Chapitre 4
- Souhaitez-vous un verre de vin blanc pour m'accompagner ?
- Il va me falloir quelque chose de plus fort.
Et tout en se tournant vers le serveur qui attendait encore sagement à ses côté :
- Un whisky. Double.
- Très bien Madame.
Sameen n'était pas spécialement à son aise, même s'il aurait été difficile à n'importe qui de s'en rendre compte. Elle n'aimait pas ce type d'endroit, guindée, à la nourriture trop sophistiquée à son gout. Mais elle savait parfaitement s'en accommoder et ne rien laisser transparaitre, comme si elle y était habituée. Le lieu avait finalement peu d'importance, comparé à la présence de Root en face d'elle.
Cette dernière semblait posséder le lieu, l'espace. Elle jouait des serveurs sans retenue et ceux-ci semblaient en redemander. Rien ne semblait exister pouvant la déstabiliser. Elle arborait un sourire avenant, un visage expressif qui la faisait rayonner.
Si Sameen pouvait paraître à son aise dans ce restaurant, pourtant si loin de ses préférences, elle se rendait compte qu'il lui était beaucoup plus difficile de l'être face à la femme en face d'elle.
- Vous êtes songeuse. Cette pièce de bœuf est-elle à votre convenance ?
- Oui
- Et peu bavarde également.
- Vous devrez vous en contenter.
- Nous pourrions peut-être envisager les choses autrement.
- Pardon ?
- Et bien. A ce que j'ai cru comprendre, je vais devoir vous aider à finaliser le plan du bâtiment. Mais pour cela, je vais aussi avoir besoin d'aide de votre part. Ce n'est pas vraiment mon domaine et cela ne m'intéresse pas vraiment. Il serait sans doute positif pour réussir cette mission, d'essayer une communication moins tendue. Le restaurant ne semble pas être la meilleure solution pour y réussir. Que me proposez-vous ?
Sameen ne comprenait pas vraiment où Root voulait en venir. Elle avait envie de lui répondre qu'il ne s'agissait que de finaliser le plan d'un espace infime de l'ensemble, que cela prendrait peu de temps, qu'elle avait juste besoin de savoir ce qu'elle voulait pour son bureau et que d'en finir lui permettrait de partir d'ici plus vite, et de passer à autre chose. Mais au lieu de lui répondre cela avec un soupçon de diplomatie, elle répondit comme pour lui lancer un défi :
- On peut partir d'ici et aller boire quelques verres.
Root pencha la tête surprise et légèrement suspicieuse, sourit et accepta l'invitation qui lui était lancée et à laquelle elle ne se serait jamais attendue.
- Vous souhaitez prendre un dessert ?
- Non ce ne sera pas nécessaire. Je préfère y aller maintenant si cela vous convient ?
- Te convient
- Pardon ?
Décidément, il était difficile pour Sameen d'arriver à la suivre.
- On s'apprête à aller boire des verres comme tu dis. Je crois qu'on est assez intime maintenant pour se dire « Tu ».
- Si cela peut TE faire plaisir. Bon on y va ?!
Sameen voulait partir. Elle ne s'expliquait pas encore cette invitation. Intime. D'une certaine façon, Root avait raison. Elle était la première personne qu'elle invitait ainsi à la suivre. Seuls John et Lionel qu'elle connaissait depuis l'adolescence pouvaient partager, de temps en temps, ces moments où elle avait besoin de faire le vide, de souffler pour arriver à survivre. Contre toute attente, elle invitait la seule personne qui, ces derniers temps, lui rendait nécessaire cet échappatoire.
Ces provocations, comme celle de s'habiller de la sorte ou de lui proposer d'aller boire des verres, étaient totalement saugrenues. Tout cela n'avait aucun sens. Elle agissait à l'inverse de ce qu'elle voulait.
Sameen était perdue dans ses pensées, se demandant comment elle allait pouvoir se sortir de cette ineptie, alors que Root marchait à ses côtés et se laissait guider sans rien dire. Il était déjà hors de question de porter plus longtemps cette robe et ces chaussures, comme il n'était pas possible d'emmener cette folle dans ses repaires habituels.
- Vous enfin tu.. Tu es venue ... ?
- En taxi
- Je suis garée un peu plus loin.
Root comprenait qu'il ne fallait pas trop en dire. Sameen Shaw venait de l'inviter à prendre des verres et n'en comprenait pas la raison. Elle la sentait tendue prête à imploser et se demandait encore les raisons qui l'avaient incitées à poursuivre son jeu tordu de séduction vis-à-vis de cette magnifique jeune femme. Elle avait beau essayer de se contenir, inlassablement, elle se laissait devancer par des réparties équivoques. Cette femme la déstabilisait complètement, même si elle en laissait rien voir.
Sans s'en expliquer la raison, elle voulait apprendre à la connaitre. Elle souhaitait pouvoir tenir un semblant de discussion cohérent, mais elle ne savait pas le faire.
Sameen s'arrêta d'un coup devant un véhicule et entra sans même s'adresser à la femme silencieuse qui la suivait. Root ne savait pas vraiment comment agir et se rendait compte qu'elle allait devoir être tenace pour arriver à l'atteindre un peu. Elle laissa de côté une certaine réserve, qui semblait vouloir la gagner, pour rejoindre, sans invitation et sans fioriture, le siège passager.
Le moteur était déjà en marche et elle n'aurait sans doute pas laissé plus de temps à sa cliente pour la suivre. Elle savait qu'elle devait aborder la raison de leur rencontre, mais elle était incapable de parler. Repousser l'aménagement de ce bureau n'était pourtant pas dans ses objectifs. Pourquoi avoir répondu à son invitation ? Pourquoi l'avoir invité ? Elle aurait sans doute pu attendre de la croiser à la bibliothèque.
A sa grande surprise, sa passagère restait silencieuse et semblait avoir compris que ce n'était pas le moment de se laisser aller à la moindre banalité. Elle sentait son regard venir se poser régulièrement sur elle puis s'évanouir. Cette proximité avec cette inconnue, dans son espace, aurait dû l'agacer ou la rendre légèrement mal à l'aise, mais ce n'était pas le cas. Compte tenu de son humeur en rentrant dans la voiture, elle s'étonnait que ce silence, cette présence, la nuit qui les enveloppait, jouaient un tel rôle d'apaisement sur sa personne.
Finalement, le trajet fut rapide et elle se gara calmement dans une rue située derrière leur local. Root ne bougeait pas et semblait, cette fois-ci, attendre d'être invitée à la suivre.
- Vous venez ?
- C'est demandé si gentiment.
- J'ai besoin de passer à mon bureau pour me changer.
- Vous ne restez pas comme cela. C'est dommage. Cette robe est magnifique….Vous êtes très agréable à regarder.
- Hum. … je vais pas aller dans un bar avec cette robe. J'ai pas envie de me faire remarquer en portant quelque chose d'inapproprié au lieu.
Sameen avait accéléré le pas, mais Root n'avait aucun mal à combler la distance. Le calme qui l'avait gagné dans l'habitacle avait aussitôt disparu, dès que le silence avait été rompu. A croire, que cette femme était programmée pour l'énerver.
- On vous remarquera même sans cela.
Sameen s'arrêta de marcher, d'un coup, déstabilisant Root qui avait continué sans s'en rendre compte. Excédée, elle l'apostropha sans ménagement, oubliant qu'elle s'adressait à sa cliente, qu'elle avait voulu rencontrer pour une histoire de plan à terminer :
- Qu'est ce qui ne va pas chez vous ?
- Pardon ?
- C'est quoi votre problème ? Cela vous amuse ? Qu'est-ce que vous cherchez ?
- Simplement à aller prendre un verre. Je réponds poliment à votre invitation. Si je ne m'abuse, vous aviez également besoin de moi pour une histoire de plan à terminer. Je me trompe ?
Sameen reprenant sa marche grogna :
- Oui. Plus vite se sera terminé mieux ce sera.
Cette fois-ci, Root ne chercha pas à reprendre la conversation et se laissa guider jusqu'au local des architectes.
- J'en ai pour une minute. Je me change et on y va.
Root songeuse acquiesça. Elle se rappelait encore sa première venue. Cette envie qui avait jaillit et qui revenait inlassablement.
Sameen fut rapide à échanger sa robe noire pour un jean foncé, un tshirt manche longue avec un col en V, et des bottines noires, et rejoignit Root qui n'avait pas bougé, perdu dans ses pensées à l'entrée du local. Elle avait envie de mouvement et de se perdre au milieu du monde pour éviter ce face à face tendu, et commença à avancer vers la sortie en lâchant :
- On peut y aller
Mais Root ne fit aucun mouvement. Elle se contentait de la regarder sans bouger, d'un regard qui la mit mal à l'aise. Il semblait la transpercer comme pour sonder quelque chose qui aurait été enfouit en elle.
Sameen s'arrêta net et d'une voix douce non utilisée depuis le début de soirée, demanda :
- Ça va ?
La grande brune se recomposa un visage souriant qui cherchait à être assurée mais Sameen n'avait pas manqué ce voile d'incertitude qui s'était accroché à elle durant ce court instant. Elle avait semblé perdu; une image qui ne lui correspondait pas du tout. Lors de ce moment suspendu où elles se faisaient face, incertaines, Root choisit de plonger son regard dans le sien.
Sameen se laissa capturer et fut surprise de lire dans ce regard perdu, une note d'intérêt sincère. Elle reprit rapidement possession de ses moyens, sans montrer ce qu'elle avait perçu dans cet échange silencieux pour enchaîner, à nouveau, avec une voix moins directive:
- On y va ?
- Oui. Tu penses que je peux y aller comme ça ?
Sameen la considéra un instant, comme si elle n'avait pas encore vu l'élégant pantalon noir slim et le chemisier vaporeux au décolleté légèrement provocateur.
- Ça ira.
Et ouvrant la porte, comme pour lui montrer le chemin :
- Tu viens ?
Sameen avait eu le temps de réfléchir à l'endroit où elle allait l'emmener. Il était hors de question de lui montrer les bars où elle avait l'habitude de traîner quand le besoin de s'isoler se faisait ressentir. Sur le même principe, elle ne se sentait pas capable de passer encore beaucoup de temps avec elle.
Il lui avait été nécessaire de trouver un dérivatif, et elle avait contacté Lionel pour lui demander s'il était sorti. Par chance, ce dernier se trouvait dans un bar où il aimait se rendre régulièrement et où Sameen pouvait le rejoindre, de temps en temps. Il ne s'agissait pas d'un bar où elle avait ses habitudes et ce compromis, avec la présence de Lionel, ferait l'affaire.
Root l'avait suivi sans rouvrir la bouche. Elle semblait ailleurs et marchait en silence à côté d'elle. Il ne s'agissait pas de la même sensation qu'à la sortie du restaurant ou que dans la voiture. Elle savait que ce silence, à ce moment-là, lui avait été donné par courtoisie. Root avait vu qu'elle en avait besoin.
Mais ce nouveau silence était différent, il cachait un certain désappointement de la part de la bavarde qui se tenait à ses côté. Sameen n'arrivait pas à comprendre ce brusque changement d'humeur. Elle avait été désagréable, certes, mais cela n'avait pas l'air de la vexer habituellement. Elle voyait bien qu'il y avait autre chose, mais impossible de mettre la main dessus.
Root savait que sa place aurait dû être ailleurs. Pourquoi n'avait-elle pas fait demi-tour quand il en était encore temps ? Il aurait été facile de téléphoner à un taxi alors qu'elle était au local et de s'excuser poliment auprès de Sameen en suggérant une urgence bidon. Qu'est-ce qu'elle cherchait en effet. La question de Sameen tournait en boucle et elle ne voulait pas accepter la réponse qui se cachait dans un coin de son cerveau.
Elle allait pourtant devoir mettre un mot, trouver une explication sur sa manière d'agir quand elle était en présence de cette architecte. Elle ne la connaissait même pas, mais elle éprouvait le besoin de la voir, de passer du temps avec elle. Pourtant, cette femme ne semblait pas du tout réceptive à sa personne. Au contraire, elle lui donnait l'impression de la déranger, de l'ennuyer et même de l'exaspérer.
Root ne s'attachait pas aux choses ni au gens. Elle ne ressentait pas le besoin d'être proche de quelqu'un. Seul Harold, qu'elle appréciait comme personne d'autre, lui permettait d'avoir un lien particulier avec un semblable. Mais ce qui la déroutait concernant Sameen, c'est que l'intérêt qu'elle lui portait n'avait rien à voir avec celui qu'elle partageait avec Harold. Il était tout autre, déstabilisant et surtout totalement nouveau.
Alors qu'elle se disait qu'il était peut-être encore temps de faire demi-tour, d'inventer une réunion urgente le lendemain à l'aube et de partir définitivement, Sameen ouvrit la porte d'un bar et elle se laissa entraîner sans grande résistance.
L'endroit était assez sombre et bondé mais Sameen leva rapidement un bras, comme pour signaler sa présence à quelqu'un, tout en se frayant un passage au milieu de personnes debout, des verres de bières à la main.
Root ne distinguait pas grand-chose et suivait docilement Sameen qui semblait parfaitement savoir où aller. Elle se dirigea vers un homme assis avec d'autres à une table. Il se leva aussitôt. Il était assez petit, un peu rondouillard avec un visage jovial.
Sameen le salua simplement avec un hochement de tête en prononçant le nom de
- Lionel
- Ça va Sameen. Cela faisait un moment que tu n'étais pas venu par ici !...Ah mais tu es accompagnée ?
Ce Lionel semblait surpris de la voir avec quelqu'un.
- Ah oui pardon. Root
Ajouta t-elle en la désignant derrière elle, sans même prendre la peine de se retourner totalement, ni de lui permettre de s'avancer. Elle la maintenait à l'écart. Mais celui-ci se décala pour se présenter tout en lui serrant la main.
- Lionel. Enchanté. Et bien vous devez être quelqu'un de sacrément particulier pour que Sameen vous amène ici.
- Root…. De même…. Je ne suis pas certaine que le terme « particulier » soit un compliment dans la bouche de Sameen.
Lionel fronça les sourcils, comme pour essayer de comprendre, puis sourit à cette réflexion à laquelle il ne s'attendait pas, et rit devant la tête passablement énervée de la petite brune devant lui.
- On va essayer de se trouver un petit coin. J'ai eu John au téléphone tout à l'heure. Il doit passer avec Joss.
Elle entendit Sameen grogner à ses côté, la tête légèrement rentrée dans les épaules :
- Charmant. Ne manquait plus qu'une réunion de famille.
Root comprenait que tout cela ne rimait à rien. Elle devait rentrer. Ce bar, ces gens, ce Lionel et maintenant l'homme au costume qu'elle avait rencontré lors de la présentation à la bibliothèque.
Elle cherchait à comprendre ce qu'elle faisait là, et n'arrivait pas à détacher ses yeux de la femme à ses côtés, comme pour y chercher une réponse. Elle la voyait énervée, avec une envie de fuir qu'elle n'arrivait pas à dissimuler. Sa réflexion parlait pour elle. Root se demandait encore pourquoi elle l'avait amené ici et se rendait compte que tout cela était ridicule.
Elle les suivit pourtant jusqu'à une table que Lionel avait réussi à récupérer, en délogeant les personnes qui y étaient attablées.
- Voilà. Qu'est ce que vous voulez boire ?
Sameen répondit aussitôt :
- Un whisky et une bière.
- Et vous ?
- Un vin blanc ?
- Oui je pense pouvoir trouver cela. Installez-vous. Je reviens tout de suite.
Lionel partit d'un pas décidé, en laissant les deux femmes prendre place autour de la table. Root savait que le bruit de l'établissement allait être le seul son qu'elle entendrait en s'asseyant. Les paroles de Sameen étaient comptées et Root voyait bien qu'elle avait déjà tout donné. Elles venaient à peine de s'asseoir que le fameux John arriva, accompagné d'une femme.
- Bonsoir. Lionel m'avait dit que tu passerais mais je ne savais pas que
Mais Sameen était déjà debout et l'interrompit aussitôt :
- Oui bon. John, je ne te présente pas Root. Par contre voici Joss l'amie de John et voici Root.
Son discours était ponctué de mouvements de la main droite pour désigner les personnes qui l'entourait. Root voyait bien que cet apparition l'agaçait et la soulageait en même temps. Elle lui offrait la diversion qu'elle semblait chercher.
- Et vous êtes ? enclencha la fameuse Joss.
En effet, Sameen avait accompagné sa présentation de Joss mais ne s'était pas donné la peine de le faire pour elle.
- Une des deux propriétaires de " The Machine" que John et Sameen s'escriment à transformer en ce moment.
Puis se tournant vers John :
- D'ailleurs à ce propos, pourrions-nous convenir d'un rendez-vous tous les deux, pour que je puisse vous formuler ce que je souhaite pour mon bureau. Cela n'a pas encore été fait.
John étonné se tourna vers Sameen, comme pour ne pas faire d'impair avant de répondre. La surprise avait gagné le visage de cette dernière qui faisait, à ce moment-là, l'objet d'une attention minutieuse de la part des 3 personnes autour d'elle.
Elle répondit rapidement, à la fois pour John mais surtout pour Root, à qui elle s'adressa en la regardant avec une attention qui lui rappelait cet instant dans le local des architectes.
- Je vais m'en occuper. Nous allons le faire ensemble.
Elle sembla moins assurée quand elle lui demanda :
- Demain ? à la bibliothèque ?
- Très bien. Je passerai dans l'après-midi.
Puis Root conclut rapidement. Elle ne voulait pas s'éterniser :
- Ravie de vous avoir rencontré.
En s'adressant à Joss
- Nous aurons sans doute l'occasion de nous recroiser
En se tournant vers John
Puis elle sourit simplement à Sameen et les laissa.
Elle sortit précipitamment. Elle avait besoin de prendre l'air, de mettre de la distance avec cette atmosphère saturée, cette odeur de bière, de transpiration. Mais surtout, elle avait besoin de s'éloigner de cette femme qui l'attirait et qui la rejetait sans réserve. Il avait fallu qu'elle la provoque une nouvelle fois en demandant à son associé, face à elle, qu'il prenne le relais. Elle savait la faire réagir et ne s'était pas trompée. Il aurait pourtant été plus judicieux de lui dire clairement, face à face, que leur collaboration n'allait aboutir à rien. Elle aurait sans doute acquiescé et l'aurait dirigé vers John. Mais au lieu de ça, il avait fallu qu'elle l'énerve à nouveau.
Root savait appréhender le monde qui l'entourait. Elle avançait dans la vie sans se poser de questions, comme elle le désirait, sans réserve. Mais pour la première fois, elle se trouvait confrontée face à des sentiments qu'elle ne connaissait pas et face à une personne qu'elle avait envie d'approcher. Bien sûr, par le passé, elle avait croisé quelques corps mais ces expériences ne l'avaient pas marquées, ni véritablement intéressées. Elle n'avait rien cherché, ni provoqué mais avait participé par curiosité, intérêt passager, ennui momentané. Ces rencontres, avec des personnes qui ne représentaient rien pour elle, s'étaient révélés insipides.
Qu'est-ce que cette femme pouvait avoir de différent pour attirer ainsi son attention ?
Alors que Root se posait ces questions, elle vit débouler à quelques mètres en face d'elle, sur le trottoir qu'elle remontait, un homme qui semblait passablement éméché.
Immédiatement son attitude lui sembla hostile.
Lionel venait de les rejoindre des verres à la main, un œil sur le dos de Root qui sortait du bar.
Aussitôt, il salua John et Joss :
- Ah vous êtes déjà là ?
Puis s'adressant à Sameen :
- Mais elle est partie où ta copine ?
Sameen se rembrunit davantage et lui lança :
- Elle devait avoir mieux à faire que de trainer avec un blaireau comme toi !
L'arrivée de cette femme au côté de Sameen avait largement éveillé la curiosité de Lionel et ce dernier qui avait appris à être d'un naturel plutôt prudent vis-à-vis de Sameen et de ses relations, ne put s'empêcher de lui répondre, sans prendre de gants :
- Et bien, il y a déjà de l'eau dans le gaze ?
A sa grande surprise, Sameen ne répliqua pas. Elle saisit le whisky qu'il venait de déposer devant elle, et le bu d'une traite. Devant son visage fermé, les autres commencèrent par s'installer et lancer des banalités, jusqu'à ce que tout d'un coup Sameen se fige, se lève et lance :
- Je vais la rejoindre. J'ai pas envie qu'il lui arrive quelque chose. Il est tard.
Elle n'attendit aucune réponse de leur part et sorti à toute vitesse, sous les regards ébahis de John et Lionel. Ils ne l'avaient jamais vu être inquiète pour quelqu'un et cette nouveauté les laissa sans voix.
Sameen se dirigea à l'instinct, d'un pas rapide. Elle avait un mauvais pressentiment. Une sensation étrange au creux du ventre qui ne lui plaisait pas. Il fallait qu'elle la retrouve, qu'elle la ramène chez elle. Comment avait-elle pu la laisser dans sa tenue qui attirait tous les regards, seule à cette heure-ci, dans ce quartier. Elle risquait de tomber sur un connard qui n'avait jamais vu une femme aussi belle, et qui ne pourrait pas s'empêcher de l'aborder et.
Mais qu'est ce qui lui prenait à songer de la sorte à Root, une femme aussi belle. Elle avait l'impression d'avoir reçu un coup sur la tête, d'être totalement sonnée et d'avancer devant elle, en roue libre. Une femme aussi belle.
Et puis Root apprécierait peut être de croiser un connard pour le reste de la nuit. Qu'est ce qui lui prenait de se mettre à sa recherche. Après tout, c'est elle qui avait voulu partir juste après avoir, une nouvelle fois, fait son show.
Pourtant, Sameen continuait à avancer, les sens aux aguets. Elle vit d'abord au loin une présence, plus haut sur le trottoir. La rue était partiellement éclairée, mais elle distinguait clairement de l'agitation. Inquiète, elle finit la distance en courant. Root était face à un homme corpulent qui semblait ne pas connaitre le sens de l'espace vital. Elle le voyait s'approcher et Root reculer d'autant. Elle n'entendait pas ce qu'ils se disaient mais discernait que la rencontre ne semblait pas amicale. Elle les rejoignit rapidement en apostrophant le type :
- Bonsoir. Belle soirée pour se promener.
Celui-ci sembla encore plus ravi :
- Belle soirée en effet. Les plus belles femmes de l'Etat sont de sorties ce soir. Et j'ai la chance de croiser leur chemin.
Tout en parlant, il commençait à avancer vers Sameen en tendant le bras. Cette dernière ne lui laissa pas l'occasion d'aller plus loin et lui tordit le bras en le mettant à terre. Alors qu'elle pensait en avoir fini avec lui, Root administra , avec un large sourire, un coup de taser dans la nuque de l'indélicat.
Sameen se releva en tournant une tête stupéfaite à la belle femme qu'elle pensait devoir protéger.
- Je vois que mon intervention n'était pas spécialement nécessaire.
- Au contraire, il est toujours agréable de voir arriver, pour vous sauver, une belle justicière de la nuit.
Sameen leva les yeux au ciel, puis d'un coup de menton, en indiquant le taser dans la main de Root, elle enchaina :
- Tu sors ça d'où ?
- De mon sac à main bien sûr.
- Oui, il est habituel d'avoir un taser dans son sac à main, coincé entre son poudrier et son rouge à lèvres.
Root lui répondit avec un large sourire et des yeux moqueurs :
- En effet, on ne sait jamais de ce dont on peut avoir besoin.
- On ferait mieux d'y aller. J'ai pas envie d'avoir à expliquer la présence de ce type à nos pieds.
- On ?
Sameen qui avait commencé à avancer, se retourna et expliqua gênée :
- Oui. Je vais te raccompagner. Enfin, si cela ne te dérange pas.
Root en resta sans voix quelques secondes, se demandant si elle avait bien entendu :
- Merci… Avec plaisir.
Elle ne savait plus quoi faire ou dire. La réaction de Sameen était tellement inenvisageable quelques minutes auparavant, surtout après l'affront qu'elle lui avait fait subir dans le bar, que Root avait du mal à comprendre ce qui avait bien pu provoquer l'intervention de l'architecte. Elle resta, sans doute, silencieuse trop longtemps car Sameen lui demanda, en rentrant dans la rue où se trouvait sa voiture :
- Ça va ?
C'était la deuxième fois dans la soirée, qu'elle lui posait cette question avec un regard inquiet, qu'elle ne lui avait jamais vu jusqu'à présent.
Sameen était insaisissable. Root se rendait compte qu'elle donnait d'elle une image qui cachait autre chose, qu'il était difficile de toucher, et même simplement de percevoir.
- Oui. Absolument.
Puis en arrivant devant sa voiture, Sameen la lui indiqua en précisant :
- Monte. Je te raccompagne
- C'est idiot. Tu vas pas faire tout ce chemin. Je vais prendre un taxi.
- Je te raccompagne. Ne discute pas.
La discussion était close. Sameen était déjà au volant et attendait que Root la rejoigne dans la voiture. Cette dernière obtempéra sans rechigner. La présence assagie de l'architecte, combinée à sa démarche chevaleresque, quelques instants auparavant, et à son inquiétude, eurent raison d'une éventuelle résistance. Il fallait bien se rendre à l'évidence, ses instants passés volontairement ensemble, n'étaient pas pour lui déplaire.
- Tu habites où ?
- Dans Greenwich. sur Perry.
Puis le silence s'installa comme à l'aller. Un silence apaisant se mit en place naturellement. Mais quelque chose avait changé, qu'il aurait été trop tôt d'expliquer. L'une comme l'autre le savait, le ressentait. Leur relation qui n'en était pas une, avait basculée vers autre chose. Pour la première fois, Sameen avait lâché la bride et Root l'avait vu.
