Ce chapitre prend place dans les épisode 9 et 10, pour ceux qui n'ont pas écoutés ou qui ne s'en souviennent pas.

Quelques jours plus tard eu lieu la première bataille à laquelle j'assisterais, parmi tant d'autres. Je n'y ai pas pris part, me contentant d'observer. Comme à chaque fois, j'en ressentis l'horreur. On me fit quelques blagues, mais au travers on me demandait sérieusement comment j'aillais pouvoir aider doc Zéro en cas d'urgence si je ne supportais pas de regarder un peu de violence. Je ne savais pas.

...

-La sylvidre que nous avons examinée ne possède ni les cellules cérébrales ni le squelette d'un animal. Ses tissus s'assimilent à ceux d'une plante. On peut littéralement parler d'humain végétal.

Un peu à l'écart, je ne perdais rien de ses paroles, avide de savoir, d'avoir une explication sur moi-même, même si ce n'était qu'un début. C'est difficile à comprendre, mais il faillait que je sache enfin ce que j'étais. Même s'il était en train de dire que j'étais une plante.

Zéro avait pu récupérer le cadavre d'une sylvidre, dans le but d'en apprendre davantage. J'étais là pour le seconder quand il l'avait fait, mais tout ce que je faisais était de lui apporter telle ou telle chose et d'écouter. Je ne pouvais pas dire pourquoi cela m'écœurait moins de toucher à un corps mort que de la voir mourir.

-La preuve est le fait que le liquide qui circule en elle est quasiment identique à la sève d'un certain groupe végétal.

Il a montré une carte parsemée de petits points.

-Nous en avons établis la distribution géographique. C'est en Amérique du Sud qu'il est le plus nombreux, plus particulièrement en Amazonie.

-Aussi dans les jungles des Indes et dans le sud-est asiatique, a fait remarquer Ramis.

-En Afrique, a poursuivi Nausicaa, surtout du côté de l'Égypte, alors que la végétation y est peu présente. Pour des plantes rares, il y en a beaucoup.

-Le capitaine avait raison, a repris Zéro, me fixant du coin de l'œil. Il est évident qu'elles sont regroupées là où on a trouvé les plus anciens vestiges de civilisations.

-On peut en conclure qu'il y aurait un lien entre elles et ces vestiges, a supposé Nausicaa.

-C'est fort possible, a accordé Albator. Il y a un lien mystérieux entre les sylvidres et la Terre.

Il a envoyé Ramis, accompagné de Nausicaa et de Yattaran, chercher un vase antique qui pourrait leur permettre d'en savoir plus. Se tournant brièvement vers moi, Albator m'a adressé un geste, deux doigts levés à peine quelques secondes comme un au-revoir, je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour me signifier qu'il m'avait vue même s'il ne m'avait pas adressé la parole. Ce n'était peut-être que mon imagination qui me poussait à voir un sens dans un geste banal, mais j'ai levé la main comme pour replacer une mèche derrière mon oreille et je l'ai imité tout aussi discrètement, me sentant ridicule.


Le vase de feu de la période Jômon (1). Le capitaine savait-il quelles protections entouraient ce genre de reliques qui avait survécu à tant de siècles? Sa théorie était censée, mais pour obtenir ce vase ce serait tout autre chose.

-Tu n'as pas encore parlé. Est-tu devenu muette?

Mikara a sursauté, ramenant son attention au présent. Elle était vêtue d'une veste de cuir androgyne, de couleur noir, qu'elle avait laissée entrouverte sur un t-shirt bleu, et des bottes du même style, et portait comme seul bijou un collier avec ce qui ressemblait à un médiator. Elle avait laissé ses cheveux détachés, mais semblait avoir mis du gel. Elle était superbe, du moins avant que je ne remarque qu'elle gardait son bras gauche immobile le long de son flanc. Mouais... Ça c'était un peu moins attirant.

-Je pense que c'est une bonne idée, a-t-elle déclaré après un moment de silence. C'est une piste potentielle, ça vaudrait le coup.

Sur ce elle m'a souri.

J'ai accepté.

-Elle te plait? m'a demandé le capitaine, à peine quelques minutes plus tard, après son départ.

J'ai opiné, un peu gêné. À ce moment je me suis aperçu qu'il ne souriait pas et qu'il ne semblait pas plaisanter. Il me scrutait en silence. Et ce regard entraperçu juste avant qu'il ne redevienne impassible et ne quitte la pièce... Ça ressemblait à de la jalousie. Celle qu'on éprouve quand on craint de perdre quelqu'un qu'on aime.

J'aurais pu en parler à Mikara, dès mon retour. J'ai préféré l'oublier, me disant que c'était impossible, qu'il ne la connaissait que depuis une semaine. J'aurais du, peut-être. Mais à ce moment, je ne crois pas qu'elle m'aurait cru. Moi non plus, à sa place, je n'aurais pas cru.


Ça faisait mal. Encore. C'était le même rituel à chaque jour, laver, remettre de la crème puis couvrir, et même si Zéro m'assurait que c'était plutôt simple et que je pourrais le faire moi-même, je ne voulais pas. Je me disais que je n'en serais pas capable.

-Est-ce que la Terre te manque? a demandé Zéro par la suite, me tendant un passage un verre de vin, sans doute sa manière de me réconforter.

-Parfois, ai-je admis. Mais... pas tant que ça. À part ma famille...

Je me suis mordu la lèvre. Oh, j'aimais être ici, et je comprenais pourquoi je ne descendais pas. Mais il faisait froid et le soleil me manquait.

-Il y a une autre extraterrestre dans ton cas, a-t-il ajouté. Il tient à son équipage, et il voit très bien que tu va mal. Ça fait presque deux semaines, et il n'y a presque aucun signe d'amélioration. Si je pouvais trouver comment t'aider, il serait moins protecteur envers toi.

J'ai regardé le verre devant moi, l'ai pris, porté à mes lèvres.

-C'est bon? m'a-t-il demandé.

-C'est passable.

Je l'ai quand même bu en entier. Plusieurs fois, Zéro m'avait proposé à boire, j'avais toujours refusé, jusqu'à présent. Il n'a pas hésité à me resservir.

-Si elle était là, Abigaël me passerait un savon, n'ai-je pas pu m'empêcher de commenter, regardant les reflets rouges de la boisson. Et à toi aussi, sans doute.

-Qui était Abigaël, pour toi, Mikara?

-Ma mère adoptive.

-Tu a été élevée par des humains?

-Bah oui. Pourquoi je me serais trouvée sur Terre sinon? Mikara Lasie était une amie d'Abigaël, ai-je improvisé. Elle est morte en couches, après quoi Abigaël et son mari ont pris soin de moi. Ils sont retournés sur Terre quand j'étais petite.

-Les extraterrestres n'ont théoriquement pas le droit de se rendre sur Terre, a souligné Zéro.

-Je suis au courant. Abigaël aurait voulu me donner le nom de ma mère, mais c'était impossible. Mikara est devenu mon deuxième prénom, mais pour elle, c'était mon vrai nom. Ils m'ont appelée Aénor Callaghan, et ils ont peut-être passé sous silence mon ascendance extra-terrestre.

Zéro a éclaté de rire.

-Pendant combien d'années?

-Dix-neuf jour pour jour. Abigaël me soignait elle-même. Elle était particulièrement stricte sur ça; elle me faisait même exempter des examens médicaux, à l'école. Je croyais qu'elle était surprotectrice et je lui en voulais. Aujourd'hui, je sais.

-Elle devait t'aimer énormément pour prendre ce risque.

Je connaissais la loi. Eux, auraient étés enfermés pour des années. Moi, j'aurais été abandonnée quelque part dans l'espace, seule et démunie: mon sort aurait été dès lors entre les mains de mon peuple, et c'était à eux de choisir de me sauver ou de me condamner.

-Oui, ai-je dit. Plus que tout.

...

Ramis, Nausicaa et Yattaran sont finalement revenus. J'en ai oublié mon début de ressentiment; je voulais savoir. Tout ce qui pouvait me rapprocher de ma mère, de qui elle avait été.

-Capitaine, a demandé Zéro, que voulez-vous faire de du Vase de feu?

-L'ami qui a construit l'Atlantis me disait toujours que le Vase de feu renfermait l'histoire de la Terre.

-Alors je le pose sur la table d'analyse?

Albator a acquiescé.

-On va utiliser toute la puissance de ce vaisseau pour l'analyser.

-Si les batteries se déchargent, l'Atlantis en pâtira, intervint Nausicaa. Faute de poussée, on ne pourra plus naviguer.

-Si l'Atlantis tombe en panne, je vous embarquerais tous sur ma petite maquette! a lancé Yattaran en courant, la brandissant en l'air.

J'ai failli lui répondre. Il s'est mis à courir parmi nous en faisant des bruits de tirs, comme un enfant.

L'Atlantis est retourné se poser sur Terre. Sur la mer, en fait. J'ai observé, d'un hublot, l'eau scintillante, le continent au loin. Un accès de nostalgie. J'avais beau porter le nom de ma mère et endosser une part de son identité, restait que c'était le monde de mon enfance. Et puis, mon père, lui, était peut-être encore vivant, était peut-être même en train de faire sa journée sans se douter qu'il avait un enfant quelque part, une petite fille qui désirait le connaître mais qui n'y parviendrait peut-être jamais.

Ramis est venu me chercher.

-Qu'est-ce que tu fais?

-Oh, euh, je regardais.

Il a jeté un coup d'œil par dessus mon épaule, hoché la tête.

-Allez, viens. On s'apprête à faire les tests sur l'urne.

Je l'ai suivi à travers les coursives, jusqu'à arriver à la pièce en question. Au moment où nous sommes entrés, l'urne a été irradiée d'une lumière blanche.

-Les signaux s'amplifient!

-Je le savais! Ce n'est pas qu'un récipient ordinaire. Il semble doté d'un circuit-mémoire. Nausicaa, projette l'image sur grand écran.

Nous nous sommes approchés de l'écran, qui commençait à se colorer de l'image d'une galaxie.

-C'est une étoile, a constaté Ramis, à côté de moi.

D'étoile, plutôt.

-Je ne l'avais encore jamais vue, a rajouté Zéro.

Nausicaa a tapoté son écouteur.

-J'ai un signal sonore.

Une tache bleue est apparue sur l'écran, vibrant au rythme de la voix qui s'est élevée dans l'air, grave et féminine comme celle de ma tante. Elle disait laisser un message à ses congénères éparpillées à travers l'espace et le temps, et un très bref instant je me suis sentie faire parties de ce groupe, je me suis sentie comme l'une d'elle. (2) Puis toutes les lumières se sont éteintes d'un coup, nous plongeant dans le noir complet.

-Que se passe-t-il? a sursauté Ramis.

Zéro a allumé son briquet. J'ai fixé la petite flamme dansante, heureuse au moins de ne pas tressaillir. Je ne sais pas si c'était instinctif ou si une part de moi se souvenait de la mort qu'avait trouvé ma mère, mais il m'avait fallu des années et de longues séances chez un psychiatre avant de ne plus avoir de mal à regarder quelqu'un fumer ou allumer des chandelles.

-Qu'est-il arrivé?

Nausicaa s'est penchée sur les commandes.

-Veille enclenchée, nous a informé une voix. L'ordinateur fait un rejet.

-Il a besoin de tant d'énergie que ça? s'est étonné Zéro.

-Dans tous les cas, il est dangereux de poursuivre l'analyse.

-Tant pis. Restons-en là pour cette fois.

Les lumières se sont enfin rallumées. Zéro a éteint son briquet. Lui et Ramis se sont rapprochés d'Albator.

-Il n'existe pas qu'un seul Vase de feu, a tenu à rappeler Zéro. Il y en a d'autres sur Terre, et il est possible que les autres soient aussi équipées d'un circuit-mémoire. Quand nous les aurons déchiffrés, nous connaitrons la nature des sylvidres. Mais, pour l'instant nous n'avons pas le temps.

À son tour, Nausicaa est venue nous rejoindre.

-Puisque l'urne est venue d'Amérique du Sud, allons y faire un tour!

-À tes ordres!

J'ai appris durant la nuit qu'Albator était parti avec Ramis voir cette jungle. Quelques-uns étaient trop épuisés, mais une bonne partie de l'équipage était sur la passerelle à observer la jungle de haut.

-Mon dieu, regardez la jungle! s'est exclamé Nausicaa.

-La liaison avec le capitaine est coupé.

-Qu'y a-t-il bien pu arriver? s'est interrogé Zéro.

Je m'en faisais plus pour Ramis que pour Albator. Au loin, une lumière rayonnait.

-Ils sont en danger, a affirmé Clio en surgissant derrière moi.

-Je sais bien, a dit Zéro avec inquiétude. Mais on n'a aucun moyen de les aider.

-Si on attaque, on risque de toucher Albator et Ramis.

-Oh! a fait Clio, horrifiée.

-Attendez! a lancé Yattaran en ricanant. J'ai trouvé une astuce!

-Laquelle? a voulu savoir la jurassienne, se jetant quasiment à ses pieds.

-Les plantes tropicales ne supportent pas le froid. Si les sylvidres ont la même constitution, c'est vrai aussi pour elle!

-L'enneigeur carbonique!

-Oui. Voilà!

Nausicaa a tout de suite ordonné de le mettre en marche. Après un moment, nous sommes allés les chercher.

...

-Bonjour, capitaine, l'a salué Nausicaa avec un réel plaisir.

Albator s'est contenté d'un geste de la main.

-Votre expédition a confirmé que les sylvidres sont des plantes, a dit Zéro, regardant la neige au dehors.

Il est allé appuyer sur un bouton.

-D'après la carte dressée par l'ordinateur, elles ne vivraient pas seulement en Amérique tropicale...

-Nous n'en serons donc jamais débarrassées, a soupiré Nausicaa.

J'ai tressailli. Elle l'ignorait, et pourtant, c'était blessant. C'était mon amie.

-Il y en aurait aussi en Égypte, en Inde et dans le sud-est asiatique, sans compter l'armada de la reine Sylvidra.

Ramis s'est placé devant un télescope, a scruté la surface de la planète. Il tremblait de rage.

-Ramis... a soufflé Nausicaa.

Il a appuyé sur une commande. J'ai vu voir les objets tomber, faisant exploser la forêt à chaque fois qu'ils touchaient terre. Il ne cessait d'y appuyer, marmonnant '' À mort.'' Je ne pouvais pas regarder. Je ne voulais pas regarder.

-Arrête, a ordonné Albator avec calme.

-Vous admettez que les sylvidres soient partout, qu'elles infestent le monde, et vous nous interdisez d'en exterminer quelques-unes.

Le capitaine a fait quelques pas dans sa direction, a posé la main sur son épaule. Ramis l'a repoussé d'un geste violent.

-Mais pourquoi? a-t-il crié.

-Ramis, garde ton sang-froid.

Il l'a écarté du viseur. Ils se sont regardés pendant quelques secondes, puis Albator a levé la main et l'a giflé. Ramis est tombé à la renverse, s'est relevé, serré les poings.

-Jamais je ne comprendrais votre attitude, capitaine Albator! Comment peut-on rester calme?!

-Ramis, il faut que tu réfléchisse. Ne sois pas toujours obnubilé par l'idée de venger ton père.

Ramis a baissé les yeux.

-Tu as le droit, bien sûr. Cependant, tu ne vaincras pas les sylvidres sans garder une vue d'ensemble.

-Une vue d'ensemble? a répété Ramis, pensif.

Albator s'est détourné. Son regard a croisé le mien une seconde.

-Nausicaa, on rentre.

-Oui.

Mon amie l'a regardé un instant, puis m'a lancé un regard. '' Occupe-toi de lui'', a-t-elle semblé dire.

-Réacteurs à pleine puissances! À tribord, toutes!

J'ai quitté la passerelle comme pour le chercher, mais en chemin j'ai du m'arrêter aux salles de bains réservées aux femmes. Je suis restée perchée au dessus du lavabo jusqu'à ce que mes haut-le-cœurs passent et ne laissent que des pleurs amers. Mais qu'est-ce que je foutais ici? Qu'est-ce que je pouvais bien trouver à Ramis qui ne rêvait que de tuer des gens comme moi?

-Que tu te poses la question ne signifie-t-il pas que tu es différente?

Clio se tenait dans l'embrasure de la porte. J'ai essuyé d'un revers de manche les traces de larmes sur mes joues.

-Que veux-tu dire?

-Je comprends que la mort te bouleverse parce que tu aimes la vie et à cause de tout ce que tu as vécu récemment. Mais...

Sa main a effleuré mon visage, très doucement.

-Je veux éviter que tu ne te compare à elles, simplement parce que tu n'es pas pareille.

-Tu ne sais même pas...

-Oh si, je sais, a-t-elle répliqué d'une voix douce et autoritaire- comme celle d'une mère. Si tes émotions deviennent trop lourdes, tu n'aura qu'à quitter l'Atlantis. Mais peu importe ce qui arrive, Mikara, je tiens à ce que tu te rappelle que tu es différente à celles que tu as senties mourir aujourd'hui.

Nous sommes restées dans cette position jusqu'à ce que ma respiration retrouve un rythme normal.

-Merci, ai-je murmuré.

Je ne me souviens pas ce qu'elle a répondu, si même elle l'a fait.

(1)Petit début d'explication pour ne pas sortir ce nom au hasard: La période Jōmon ou l'ère Jōmon (縄文時代, Jōmon jidai) est l'une des quatorze subdivisions traditionnelles de l'histoire du Japon. Elle couvre la période qui va, approximativement, de 15 000 jusqu'en 300 avant notre ère. (...) Au fur et à mesure de l'évolution de la culture Jōmon, les motifs décoratifs se sont diversifiés et complexifiés, comprenant des impressions de coquillages, de bambous, des reliefs et surtout l'ajout de motifs dits de « flammèches ». (Sans doute l'origine du nom du Vase de Feu. )À tel point, qu'au Jōmon Moyen (3000–2000), ces motifs avaient fait perdre toute possibilité d'usage utilitaire ; il est donc probable qu'elles avaient, dès lors, un usage « symbolique ». Source: Wikipédia, Période Jōmon.

(2) J'ai hésité entre le dialogue de la VF, où Sylvidra s'adressait directement à eux, parce que ce message a été enregistré des milliers d'années plus tôt et que pour moi Sylvidra n'a pas vécu aussi longtemps, et celui de la VO où une sylvidre anonyme se met à parler du temps et de sa planète-mère, parce que je ne suis pas certaine de ce qu'elle a voulu dire. Donc, j'ai un peu modifié celui de la VO pour le placer ici.