Bonjour à tous, voici le chapitre hebdomadaire ! Au programme Mycroft, un peu plus de souvenirs, et une petite promenade !

Comme d'habitude, remerciements à tous mes revieweurs, disclaimers à Moffat et Gatiss, et gloire à mes bêtas ! (Louisa, donc, sur ce texte ;))

Bonne lecture ! :)


LA MÉMOIRE DU CORPS

PARTIE 1 – Chute

La mémoire du corps - Sherlock

CHAPITRE 4

John revint le lendemain, comme prévu. Plus tôt que d'habitude. Un peu plus frais, plus rasé, plus propre. Moins cerné, moins épuisé, moins sur les nerfs, ainsi que le remarqua aussitôt Sherlock. Mais cet état ne dura pas, puisqu'à peine la porte franchie, John remarqua Mycroft, assis à côté du lit de son frère.

- Mycroft, salua-t-il poliment.

Il n'y avait pas de franche animosité entre les deux hommes, mais de toute évidence la présence de l'aîné Holmes gênait John et ses plans « raviver-la-mémoire-de-Sherlock », alors qu'il avait apporté un nouveau sac plein. Les yeux de Sherlock se posèrent immédiatement sur le contenant balancé au bras du médecin, désirant ardemment savoir quel pan de sa mémoire son ami allait lui offrir, aujourd'hui. Mais Mycroft gâchait tout, par sa simple présence. Mycroft gâchait toujours tout.

À cette pensée, un souvenir revint brutalement à la surface de la conscience de Sherlock, celui d'un grand frère pragmatique et rhétorique qui brisait un à un les rêves d'un petit garçon beaucoup plus jeune que lui. Non pas que Sherlock aurait cru longtemps au père Noël si on lui avait laissé son libre arbitre, mais l'apprendre à même pas trois ans de la bouche d'un aîné qui en avait presque dix n'avait rien d'agréable.

- Docteur Watson, répéta Mycroft en verrouillant aussitôt le téléphone qu'il consultait.

Secret défense, comme d'habitude.

- Je suis enchanté de vous voir, j'ai essayé de vous joindre récemment, quel heureux hasard de vous croiser !

John avait volontairement décliné tous les appels de Mycroft ces derniers jours. Quant à Mycroft, il attendait « fortuitement » dans cette pièce depuis trois bonnes heures, travaillant à partir de son smartphone, juste dans le but de croiser le toubib. Au milieu de tout ça, Sherlock arbitrait et comptait les points des deux hommes qui se battaient pour lui et sa mémoire.

Mais les dés étaient pipés dès le début. Sherlock n'était pas impartial. Il jouait dans le camp de John.

- Je pensais que vous aviez suffisamment d'intelligence pour deviner quand quelqu'un vous évite, Mycroft, répliqua John.

Le politicien se mordit la lèvre, vexé.

- Je voudrais simplement parler une minute.

John n'avait pas l'air content, mais céda. Fit un signe à son ami toujours alité pour lui signifier qu'il revenait tout de suite, et accepta de suivre Mycroft dans le couloir, loin de l'inquisiteur Sherlock et ses oreilles indiscrètes.

- Que voulez-vous ? attaqua John.

- Sherlock fait des progrès surprenants en peu de temps.

- Je sais. Mais sa mémoire n'est pas très abîmée, ni complètement perdue. Son accident est très récent. Il a des capacités cognitives extraordinaires et des facultés mentales impressionnantes. Ce n'est pas étonnant.

- Non, ce n'est pas étonnant. Pas plus qu'il n'est étonnant que cela soit grâce à vous.

John ne répondit rien.

- Je ne critique pas vos méthodes, même si je ne les approuve pas. En revanche, je m'inquiète peut-être un peu de l'après.

Toujours aucune réponse.

- Je ne suis que son frère, John. Pas sa mère. Mais je le protège, comme je l'ai toujours fait, y compris contre son gré. Je vais sans doute vous paraître ridicule, mais j'ai besoin de savoir quelles sont vos intentions à son égard. Après. Quand il aura recouvré sa pleine mémoire.

Ce fut au tour de John se mordre les lèvres, détournant le regard. C'était précisément à cause de ce type de questions qu'il n'avait pas voulu répondre aux nombreux coups de fils de Mycroft (et de Mycroft lui-même, pas d'Anthea, les appels provenaient tous du portable privé de l'homme d'Etat, et même sa super-secrétaire n'y avait pas accès, à celui-là), précisément parce que John ne voulait pas songer à la réponse à donner.

- À moins que vous comptiez manipuler sa mémoire pour y implanter uniquement les souvenirs qui vous arrangent ? proposa Mycroft d'un ton cynique.

Cette fois, John réagit, le sang bouillant dans ses veines, soudainement revenu un soldat, le regard meurtrier, prêt à frapper pour faire mal, pour blesser. Redevenu l'homme qui savait tuer aussi bien que soigner.

- Vous me croyez vraiment capable d'un truc pareil, Mycroft ? siffla-t-il entre ses dents, poings serrés dont les jointures devenaient blanches.

- Non, reconnut son interlocuteur. Mais je m'interroge vraiment sur vos intentions... pour après.

- Je n'en sais rien, avoua John. Je veux juste l'aider.

- Moi aussi, répliqua Mycroft. À long terme. Vous n'ignorez pas pourquoi il avait accepté cette enquête si loin de son terrain de jeu, n'est-ce pas ?

John serra les dents. Il en avait une petite idée, oui.

- Ne pourrait-on pas en rediscuter lorsqu'il aura toute sa mémoire ? Pour l'instant, il n'a encore aucune certitude que vous êtes bien son frère. Laissons-lui le temps.

Mycroft soupira, lentement, douloureusement.

- Alors qu'il s'est remémoré votre rencontre, oui, je sais, répondit-il d'une voix blessée.

Ce n'était pas tout à fait exact, car John n'avait pas encore « réactivé » les souvenirs de Sherlock qui étaient liés à Saint Bart, mais le détective se souvenait néanmoins désormais de la première fois que lui et John avaient foulé Baker Street ensemble. Cependant, malgré toutes les preuves qui abondaient dans la mémoire du patient pour valider le lien de parenté qui l'unissait à Mycroft, ses souvenirs d'enfant commençait vraiment à quatorze ans, avec la cigarette, et cela ne suffisait pas pour faire d'un inconnu un frère de sang.

- Je dois y aller, dit Mycroft, mettant fin à la conversation. Le travail, vous savez ce que c'est.

John ne répliqua pas qu'on était samedi, parce que même pour lui les week-ends n'avaient plus d'importance. Pour Mycroft, ça en avait encore moins. C'était à peine s'il se reposait à Noël.

Les deux hommes se firent un geste d'adieu maladroit, bien loin de ce qu'ils avaient partagé tous les deux, lorsqu'ils avaient appris pour l'amnésie de Sherlock et en souffraient ensemble. Ils avaient alors à cœur les mêmes intérêts, celui d'aider Sherlock à retrouver ses souvenirs. Mais depuis, John avait progressé là où Mycroft avait stagné, et même si leur but était toujours commun, leurs moyens et la finalité divergeaient, et cela les étonnait.

Secouant la tête pour chasser Mycroft de ses pensées, John retourna dans la chambre. Pour y découvrir, à sa grande surprise, que Sherlock n'avait pas touché au sac qu'il avait amené et déposé sur un chaise en arrivant. Le détective le fixait des yeux comme un enfant regardait ses cadeaux encore emballés au pied du grand sapin de Noël, mais à qui on aurait ordonné de ne pas commencer à les ouvrir tant que tout le monde n'était pas debout dans la maisonnée.

- Salut, dit bêtement John en souriant.

Sherlock qui essayait de résister à une énigme (fut-ce celle-ci bien simple pour son cerveau) était un spectacle étonnant, presque charmant, qui ne pouvait pas ne pas provoquer le sourire.

- Tu as dormi, répliqua Sherlock. C'est quoi, aujourd'hui ?

Son air autoritaire ne fit que faire sourire John derechef. Ses petits éclats lui prouvaient toujours que sous la surface de la brume et les limbes de l'amnésie, son ami était toujours là.

- Tu vas voir, rit-il.

Il tendit le sac à Sherlock, ménagea une petite ouverture en haut, bloquant cependant la vue du contenu.

- Mets la main là-dedans, proposa-t-il.

Sherlock ne se fit pas prier et obéit immédiatement sans la moindre réticence. Voir l'abandon total du détective, cette confiance inouïe qu'il avait en John, un homme que dans le fond il ne connaissait pas si bien que ça du fait de sa mémoire en gruyère, était un spectacle dont on ne pouvait se lasser.

L'humain était ainsi fait. Lorsqu'il ne voyait pas dans quoi il mettait la main, même quand on lui disait de le faire, il hésitait. Et quand il touchait quelque chose d'anodin, mais visqueux, gluant, froid, chaud, mou, dur, n'importe quoi qu'il n'avait pas imaginé (et l'humain n'imaginait jamais convenablement), un réflexe instinctif lui faisait généralement retirer la main rapidement. Juste pour vérifier qu'il pouvait récupérer son appendice quand il le voulait. Ensuite, s'il n'avait senti de danger la première fois, alors il y retournait. Plus ou moins timidement. C'était humain. C'était l'instinct.

Ce n'était pas Sherlock. Qui avait jeté sa grande main pâle jusqu'au fond du sac en accrochant ses yeux à ceux de John, nourri par la conviction totale et évidente que rien, dans ce qu'avait apporté le médecin, ne pourrait lui faire du mal. Parce qu'il avait confiance en John.

Et Sherlock avait raison de faire confiance à John. Sous ses doigts qui exploraient en aveugle, il ne sentait que la douceur de tissus soyeux.

- Robe de chambre ? demanda-t-il timidement.

Son corps était décidément bien meilleur que lui pour se souvenir des choses, et le tissu sous la pulpe de ses doigts éveillait aussitôt son esprit abîmé, générant les flashs de souvenirs auquel il s'habituait désormais. Contrairement à la veille, où seule la douleur avait régné sur sa nouvelle mémoire, ses images là furent beaucoup plus calmes et apaisantes.

Sherlock se revoyait dans un magasin de luxe, regarder les robes de chambre en soie, et en choisir dans trois coloris différents : rouge, bleu, violet. Il revoyait la violette périr dans une expérience regrettable, avant sa rencontre avec John. Il se revoyait porter ces vêtements, tôt le matin, tard le soir ou même en plein milieu de la journée, à Baker Street. Il se revoyait s'allonger dans le canapé avec, enveloppé dans la chaleur et la fluidité du tissu, qui accentuait les formes anguleuses de son corps.

- Il n'y a pas que ça, annonça John.

Sherlock déballa le sac avec impatience, découvrant en effet un pyjama (en soie), sa robe de chambre (la bleue) et une chemise de costume, d'un violet profond. Sa peau pâle devait bien ressortir avec ça.

De nouvelles images firent leur apparition. Un tailleur, toujours le même depuis plus de vingt ans, qui connaissait désormais ses mensurations et ses goûts à la perfection, et lui réalisait toujours chaque tenue en plusieurs exemplaires, pour le standing et pour que Sherlock culpabilise moins à aller traîner dans les bas-fonds de Londres en costume sur mesure.

John, en robe de chambre élimée en coton, qui se moquait de la sienne, qui provenait d'un magasin de luxe.

John et lui, peut-être plus alcoolisés qu'ils n'auraient dû, prendre la résolution stupide d'échanger leurs vêtements pour une soirée, Sherlock refusant de porter un pull, ils en arrivèrent à échanger seulement leurs pyjamas. L'odeur de John, gravée dans les fibres rêches de la robe de chambre marron.

Les goûts de luxe de Sherlock en matière de vêtements. Depuis toujours. Un souvenir, très vieux, de Mycroft revenant de Eton le temps d'un week-end, dans son costume d'école, à l'image même du gentleman anglais, qui convainquait le très jeune Sherlock de ne plus porter que des costumes ou presque, alors même qu'il n'avait pas sept ans. Il se vit refuser par la suite tous les pulls proposés par sa mère, et apprendre à boutonner ses chemises et faire ses lacets avec une adresse stupéfiante, simplement pour avoir la même classe que son frère.

Il était vraiment étonnant de constater à quel point quelques vêtements peuvent avoir de l'importance dans une vie. Si on avait demandé à Sherlock, un Sherlock avec sa mémoire au complet, de faire une courte liste de ce qui le définissait, il n'aurait peut-être pas songé à ses chemises ou ses pyjamas si doux et tendre en soie. Mais John le connaissait manifestement mieux que lui-même, puisqu'une nouvelle fois, il avait rebâti et stabilisé des pièces de son palais mental, accrochant pleins de nouvelles pièces à son puzzle interne.

- C'est drôle, moi j'aurais plutôt songé à...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase que déjà, John sortait de sa poche comme un magicien l'écharpe bleue nuit de Sherlock. Bizarrement, le détective eut soudain les larmes aux yeux, à l'idée que le vêtement aurait dès lors l'odeur de John.

- J'en ai amené plein d'autres, en fait, signala John en lui tendant une petite valise. Je me disais que tu en avais peut-être marre de ta blouse d'hôpital.

Sherlock jeta un œil à sa tenue. Il n'y avait pas prêté attention, en réalité. Les vêtements qu'il portait dans l'accident avaient tous été abîmés, soit détruits par l'incendie, soit troués dans l'accident, soit découpés par les médecins pour déshabiller et soigner l'inconscient qu'il était. Depuis que Mycroft l'avait fait rapatrier à Saint Bart, il était nécessairement habillé d'une blouse blanche à pois bleu pâle, qui se laçait dans le dos, n'avait aucune élégance, et faisait particulièrement ressortir le ton gris des draps usés.

Mais le détective n'avait pas le moins du monde songé à se changer. Bien sûr, il se souvenait de ce qu'était des vêtements, des chaussures, il savait même encore faire ses lacets ! Il avait ressenti un certain inconfort à porter la blouse de l'hôpital, mais quelque part dans son cerveau, l'information sur ses propres vêtements avait été bloqué. Il n'aurait pas su demander quoi à qui ? Des pulls à Mycroft ? Des chaussettes à Mrs Hudson ? Lui-même n'avait aucune idée d'où cela pourrait bien être rangé dans son placard. À gauche ? À droite ? À quoi ressemblait son placard, de toute manière ?

Alors il n'avait pas envisagé de se changer, et continuait de porter la blouse blanche.

Mais John ne déméritait pas. John lui rendait sa mémoire. John lui faisait exécrer cette chose horrible qu'il avait sur le dos et dont le Sherlock habituel se serait plaint en long en large et en travers dès la seconde où on l'aurait obligé à la porter.

- Tu crois que je peux m'habiller ? demanda Sherlock, surexcité par l'idée de sentir sur lui la douceur de la soie de nouveau.

Il avait conscience qu'il restait à l'hôpital, alité, et qu'un pyjama lâche serait bien plus agréable qu'un pantalon ajusté et une chemise cintrée. John le regarda, perplexe et un peu amusé de sa question.

- Je ne vois vraiment pas pourquoi tu ne pourrais pas.

Immédiatement, le détective rejeta ses couvertures au loin, et sauta hors du lit, raflant rapidement ce qu'il lui fallait, il se précipita dans la salle de bains attenante pour y passer ses propres vêtements. Il ne vit pas le regard de John tomber sur son dos, puis plus bas, et détourner le regard, essayant de maîtriser le rougissement intempestif que cette nouvelle information sur la personne de son colocataire générait : non, Sherlock ne portait pas le moindre sous-vêtement. Personne n'avait dû lui en amener depuis l'accident, et ce n'était pas fourni dans le pack médical.

Tandis qu'il attendait que Sherlock revienne, le médecin observa la chambre. Elle ne ressemblait pas vraiment à une chambre d'hôpital, en réalité, si on omettait la tablette roulante et le lit médicalisé (avec des barrières amovibles et une télécommande pour le matelas). Il y avait une armoire, une sorte de table de nuit, des chaises, un petit bureau. Pas de pompe à morphine, pas de médicaments, pas de perche, pas de monitoring. Les brûlures de Sherlock ne nécessitaient plus d'hospitalisation.

Il n'avait plus vraiment de raison de rester ici, à végéter dans son lit, qu'il semblait ne pas quitter la journée (sinon quelqu'un aurait bien dû lui dire qu'il avait les fesses à l'air et l'arrêter pour attentat à la pudeur s'il avait osé aller se balader dans les couloirs). Bien sûr, Sherlock était actif-passif. Il pouvait vivre à mille à l'heure des jours durant, réfléchir simultanément sur quatre problèmes différents en tournant comme un lion en cage dans le salon et ne pas dormir, et passer les cinq jours suivants à sommeiller sur le canapé en agitant de temps à autre les mains pour mieux ordonner son palais mental.

Mais cela ne semblait pas sain à John de laisser son ami s'abîmer dans l'ennui avec la télé et le violon pour seule compagnie des jours d'affilée. Il ne doutait que le détective recevait des visites pendant la journée (et lui-même se chargeait d'occuper les nuits du détective), mais quand même. Sherlock devait bouger. Ou il allait rouiller.

Et quand il recouvrait la totalité de ses facultés mentales, il haïrait tout ce temps perdu et le ferait clairement comprendre.

- Regarde ! s'exclama Sherlock.

Il venait de ressortir de la salle de bains, en pantalon sombre et T-shirt gris, son peignoir bleu jeté sur ses épaules. C'était un spectacle habituel, mille fois vu et répété. Mais l'air surexcité comme un enfant de Sherlock sublimait le tout et John ne put s'empêcher de penser que cet enfoiré qui lui servait de meilleur ami, même avec la belle estafilade qu'il avait à la joue à cause de l'accident, restait le plus bel homme qu'il lui avait été donné la chance de voir.

Sherlock revint se mettre au lit, sautillant de joie dans ses vêtements pourtant si banals, et John décida d'aborder l'idée de la promenade dans les couloirs demain.

S'il en avait le courage, peut-être parlerait-il également à Mycroft de l'utilité de prolonger cette vaine hospitalisation. Sherlock serait peut-être mieux chez lui, à Baker Street. Dans son élément, davantage stimulé. Mais sans personne pour le surveiller. Sans personne pour vérifier que les souvenirs qu'il récupérait n'étaient pas faux, des illusions. Personne pour l'empêcher de faire des bêtises au nom d'une mémoire erronée. On ne pouvait jamais prédire le comportement d'un amnésique tant qu'il n'avait pas recouvré toute sa mémoire, John savait cela.

Et si Sherlock décidait subitement de retourner sauter du haut de l'hôpital, juste pour vérifier ses souvenirs, John ne le supporterait pas. Pas une nouvelle fois.

Il chassa les parasites de sa tête et entreprit de questionner précisément son ami sur ce qu'il avait récupéré et fixé ces derniers jours. Il avait un peu de temps pour ce faire, aujourd'hui.


Le lendemain, ce fut le regard suspicieux, voire un peu grognon et fâché de Sherlock qui accueillit John. Le médecin préféra faire mine de ne rien voir. Il savait pertinemment ce que le détective lui reprochait, et ce sur quoi il s'interrogeait. Et il savait qu'il ne voulait y donner aucune réponse. Et tant pis pour la curiosité de son ami.

- Bonsoir Sherlock, salua-t-il en s'installant auprès du lit de son camarade.

Il nota au passage que Sherlock avait changé de pyjama, ce qui indiquait qu'il avait apprécié de récupérer des vêtements à lui (et avec eux de la mémoire). C'était une bonne chose pour les intentions de John de ce soir dans le grand plan Faisons-retrouver-la-mémoire-à-Sherlock.

- Soir étant le mot clé, grinça le détective, accusateur. Ne sommes-nous pas dimanche ?

- J'ignorais que tu avais appris les jours de la semaine. Avant ton accident, tu l'ignorais, répliqua John.

Il avait une défense toute trouvée pour justifier qu'un jour où il ne travaillait pas, il vienne en dehors des heures de visite, tard le soir, comme s'il avait exercé toute la journée. Mais il préférait donner à Sherlock l'illusion qu'il l'avait percé à jour et qu'il se défendait maladroitement pour vainement essayer de conserver l'effet de surprise de ce qu'il projetait. Ainsi, lorsque Sherlock apprendrait le plan de la soirée, peut-être cesserait-il de se poser des questions sur les horaires de John. Peut-être.

- Mmrpff.

Le baragouinement du détective montrait bien qu'il était vexé, mais John le connaissait trop bien, amnésique ou pas amnésique pour savoir que lorsque Sherlock était vraiment vexé, il se murait dans un silence glacial. S'il boudait ostensiblement, c'était que la réplique de John l'avait amusé plus qu'autre chose et qu'il refusait de le montrer.

- J'ai de nouveau quelque chose pour toi, ce soir. Mais d'abord, comment vas-tu ? Pas trop fatigué ?

Le détective soupira.

- Oui et non. Je passe mon temps à ne rien faire, on ne peut pas dire que ça me fatigue vraiment. Mais la mémoire...

- Retrouver tes souvenirs t'épuise, comprit aussitôt John.

- Oui, gémit le détective. Ça me broie la tête quand ils affluent, quand ils traversent mon esprit, je dois tout ranger, organiser, replacer dans le palais mental. C'est un travail de titan. J'en retrouve des bribes tous les jours, et je dois passer parfois plusieurs heures non pas à me souvenir du souvenir en question, mais à me remémorer à quoi le rattacher. La plus infime parcelle de mémoire peut être la plus laborieuse. Ce matin, Mrs Hudson a allumé la télé, et je me suis souvenu que les coccinelles étaient rouges. Non pas que cela ait une importance, mais cela m'a rappelé pourquoi les coccinelles sont rouges... Ce n'est rien, sans doute. Mais un jour, j'ai eu connaissance de cette information et il m'a fallu près d'une heure pour récupérer à la force de mon mental toutes mes notes classées sur le sujet du fait de mes expériences antérieures, quand j'étais petit...(1) Les médecins ne comprennent pas que cela me fatigue autant. Ils disent que je passe mon temps à dormir et que je dois bouger. Ils ne comprennent pas...

Sa voix était plaintive, clairement épuisée. Effectivement, les pauvres docteurs devaient avoir bien du mal à comprendre pourquoi on leur monopolisait une chambre pour un patient de toute évidence en excellente santé physique qui passait ses journées à méditer et qui devait ne cesser de se plaindre qu'il était éreinté !

Mais John, lui, savait que le palais mental n'était pas une facilité de la part de Sherlock. C'était un travail de longue haleine, d'une architecture et d'une complexité absolue. Le cerveau de Sherlock ne s'endormait presque jamais. Les études de médecine avaient appris à John que le sommeil se découpait en trois phases : le premier sommeil, le sommeil profond et le sommeil paradoxal. C'était durant la troisième phase qu'on rêvait, mais dans la deuxième qu'on se reposait réellement.

Mais il avait vu de ses propres yeux, et plus d'une fois, Sherlock dormir : son corps traversait bien les trois phases, mais son cerveau, lui, paraissait basculer du premier sommeil au sommeil paradoxal sans repos profond. Il ne s'arrêtait presque jamais de penser. Quel que soit le moment où il s'était endormi et le moment où il se réveillait, Sherlock était toujours alerte, l'esprit en ébullition et « prêt-à-penser ».

John ne doutait alors absolument pas que reconstruire trente ans de mémoire pouvait épuiser n'importe qui.

- Je comprends ce que tu ressens... reconnut-il. Enfin, je ne le comprends pas vraiment vu que je ne suis pas comme toi, mais j'ai vécu suffisamment longtemps avec toi pour être le mieux placé pour comprendre ce que tu dis. Néanmoins, je ne donne pas entièrement tort à tes médecins.

- À quel sujet ? renifla Sherlock, méprisant.

- Tu dois bouger. Tu t'es vu ?

Sherlock baissa les yeux sur son propre corps sous les couvertures, tentant de comprendre ce que John voulait bien dire par là.

- Sherlock, tu n'as jamais été bien épais, c'est un fait. Mais tu avais des muscles. Tu étais en excellente forme physique, bien que trop maigre. Cela va faire plus de cinq jours que tu es hospitalisé, et ta masse musculaire fond déjà.

Le détective ouvrit des yeux ébahis. D'après ce qu'on lui avait dit, et ce dont il se souvenait, c'était lui qui était doué pour analyser les gens et repérer chaque détail physique. Il le faisait toujours, inconscient de comment il s'y prenait pour deviner toutes les liaisons des infirmiers, les animaux domestiques des infirmières, et les infidélités et enfants des docteurs, mais il le faisait à chaque nouvelle entrée dans sa chambre.

Mais John, c'était quelque chose de nouveau. C'était une sensation étrange que celle d'avoir été passé au crible de deux yeux inquisiteurs qui ne cillaient pas, doux et tendres. Ceux de son meilleur, non, de son seul ami.

Alors il ne répondit rien, trop choqué de cette révélation sur celui qui avait partagé sa vie et son appartement : John avait appris à observer, à ses côtés. Bien sûr, il savait observer les problèmes médicaux bien mieux que tout le reste, en témoignait ce qu'il venait d'affirmer à Sherlock, mais il avait bel et bien employé les méthodes du détective. Sherlock avait à peine eu conscience que pendant tout ce temps, on l'observait.

- Je suis médecin, Sherlock. Et j'ai toujours eu à cœur ta santé, soupira le docteur en voyant l'air de poisson rouge de son ami.

Un bref instant il fut tenté de prendre une photo, car l'air ahuri du détective n'était vraiment pas quelque chose qui arrivait souvent, mais John avait trop de loyauté pour ça. Et puis il avait conscience que la mémoire aussi fournie qu'un texte à trous de Sherlock pouvait aussi expliquer son comportement, et sa conscience médicale lui interdisait donc de profiter de la situation.

- Bref, j'ai bien l'intention de te faire bouger aujourd'hui. Mais avant ça, je t'ai amené quelque chose.

Les yeux du détective se mirent à briller, se demandant quelle part de sa vie John allait bien pouvoir lui rendre ce soir. C'était absurde, bien sûr, de se poser la question puisqu'il était amnésique. Ce qu'il allait découvrir cette-fois, il l'avait oublié et n'avait absolument aucune chance de le deviner. Mais il était aussi impatient qu'un enfant.

- John, cependant, ne semblait plus avoir à cœur de lui poser des devinettes, puisqu'il lui tendit immédiatement une boîte.

Sherlock l'observa un instant, la tenant et la soupesant entre ses doigts. Ce n'était pas une boîte à chaussures en carton, mais un objet finement ciselé, en bois sombre, poli, et aux verrous et charnières en argent brossé. L'objet devait avoir une grande valeur, au vu des finitions travaillées. Ce n'était pas une boîte à bijoux, néanmoins, car c'était bien trop gros pour cela. Et le bruit des objets dedans n'étaient pas le doux tintinnabule de colliers à perles et bracelets d'argent qui s'entrechoquent avec des boucles d'oreilles en diamant.

Le coffret ramena quelques bribes de souvenir à Sherlock, mais tout était flou. Une table, à Baker Street. Des papiers jetés pêle-mêle. Une demeure plus grande qu'un manoir. Un parc sous la pluie. La canne de John, appuyé sur un mur.

- Tu avais une canne ? demanda-t-il à John, étonné de cette découverte dont il n'avait aucun souvenir.

Ce dernier parut très surpris de la question, qui n'avait absolument rien à voir avec ce dont il était question actuellement. Mais l'esprit de Sherlock ne souffrait pas de la même basse logique avec laquelle les stupides mortels comme lui raisonnaient. Il y avait sans nul doute un lien parfaitement logique (selon Sherlock Holmes) entre la vieille canne de John et la boîte qu'il venait de lui tendre. Il ne fallait pas chercher à comprendre, et simplement répondre à la question posée. John avait appris ça, depuis le temps.

- Oui. Quand je suis revenu d'Afghanistan. Elle n'a pas fait long feu avec toi.

Il rit tout seul de sa blague, mais Sherlock resta perplexe.

- Tu ne te souviens pas ? finit par comprendre John, un brin peiné.

- Non, reconnut le détective.

- Je souffrais de stress post-traumatique.

La mémoire de Sherlock s'anima soudain d'une nouvelle image, celle de sa rencontre avec John. Pas à Baker Street, comme il l'avait cru jusqu'alors. Mais à Saint Bart, dans un des laboratoires. En présence de Molly et... Mike ou était-ce Mitch ? Cela n'avait pas grande importance. Il avait rencontré John ici-même, dans cet hôpital, simplement quelques étages plus bas. Et aujourd'hui, c'était comme s'il rencontrait John de nouveau.

Lorsque le médecin avait franchi le seuil de sa chambre plusieurs jours plus tôt et s'était présenté, Sherlock avait eu un flash à propos d'une sœur qui était un frère (ou l'inverse ?) mais c'était tout. Depuis, les souvenirs de sa vie avec le docteur était surtout basé à Baker Street, et sa mémoire mal en point avait assumé que c'était lors de la visite de l'appartement (et de la rencontre avec Stephen-le-crâne) qu'il avait rencontré John. Il apprenait aujourd'hui qu'il n'en était rien.

Il se souvenait soudain de l'arrivée de John, de sa carrure fière qui ne ployait pas, de sa canne, de lui qui avait observé son nouvel interlocuteur au moins trois secondes de trop par rapport à ce dont il avait besoin pour deviner la vie de quelqu'un. Il se souvenait de son comportement déraisonné. Il avait sorti le grand numéro, balancé son nom, une adresse, fait un clin d'œil. Et n'avait reçu aucune insulte en retour. De la stupeur, tout en plus. Et puis des compliments, plus tard, dans une voiture. Un taxi ? Il n'avait aucune conscience, alors, qu'il venait de rencontrer l'homme qui partagerait sa vie des années durant.

Malgré tout cela, il ne voyait vraiment pas en quoi cette histoire de canne qui faisait long feu pouvait être une blague.

John, cependant, était là pour lui en parler. Il avait bien compris que son ami avait encore eu un bouleversement interne et lui laissait le temps de s'en remettre avant de recommencer à parler.

- J'avais une canne en revenant du front. À cause de ma jambe. Mais quand j'ai commencé à te suivre sur les enquêtes, je l'oubliais, remplacé par de l'adrénaline. Mais quand on rentrait, j'éprouvais parfois de nouveau le besoin de l'avoir, comme un moyen de me rassurer et tu...

- Levais les yeux au ciel, compléta Sherlock, se souvenant de ses mimiques.

- Oui. Et un jour... tu as décidé que c'en était assez, et... tu l'as jeté au feu. Elle a brûlé, dans notre cheminée, et tu as conclu qu'ainsi, j'arrêterai de me lamenter.

Le sourire dans la voix de John prouvait qu'il y avait bien longtemps qu'il n'en voulait plus au détective pour cet incident, qui le faisait désormais rire. Dans le fond, Sherlock avait eu parfaitement raison de se débarrasser de cet engin stupide, sans quoi John traînerait sans doute toujours son boitement aujourd'hui.

Sherlock se mordit la lèvre, désolé de ce qu'il avait fait. C'était une sensation étrange, puisqu'il ne lui semblait pas, au vu de tous les trous qu'il comblait peu à peu, qu'il ne se soit jamais senti désolé pour quiconque. Mais bizarrement, John lui inspirait ce genre de sentiments.

- Y'a prescription depuis un paquet d'années, Sherlock ! rit le médecin. Tu ne veux pas ouvrir ta boîte maintenant ?

Hochant la tête, Sherlock obéit et fit jouer les fermoirs d'argent pour soulever le couvercle et révéler le contenu de la boîte. Qui libéra un bric-à-brac assez divers, qui n'avait probablement aucun sens pour quiconque serait tombée sur cette boîte par hasard. Mais pour Sherlock, tout cela fit brutalement sens. À chaque nouvel objet qu'il soulevait, regardait, palpait, sortait de la boîte, une foule de souvenirs l'assaillaient.

- Arrogance, finit-il par dire. C'est toi qui l'a dit. Ma boîte d'Arrogance. En référence à Pandore.

- Yep, acquiesça John.

Sherlock n'était pas très calé en mythologie, et la première fois que John avait dit cela, il n'avait pas bien compris la référence. Pandore ne lui évoquait pas grand-chose. Mais comme il détestait rester dans l'ignorance, il avait fait ses recherches pour mieux comprendre ce que son ami lui avait dit. Et s'était senti très vexé. Pandore, cette idiote, avait ouvert la boîte de tous les maux et les avait libérés sur Terre (à l'exception de L'Espérance, qui n'avait pas eu le temps de sortir), et la boîte de Pandore était devenu synonyme de quelque chose à ne surtout pas ouvrir sous peine de faire le mal.

La boîte de Sherlock n'était pas celle de Pandore, ne faisait pas le mal, mais comme le disait John, elle était le symbole de son arrogance. De sa fierté.

Sherlock avait toujours aimé collectionner. Depuis toujours. Quand il était vraiment petit, il collectionnait les cailloux, un par jour, ramassé sur le chemin entre chez lui et la forêt où il allait jouer. Cela l'aidait à compter les jours. À savoir qu'aujourd'hui n'était pas une répétition d'hier. Qu'il ne vivait pas dans une boucle infernale. Cela l'aidait à contrôler sa propre existence.

Ça lui avait passé au fil du temps, lorsqu'il comprit que son existence était bien ancrée sur Terre. Il se mit alors à collectionner les solutions chimiques, les insectes, les papillons épinglés, les marguerites en été, mais également des choses plus curieuses comme les fouets de cuisine à chaque gâteau fait par sa mère (ils avaient un budget « fouet de cuisine » très important, à la maison, car jamais ses parents ne contredisaient Sherlock) ou bien les craies blanches volées à ses enseignants, à l'école.

Le besoin de collectionner avait passé avec la drogue. Mais ne l'avait jamais quitté. Et quand il avait vraiment commencé son emploi de détective consultant, cela lui avait repris. Il avait besoin de souvenirs. D'accumuler des choses sans suite.

Pas forcément sur toutes les enquêtes, même pas nécessairement sur les plus importantes. C'était celles qui l'avaient marqué, qui avaient du sens pour lui.

Il volait un badge de policier par-ci, un rapport d'autopsie par-là, une mèche de cheveu dans un sac de pièce à conviction, une photocopie du procès, quatorze grammes d'or en poudre, une bague, une fourchette, un bout de plastique jaune du bandeau « crime scene do not cross », une petite bouteille d'eau vide, un verre en cristal ciselé (et emballé dans du papier bulle), pleins de papiers divers et variés, des notes de sa main et celles de la police, principalement.

Il chapardait des souvenirs au Scotland Yard quand il consultait pour eux, directement aux particuliers quand il agissait seul. C'était parfois des objets de valeur, parfois pas, mais ça renvoyait toujours à quelque chose de précis sur une enquête.

La fourchette, par exemple, correspondait à un meurtre dans une cuisine. La fourchette avait constitué un élément clé pour retrouver l'assassin. Il s'en souvenait à présent.

Par arrogance, par fierté, par orgueil, Sherlock éprouvait le besoin de collectionner ses réussites par le biais d'un cafouillis infâme. Des souvenirs d'enquête.

Et quoi de mieux que des souvenirs pour récupérer sa mémoire défaillante ?

Adressant à John un sourire lumineux, presque teinté de larmes tant l'émotion et les souvenirs vrillaient son crâne, il entreprit de prendre chaque objet, chaque papier, et rappeler rapidement l'enquête dont il était question.

John le corrigea, plusieurs fois, et dut également l'aider quand il butait sur des dates, des noms, des lieux. Mais lentement, il progressa, et à la fin, plus de deux heures plus tard, le palais mental commençait à avoir fière allure. Il y avait encore des trous, mais pour quelqu'un qui ignorait jusqu'à son nom même pas une semaine plus tôt, c'était très encourageant.

- Et la boîte, Sherlock ? Le coffret ? demanda doucement John.

La boîte ?

Sherlock passa la main dessus, laissant glisser son doigt sur le bois poli. Mais rien ne venait. Rien de plus que les quelques flashs de tout à l'heure : Une table, à Baker Street. Des papiers jetés pêle-mêle. Une demeure plus grande qu'un manoir. Un parc sous la pluie. La canne de John, appuyé sur un mur. Ce n'était pas suffisant.

Il gémit, frustré, appuyant ses doigts avec force contre ses tempes, comme si cogner son crâne pourrait l'aider à mieux se souvenir.

- Ne te fais pas du mal inutilement, dit la voix tranquille de John. Ça reviendra en temps utile. Tout reviendra. J'en suis sûr. Ne te fais pas du mal inutilement. Il y a autre chose que j'aurais voulu te monter ce soir. Il est déjà tard, mais on sera tranquille au moins. Tu es d'accord ?

Sherlock laissa retomber ses doigts sur le matelas, vaincu.

- Oui, soupira-t-il en replaçant tout ce qu'il avait sorti du coffret à l'intérieur de celui-ci.

- Cela nécessite que tu te lèves, affirma John.

Sherlock ouvrit des yeux surpris. Mais n'osa pas aller à l'encontre de l'ordre, aux relents de militaire. Obligeamment, il saisit la boîte en bois pour la poser à côté de lui et pouvoir soulever les couvertures sous lesquelles il se cachait.

Soudain, ses doigts accrochèrent une petite aspérité dans le bois, un petit trou minuscule dans un coin, qu'on ne pouvait pas vraiment deviner si on ne mettait pas le doigt dessus – au sens littéral du terme.

Il se plia de douleur, l'esprit à la proie de souvenirs à vif.

John. Sa première enquête avec John. Sa première enquête avec John, pour laquelle il travaillait en solo, sans Scotland Yard. Ni lui, ni John ne savait vraiment ce qu'ils fabriquaient. Une pluie battante, sous laquelle ils avaient couru en sortant du taxi. La voiture les avait laissés à la grille de l'imposante demeure, et le jardin était immense avant d'arriver aux marches et au heurtoir de la porte d'entrée. Sherlock avait remonté son Belstaff autour de son cou, John avait enlevé son blouson pour le mettre au-dessus de sa tête et ils avaient couru, riant comme deux gosses. Ils n'avaient même commencé l'enquête, ils n'étaient même pas encore arrivés au manoir. Mais déjà ils riaient, euphoriques. De cette première enquête. D'être ensemble ?

La maison était très riche, la propriétaire venait d'une famille anoblie depuis des générations ou presque. À peine arrivés, John avait posé sa canne dans un coin, appuyée contre un mur et l'avait oublié, poussé par l'adrénaline et la course. Sherlock, qui furetait en promenant son regard partout, l'avait vue et s'était fait la réflexion que laisser le médecin s'illusionner dans son stress post-traumatique était une erreur, et qu'il ferait tout pour se débarrasser du PTSD. Et de la canne. Pas forcément dans cet ordre-là.

Pendant la visite, durant laquelle la riche propriétaire expliqua pourquoi elle les avait fait venir (une histoire de mari avec une double vie et un héritage à la clé. Il y avait toujours un héritage à la clé), Sherlock avait emmagasiné le plus d'indices possibles, du feu ronflant dans la cheminée à la brique plus foncée que les autres sur le manteau de ladite cheminée, en passant par le bureau jonché de papiers divers et variés et la bibliothèque dont certains livres n'étaient que des couvertures pour faire croire qu'elles étaient pleines de papiers importants.

Le détective avait fini par conclure, sans trop de difficultés, que l'homme n'avait aucune maîtresse, si ce n'était son emploi. Mais qu'il n'était pas le banquier qu'il affirmait être, mais un agent de Sa Majesté, MI-5, section secret défense, ingénieur de son état, tenu de mentir à tous ses proches sur son travail véritable.

Maintenant, il était foutu. Soit il quittait sa femme, soit il perdait son boulot. Et ce, à cause de sa femme, puisqu'elle avait refusé de faire confiance à ses propos rassurants et à ses promesses, et avait fouiné jusqu'à faire éclater la vérité, en embauchant Sherlock au passage. Il avait reproché à sa femme de ne pas avoir tenu ses vœux de mariage, où elle lui promettait fidélité et confiance. Madame avait rétorqué que ce n'était que des mots, mais qu'était-elle censée faire en le sachant lui mentir tous les jours et toutes les nuits, hein ?

Sherlock et John avaient préféré s'éclipser à ce moment-là de la dispute conjugale, fuyant dans les couloirs de la bâtisse et retraversant le parc sous la pluie en riant de nouveau.

Ce n'était qu'en arrivant à Baker Street que Sherlock avait montré sa trouvaille à John. Le coffret, pourtant volumineux, glissé sous son manteau sans que le médecin ne remarque rien. Le début de ses larcins de pie voleuse. Sherlock l'avait exhibé fièrement, John l'avait morigéné, et les doigts humides de pluie du détective avaient laissé échapper la boîte, qui s'était alors cogné contre la table de Baker Street. Faisant un trou. Un minuscule petit trou dans le bois. Dans lequel Sherlock avait mis le doigt.

- Je... je me souviens... du coffret, je... bafouilla-t-il.

John lui sourit, doucement, tendrement. La nuit, depuis longtemps tombée, donnait un éclairage particulier à ses yeux posés sur Sherlock et le détective eut subitement mal. Il y avait quelque chose d'anormal dans ces yeux, il ne savait pas quoi, mais ça faisait mal.

- Tout revient en temps utile, comme je le disais. Tu viens ?

Sherlock enfila rapidement une paire de chaussures, noua sa robe de chambre bleue autour de sa taille, et suivit le médecin hors de la pièce.

Leur escapade était étrange. Il faisait nuit, et ils ne croisèrent personne. Pour autant, l'hôpital n'était pas plongé dans une angoissante obscurité. Au contraire, tous les couloirs étaient éclairés, pas aussi vivement qu'ils l'étaient dans la journée, mais bien suffisamment pour leur faire oublier qu'il était bientôt minuit.

Sherlock n'était pas ressorti de sa chambre depuis son admission, presque une semaine plus tôt. Des repas lui arrivaient régulièrement, il avait une salle de bains à disposition, et il passait ses journées à creuser sa mémoire pour le reformer à partir des souvenirs ranimés par John durant la soirée, ou rapportées par des visiteurs dans la journée.

Il n'avait donc aucune idée d'où ils allaient, mais suivait John sans la moindre inquiétude. Le médecin franchissait les couloirs et les portes avec l'air d'être un habitué des lieux.

Ce fut seulement lorsqu'il sortit un badge magnétique de sa poche et qu'il ouvrit avec des portes manifestement interdites au public que l'un des sourcils de Sherlock se haussa, soupçonneux.

- Oh, ça va, hein, je l'ai juste emprunté, et ce n'est pas toi qui va me faire la morale, grommela John en réponse au regard interrogateur.

Le détective ne répliqua rien, mais essaya d'étouffer, non sans peine, son sourire victorieux.

Ils descendirent encore quelques escaliers, puis arrivèrent dans des couloirs sombres. Il n'y avait que les veilleuses vertes de sortie qui éclairaient leur route. Cette partie de l'hôpital n'accueillait plus de public, et si ceux qui y travaillaient n'étaient pas là, on éteignait la lumière.

Mais l'obscurité ne semblait pas gêner John, au contraire, qui continuait de progresser en connaisseur des lieux. Sherlock, dans son sillage, ne se sentait pas inquiet non plus.

Le médecin s'arrêta finalement devant une porte, dont le manque de lumière empêchait de savoir ce qu'il y avait écrit dessus. Il fit passer le badge magnétique sur le côté, une petite diode verte s'alluma, un petit clic résonna, et les deux portes battantes s'ouvrir. John s'engouffra dans l'ouverture, Sherlock sur les talons, et s'arrêta sitôt le seuil franchi. De la main, il tâtonna un instant sur le mur, et puis soudainement, les néons du plafond grésillèrent et les uns après les autres, s'allumèrent, éclairant la pièce comme en plein jour.

Le détective cligna des yeux, comme une chouette réveillée en plein jour, le temps de s'habituer à la vive luminosité, et apprécia soudain la pièce à sa juste valeur.

- La morgue... murmura-t-il, ému.

Dans le genre balade romantique, ce qu'ils venaient de faire avec John avait probablement le pire classement de l'histoire de la Terre. Dans la nuit noire et silencieuse, la pièce blanche étincelante qui sentait le détergent et autre aseptisant était clairement glauque. Dans chaque tiroir au mur, il y avait un cadavre. Sur la table en plein milieu, il y avait des tâches sombres de sang qui ne partaient plus depuis des années. Sur le plan de travail, il y avait des outils suffisamment tranchants pour assassiner quelqu'un d'un seul coup (paradoxalement, la morgue était donc un excellent endroit pour se protéger des zombies). C'était glauque à souhait, et Sherlock avait l'impression de découvrir le plus beau cadeau du monde.

Des nouveaux souvenirs affluaient : une cravache, sa rencontre avec Molly, des analyses en tout genre, des dissections, des balafres, des cafés avec Molly, des foies, des orteils, de bocaux de peau...

Molly n'avait eu de cesse de lui rendre visite depuis son hospitalisation (au contraire de gens comme Donovan ou Billy, le chef de ses indics de sans-abris, ou encore Jake, l'ancien dealer de Sherlock, elle ne venait pas sur ordre du Tout-Puissant Mycroft – Jake d'ailleurs, venait menottes au poing, en provenance directe de Pentonville – mais bien de son plein gré), et elle lui avait raconté tout cela. Mais rien ne s'était débloqué dans sa mémoire. Des bribes, quelques images, rien de bien concret.

Il suffisait que John l'amène ici, l'accompagne ici, et tout affluait.

- On en a assez fait pour ce soir, je crois, décréta John en bâillant. Je te ramène à ta chambre.

Sherlock serait volontiers resté plus longtemps, se sentant au milieu des cadavres comme un poisson dans l'eau, mais il ne protesta pas et suivit son ami dans la longue enfilade de couloirs et d'escaliers. Tous les souvenirs de ce soir l'avait épuisé et il n'aspirait qu'au repos, pour reconstruire son palais en paix.

Il eut à peine conscience que John le ramenait à sa chambre et le laissait dormir. Dans un sursaut de réalité, néanmoins, Sherlock ne put empêcher son cerveau de faire la réflexion suivante : John lui rendait sa mémoire, morceaux par morceaux, avec une efficacité peu commune. John lui rendait des souvenirs de tous ses proches. John lui rendait des souvenirs de leur vie commune. Mais John ne lui donnait aucune information, aucune parcelle de mémoire sur lui-même, taiseux et secret. Ne restait à Sherlock que ce seul indice, cette phrase obsédante qui s'imprimait sur sa rétine et sur chaque parcelle du corps Watson : et toi, qui te soignera ?


(1) Pour info, les coccinelles "foncent" avec l'âge, c'est à dire que quand elles sont petites, elles sont jaunes, puis orange, puis rouge... sauf certaines espèces. Bien sûr, je suis sûre que Sherlock connaît une explication bien plus détaillée que moi sur la question. Non parce que je me suis toujours demandé pourquoi ces pauvres petites bêtes n'étaient pas vertes, pour se fondre dans le paysage... Rouge, elles font des cibles évidentes pour les prédateurs. Notez que c'est exactement la même problématique pour les gendarmes, mais j'ai plus d'affinités pour les coccinelles...


Je vous rappelle qu'il y a un petit jeu : TOUS les personnages originaux mentionnés dans cette fic (y compris ceux cités rapidement, juste en passant), à l'exception de : Gisele, Ambre et Stephen le crâne (que vous découvrirez plus tard dans la fic), ont un POINT COMMUN. Saurez-vous trouver lequel ? Si oui, et si vous êtes capable d'expliquer ce point commun, je m'engage à offrir une ficlet/OS au vainqueur ! ATTENTION, je ne saurais trop vous conseiller d'attendre le dernier chapitre pour me donner vos propositions, afin d'être sûr que ce que vous affirmez vaut pour tous les personnages...

Prochain chapitre dimanche prochain, le 24 juillet !

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