutons tel un adulte des années 60 qui viendraient de découvrir cette technologie -ce qu'elle était; d'une certaine façon. Des choses avaient commencé à apparaître sur l'écran, des formes, des couleurs, des mots qu'elle ne pouvait pas lire, et alors sans s'en rendre compte elle avait appelé le premier numéro venu. En entendant la tonalité, si soudainement, elle avait manqué de sursauter, mais c'était une plus grande surprise encore de retrouver, au bout du fil, la voix de Castiel.
« Dean ?
-Cas ! C'est toi ?
-Baby ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »
Son ton était inquiet mais la brune ne le remarqua à peine, trop époustouflée. Est-ce que c'était vraiment lui ? Est-ce qu'elle était réellement en train de communiquer avec Castiel ? Alors qu'ils se trouvaient à des kilomètres l'un de l'autre ?
« Dingue ! Cas, les humains ont des pouvoirs magiques ! »
L'ange retint un rire, un peu rassuré par la désinvolture de son interlocutrice.
« Pas exactement, mais on dirait de la magie, c'est vrai. Tout va bien ?
-Oui oui, j'attends que Dean se réveille. Il était vraiment épuisé, tu sais.
-Il l'est souvent.
-Beaucoup trop souvent. Heureusement que tu veilles sur lui. »
La vie de Dean Winchester était loin d'être facile, et l'Impala en était témoin tous les jours. Elle avait entendu tout ce qui traversait le cœur du chasseur, tout ce qu'il avait eu besoin d'extérioriser, et ce n'était pas toujours de bons souvenirs. Dean s'inquiétait beaucoup, et on s'inquiétait pour lui. Elle avait pensé que sous cette forme, elle aurait pu lui apporter un peu plus, seulement elle savait encore moins quoi faire et était convaincue d'être plus utile d'ordinaire. Mais il y avait Sam, il y avait Cas, elle aimait croire qu'à eux trois ils arriveraient peut-être à alléger le poids que portait en permanence Dean Winchester.
« Tu as trouvé ce que tu voulais ?
-Oui ! J'ai hâte de te montrer tout ça. Tu sais quand on va rentrer ?
-D'après Sam, aujourd'hui. Sauf si votre voiture est vraiment morte.
-J'espère pas. J'aime bien la vie d'humaine, mais c'est particulier. Les gens me regardent bizarrement, (elle se mit à murmurer, comme si elle divulguait un secret, elle parlait tout doucement de ce ton qu'utilisait parfois Dean pour lui confier les plus secrètes de ses pensées) je crois qu'ils se doutent de quelque chose. »
L'ange souriait franchement, maintenant. Cette jeune fille était pleine de surprise, et quelque peu difficile à cerner.
« Je ne crois pas que ce soit pour ça.
-Comment ça ?
-Je veux dire que même si tu n'égales pas ton allure de Chevrolet, tu n'es pas mal comme humaine. »
Baby resta silencieuse quelques temps, avalant cette information. Peut-être qu'elle n'était pas trop mal, d'accord, mais après ? Les gens ne pouvaient pas la laisser tranquille, la laisser boire et rire avec son ami, sans l'importuner ? Peut-être qu'elle était jolie, mais ce n'était pas une invitation, de plus elle n'avait rien demandé.
« Ils sont vraiment étranges, ces hommes.
-Tu n'imagines pas à quel point. »
Ils se quittaient à l'instant où le chasseur émergeait, clignant des paupières et se demandant quelle heure il était.
« Qui c'était ?
-Castiel, je l'ai appelé en essayant de comprendre ce truc. »
Elle lui désignait le téléphone qu'elle reposa sur le bureau. C'était une boîte impressionnante, elle semblait sortie d'un conte de fée. Si elle avait bien compris, c'était un objet qui servait à communiquer avec les anges. Les Winchester étaient vraiment différents des autres humains pour posséder une chose pareille. Combien d'humains avaient le droit à un lien direct avec le Paradis ? Ce devait être une sorte de récompense accordée aux chasseurs, pour tout ce qu'ils faisaient. Car ils en faisaient vraiment beaucoup et n'avait pas grand chose en retour -elle n'avait jamais trouvé ça juste. Elle était vraiment curieuse à ce propos et se posait beaucoup de questions. D'abord, est-ce que chaque boîte était liée à un seul ange ? A un ange gardien ? Elle savait déjà que Castiel était l'ange gardien de Dean, cela confirmait sa théorie. Mais est-ce qu'ils pouvaient prêter leur boîte ? Afin d'aider quelqu'un d'autre qui n'en aurait pas ? Est-ce que les anges répondaient toujours ? Il faudrait qu'elle interroge l'ange aux yeux bleus, le chasseur risquait de la taquiner avec son ignorance tandis que le brun lui expliquerait tout.
« Un ange et une Chevrolet qui discutent au téléphone. Papa de Cas, si t'en as d'autres comme ça, je ne veux pas en être témoin. »
Il en avait assez vu pour toute une vie et pourtant, il sentait que ce ne serait pas la dernière situation insensée qu'il vivrait.
Il était tout juste huit heures quand ils quittèrent la chambre en quête d'un petit-déjeuner. L'Impala n'avait pas faim, elle n'avait même pas envie de goûter à quoique ce soit, sa tête lui faisait trop mal. Ça amusait Dean qu'elle ne tienne pas du tout l'alcool. Elle avait espéré qu'elle serait immunisée, que comme Castiel ça ne pourrait pas l'atteindre et ça frustrerait le chasseur et ce serait drôle. Au lieu de ça, son crâne semblait prêt à exploser et la lumière lui faisait mal. Elle prenait sur elle, cependant, se força à avaler son sandwich au beurre de cacahuète, et prit la route pour retrouver la Buick. Celle-ci était garée au même endroit, et ne démarrait toujours pas.
La brune pu observer Dean utiliser le boîtier magique, sûrement pour demander à Castiel d'appeler un garagiste puisque dix minutes plus tard, on remorquait la vieille voiture. Le garage était un peu en retrait de la ville et était charmant. Baby aimait la poussière et l'ambiance qui lui rappelait chez Bobby, puis, surtout, il y avait des occasions tout autour d'eux. Elle s'écarta du chasseur pour vagabonder dans cette foule qu'elle appréciait, elle caressait les tôles, murmuraient aux véhicules combien ils étaient magnifiques, combien elle avait envie de rouler à leurs côtés, de botter le cul de toute ces voitures modernes. Elle s'attardait sur un van Volkswagen, presque identique à une de ses consœurs dans un ancien garage. Du bout des doigts, elle suivait les lignes de la carrosserie et se laissait revenir en arrière à Rainbow Motors en 1973 à Lawrence, Kansas. A l'époque elle valait déjà beaucoup moins qu'au début, pourtant ce jeune homme l'avait conseillée, elle. John n'avait jamais regretté d'avoir écouté ce type et de l'avoir choisie, et elle aussi, elle était ravie que John ait écouté son fils. Parfois, son ancien propriétaire lui manquait. Elle aimait ce temps où le père Winchester la conduisait dans tous les États-Unis, de Seattle à Miami, avec les deux gamins sur le siège arrière. Et même avant ça, quand elle se contentait de le conduire jusqu'à Mary en écoutant des anecdotes sur la marine. Cette simplicité n'était pas pour elle, ni pour les Winchester, ni pour les Campbell, si bien que ça ne l'avait pas étonné quand son coffre se retrouva remplit d'armes en tout genre. En fait, ce fut comme un soulagement, comme si elle avait été faite pour ça.
« Ce n'est pas ma favorite. »
La voix suave interrompit ses souvenirs, elle venait de derrière elle, d'un corps plus grand que le sien qui s'approchait.
« Pas la mienne non plus. »
La jeune femme sourit, ses yeux fins n'apparaissaient plus que comme deux fentes, c'était mignon. L'Impala répondit timidement à son sourire. Elle ne savait plus vraiment ce qu'elle devait faire pour éviter les duels -ou les fils de pute.
« Qu'est-ce que tu préfères, alors ? »
Elle n'hésita pas une seconde sur la réponse, au risque de se voir comme une égocentrique narcissique -qu'y pouvait-elle si elle était superbe ?
« Les Chevrolet. Une Impala 1967. Par exemple .»
Comme si elle approuvait, l'inconnue hochait la tête. Ses cheveux suivaient les mouvements, les mèches brunes semblaient danser avec le vent.
« Elle est classe, c'est sûr. Confortable, grand coffre. »
Et voilà qu'elle énumérait toutes les qualités de ce véhicule. Baby sentait des picotements remonter jusqu'à ses joues qui devenaient de plus en plus rouges. Elle se croyait démodée, elle pensait que plus personne ne lui accordait de l'importance, que seuls les Winchester savaient le peu de valeur qui lui restait.
« ...idéale pour planquer un cadavre. »
Un clin d'œil termina la phrase. Un frisson parcouru la colonne vertébrale de la brune. Hein ? Elle était démasquée. Cette fille savait tout. Tout ce qu'elle avait fait avec Dean, avec John, quelque fois Sam, et même avec son premier propriétaire, ce type qui donnait des Bibles aux pauvres n'était pas un citoyen modèle, loin de là. Il avait été le premier à lui donner le goût des longs trajets, comme une poursuite incessante. Elle aidait l'illégalité depuis qu'elle existait, et voilà qu'elle était découverte.
« Eh, c'était de l'humour mam'selle. »
Oh. D'un coup, Baby se sentait bête. Elle n'avait pas encore appris à reconnaître l'ironie. Elle n'était vraiment pas douée dans ses relations avec les autres, d'abord Le fils du pute, maintenant la jolie asiatique. Cette dernière avait l'air déçu, et ça lui fendait le cœur. Elle s'excusa précipitamment, et l'autre retrouva son sourire -ça apaisa sa poitrine. D'un peu plus loin, Dean l'appela pour qu'elle le rejoigne.
«Ah, je dois y aller. C'était un plaisir ! »
En quelques pas rapides, la brune était aux côtés du chasseur. La Buick n'était pas encore morte, il fallait juste changer une pièce qu'ils n'auraient que le lendemain matin. En attendant, ils pouvaient traîner en ville, ou rester à l'hôtel, comme elle voulait. Elle haussa les épaules, indifférente. Dean ajouta que ne pas bouger serait mieux pour sa gueule de bois. Pas faux, puis ça ne pouvait que faire du bien au blond de ne rien faire pour quelques heures. C'était décidé. Une nouvelle fois, Baby échangea son manteau avec l'imperméable de l'ange car maintenant que la voiture était dans un lieu sûr, elle pouvait se le permettre. En partant, elle osa un coup d'œil en arrière et retrouva le visage fin de la gentille jeune femme qui lui fit même un signe de la main.
« L'hôtel est par là, Dean.
-Je sais, on fait juste un petit détour. »
Ils avaient une journée à occuper, et il comptait faire ça bien. Personne ne savait quand sa Baby retrouverait son apparence et si pour l'instant, cela semblait lointain, rien n'était sûr : elle pouvait disparaître comme elle était apparue. Le chasseur avait l'intention de lui faire profiter des bonnes choses, à commencer par la meilleure de toute. La première supérette venue lui convint, il se fraya aisément un chemin jusqu'au rayon qui l'intéressait, attrapa une boîte, et fila à la caisse. La brune le suivait sans un mot, laissant traîner son regard sur tout ce qu'elle trouvait. Même une fois sortis, elle resta silencieuse. Dean s'attendait à des coups d'œil, à des questions venant de la curieuse jeune femme, mais rien sinon un sourire en coin -avait-elle deviné ? Le trajet à pied n'était pas très long, vingt minutes maximum, mais il permettait aux deux jeunes gens de se plonger dans leurs réflexions. D'un côté, l'Impala se remémorait son passé, ces ères révolues, et songeait à tout ce qu'elle aurait aimé dire à Sal Moriarty, à John, surtout. John Winchester. Ce n'était pas le meilleur des pères, mais il avait un bon fond, il avait toujours fait ce qu'il pouvait. Elle avait été sa confidente à lui aussi, une fois Mary partie. Il lui parlait de Dean et de Sam, de leur mère, et de ce démon qu'il voulait retrouver. Il y avait toujours eu trop d'émotions, trop de haine et de tristesse, trop de responsabilité, en un seul personnage. C'était pareil pour Dean. Mais Dean avait son frère, il avait Castiel. Puis Dean lui disait beaucoup plus que ne le faisait John. Le blond, lui, se demandait ce qu'il se passait dans le crâne de la jeune femme qui marchait à ses côtés. Elle paraissait ailleurs, sûrement à cause de la fatigue. Elle devait être épuisée par tout ça. Du coup, il n'osait rien dire. Il n'osait pas encore lui confier comme il s'inquiétait, ni comme il trouvait qu'elle se familiarisait vite avec l'humanité, ni toutes ces pensées qui lui courraient dans le crâne.
Leurs langues ne se délièrent que lorsque Dean déposa son achat sur le petit bureau de leur chambre d'hôtel. Les yeux de l'Impala s'illuminèrent en contemplant ce qui leur servirait de dîner. Elle aurait parié un enjoliveur sur le contenu du sac en plastique, et elle aurait gagné. Soudainement, elle ressenti pour la première fois l'envie de manger. Après tout, comment résister à une tarte ?
Temps que j'y pense : cette fic se passe courant saison 10, mais tient beaucoup du AU puisque "tout va bien", j'ai envie de dire. Dean n'a pas la marque, etc. C'est assez intemporel, au final.
Encore merci à Wonchesteeeer sur ce chapitre ! (je vous invite à aller voir ce qu'elle écrit, c'est surtout sur les anges, c'est original, c'est drôle et c'est chou)
Merci beaucoup de me lire, et merci à ceux qui prennent le temps de reviewer ;w;
- Karten
