4. Raccoon City Police Department

27 septembre 1998, 9h20, Raccoon City

L'auto zigzaguait et cognait contre divers obstacles sur le bord de la large route, rayant les carrosseries, renversant les poubelles et frôlant les lampadaires. Carole et moi étions secoués dans tous les sens, ce qui nécessitait toute mon attention pour la protéger des chocs. J'entendais le policier dans mon dos qui râlait, perdant son souffle et ayant visiblement lâcher le volant pour tenter de se dégager la gorge. Il me fallait l'aider. Alors que je me retournais, une secousse plus violente que les autres me fit tomber à la renverse avec Carole par-dessus moi, et me fit également perdre des mains mon arme qui glissa sous le siège passager, à mes pieds. Avec les cahots et le corps inerte de Carole me bloquant, je n'arrivais pas à me saisir de mon P226. Je savais pourtant la situation très critique. La voiture roulait à toute allure, et si elle heurtait trop directement un mur ou quelque autre obstacle, nous étions tous morts. D'un autre côté, chaque seconde qui passait rendait de plus en plus probable l'entrée du zombi dans le véhicule, avec des conséquences toutes aussi tragiques. Incapable de me relever, je me voyais déjà cadavre encore chaud dévoré par des hordes d'anthropophages, quand je fus brutalement basculé et plaqué contre le siège conducteur, ou disons plus précisément contre Carole qui elle était en contact avec ledit siège, le tout dans un hurlement strident des pneumatiques.

« - Tu vas voir charogne ! »

Alors que nous retombions entre les fauteuils, je sentis la voiture accélérer, et après quelques secondes, deux soubresauts successifs m'indiquèrent que nous venions de rouler sur quelque chose. La voix du policier – qui me parut ô combien agréable à l'oreille – retentit dans l'habitacle.

« - Ça va derrière ?

- Je crois que ça ira. Mais elle a perdu conscience ! Il faut rapidement la soigner !

- Tenez bon ! On est presque au commissariat ! Au fait, je m'appelle Marvin, Marvin Branagh.

- Matthew Gorgoth. Et voici Carole.

- Vous êtes d'ici ?

- Elle oui, mais pas moi.

- Et bien vous avez choisi votre jour !

- C'est ce que j'ai constaté. Mais que se passe-t-il dans cette ville ?

- Ha ça ! Si seulement je savais… Depuis quelques jours, des centaines de ces monstres envahissent les rues !

- Ils sont bien arrivés d'une manière où d'une autre ?

- Il y avait bien eu quelques faits étranges pendant l'été, mais on avait mis ça sur le compte d'un maniaque psychopathe. On se doutait pas que c'était des morts-vivants !

- Dans un sens, c'est compréhensible. »

Une voix grésillante s'échappa de la C.B., et Marvin décrocha le micro pour répondre.

« - Ici 6-0-4. J'arrive sur Warren Street !

- Bien reçu 6-0-4. On se prépare à vous ouvrir la voie ! »

Notre véhicule de police déboula au même moment dans la rue susnommée, avalant le bitume dans un tonnerre mécanique que produisait le moteur poussé à plein régime. La voie qui nous paraissait déserte ne tarda pas à être envahie par les silhouettes titubantes de dizaines de morts revenus à la vie, et qui s'amassaient au devant de notre trajectoire. Sans hésiter un seul instant, le policier leur fonça dessus, percutant et renversant les corps décomposés sans ménagement, projetant des masses de chair putréfiée sur le bas-côté. Nous aperçûmes bientôt les barricades érigées tout autour du bâtiment central du Département de Police de Raccoon City, derrière lesquelles de nombreux hommes et femmes en uniformes guettaient, le doigt sur la gâchette, la moindre ombre suspecte. Il n'était pas difficile de deviner la tension de ces malheureux qui s'évertuaient à rester aussi professionnels que possible, malgré leur propre terreur. Lorsque nous fûmes suffisamment proches, je pus apercevoir sur notre droite l'entrée du parking souterrain du commissariat, pareille à une brèche béante et sombre dans une muraille aussi grise que les nuages qui avaient peu à peu envahis le ciel depuis que le jour s'était levé. Un homme serrant fortement un M-16 dans ses mains nous fit signe de passer avec hâte, puis aussitôt sursauta et se mit à faire feu quelque part derrière-nous, bientôt accompagné par le bruit cinglant des armes de ses collègues. Marvin gara sans beaucoup d'application notre véhicule, et coupa le contact.

« - Je vais vous conduire à la salle d'autopsie, c'est là qu'on a installé nos blessés, mais si jamais le moindre signe suspect émane d'elle, il faudra l'abattre. On a déjà bien assez à faire avec tous les monstres de dehors…

- Je comprends… Je m'occuperai d'elle. Vous n'aurez pas à vous soucier de nous.

- Très bien. Suivez-moi. »

Je pris Carole dans mes bras et la soulevais, puis Marvin me mena jusqu'à la morgue, non loin du parking. Lorsqu'il poussa la porte, une odeur nauséabonde mêlant charogne, sang et autres émanations tout aussi glauques me saisit les narines – et je dois bien l'admettre, me porta au bord du vomissement. Dans un coin sombre, une bâche dissimulait mal un tas difforme duquel un pied ou une main ressortait ça et là. Le reste de la salle était occupé par de nombreuses personnes plus ou moins mutilés, civils et policiers, auprès desquelles s'affairaient deux jeune femmes visiblement débordées. Ce qui me frappa peut-être le plus, c'est qu'à aucun moment les regards ne se portèrent sur nous, signe que l'arrivée de blessés était devenue trop coutumière…

Je m'avançais et trouvais une petite place pour Carole, prêt des cadavres, où je l'allongeais sans détourner mon regard du tas de morts. Ne trouvant aucun bandage suffisamment propre, je déchirais le reste de ma chemise en lambeaux, et me mis à penser la malheureuse dont la plaie commençait déjà à sécher sous les premiers bandages de fortune que je lui avais fait. Elle respirais de façon quelque peu haletante, mais cela restais dans le cadre de ce que j'avais vu à la guerre. Mais malgré ces signes encourageants, je ne pus m'empêcher de me demander si elle resterait humaine.

Alors que j'hésitais un peu à partir, l'une des deux jeune femme m'assura qu'elle garderai un œil sur Carole. Je confiais donc ma protégée aux bons soins de cette Rebecca Chambers, et sortis me mettre en quête de quelqu'un à travers les couloirs lugubres du sous-sol du bâtiment de police. De temps en temps, le bruit d'un coup de feu se répercutait le long des murs, étouffé et lointain comme s'il provenait d'un autre monde. Je montais au rez-de-chaussée, où je trouvais Marvin discutant vivement avec un homme brun aux cheveux courts et à la moustache soignée, à l'embonpoint prononcé et à l'air autoritaire. Je les rejoignis à grands pas.

« - Marvin.

- Ha ! Matthew. Je parlais justement de vous avec mon supérieur. Matthew Gorgoth, Brian Irons, chef de la R.P.D., monsieur Irons, Matthew Gorgoth.

- Monsieur Gorgoth, que faites-vous dans ma ville en de telles circonstances ? »

Le ton du chef de la police était sec, voire suspicieux, et je compris aussitôt qu'il ne m'aimait pas, ce qui était tout à fait réciproque. Je lui répondis tout aussi froidement, ce qui ne manqua pas de surprendre cet homme visiblement peu habitué à être défié.

« - Je ne pense pas que cette ville soit encore la vôtre monsieur Irons. Et si tel est encore le cas, je ne m'en venterais pas à votre place.

- Quoi ! ? »

Je crus qu'il allait me frapper sur-le-champ, mais une voix que je ne connaissais pas cria mon nom et le coupa par la même dans son geste de colère. Trois hommes entrèrent par la porte principale. Ils portaient des vêtements kakis de type militaire et un gilet pare-balles noir estampillé U.B.C.S., ainsi qu'un casque noir à visière. Niveau équipement, ils arboraient des 9mmSig Pro 2009 à la ceinture, des fusils d'assaut 5.56 mm Colt M4 Carbine en main et des grenades M67 en bandoulière. Un attirail tout sauf civil.

« - Monsieur Matthiew Gorgoth ?

- Lui-même.

- Nous sommes envoyés par Umbrella Corp. Nous avons eu vent de votre arrivée ici, et sommes chargés de vous conduire jusqu'à nos locaux où vous pourrez prendre vos fonctions immédiatement. »

Brian Irons semblait s'étrangler de fureur et invectiva avec agressivité les nouveaux arrivants. Quant à moi, je ne m'étonnais même pas qu'une telle information leur soit parvenu aussi vite.

« - Et quelles sont les fonctions de cet énergumène boiteux ?

- Chef de la division U.B.C.S. d'Umbrella Corp. à Raccoon City.

- Comment ! ? Mais… »

Je ne laissais pas le désagréable personnage terminer sa phrase et lui coupais la parole sèchement.

« - Bien, je vous suis, mais je veux que nous emmenions avec nous une personne blessée.

- Nous n'avons pas reçu d'autorisation concernant quelqu'un d'autre monsieur.

- Et bien considérez ma requête comme un ordre.

- Désolé monsieur, ceci est du ressort du directeur.

- Je… »

Je fus interrompu par un fracas assourdissant et des hurlements. Quelques instants plus tard, un policier dont le bras droit était en sang bouscula un des miliciens de l'U.B.C.S. et entra en trombe. Il était passablement affolé et mis quelques instants à réussir à parler.

« - Monsieur Irons ! La barricade ouest vient de céder !

- Quoi ! ?

- Des centaines de monstres sont venus de nulle part et se sont jetés contre la barricade ! On a à peine pu les ralentir ! »

Sans réfléchir, je me précipitais dehors, heurtant sans ménagement le nouvel arrivant et plusieurs mercenaires d'Umbrella pour me frayer un passage. A ma droite, je vis deux voitures de police servant à la barricade renversées et une myriade de zombis entrain de dévorer les quelques policiers qui avaient tenté de les arrêter. Il y avait une mare de leurs sangs mêlés qui dégoulinait sur le sol. Les bruits de mastication et de chair gluante se confondaient. Les gémissements sinistres des monstres semblaient un peu moins marqués alors qu'il se repaissaient de cette viande fraîche. Alors que je contemplais avec dégoût et horreur ce spectacle de la mort dévorant la vie, Marvin et deux U.B.C.S. me rejoignirent.

« - Il ne faut pas rester là ! Rentrons vite dans le commissariat et bloquons la porte ! »

Ces paroles du policier noir me ramenèrent brusquement à la réalité, alors même que les premiers morts-vivants commençaient à se relever et à s'intéresser à nous. Nous nous repliâmes aussitôt dans le bâtiment et nous fermâmes les lourds battants de bois massif. Moins d'une minute après, des coups retentirent. Ils attaquaient la porte. Ayant repris mon calme, je m'adressais au milicien qui semblait diriger tacitement le groupe d' U.B.C.S.

« - Combien êtes-vous ici ?

- Huit monsieur Gorgoth. Les autres devaient nous attendre dans les fourgons. Mais je ne les ai pas vu dehors ! »

C'est alors que je me rendis compte d'une chose. Les voitures de police renversées, elle ne l'avaient pas été de l'extérieur. Je me tournais vers le policier survivant, dont le bras ensanglanté pendait lamentablement.

« - Comment s'est passé ce débordement ? »

L'homme sembla quelque peu apeuré par ma question, et son regard fit l'aller-retour entre moi et ceux qui étaient désormais mes hommes. Marvin ne semblait pas comprendre plus que moi cette hésitation à parler, et réitéra ma question sur un ton plus autoritaire.

« - Alors ? Comment s'est passé le débordement de la barricade ? Stampleton !

- Je… ils… C'est… »

Un cliquetis métallique raisonna à mon oreille, et une détonation s'ensuivit. Nous vîmes alors la cervelle de Stampleton exploser et se répandre par terre, alors que lui-même s'effondrait, une balle lui ayant traversé la tête. Instinctivement, je dégainais mon arme et me tournais dans la direction d'où provenait le tir, sur la balustrade, au premier étage. Personne. Je me retournais vers le groupe, constatant seulement à cet instant que Irons n'était plus là.

De fait, il n'était plus là depuis que nous étions sorti voir l'état de la barricade ouest. Mais je ne me rendis compte de ça qu'en y repensant bien plus tard.

Nous étions tous assez dépités, mais Marvin fut le premier à réagir.

« - Ne restons pas là ! Il faut trouver tous les survivants et nous regrouper ! Ensuite, nous ficherons le camps d'ici !

- Vous avez raison Marvin. Mais ce commissariat a l'air immense !

- En effet Matthew.

- Matt.

- Matt. Et bien en fait ce commissariat est un ancien musé. Si on veut tout ratisser rapidement, il va falloir se séparer.

- Il faut aussi convenir d'un point de rendez-vous. Je propose la morgue.

- Entendu. Mais avant toute chose, nous devrions tous aller au parking souterrain vérifier que les zombis ne sont pas entrés par là !

- Allons-y. Messieurs, en route ! »

Nous nous rendîmes donc au parking, où nous trouvâmes trois policiers dont un était sévèrement blessé. Le rideau métallique était baissé, et aucun zombi n'avait pu entrer. Après avoir mener le blessé à la morgue, nous n'étions plus que douze hommes valides, douze car heureusement d'autres U.B.C.S. étaient entrés par le parking. Avant de nous séparer, nous fîmes le point sur les munitions afin de les répartir équitablement. Les mercenaires de l'U.B.C.S. conservèrent leurs fusils d'assaut M4 et deux grenades chacun, les policiers et moi nous partageâmes les chargeurs de pistolet et prîmes également deux grenades chacun. Les pistolets surnuméraires furent jeés négligemment au sol après avoir été débarrassés de leurs munitions. Nous nous répartîmes ainsi : deux U.B.C.S. par groupe, complété par un policier. Je pris la tête du dernier groupe, et me vis assigner comme tâche d'explorer les ruelles proches du commissariat.

Sur le coup je pestais intérieurement contre cette malchance qui me faisait hériter du secteur le plus dangereux. Mais j'ignorais encore que ce fut là ma chance.

Le groupe de Marvin devait s'occuper des étages, et les deux autres du sous-sol et des égouts proches. Nous nous fixâmes un délai d'une heure, passé lequel ceux qui seraient retournés à la morgue commenceraient à évacuer, puis nous nous séparâmes.

Ce fut la dernière fois que je vis ces hommes vivants.