"On n'est plus ensemble, Shane."

Je me figeai un instant. Pivotant lentement pour lui faire face à nouveau, je me mis à bafouiller : "Oui, bien sûr, je le sais…". Mon regard papillonnait. Nerveux et confus, je secouai la tête avec un rire bref avant de me détourner. Mon air désinvolte devait plus ressembler à un jeu d'acteur pathétique, digne des séries B des années 80. Je m'éloignai cependant d'un pas nonchalamment étudié. Maintenant que Brendon ne pouvait plus me voir, je laissai mon visage se décomposer à sa guise, jusqu'à devenir un masque de douleur. Oui, je le savais. Cela n'empêchait pas la souffrance de se l'entendre dire. Ni l'espoir que cela change. Mais le premier avait douloureusement heurté le second…

Cinq minutes plus tard, j'étais de nouveau dans le salon, brandissant fièrement l'album photo que j'étais parti chercher. Ne rien laisser paraître. Agir comme s'il n'avait rien dit. Sauver les apparences. J'aurais tout le temps de souffrir le martyre sans retenue quand il serait parti.

En attendant, mes talents de comédien s'étaient quelque peu affirmés. Il parut tout de même me jauger un instant. Je lui souris du mieux que je pus et lui désignai l'étiquette sur la tranche de l'album « 11/10 – 01/11 - Brendon » Après l'avoir déchiffré, il me lança un dernier regard pénétrant avant de se fendre d'un sourire et d'attraper l'album. Il tapota le canapé près de lui pour que je vienne m'y asseoir et ouvrit le précieux recueil sans attendre.

Il tournait lentement les pages, détaillant chaque image, se remémorant une foule d'anecdotes sur les occasions dans lesquelles chacune avait été prise. Mes souvenirs complétaient les siens. Ressasser tous ces bons moments me faisait presque oublié que ce temps était révolu. Au fil des pages, nous nous étions détendus puis rapprochés puis… il tourna un nouveau feuillet et je me raidis légèrement. Il ne se rendit compte de rien et m'interrogea, toujours plein d'entrain :

« C'était où, ça ?

- L'anniversaire du type de la fac, que tu connaissais à peine et où tu m'avais quand même traîné de force parce que ça allait être drôle, tu verras, rapportai-je.

- Ah ouiiii ! Et c'était drôle, d'ailleurs, non ? Pas comme je le pensais, mais il y avait tout un tas de gens bizarres, c'est ça ?

- Ouais. Des gens bizarres et Sarah.

- Ah oui ! T'as une super mémoire, on lui avait même pas parlé, si ? Enfin ou trois fois rien. »

Son admiration candide et l'absence de réaction au nom de Sarah, comme si elle ne lui évoquait rien de très particulier, me frappèrent en plein cœur. Je ne savais pas bien si je devais être triste ou heureux.

« J'ai pas si bonne mémoire. C'est pour ça que je prends des photos. Si tu ne t'en souviens pas c'est que tu avais bu pour supporter un peu mieux l'ambiance. Ou pour ne pas être venu pour rien. Ou pour tuer le temps jusqu'à ce qu'on puisse poliment prendre congé… Ou un mélange des trois, je ne sais plus bien. Peu importe. En tous les cas tu n'as pas arrêté de t'excuser de m'avoir traîner ici, tu pensais pas que ça serait comme ça, etc, etc, etc. Moi ça me faisait plutôt rire. Et puis quand tu as vu Sarah la première fois, tu l'as montrée du doigt en disant que tu la trouvais jolie. Je t'ai signalé que tu étais gay, tu as rétorqué que tu avais dit qu'elle était belle, pas que tu voulais te la faire. Et je ne préfère pas te rappeler ce que tu as dit ensuite. Bref, tu n'arrêtais pas de la regarder, et de répéter combien tu la trouvais jolie. Moi, j'étais un peu jaloux. A un moment je me suis énervé, je t'ai dit d'aller la voir si elle t'envoûtait à ce point. Et tu y es allé. Tu es revenu en me disant qu'elle s'appelait Sarah, qu'elle était toujours aussi jolie de près, et vraiment charmante. Mais que la soirée craignait toujours autant, alors qu'on allait chercher notre hôte, le remercier, trouver un prétexte bidon pour les quitter si vite et filer se voir un film chez toi. On a trouvé le mec, il était en train de sniffer un truc pas net, il a vaguement essayé de nous retenir et puis on est partis. Tu m'as dit plus tard que ce type t'avais tenu la jambe vingt minutes, la semaine suivante quand tu l'avais croisé à la fac, pour te dire à quel point il était content qu'on soit passés, comme ça avait été génial après qu'on soit repartis, qu'on pourrait revenir la prochaine fois sans problème et bla, bla, bla. Et tu t'es encore excusé de m'avoir emmené là-bas, surtout qu'il était rare que je consente à m'afficher en public avec toi. Même si on était qu'amis, officiellement. D'ailleurs tu m'as avoué que tu te souvenais à peine de la soirée. Que tu ne te souvenais clairement qu'à partir du moment où on était sortis et ce qu'on avait fait ensuite. A savoir : se montrer ensemble pour la première fois en tant que couple. Même si ça n'était pas devant des gens qu'on connaissait, on était à l'air libre, on se tenait la main, et c'était une avancée notable. Bref, c'était la première fois qu'on voyait Sarah, et c'est plus ou moins normal si je m'en souviens mieux que toi. »

Brendon se concentra un moment, sourcils légèrement froncés, avant d'hausser les épaules et de conclure qu'il devait en effet en tenir une bonne ce soir-là, car il ne parvenait toujours pas à se rappeler grand-chose. Pas plus perturbé que ça, il reporta son attention sur la photo suivante, tout content de se souvenir de cette occasion-ci.

Il sembla oublier bien vite cette histoire, mais je restai sur mes gardes. Je savais qu'à la fin de l'album se trouvaient plusieurs clichés de la période où Sarah et Brendon s'étaient revus, après s'être découverts des amis communs. Quand nous y fûmes arrivés, je lâchai, l'air de rien : « Au fait, comment ça va avec Sarah ? » Les prunelles brunes de mon ex-amour vinrent figer les miennes. Il avait l'air de chercher quelque chose pouvant lui faire penser que ma question était une sorte de plaisanterie douteuse. J'aurais presque pu croire qu'ils n'étaient plus ensemble, et pourtant j'avais vu ce matin encore qu'elle lui avait posté un petit cœur ridicule sur son mur Facebook.

« Quoi ? Il y a un problème avec elle ?

- Non, tout va bien.

- Quelle passion dans ta voix, ironisai-je, c'est effrayant comme tu as l'air sincère.

- Je t'emmerde, il y a juste rien de spécial à raconter, assura-t-il en souriant.

- Tu m'en diras tant… répliquai-je, l'air innocent, sans y croire une seconde.

- Quoi ?

- Rien, je ne comprends pas pourquoi tu veux pas m'en parler, mais d'accord, tout va bien, vous filez le parfait amour, et tu es infiniment heureux avec elle.

- Tu pensais vraiment que j'allais parler de ma copine à mon ex ?

- Mais pourquoi pas ? On est amis, non ? Parce que si c'était des conneries tout tes « je suis vraiment désolé, t'as rien fait de mal, j'espère qu'on pourra rester amis, t'es quelqu'un de formidable » et que tu te forces à être ici, alors casse-toi, je te foutrais la paix. Mais si tu ne disais pas ça juste pour la forme, si notre amitié a du sens pour toi, je vois vraiment pas pourquoi on ne parlerait pas d'elle au même titre que de n'importe quoi d'autre. On n'est plus ensemble, c'est toi qui l'as dit tout à l'heure, non ? Depuis des mois. Alors si on a encore des inhibitions à ce stade, ça sert à rien qu'on continue à faire semblant.

- On ne pourra jamais être tout à fait des amis comme les autres, Shane. Et puis oublie ça, j'ai juste pas envie d'en parler. Surtout pas à toi, sobre, et dans un moment pareil. »

Je me levai et revint une minute plus tard avec un pack de bières fraîches. Il sourit, à demi exaspéré par ma ténacité mais pris une bouteille sans se faire prier. Je cherchais à toute vitesse quelque chose à dire pour ne pas laisser un silence gênant s'installer entre nous, mais il me devança en réclamant d'autres photos. Peu importait lesquels. Je lui ramenais quelques albums parmi mes préférés. Il les feuilleta sans un mot, lentement, en sirotant sa bière. Sans quitter les pages de yeux, il me demanda bientôt si je mitraillais toujours autant, si je retouchais les photos, etc. Mes réponses entraînaient d'autres questions, et je luttais pour ne pas fondre devant son enthousiasme ingénu et pour ne pas me laisser aller à l'intime douceur ambiante, à la sensation que le monde s'arrêtait aux confins de ce salon.

« J'avais presque oublié à quel point tu étais doué en tout cas, finit-il par murmurer.

- Merci.

- Tu pourrais en vivre, si tu voulais.

- Tu penses ?

- C'est sûr. Ca te plairait ? Etre exposé dans des galeries, ou être photographe de presse, ou de mariage, n'importe quoi.

- Ca me plairait peut-être, mais ce n'est pas ce que je veux faire. Je ne vois pas les choses en si grand. Et je ne me suis pas emmerdé dans mes études si longtemps pour abandonner aussi complètement. Mon rêve ça serait plus de devenir encore meilleur, de pouvoir prendre toujours autant de photos, de ne jamais cesser d'aimer ça, et puis de mettre assez d'argent de côté pour m'offrir un appareil à pellicule, à l'ancienne, et me faire une chambre noir où je pourrais développer moi-même mes photos… Oui, ça ce serait vraiment bien.

- T'es beau quand t'es passionné Shane.

- Pff. A ton tour de faire des confidences ! Dis-moi ce qu'il se passe avec Sarah, au lieu de raconter des conneries.

- C'est pas des conneries, et je suis encore beaucoup trop lucide. »

Je soupirai profondément. Je posai devant lui une bouteille de vieux whisky.

« Alors on va passer aux choses sérieuses, tu l'auras voulu.

- Arrête, je vais raconter n'importe quoi si tu me fais boire ça.

- C'est bien ce que j'espère. »

Il secoua la tête, déterminé. Je lui lançai un regard de chien battu, suppliant. Il rit un peu en assurant que ça ne marchait plus avec lui. J'accentuais encore un peu la détresse dans mes yeux. Il me regardait comme s'il se moquait de ma vaine obstination.

« Je t'assure que t'as pas vraiment envie de ça…

- Brendon… je geins sans sourciller, toujours plus implorant.

- Arrête ça !

- Tu sais aussi bien que moi que tu vas céder, Brenny, alors vas-y maintenant.

- Je te déteste ! il s'exclama en éclatant de rire devant mon sérieux soudain.

- Allez, explique tout à tonton Shane."

Il pris la bouteille et but deux longues gorgées du brûlant breuvage. Puis il consentit enfin à satisfaire ma curiosité : oui, même si sa réaction au fait que je lui demandais de me parler de sa relation avec elle était en premier lieu due à la surprise de me voir m'intéresser à quelque chose qu'il pensait tabou, ça n'allait pas si bien que ça entre eux. Elle ne se rendait compte de rien, mais il avait l'impression que leur relation avait changé, et d'une manière qu'il ne trouvait pas particulièrement agréable. Il se surprenait parfois à la trouver trop collante, elle l'exaspérait sans rien faire de plus ou de moins que d'habitude… Il craignait de ne plus vraiment l'aimer. Passé les premiers émois de la nouveauté, il se demandait même s'il n'avait jamais vraiment ressenti de l'amour pour elle. Les hommes lui manquaient. Mais parfois, elle lui souriait, et tous ses doutes s'envolaient. Il ne comprenait plus rien, ne savait plus quoi penser, et se demandait s'il ne devait pas s'éloigner de tout un moment, pour pouvoir prendre du recul et trouver ce qui comptait réellement pour lui. Ou du moins si Sarah comptait vraiment pour lui, en tant que petite amie.

"Comme je t'ai fait beaucoup de mal en commençant à sortir avec elle, je pensais que c'était encore pas un truc à aborder avec toi, ajouta-t-il pour s'éloigner un peu du sujet. Je suis content si tu as réussi à me pardonner au moins assez pour en parler."

J'hochai vaguement la tête, gêné, sans oser avouer que ma curiosité sur l'heur de son couple était plus liée à l'espoir de le voir répondre non qu'au désir de m'assurer que oui. Il ne fallait pas qu'il le sache, je devais donc prendre sur moi pour essayer de le soutenir comme je pouvais, même si l'idée de le faire retomber dans les bras de cette fille me rebutait totalement.

"T'es pas obligé tu sais, assura-t-il avant que j'aie pu dire quoi que ce soit.

- De quoi ?

- De me réconforter. Je sais que tu n'aimes pas particulièrement Sarah. Et puis il n'y a rien à dire de toute façon, il faut juste que je me mette au clair avec moi-même."

Je le regardais sans toujours trouver quoi dire. Il me sourit gentiment et tourna négligemment quelques pages de l'album qui se trouvait devant lui. En colère contre moi-même sans savoir exactement pourquoi, je saisis le whisky pour en faire descendre de longs traits au fond de ma gorge sèche. Brendon m'imita tout de suite après, et, toujours aussi bon parleur, trouva un nouveau sujet de conversation tout à fait anodin pour éviter que le silence ne s'installe.

Nous sommes restés là longtemps, lui assis par terre, moi sur le canapé, sans vraiment se regarder, mais en discutant et buvant avec complicité. Si j'avais eu le courage d'y réfléchir, j'aurais trouvé étrange et malsain ces constants changements d'ambiance. Tantôt d'une distance respectueuse, tantôt d'une chaleur ambiguë. Si je n'avais pas eu peur de ce constat, j'y aurais réfléchi. Mais il était bien plus agréable de se complaire dans cette atmosphère rassurante… le temps qu'elle durerait.

Et elle dura. Quand nous fûmes à court de mots -et de whisky- ce fut un silence confortable qui s'installa. Brendon le brisa d'un rire. Le genre de rire que seul une personne totalement ivre pourrait produire ainsi, sans raison. Riant à mon tour, je lui demandai ce qu'il se passait.

"Je voulais te proposer qu'on aille se coucher, sauf que je viens de me rendre compte que je suis incapable de me lever."

Et de hoqueter de nouveau, hilare. Je dois avouer que, passablement éméché également, je fut pris à mon tour d'un fou rire incontrôlable qui me fit glisser du canapé pour finir étaler par terre près de lui. Une fois calmé, je me relevai et assurai à mon ami que j'étais bien assez fort pour le porter jusqu'à mon lit. Je passai un bras sous ses genoux, l'autre sous ses aisselles. Une force sortie de nulle part me permis de le soulever. Il s'accrocha à mon cou, riant toujours, et je titubai jusqu'à ma chambre. En voulant le déposer délicatement sur le lit, je perdis l'équilibre et m'écroulai sur lui. J'effectuai un difficile calcul de situation pour trouver comment me démêler de cette affaire et parvins à me retrouver avec un bras de chaque côté de ses épaules, mon visage planant à quelques centimètres du sien. Il cessa de rire. Je sentis sa main sur mon bras, puis ma joue, mon oreille… Elle vint ensuite se poser avec douceur sur ma nuque pour me faire pencher la tête jusqu'à ce que nos lèvres s'effleurent à leur tour.

L'alcool embrumait mon esprit, mais mes muscles réagir très bien à l'empressement de Brendon qui m'attira de manière à m'embrasser sans retenue. Il me retira mon t-shirt et m'allongea sur le dos. A califourchon sur moi, il se délesta également d'un peu de vêtements et déposa quelques baisers au creux de mon cou… avant de s'endormir. Privé de toute capacités physiques et mentales efficaces, je sombrai à mon tour dans un profond sommeil.

Je me réveillai avec un mal de crâne monstrueux. Je mis un moment à constater que j'étais seul. Il me fallut un temps plus long encore pour me rappeler ce qu'il s'était passé la veille. Enfin, plus exactement, peu avant l'aube, il y avait six ou sept heures. Je parvins avec peine à m'extirper du lit pour aller me chercher une aspirine. Ou plutôt deux. Et je luttai contre l'envie d'en prendre cinq. Ce qui aurait été plus pour faire taire la voix qui répétait, sadique : "ben, il est où Brenny ? Il est parti !" que pour maîtriser ma gueule de bois qui n'était finalement pas si carabinée. Je fis le tour de l'appartement sans y croire. Vide. Je m'écroulai par terre, épuisé. Je dormis deux heures, pris une douche et rangeai le salon pour effacer toute trace de la soirée de la veille.

Toute cette histoire me dégoûtait. Je ne savais pas quoi penser. J'étais même trop hébété et écoeuré pour avoir envie de pleurer. Mais cette constatation pathétique pourrait bien changer la donne, paradoxalement.

Cela faisait huit mois qu'il était parti. Il me l'avait annoncé pratiquement la veille de son départ. C'était la veille du mien, en fait. Je devais partir une semaine en vacances chez mes parents, et il était passé me dire au revoir. Je ne pensais pas qu'il s'agissait de ce genre d'adieu. Il partait pour un semestre à l'autre bout du pays. Et il préférait qu'on ne tente pas d'avoir une relation à distance. Il m'avait anéanti en dix secondes. Il avait ensuite assuré qu'il était désolé, qu'il espérait qu'on serait toujours amis, qu'on pourrait se revoir, etc. Il avait l'air sincère. On aurait pu croire qu'il souffrait autant que moi de cette décision. C'était stupide pourtant, car dans ce cas il ne l'aurait jamais prise. Il m'avait embrassé une dernière fois avec tendresse, et était parti. Je ne l'avais jamais revu depuis. Il avait déménagé juste avant que je ne rentre de vacances. Il ne revenait pratiquement jamais, et pas une fois il n'était passé me voir. Pris par le temps ou prévenant au dernier moment, à chaque fois quand moi je ne pouvais pas le voir pour une raison ou une autre. Au début, j'étais passé par la phase de déni et -après quelques jours de digestion- avais continué à lui parler -presque- comme lorsque nous étions encore ensemble. Moins d'un mois après son départ, il commençait à fréquenter Sarah. Lui. Le gay de l'histoire. Il l'avait revu une ou deux fois avant son départ, mais seulement en soirées ou autres occasions particulière. Il l'avait retrouvé là-bas, par hasard. Ils étaient devenus amis, et puis progressivement un peu plus. J'eus un mal fou à faire croire que je l'acceptais, que cela ne me touchais pas. Et pourtant il n'était pas dupe, mais faisait plus ou moins semblant de l'être, pour ne pas me rendre les choses plus difficiles. Comportement qui ne m'aidait pas à me détourner de lui. Après tous ces jours, ces semaines, ces mois sans lui, j'étais toujours aussi épris. D'un homme. D'un gay qui prenait du bon temps depuis plus de six mois avec une fille. Les sentiments, quelle connerie…

Cela faisait deux semaines qu'il était prévu qu'on se revoit enfin. C'était déjà la fin de l'été, je rêvais de ces retrouvailles depuis des lustres. J'avais imaginé un million de scénarios à cette occasion. Bien sûr, celui qui s'était réalisé n'en faisait pas parti. Et je me retrouvais de nouveau à ne plus savoir comment réagir. J'étais fatigué de tout ça, j'avais presque envie de rayer ce garçon de ma vie… Presque, mais c'était bien au-dessus de mes forces.

J'aurais passé le reste de ma journée à somnoler devant la télé, le cerveau embrumé de ces réflexions, si on n'avait pas frappé à la porte. Brendon.

"J'ai déconné pas vrai ?

- Jusque là on est d'accord, ouais.

- Il y a un moment où on ne le sera plus ?

- Quand il s'agira de savoir à quel moment tu as déconné.

- A quel moment j'ai déconné, selon toi ?"

Je secouai la tête avec un sourire triste.

"Je pense que tu le sais très bien, même si ça t'embête de te l'avouer.

- Shane… Est-ce qu'on pourrait au moins en parler ?"

Je m'effaçai à regret pour le laisser entrer. M'efforçant de maîtriser la rancune qui montait en moi, je lui proposai poliment de s'asseoir, et posai une tasse de café devant lui. Gêné, il évitait mon regard. Ca ne lui ressemblait absolument pas, et ça m'inquiétait un peu. Mais je devais rester ferme, et attendis donc qu'il commence à parler.

"Shane, je te demande pardon.

- Ca je veux bien le croire, mais à propos de quoi ?

- De tout ce que j'ai pu faire qui t'ait blessé."

Je soupirai. Il esquivait encore. Il sembla se rendre compte que cela m'agaçait :

"On a plus rien à perdre pas vrai ? On est allé trop loin pour faire comme si rien ne s'était passé. Alors je vais être totalement honnête avec toi, sur pas mal de chose. Mais j'aimerais que tu me promettes de faire la même chose après moi, d'accord ?"

Je faillis refuser, mais quelque chose dans son air me fit presque perdre la froideur que j'éprouvais à son égard quelques secondes auparavant. Je promis du bout des lèvres. Il prit une grande inspiration et se lança, les yeux baissés sur ses doigts qui jouaient nerveusement avec un morceau de sucre.

"Je sais pas par où commencer… Je… Quand je me suis réveillé ce matin, que j'ai réalisé que j'étais à moitié à poil, allongé sur toi, je me suis dit que j'avais déconné grave en t'embrassant hier. Je t'ai vu, tout endormi, adorable, et j'ai flippé. Je savais absolument pas comment je pourrais te regarder en face après ça, comment je pourrais me justifier ou… Alors je suis parti. Et plus la journée avançait, plus j'y pensais, et plus je me disais que je n'aurais pas pu trouver plus débile comme réaction. Mais j'ai très longtemps hésité avant de revenir sonner ici. Je ne voulais pas te faire encore plus de mal. J'ai pensé que peut être que je pourrais disparaître de ta vie et que ça vaudrait mieux pour tout le monde. Mais le problème c'est que j'ai envie de toi dans ma vie. J'ai besoin de toi dans ma vie. Là où j'ai déconné c'est en partant. On est d'accord, finalement, non ? J'aurais jamais dû. Et je comprendrais que tu dises que c'est trop tard, beaucoup trop tard, mais il faut que tu saches… Que je ne t'ai jamais vraiment oublié. Je veux dire, je n'ai jamais oublié le temps où on était ensemble. Et je l'ai pas mal regretté. Je sais que c'est moi qui suis parti, mais j'avais peur que ça ne soit que plus compliqué encore. Je pensais… Je pensais que nos sentiments étaient totalement asymétriques. Je prenais ta timidité, ta réserve… Ton hétérosexualité, en fait, pour une bonne excuse qui t'aurais permis de faire semblant d'avoir des sentiments pour moi en étant en réalité assez détaché… J'avais tellement peur de souffrir en faisant tout pour que notre relation marche pendant que tu prenais du bon temps avec toutes les filles de la ville… J'ai été stupide. Je m'en suis rendu compte trop tard. Et il y a eu Sarah. Je l'aimais vraiment beaucoup. Je ne connaissais pas ce genre d'amour. J'ai cru que c'était peut être parce que c'était "le véritable" comme dans les films. J'étais décidément un vrai con, souffla-t-il en riant à moitié. Mais je ne me cherche pas d'excuses. Ce que je t'ai avoué sur elle hier était vrai aussi. Au fur et à mesure, j'ai réussi à me raisonner, à considérer que toi et moi c'était du passé, que c'était trop tard, et je me suis entièrement donné à elle… Mais ces derniers temps ça ne va plus vraiment. Plus de magie, je ne sais pas… Enfin voilà, c'est à peu près ce que je voulais te dire. Je suis vraiment désolé. Je suppose que je peux même pas imaginer à quel point je t'ai fait du mal ces six derniers mois, et même les deux d'avant, ni à quel point je t'en fais encore en déballant tout ça, mais… Mais j'espère que tu comprends pourquoi je trouve qu'il est important que je te le dise. Alors maintenant si tu veux me frapper, m'engueuler, me foutre dehors, plus jamais me voir, je comprendrais. Mais même si c'est dur et si c'est dégueulasse de ma part de te l'avoir fait promettre avant, je voudrais vraiment avoir ta version, franche et entière, de toute cette histoire.

- C'est vrai que je serais assez tenté de te foutre ma main dans la gueule…"

Une fois lancé, il avait déballé toute sa tirade en me regardant bien en face, mais cette remarque lui fit à nouveau baisser la tête honteusement. Les joues rouges, il bafouilla de nouvelles excuses.

"Qu'est ce que tu veux que je te dise ? Tu sais très bien ce que j'en pense…

- Bien sûr que non, Shane. Tu n'es pas aussi facile à décrypter que tu sembles croire. Ou je ne suis pas assez bon traducteur. Je ne sais pas ce que tu penses. Et quand bien même, je voudrais l'entendre de ta bouche et ne pas avoir à faire des suppositions.

- Pourtant tu as toujours eu l'air de très bien me comprendre.

- J'ai besoin de certitudes, Shane. S'il te plaît.

- J'en voudrais aussi. Jusqu'à hier, j'étais persuadé que je ne pouvais me sentir bien qu'avec toi. Qu'avec toi vraiment dans ma vie, comme avant… Et puis depuis ce matin, je ne suis plus sûr de rien. C'est avec toi que j'ai été le plus heureux. C'est aussi toi qui m'a fait le plus de mal, en partant sans prévenir. Mais malgré ça je continuais à penser que si tu revenais, quand bien même je devrais attendre dix ans, je serais toujours prêt à tout oublier et à te sauter dans les bras, plein de reconnaissance. Mais je sais plus. Parce que je ne pourrais pas supporter que tu partes encore une fois. J'aurais sans arrêt peur que tu ne me laisses à nouveau. Ou pire, que tu restes avec moi par pitié mais que tu ne m'aimes pas vraiment. C'est complètement con, je ne me comprends pas moi-même, je veux dire, ça fait des mois que je ne rêve que de ça, que tu reviennes, que tu m'embrasses, et je me surprends à te détester pour l'avoir fait. Et je te haïrais encore plus si tu partais maintenant sans rien de plus. Ce qui ne t'aides absolument pas. Comme quoi être sincère ça ne nous avance pas toujours beaucoup. Je suis désolé.

- Tu veux que je te laisse y réfléchir ?

- J'en sais rien. Je n'arrive jamais à penser la même chose quand je t'ai en face de moi, ou même quand on parlait par messages, et quand je suis seul avec mes réflexions. Je prends des résolutions qui partent en fumée à la seconde même ou tu regardes dans ma direction.

- Dis moi ce que je peux faire. Je ferais n'importe quoi pour me racheter. Pour être avec toi à nouveau.

- Brendon, c'est ridicule, tu sors toujours avec Sarah.

- Plus pour longtemps. Dès que je la reverrai, je lui expliquerai.

- Mais tu veux t'assurer que tu ne le fais pas pour rien en m'en parlant d'abord ?

- Non, , je ne resterais pas avec une fille en ayant des sentiments pour un autre, même si tu décidais que c'est la dernière fois qu'on se voie, qu'on se parle.

- Je serais incapable de te dégager de ma vie comme ça. J'aimerais pouvoir. Parce qu'il s'est passé beaucoup trop de temps, beaucoup trop de choses pour qu'on puisse recommencer notre histoire où on l'avait laissée. Où tu l'avais abandonnée. Et je supporte de plus en plus mal la situation actuelle. Je n'arrive pas à trouver de solution satisfaisante. Elles sont toutes aussi douloureuses les unes que les autres."

Brendon baissa à nouveau la tête, comme si chacune de mes paroles était une accusation qui lui transperçait le cœur.

"Peut-être… hésita-t-il en me regardant timidement, peut être que plutôt que reprendre là où on s'était arrêté, on pourrait tout recommencer depuis le début ?"

Je l'observais en silence un moment. Tendu, il attendait ma réaction, incapable de la lire sur mon visage impassible. Tout recommencer… Cela faisait si longtemps que l'on se connaissait, j'avais tant l'impression de le connaître, que l'idée ne m'avait pas effleuré une seconde.

"Tu penses qu'on serait capables de faire ça ?

- Je n'en ai pas la moindre idée. La question est de savoir si tu aurais envie d'essayer.

- J'aimerais et en même temps j'aurais peur que ça ne marche pas. Que ça ne fasse qu'empirer les choses. Je suis devenue une vraie tapette, j'ai peur de souffrir tout le temps. En fait c'est en me quittant que tu m'as rendu gay."

Il sourit avec moi.

"Peut-être que ça marcherait mieux si on réessayait, alors. Si cette fois on était tous les deux gays, je veux dire.

- Tu l'es encore, toi ?

- Définitivement.

- Ne le dit pas aussi brusquement à Sarah."

Nous rîmes doucement, comme si trop détendre l'atmosphère d'un seul coup pouvait briser toute cette harmonie qui réchauffait doucement la pièce, et détendait nos muscles.

"Je suis désolé de ne pas pouvoir te donner de certitudes plus concrètes, mais tout ce que je peux te dire c'est que je ferais absolument tout pour que ça marche, si tu décidais de m'accorder cette deuxième chance. Mais je ne veux pas te forcer la main.

- Tu n'as pas une impression de déjà vu ?"

Il me fit comprendre que non.

"On dirait la conversation qu'on a eu quand tu as voulu me convaincre de sortir avec toi, la première fois.

- La première fois ?

- Oui, enfin la première fois où tu as sérieusement essayé.

- Comment ça s'était fini ?

- Je t'avais embrassé.

- Et tu tomberais deux fois entre les mêmes filets ?

- J'en serais capable.

- Je t'en supplie, Shane, donne-moi une réponse, tu vas me rendre dingue…"

Une goutte de sueur perlait sur son front. Il me regardait dans les yeux, l'air torturé, comme s'il pouvait éclater en larmes, se mettre à rire, ou s'enfuir en courant d'un instant à l'autre. Je soutins son regard jusqu'à ne plus pouvoir retenir un sourire en coin. Chacun son tour, Brendon, tu m'as fait languir ainsi durant des mois…

"Bonsoir, moi c'est Shane. Et vous ?"