L'attitude de Colias Palaeno surprit le jeune procureur. Il se souvenait distinctement de cet homme chaleureux, bienveillant et jovial lors de l'affaire des ambassades et il se trouvait désormais devant un individu au regard dur qui n'avait pas prononcé un seul mot à ses anciens amis. Pis encore, il paraissait beaucoup moins rayonnant qu'il y a deux ans. De lourds cernes commençaient à apparaître sous ses yeux et son visage plus osseux semblait indiquer qu'il avait bien maigri. Toutefois, ce qui frappa encore plus le procureur, c'était que le teint presque basané du chef du gouvernement avait franchement pâli. Était-il malade?

Le Premier Ministre s'assit au bout de la table, faisant dos à la baie vitrée et, d'un geste auguste, fit asseoir toute l'assistance.

Edgeworth scruta l'attitude des ministres autour de la table. Ceux-ci avaient perdu l'arrogance qu'ils manifestaient à l'arrivée du trio et un climat de malaise, presque de peur, venait de s'installer. Le ministre à la droite de Palaeno, petit, chauve et au faciès presque porcin, suait à grosses gouttes en tripotant la petite liasse de papier qu'il avait disposée devant lui. On aurait dit qu'il était fortement intimidé par l'arrivée de son supérieur hiérarchique.

« Tout ceci est rocambolesque, pensa Edgeworth. Palaeno serait-il devenu le dirigeant d'une junte à qui l'on doit allégeance sous peine d'être fusillé? »

Von Karma et Dick Gumshoe firent un regard médusé au procureur, signe qu'eux-mêmes ne comprenaient pas la transformation de celui qui était devenu ambassadeur de Codophia deux ans plus tôt. Les réflexions furent interrompues par le propos introductif du Premier Ministre.

« Messieurs, mesdames. Je n'ai nul besoin de vous répéter une nouvelle fois à quel point la situation est alarmante. À n'en point douter, aucun élément nouveau n'a refait surface dans vos ministères, je suppose? » débuta Palaeno d'une voix ferme qu'Edgeworth ne lui connaissait pas.

Le Premier Ministre fixa chacun de ses ministres d'un regard accusateur l'un après l'autre. La très forte majorité ne soutinrent pas son regard et baissèrent les yeux en marmonnant des excuses. Seul le Duc Sigmund demeura la tête haute, une expression de défi dans le regard.

« Monsieur le ministre de la justice aurait-il quelque chose à nous fournir hormis une attitude bravache? ironisa Palaeno en affichant un rictus.

- En collaboration avec le ministre de l'intérieur, nous avons réussi à démanteler plus d'une dizaine de réseaux des radicaux. Beaucoup de simples membres, mais aussi trois haut-gradés du mouvement. Ils seront inculpés sous peu pour conspiration et complot, répondit Sigmund, magistral.

-Bonne nouvelle », grogna Palaeno.

Le petit ministre chauve poursuivit l'exposé de Sigmund, d'une voix fluette :

« En tant que ministre de l'intérieur, je me permets de compléter les propos de mon collègue. Mes hommes ont complété une grande opération d'envergure dans tout Prazdec. La capitale sera bientôt libérée des foyers d'agitation extrémiste. Bien évidemment, à l'Assemblée Nationale, les députés séparatistes du Parti Babahlien de Libération hurlent au totalitarisme.

- Ceux-là, j'en fais mon affaire, coupa Palaeno. Je les connais très bien ces lascars. Si on les écoutait, il faudrait s'excuser aux poseurs de bombes après les déflagrations. »

Un ministre émit un petit rire nerveux avant de se faire violemment imposer le mutisme par un regard courroucé du Premier Ministre.

« La population en général nous soutient, poursuivit Sigmund. Elle voit d'un bon œil l'arrestation des perturbateurs, obstacle à la paix.

- Si la population aime tant la paix, pourquoi plus de la moitié des députés du territoire de Babhal sont-ils issus du Parti Babhalien de Libération? » demanda sèchement Colias Palaeno.

Sigmund n'insista pas. La rhétorique avait ses limites.

Von Karma se pencha vers Edgeworth et glissa :

« Le Premier Ministre nous dévoile un tempérament insoupçonné. »

Edgeworth acquiesça d'un signe de tête. Palaeno, détourna son regard de ses ministres et porta son attention vers le procureur.

« Vous avez quelque chose à nous dire, procureur Edgeworth? »

Edgeworth saisit la balle au bond.

« Je ne suis pas ici pour entendre des rapports concernant la situation d'un pays qui n'est pas le mien. Bien que tout ceci soit des plus passionnants, je vous assure. »

Palaeno fit une grimace.

« C'est tout-à-fait exact, procureur. Je n'ai pas oublié la raison de votre présence ici, débuta le Premier Ministre. Seulement, vous voilà maintenant plus au fait du quotidien de notre gouvernement et de la précarité de notre position. »

Il poursuivit, la mine sombre.

« Et tout ce que nous avons accompli en si peu de temps pourrait bien être réduit à néant. Nous avons deux semaines pour que la statue de Primidux soit retrouvée. Sinon… il est inévitable que nous détiendrons le titre de dernier gouvernement de Codophia. »

Des murmures inquiets s'élevèrent parmi les membres du cabinet ministériel. La dame brune assise à la droite d'Edgeworth en profita pour prendre la parole d'une voix claire :

« Je persiste à penser que la population a évolué et qu'elle n'a plus besoin de ces anciens symboles. Peut-être surestimons-nous la portée de cet événement. »

Un lourd silence s'abattit dans la salle. Les autres ministres se tournèrent, angoissés, vers leur supérieur dont le visage s'était immédiatement empourpré. Palaeno, impitoyable, déversa immédiatement ce qu'il avait sur le cœur :

« Madame la ministre des institutions. Avant la réunification, une véritable guerre froide s'était installée entre Allebahst et Babahl à cause de cette statue. À peine deux années plus tard, vous me dites que la population est sans doute passée à autre chose. »

Le sarcasme du Premier Ministre était douloureux à entendre pour les observateurs. La ministre ne se laissa toutefois pas démonter.

« Les vieux symboles archaïques peuvent facilement être laissés de côté au profit d'institutions plus modernes. Nous aurions dû dès le départ affranchir le destin du Prince de cette statue. Je propose d'ailleurs que l'on mette sur pied…

- Silence! coupa Palaeno, furibond. Nous ne sommes pas ici pour réformer le pays, mais bien pour le sauver de l'éclatement! Nous réformons quand le pays se porte bien, pas quand il est en crise! Si nous changions les règles immédiatement, cela équivaudrait à admettre que depuis la réunification, le régime est à bout de souffle et que l'État est trop faible. Et c'est précisément ce que veulent les extrémistes! »

Le Premier Ministre abattit son poing sur la table et se leva d'un bond, le visage déformé par la colère.

« Je pense que beaucoup trop d'entre vous n'ont pas encore saisi la gravité de la situation! Je ne veux pas de suggestions, je ne veux pas de manifeste idéologique ni de plan de rechange! Je veux que cette statue soit retrouvée! Je veux que tous vos ministères et vous-mêmes s'emploient 24 heures sur 24 à la retrouver, bande d'incapables! »

La critique était rude et le ton beaucoup trop théâtral, selon Edgeworth. La colère semblait pourtant bien efficace auprès des ministres.

« Nous avons deux semaines avant la cérémonie. Je vous demande le maximum, ce qui veut dire que vous ne devrez quitter vos ministères que si vous avez des informations capitales à me fournir. Pour le moment, dehors tous! » conclut Palaeno en pointant la porte d'un geste autoritaire.

L'assistance, sous le choc, se leva sans un mot. Les ministres sortirent un à un, la mine déconfite pour la plupart. Le détective Gumshoe se leva afin de leur emboîter le pas.

« Non pas vous, détective. Vous restez, ainsi que les procureurs », intima Palaeno.

Le détective se rassit poussivement, un air interloqué sur son visage. Von Karma se contenta de fixer Colias Palaeno, les bras croisés en attendant la suite. Elle était visiblement très choquée de la manière dont le chef du gouvernement avait traité ses subalternes.

La lourde porte du bureau fut finalement fermée par le domestique. À ce moment, Edgeworth se leva, souriant, avant de s'adresser à Palaeno.

« Vous pouvez maintenant laisser tomber cette comédie, Monsieur le Premier Ministre. »

Palaeno fixa Edgeworth avec un regard de dédain et d'incompréhension. Le procureur, peu impressionné, soutint son regard avec un sourire sarcastique.

« Je suis désolé, mais c'est un peu trop gros pour que ce soit crédible à mes yeux », poursuivit Edgeworth.

Brusquement, Palaeno se détendit et baissa lentement la tête. En la relevant, son regard s'éclaircit et il affichait désormais un sourire des plus chaleureux comme il en avait l'habitude lorsqu'il était ambassadeur.

« On ne peut décidément rien cacher au grand procureur Miles Edgeworth, déclara-t-il, d'un ton désolé.

- Ne soyez pas triste, c'était très bien exécuté. »

Les deux hommes échangèrent une poignée de main amicale devant le regard médusé de Gumshoe et Von Karma. Cette dernière n'appréciait particulièrement pas la situation.

« Que signifie cette farce idiote? tonna-t-elle. Vous ne croyez pas qu'il y a plus urgent que de faire du théâtre!

- Et bien moi j'y ai cru. Je sentais même des larmes monter lorsque vous avez ordonné de sortir », souligna pathétiquement Gumshoe.

Von Karma le gratifia d'un regard sarcastique avant de se lever pour rejoindre Palaeno et le jeune procureur. Le Premier Ministre serra la main de la procureur prodige avec un air d'excuse.

« Veuillez me pardonner, Maître Von Karma. Si vous saviez comme ce personnage ne me fait pas plaisir non plus, mais j'y suis malheureusement contraint par la force des choses.

- La force des choses vous pousse à vous comporter en apprenti-Pinochet? » ironisa Von Karma.

Palaeno éclata de rire.

« Nul besoin d'être mesquine, Maître. Vous ne connaissez qu'une infime partie de ce qui se passe en Codophia. La statue de Primidux n'est qu'une moisissure supplémentaire qui s'ajoute à la quantité de pourriture de ce pauvre pays. »

Le trentenaire à la crinière blonde se mit face à la baie-vitrée et baissa la tête. Edgeworth le trouva particulièrement troublé et ne put s'empêcher d'éprouver de la sympathie. Von Karma ne partageait visiblement pas ce sentiment.

« Et bien alors? rugit-elle. Que signifie cette mascarade?

- Franziska, sois patiente. Notre ami a beaucoup de soucis », intervint Edgeworth.

Palaeno, d'un geste de la main, fit comprendre qu'il n'en prenait aucun ombrage. Il soupira longuement avant de répondre.

« Je suis le quinzième Premier Ministre du pays en six mois. Les gouvernements ici chutent à peine quelques jours après leur assermentation. Au-delà du scandale de la statue de Primidux, le pays n'est pas gouvernable. »

Un cynisme franc plutôt inhabituel chez un chef de gouvernement.

« J'ai été catapulté Premier Ministre après le vol de la statue. Cela n'a fait que confirmer ce que je savais déjà à propos de Codophia.

- Mais pourquoi vous précisément? demanda le détective Gumshoe. Vous êtes un ambassadeur, pas un politicien. »

Palaeno lui fit un léger sourire.

« J'ai eu la même réaction que vous, détective, croyez-moi. Les hautes sphères de la société codophiennes ont interrogé la population et mon nom leur est parvenu largement en tête de liste comme candidat pour être Premier Ministre.

- Je ne vous connaissais pas une si grande popularité, souligna Von Karma en ricanant.

- Croyez bien que je n'en tire aucun orgueil. Les Codophiens, depuis longtemps, ne jurent que par l'autorité et l'ordre. Ils sont lassés de ces gouvernements temporaires et des hommes politiques lâches. Ils exigent des hommes et des femmes qui ont de la poigne… et c'est dans ce contexte qu'on m'a appelé. »

Edgeworth pouffa de rire.

« Vous? Qu'est-ce qui a bien pu leur donner cette impression?

- Tout est de la faute des médias, maugréa le Premier Ministre. Ils m'ont grotesquement fabriqué un personnage rigide, froid et caractériel à coups d'articles vaseux et d'anecdotes imaginées. Il semblerait que déjà tout jeune, je chassais les ours en hiver, torse nu, avec une lance improvisée. Vous vous rendez compte? J'ai même entendu dire que, lassé de la tyrannie de mon père militaire, je l'ai écarté de sa place de chef pour devenir moi-même le patriarche familial à 15 ans. Mon père… un homme d'une bonhommie sans égale qui adorait sa famille. La caricature est grossière, mais elle a malheureusement été adoptée. »

Von Karma croisa les bras, sceptique.

« On vous a fabriqué un personnage artificiel et vous avez accepté le rôle. Pourquoi ne pas agir tel que vous êtes plutôt que d'imiter les méthodes de Quercus Alba? »

Le coup sembla sonner le Premier Ministre qui fit une grimace comme s'il avait mordu dans un citron. La comparaison était injuste et féroce. Ancien ambassadeur d'Allebahst, Quercus Alba prenait un malin plaisir à se faire passer pour un vieillard famélique, presque gâteux, alors qu'en réalité, il gardait une vitalité et une énergie hors du commun pour son âge. En plus de nourrir des ambitions malsaines…

Palaeno se ressaisit bien vite.

« Je ne peux pas vraiment vous en vouloir de porter un tel jugement sur moi, procureure Von Karma. Seulement, Alba procédait ainsi pour se couvrir lui-même et pour protéger son réseau de grand banditisme. Je joue ce personnage pour des raisons d'État. Je n'y gagne rien. Je suis devenue le Premier Ministre d'une poudrière. »

Il marqua une pause avant de poursuivre, dépité :

« Il n'y aura plus aucun recours après moi. Tout a été tenté. Si j'échoue, le pays se séparera de nouveau, et de façon permanente, j'en ai bien peur.

- En somme, c'est un cas de : « Après moi, le chaos », ironisa Von Karma, empruntant la formule des détracteurs du Général De Gaulle.

- Si vous voulez, c'est un peu cela. La statue n'a été qu'un déclencheur parmi tant d'autres.

- C'est vraiment terrible comme situation, intervint Gumshoe. Si je saisis bien, même si l'on retrouve la statue, la paix n'est pas assurée. »

Edgeworth fut surpris de la compréhension de Gumshoe face aux événements. Ce n'était pas dans ses habitudes, il faut bien le dire…

« La situation n'est pas des plus réjouissantes, effectivement, nota Edgeworth. Toutefois, concentrons-nous sur la statue de Primidux et comment la retrouver. Il sera toujours le temps d'intervenir par après si d'autres malheurs surviennent au pays.

- Je suis d'accord, ajouta Von Karma. Débutons l'enquête au plus vite, la politique ne me réussit pas… »

Palaeno se frotta les mains en souriant en pleines dents.

« Oui bien sûr, passons aux choses importantes. Le vol de la statue a eu lieu il y a cinq jours, ici même, dans ce palais. Les circonstances sont plutôt particulières…

- Des suspects potentiels dans cette histoire? » demanda Von Karma.

Le Premier Ministre devint d'un coup, plus sérieux. Son regard se fit plus sombre :

« Voilà, le problème. Nous avons des suspects et pas les moindres. Tout le personnel du château est suspect et on parle de gens au service du Prince depuis des années. L'employé le plus récent a été embauché il y a plus de dix ans, je crois. »

- Si l'un d'entre eux avait voulu affaiblir le pays, il aurait probablement agi avant, marmonna Edgeworth. Qui d'autres se trouvaient près des lieux? »

Palaeno esquissa un léger sourire.

« Voilà où l'histoire devient troublante. Les seuls autres gens se trouvant sur les lieux sont les membres de mon gouvernement… et moi-même. Nos ministères se trouvent dans ce château et nous ne le quittons plus depuis plus d'une semaine. »

Edgeworth se tapota la tempe et fronça les sourcils.

« On ne peut donc pas exclure la possibilité d'un ministre félon qui agirait indépendamment ou sous ordres. Mais effectivement, si ce sont là tous nos suspects, l'enquête risque de s'avérer délicate.

- Donc, nous avons les domestiques, les gardes du corps, tous les employés du château et les membres du gouvernement. Il n'y avait personne d'autre? demanda Von Karma.

- Hé bien… puisque nous sommes dans le château princier, il y avait évidemment… »

Colias Palaeno ne termina pas sa phrase. Le domestique qui était de faction derrière la porte venait de faire irruption sans prévenir. D'une voix forte et assurée, il clama :

« Sa Majesté, le Prince de Codophia. »