Cuddy tâtonna le mur à plusieurs reprises avant de réussir à trouver l'interrupteur. La lumière éclaira l'entrée ainsi que le salon. Elle resta plantée là comme un piquet se demandant ce qu'elle allait faire. Il n'y avait aucun bruit dans l'appartement. Son seul geste fut de poser les clefs sur la table en bois à côté d'elle. Il risque de ne pas les voir. Elle les reprit aussitôt et s'engagea timidement dans le salon. Elle s'assit sur le canapé en cuir. Avec les mains jointes sur ses genoux, elle donnait l'impression d'être une enfant que les parents avaient eu la brillante idée d'amener dans un magasin de verrerie. Elle n'osa toucher à rien. Il n'y avait pourtant rien de fragile hormis le gros cendrier en verre. Alors qu'il ne fume même pas. Son regard se porta sur tous les livres éparpillés sur la table basse ainsi que sur le bloc note sur lequel elle se pencha sans pour autant arriver à déchiffrer un traître mot. Il y avait tant de livres chez lui. Elle n'avait jamais pu à loisir détailler son appartement. Ses rares visites se limitaient à une porte claquée au nez. Autant dire qu'elle ne connaissait que le paillasson de House.

Et c'était doublement intimidant d'en faire la découverte sans lui.

Elle compta quatre pans de mur remplis de livres plus deux autres s'étendant dans le couloir. Elle se demanda s'il les avait tous lus et pourquoi ressentait-il le besoin de prendre des notes. Ceux devant elle traitaient de la psychophysiologie et de la neurophysiologie. Elle connaissait vaguement ces deux thèmes mais aurait été incapable de tenir un discours sur eux. Elle imagina House, rentrant le soir, se servant un verre -celui-là même qu'elle apercevait à côté de la bouteille- pour ensuite se plonger l'esprit dans ces écrits, incompréhensibles pour le commun des mortels. Elle le voyait hocher la tête suite à une remarque pertinente de l'auteur pour la reporter à son tour sur une feuille blanche. Que cherchait-il ? A se cultiver ? Des réponses ? Comment peut-il encore se poser des questions après avoir lu tous ces livres ?

Cuddy porta son regard sur les poufs orientaux ainsi que sur l'horrible chaise longue en osier. Sans compter le canapé, elle calcula qu'il pouvait faire asseoir sept personnes. A part Wilson, elle ne lui connaissait aucun autre ami. Pour posséder autant de chaises, House recevait-il du monde ? Un autre mystère venait de s'ajouter à celui des livres.

Finalement, elle se leva et fit quelques pas jusqu'au piano à queue. Cet imposant instrument était immanquable et réduisait la pièce d'un bon quart. Elle hésita à poser les clefs dessus et préféra les garder, de peur de rayer la laque noire. Elle passa devant sa vieille télé en constatant qu'il devait être le seul à posséder encore un magnétoscope à bande. La curiosité aidant, elle s'aventura dans la cuisine et fut surprise de voir qu'il possédait un vieil établi de boucher en guise de table. Son piano à cinq feux gaz n'était pas non plus de la première jeunesse. Rustique, fut le premier mot qui lui vint à l'esprit. Elle se souvenait que sa grand-mère possédait le même évier en céramique avec des placards en verre transparent au dessus comme dans ces vieilles boutiques médicinales du début du siècle dernier. Il n'y avait que le frigo en inox qui rappelait la modernité de l'époque actuelle.

Le temps semblait s'être figé dans cet appartement. Cuddy pouvait revenir dans vingt ans, elle était persuadée de retrouver tout à la même place. Elle ne connaissait personne d'aussi singulièrement réfractaire au changement. Lorsque Wilson avait parlé d'une forme d'autisme, elle avait pensé qu'il exagérait. Mais à bien y réfléchir, il en avait tous les symptômes. Son monde devait rester tel qu'il était sous peine de dérèglements intérieurs le rendant plus irritable qu'à l'accoutumer. Elle se demandait souvent quelle place elle tenait dans sa vie. Elle aussi faisait-elle partie du schéma ? Elle devait lui tenir tête sans quoi son univers en serait bouleversé ? Son rôle se réduisait à encaisser ses remarques et à délimiter les frontières à ne pas dépasser avec ses patients ? Cuddy espérait être un peu plus qu'une patronne autoritaire pour House. Ils se connaissaient depuis longtemps et pourtant, elle avait le sentiment que leur relation n'était que superficielle. Elle connaissait mieux la vie de ses voisins,ayant été leur invitée six mois plus tôt pour fêter leur arrivée dans le quartier, que cet homme qu'elle côtoyait tous les jours. Stacy avait parlé d'un amant merveilleux au début de leur relation. Elle n'était pas du genre à extrapoler et cela avait laissé Cuddy songeuse et presque envieuse.

A quarante ans bien sonné et malgré une éclatante beauté, Cuddy était toujours embourbée dans l'inextirpable puits du célibat. Internet était une aubaine pour les gens pressés, souhaitant sauter les étapes de la séduction, épris de la même finalité. Elle avait eu un certain nombre d'hommes dans son lit de différents « profils » mais aucun d'eux ne s'alliait avec son métier. Cuddy n'était pas encore prête à faire des concessions pour une personne susceptible de la laisser tomber à tout moment. Elle avait tellement fait de sacrifices pour obtenir son poste de directrice, qu'il était difficile pour elle de se détacher de son hôpital. Seul un enfant pouvait changer vraiment sa vie. Et seul un médecin pouvait accepter son métier.

Sans vraiment l'admettre, l'idée avait germé doucement en elle. Quelques noms de médecins célibataires lui étaient venus à l'esprit avant d'aller repêcher malgré elle, celui en fin de liste. Elle ne savait pas pourquoi mais tout semblait l'amener vers House. Ce misanthrope infirme n'était pas spécialement beau et ne lui destinait que des remarques incisives sur sa condition de femme et de responsable mais derrière son exubérance parfois puérile se cachait une intelligence rare. Cuddy admirait le médecin en s'interrogeant souvent si l'homme était tout aussi extraordinaire. Wilson lui aurait certainement répondu que les deux étaient indissociables, qu'il n'existait pas un Jekyll ou un Hyde chez House. Il aurait ajouté en riant qu'il était impossible à son ego de laisser une parcelle de libre pour un autre ego.

Cuddy voulait savoir. Et même si elle confondait désir sexuel avec amour durable, elle cherchait à assouvir par dessus tout sa curiosité. Se faire une vraie opinion de lui. Alors, lorsque Cameron était venue lui remettre son trousseau de clés, Cuddy avait hésité. Elle aurait pu s'en tenir à les rendre à Wilson et rentrer chez elle. Sur le trajet, les prétextes avaient fusé pour ne pas faire demi-tour. Sur le pas de sa porte, elle avait tardé à entrer. Mais une fois à l'intérieur, l'opiniâtreté qui la caractérisait tant avait effacé toutes traces d'incertitudes.

Elle s'avança en faisant glisser sa main sur le plateau en chêne. Son pied buta sur un objet et elle le vit partir sous les placards. Par réflexe, elle se retourna, pas encore convaincue d'être en droit de se promener toute seule sans l'accord du propriétaire. Elle attendit quelques instants que le calme revienne dans la maison et surtout dans sa poitrine. Elle remonta légèrement sa jupe et se mit à genoux. L'obscurité ne l'aidant pas, elle glissa la main puis le bras, cherchant à l'aveugle d'éventuels obstacles. Elle sentit l'odeur de la poussière venir lui chatouiller les narines. Elle réprima un cri lorsqu'elle eut la sensation que quelque chose venait de passer sur son poignet. Elle s'activa et récupéra dix cents, une fourchette, un mouchoir en papier avant de réussir à se saisir d'un tube jaune. Tu t'es donnée toute cette peine pour un tube de vitamine usagé. Elle remit en place toutes ses découvertes et se releva. Elle repassa dans le salon en époussetant la manche de son beau chemisier couleur crème. Lorsqu'elle releva la tête, son cœur s'emballa. Elle se recula en poussant un cri de frayeur et se heurta la tête contre la porte de la cuisine.

- Que faites vous chez moi ?