Lurk
On l'a emmené immédiatement après les dernières paroles du Président du Tribunal. Direction un TARDIS, tout de suite vers Lurk. Ils ne perdent pas de temps pour se débarrasser de lui. Sa présence dans la Citadelle rend tout le monde nerveux.
Il est attaché aux murs de la salle de commande, un peu assommé par ce qui vient d'arriver. Il n'est pas sûr de bien comprendre ce qui se passe. Tout est allé tellement vite ! La machine qui semblait prête à fonctionner, le Président qui confirme le verdict et tout à coup il est ici, en route vers un lieu dont il a à peine saisi le nom.
Le TARDIS se matérialise à l'intérieur de la prison. Il est tout de suite pris en main par les gardiens, tandis que les Time Lords qui l'accompagnaient, rentrent dans le vaisseau et le dématérialisent. Juste avant de le laisser, ils lui ont répété ce qu'avait dit le Président du Tribunal : « sois un détenu dont on n'entend jamais parler et tu as une petite chance de ne pas être exécuté au bout de cette année d'épreuve ». Le son de la machine s'évanouit, tandis qu'on le pousse sans ménagement dans les couloirs.
Dès les premières minutes, il se retrouve nu. Il passe d'abord dans une salle carrelée où un liquide brûlant et irritant le frappe de tous les côtés. Cela le nettoie, le désinfecte et le débarrasse entièrement de son système pileux. Même plus de cils ni de sourcils. Ainsi on résout définitivement le problème des parasites chez les prisonniers.
Puis il passe devant le médecin qui l'examine et fait des analyses de tous ses fluides corporels. Pendant ce temps, il est regardé avec curiosité par tous les gardiens qui passent par là. Il commence à réaliser que l'année va être très longue et très difficile. Physiquement et moralement. Il a rarement ressenti une pareille humiliation.
Le vêtement standard est un ensemble pantalon taille élastique et tunique à manches courtes col en V, avec des espadrilles légères comme uniques chaussures. Le tout a été jaune vif autrefois, mais la couleur a passé avec les nombreux lavages. À chaque déplacement, on lui lie les mains avec un fil d'acier assez serré pour entamer sa peau. On ne plaisante pas avec la sécurité à Lurk. C'est ce qui fait la réputation de cette prison : son taux d'évasion égal à zéro.
Les détenus n'y sont même plus considérés comme des êtres humains. Ils en ont totalement perdu le droit. Et les gardiens ont tout pouvoir sur eux. Ces gardiens sont eux-mêmes, assez souvent, d'anciens détenus, de Lurk ou d'ailleurs.
000
Son arrivée dans la cour, où les prisonniers passent une bonne partie de leur journée, est accueillie par un bref silence. D'abord parce qu'il est seul, alors que les arrivées se font toujours par groupes d'au moins dix personnes. Ensuite parce que c'est le matin, alors que les nouvelles arrivées se font toujours l'après-midi. Il est le centre de toutes les attentions. Tous ceux qui sont là, mesurent déjà, rien qu'en le voyant, sa capacité à survivre et le rang qu'il occupera dans la hiérarchie.
Au fond, appuyé au mur à sa place habituelle, Grolouis observe ce nouveau venu. Grolouis est au sommet de la hiérarchie de la petite société qui occupe la cour numéro trois de la prison. Il évalue chaque nouvelle personne et celle-ci ne lui plaît guère. Il devine un dominant et le seul dominant ici, ça doit être lui. Il domine de la tête d'abord, car il fait plus de deux mètres. Mais aussi grâce à ses deux-cent-quarante kilos de muscles. Il envoie quelques-uns de ses lieutenants apprécier les réactions du "bleu".
Dès ses premiers pas au milieu de la foule des prisonniers, on le bouscule à chaque instant. Il sait que ces accrochages sont destinés à l'évaluer.
Ne pas réagir, pense-t-il, ne pas faire de vagues, rester invisible.
Difficile de rester « invisible ». Il pourrait en un rien de temps prendre le dessus, distribuer quelques coups bien placés et gagner le respect de l'assemblée, mais, ainsi, il se ferait remarquer et ce n'est pas ce qu'on lui a demandé comme prix d'une révision du verdict.
Grolouis ne s'attendait pas à ça. Le nouveau venu ne réagit pas aux provocations. Il esquive les coups quand il peut ou les subit. Pire encore que les faibles qui cherchent toujours à se montrer plus forts qu'ils sont, c'est un fort qui se comporte comme un faible.
000
À midi, tout le monde est emmené en cellule. Il découvre ce qui sera son lieu de vie pendant cette année et les hommes avec qui il va le partager. Des cellules faites pour deux personnes et qui en abritent quatre par l'ajout de deux lits supplémentaires en hauteur. L'espace vital est plus que réduit. Une petite table, deux chaises et un bassin métallique dans un angle, destiné aux besoins naturels, complètent le mobilier. Tous les meubles sont boulonnés au sol.
Les trois détenus sont deux grands hommes qu'on dirait presque jumeaux tant ils se ressemblent et un petit maigre au regard fuyant. Ils lui ont laissé le lit du bas, du côté de la porte qui s'ouvre. Le repas est servi dans les cellules, pas de salle commune. À part dans la cour où ils sont surveillés par des gardes armés, postés dans des miradors, pas de rassemblement de prisonniers. Cela limite les risques de mutinerie.
On dépose, dans le tourniquet de la porte, quatre bols et quatre cuillères en bois. Les bols contiennent une bouillie grisâtre et malodorante. Ses trois camarades de cellule se jettent sur la leur. Il goûte la sienne. C'est fade et un peu écœurant, avec un vague goût de brûlé. Au bout de trois bouchées, il abandonne. Il n'a pas encore assez faim pour ça. Son bol est l'objet d'une lutte entre les trois autres et un des grands finit par l'avoir.
À deux heures, retour dans la cour jusqu'à cinq heures. Il fait face aux coups à nouveau. Les coups dans les jambes sont destinés à le faire tomber : il chute plusieurs fois. Puis dans le dos, dans les genoux et dans le ventre. Il réussit à en esquiver la majorité. L'idéal serait une place contre un mur, mais elles sont destinées à ceux qui ont su jouer des coudes. Il ne parviendra jamais à ces places privilégiées.
Il songe que, s'il ne peut se défendre lui-même, il doit trouver un protecteur. Il n'a pas grand-chose à donner en échange de cette protection : son savoir et… son corps. S'il faut aller jusque-là, il le fera. Il est prêt à tout pour survivre.
Pour cela il a besoin de connaître qui dirige, qui est au sommet et qui est à la base. Comprendre la hiérarchie de cette petite société. Il se met à observer. Durant les trois heures que dure la sortie de l'après-midi, il a déjà décelé qui étaient la plupart des pontes. En particulier celui qui est tout au sommet, un homme grand et gros qui se tient sur le mur en face de la porte.
Retour à la cellule et au repas du soir qui est le même que celui de midi. Avec comme seule nouveauté une boisson chaude qui ressemble à de l'eau à peine teintée et sans beaucoup de goût. Les trois autres hommes se jettent dessus comme à midi et se disputent ce qui reste dans son bol. Ils ne lui ont guère adressé la parole, à part pour lui demander son nom. Il a été enregistré sous le nom de Magister, un pseudonyme qu'il a souvent pris.
Pas facile d'aller faire ses besoins sous le regard attentif de ses trois camarades de chambrée. Cela aussi, il s'y habituera. La cuvette métallique est régulièrement nettoyée par un jet d'eau qui se déclenche automatiquement toutes les demi-heures. Même la nuit.
À dix heures du soir la lumière s'éteint. Il est déjà allongé sur sa couchette dont la souplesse rappelle celle d'un sac bourré de cailloux. L'étroitesse de la chambre et le nombre restreint de chaises ne laissent pas beaucoup le choix.
Il fait à peine noir depuis quelques minutes, que trois paires de mains le saisissent et le font tomber à plat ventre sur le sol de la cellule entre les deux lits. Il a le réflexe de se défendre avant de se rappeler : pas d'incident. Puis il pense oh, non, pas ça !, lorsqu'il sent qu'on tire sur son pantalon. Une poigne solide le maintient à terre par les épaules. Un des trois hommes lui chuchote à l'oreille :
« Détend-toi, ça fait moins mal. »
Un philanthrope, pense-t-ilavec amertume.
De retour sur son lit, il passe plusieurs heures à mordre son oreiller pour ne pas crier. D'humiliation et de rage, plus que de douleur. Et surtout pour ne pas faire un carnage dans la pièce.
