Pov Mozart
Le stress était à son comble. Mon Enlèvement au sérail était sur le point d'être joué, et le clan des Italiens faisait partie des spectateurs. Ce n'était nullement par admiration pour mon travail, juste pour se repaître de mon hypothétique chute et faire connaître outrageusement leur dégoût pour mon travail et ainsi influencer les autres… Heureusement, Haydn serait aux côtés de l'empereur pour limiter les dégâts, mais l'avis de Salieri avait aussi beaucoup d'importance pour le souverain…
Respirant une dernière fois, je me forçai à sourire avec décontraction alors que la peur me nouait les entrailles. L'opéra commença assez rapidement et il me fallut faire usage de toute ma concentration pour ignorer ce qu'il se passait derrière. Je devinais des murmures réprobateurs venir des Italiens mais ils étaient rapidement interrompus pas un « Chut ! » froid et autoritaire. Même si je ne voyais pas de qui d'autres ils pourraient venir, je m'interdisais de penser qu'ils provenaient de Salieri. Pourquoi ferait-il ça en même temps ? Il ne manquait jamais une occasion de me faire part de son dédain pour mon travail…
L'entracte arriva enfin, puis la fin de l'opéra. S'éleva alors le grand vacarme des Italiens qui critiquaient tous mon travail. Tous sauf Salieri… J'étais étonné de le voir si passif, assis sur sa chaise, sa cheville droite reposant sur son genou gauche alors qu'une de ses mains soutenaient son menton. Il était visiblement perdu dans ses pensées, ce qui intrigua certains de ses collègues puisqu'ils se référaient tous à lui en général.
Le brouhaha laissa place au silence alors que les Italiens attendaient une réaction de Salieri. L'avais-je endormi ? Ce fut un librettiste et ami de celui que j'aimais qui brisa la glace, s'attirant les foudres de ses compatriotes en applaudissant avec enthousiasme.
_ Bravo Mozart ! C'était une pure merveille !me félicita-t-il sincèrement.
Les Italiens commencèrent à le sermonner dans leur langue natale mais une voix autoritaire les interrompit. Les yeux toujours dans le vide, Salieri avait adopté un masque plus sévère.
_ Laissez Da Ponte tranquille, ordonna-t-il d'une voix glaciale. S'il veut se rendre complice de la chute de Mozart, c'est son problème.
Mon cœur se serait arrêté si ça s'était avéré possible. « Chute » ? Voilà l'opinion de Salieri sur mes travaux ? Je voulais bien l'admettre, L'enlèvement au sérail n'était pas le livret le plus passionnant sur lequel il m'avait été donné de travailler, mais de là à sous-entendre que c'était un massacre…
Personne n'osa le contredire et de timides applaudissements provinrent même des autres spectateurs. Salieri quitta vivement son siège, ne me laissant même pas le temps de l'interroger sur les motifs de son jugement effroyablement dur. A entendre sa dernière phrase, il ne me voyait connaître la gloire avec mes symphonies. Au moins il avait évité que la première représentation que je donnais au palais impériale finisse en horrible bain de sang…
Je me retirai rapidement en coulisse et m'écroulai sur le canapé de ma loge, fixant le plafond sans le voir. De légers coups se firent entendre à ma porte. Mon cœur s'affola à l'idée que ce soit l'élu de mon cœur. Me redressant vivement, je passai une main tremblante dans mes cheveux pour les dompter un minimum.
_ Entrez !
La déception déferla sur mon être lorsque le librettiste qui avait apprécié mon travail pointa le bout de son nez. Ce n'était pas lui que je voulais voir ! Cependant je fis un effort pour me montrer courtois, c'était quand même le seul Italien qui avait reconnu qu'il aimait mes travaux.
_ Maestro Mozart, me salua-t-il avec enthousiasme. Je me présente, je suis le librettiste de…
_ Salieri, l'interrompis-je tristement. Oui, je vous connais Da Ponte. Que puis-je pour vous ? Salieri serait fort contrarié de vous savoir en ma compagnie…
Da Ponte m'offrit le premier vrai sourire que je vis sur le visage d'un Italien. C'était déroutant. Salieri serait encore plus beau habillé d'un sourire sincère ? Serait-ce possible d'abord ? Il était déjà un apollon sans se donner la peine de se montrer chaleureux…
_ Vous savez Mozart, le succès de Salieri n'est plus à faire, s'amusa-t-il sur un ton complice. Il n'a pas besoin de moi pour composer ses opéras. Nous avions d'ailleurs parlé de cesser notre collaboration quelques temps, Antonio a d'autres projets en tête.
_ Un tour du monde ?m'inquiétais-je en essayant de rester subtil.
_ Non, même s'il ne m'en a pas parlé très clairement, je pense qu'il compte écrire un opéra séparément des pièces qui se jouent actuellement. Il travaille très dur ces temps-ci, ce qui n'a rien de très étonnant, mais il est devenu encore plus exigent envers lui-même. Quel que soit le projet sur lequel il travail, il tient à obtenir la perfection.
Rien de surprenant. Il voulait juste m'évincer, montrer à l'empereur qu'il était le meilleur de nous deux. Presque trop prévisible…
_ A ce que j'ai entendu le talent de Salieri ne connait pas de limites, soufflais-je amer.
_ Vous ne l'avez jamais entendu de vos propres oreilles ?s'étonna Da Ponte. Nous donnons un petit concert demain, entre nous, vous devriez venir.
_ Je ne pense pas être le bienvenu…
_ Venez en la qualité d'invité, me proposa-t-il gentiment. Ils n'auront rien à redire.
_ Je tâcherais d'y réfléchir, promis-je. Et si nous parlions plutôt de l'affaire qui vous amène ?
Da Ponte m'offrit un exemplaire d'une pièce de théâtre qu'il souhaitait adapter à l'opéra. Mon refus fut catégorique. L'enlèvement au sérail avait été une plaie pour moi. Je ne voulais plus travailler sur des projets qui ne m'inspiraient pas. Je parvins à marchander avec Da Ponte et nous nous mîmes d'accord pour collaborer sur Les noces de Figaro. Bien que le librettiste Italien ne soit pas rassuré par mon choix susceptible t'attiser la polémique, j'étais intraitable et la passion résidant dans mes yeux acheva de le résigner à être mon complice.
Nous nous séparâmes en très bons termes avec une chaleureuse poignée de main. Prends ça dans les dents Antonio ! Da Ponte sera un atout des plus appréciables dans ma manche…
Heureux de mon avancée, je rentrai chez moi l'esprit léger, chantonnant gaiment dans les rues Viennoises. Si les Italiens n'avaient pas été là pour jouer les trouble-fêtes à la représentation de ce soir, j'aurais récolté bien plus d'applaudissements, mais je n'arrivais pas à m'en formaliser pour autant. La soirée qui était à venir s'annonçait bien plus difficile mais il était hors de question que j'abandonne devant Antonio et pour rien au monde j'aurais manqué l'occasion de l'entendre jouer.
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N'allez pas croire que j'étais stressé, non, je n'étais absolument pas stressé. Je transpirais parce qu'il faisait chaud ! Oui, parfaitement ! Il faisait chaud en hiver, à Vienne, et sous la neige ! La nature est bien faite, vous ne trouvez pas ?
_ Tout va bien Wolfgang ?s'inquiéta Haydn en passant la porte de mon bureau.
_ Tout va parfaitement bien, mentis-je. Ça ne pourrait pas aller mieux !
Bon, si mes mains pourraient arrêter de trembler maintenant ce serait pas mal… Joseph s'approcha de moi, suspicieux.
_ Bon, ça va !m'écriais-je excédé. Oui, je suis tendu, et alors ? J'ai le droit !
Mon ami réfléchit en silence à ce qui pouvait me mettre dans un état pareil. Evidemment, faisant partie du paysage musical d'Autriche, il savait parfaitement que les Italiens organisaient une petite soirée entre eux et donc que Salieri y chanterait. Toute la cour était au courant de toute façon, et beaucoup de courtisans étaient vexés de s'être vu refusé l'honneur d'assister à cette soirée du grand cru des musiciens.
Vérifiant pour la centième fois mon reflet dans le miroir, je tripotai nerveusement mon col effondré et passais ma main dans mes cheveux même si je savais que je n'arriverais pas à les dompter. Derrière moi Haydn me regardait faire.
_ N'y allez pas Wolfgang, soupira-t-il. Vous allez vous faire dévorer, c'est un traquenard !
_ Cessez vos enfantillages !m'emportais-je. C'est le passage obligatoire…
Joseph me regarda sévèrement, n'approuvant clairement pas ma décision, mais me laissa partir. Da Ponte m'attendait dans la salle de réception de l'empereur. Il m'accueillit chaleureusement et me conduisit vers la salle où se déroulait la soirée privée. Les rires fusaient déjà, des rires plus sincères que ceux que j'entendais habituellement venant des Italiens. De courtes paroles furent échangées entre divers protagonistes avant qu'un silence religieux ne se fasse pour écouter l'un d'eux installé au piano. Je n'étais même pas encore entré et pourtant la douce mélodie qui se jouait me faisait vibrer. Ce ne fut cependant rien en comparaison du frisson qui me parcourut lorsqu'une voix profonde et veloutée s'éleva dans la salle.
Da Ponte me fit entrer discrètement pour ne pas interrompre cette délicieuse démonstration et mon cœur manqua un battement lorsque je reconnus l'auteur de cette mélodie. La voix de mon Antonio faisait vibrer mes entrailles, elle m'envoutait totalement. Installé derrière le piano, les yeux fermés et un petit sourire aux lèvres, il était encore plus beau qu'à l'ordinaire. Pour une fois son col était défait et sa veste lourde absente, laissant apercevoir un triangle de peau des plus alléchants. Pourquoi ne s'autorisait-il cette décontraction uniquement en présence de ses compatriotes.
_ Il n'y a pas à dire, Antonio, c'est meilleur de jour en jour, le félicita sincèrement un de ses amis lorsqu'il eu finit. Personnellement j'ai abandonné l'idée de faire mieux que toi.
Je descendis de mon nuage lorsque les applaudissements éclatèrent. Un modeste sourire étira les lèvres de celui qui détenait sans en avoir la moindre idée mon cœur épris d'amour. Ses doigts caressèrent les touches nacrées sans pour autant chercher à faire naitre un son.
_ J'hésitai avec quelque chose de plus rapide, de plus rythmé…, avoua-t-il les yeux sur ses partitions.
_ C'était parfait, le rassura Da Ponte.
Tous les regards convergèrent vers nous. On venait de se faire repérer… Finalement, peut-être qu'Haydn n'avait pas tort… On aurait pu penser qu'ils étaient prêts à nous dévorer… Se levant lentement, Salieri regarda Da Ponte avec autant de chaleur qu'un glaçon et nous fixa lentement, les bras croisés sur son torse.
_ Qu'est-ce qu'il fait ici ?siffla hargneusement l'Italien que j'avais rencontré lors de son altercation avec Haydn.
_ C'est mon invité, annonça Da Ponte rayonnant. C'est à lui que j'ai confié la partie musicale de mon prochain livret, alors il a sa place parmi nous.
_ Ah, c'est vrai !ricana un barbu assez gras. Tes Noces de Figaro !
Ses compatriotes partirent dans de longs éclats de rire tonitruants avec l'intension évidente de blesser. Antonio, bien qu'il ne rigole pas, échangea un sourire complice avec l'un de ceux installés à table. Lorsque le silence ce fit, tous les regards se tournèrent vers Salieri. Visiblement c'était lui le chef de meute…
_ Venez donc vous assoir, mes amis…, nous invita Salieri avec un regard de prédateur.
Ses confrères ne s'y opposèrent pas, échangeant des sourires tordus entre eux. Antonio nous ignora ensuite royalement, regagnant son propre siège sans attendre de notre part la moindre réaction. Les conversations reprirent bon train alors que nous nous installions discrètement à table. Mon voisin me dévisageait méchamment mais je me forçai à me montrer cordial. A vrai dire je n'y faisais pas vraiment attention. Moi ce qui m'intéressait surtout c'était l'air jovial d'Antonio qui partageait un bon moment avec ses amis. Par moment ils se mettaient à chanter à tue-tête, des chansons Italiennes que je devinais être paillardes, avant d'éclater de rire.
A un moment donné, j'effleurai sans le vouloir la main de mon voisin de table et là ce fut le début des hostilités ouvertes. L'homme se leva vivement, faisant reculer sa chaise dans un grincement sinistre, et toutes les discutions s'interrompirent. L'Italien me toisait méchamment, s'apprêtant certainement à me refaire le portrait, alors que je ne voyais pas trop comment j'avais pu l'offenser.
_ Rassis-toi Mario, commanda Antonio d'une voix tranchante.
Le regard de mon voisin de table dériva sur Salieri qui l'observait sévèrement à l'autre bout de la table, sa position décontractée contrastant avec la froideur de ses yeux.
_ Et pourquoi je ferais ça ?le défia le dénommé Mario.
Des hoquets de stupeur naquirent dans la gorge des autres convives. Salieri n'avait pas l'habitude d'être contrarié vu le peu que j'avais appris de lui. « Il ne fait pas de quartier », comme m'avait dit la Cavalieri qui se tenait actuellement à sa droite. Il déplia sa longue silhouette avec élégance et lenteur, se faisant plus menaçant que jamais.
_ Parce que je te le demande Mario, rétorqua mon aimé d'une voix polaire.
Je n'aurais pas aimé recevoir le regard qu'il lui lança. Mon voisin blanchit et déglutit avec peine puis se rassit rapidement, faisant tout pour se faire oublier. Un silence de plomb régnait dans la salle alors que tous les compatriotes de Salieri regardaient leurs pieds. Ce fut le râle des lourdes et vieilles portes repoussées par un nouvel arrivant qui détourna Salieri de sa fureur.
_ Ah Giacomo ! Joins-toi à nous, viens t'assoir à ma droite !lui proposa-t-il visiblement ravi.
Quoi ! Qui était ce type qui méritait l'affection d'Antonio alors que je n'y parvenais pas ! Jaloux comme jamais je ne l'avais été auparavant, je me tournai vers le dernier arrivant. Un jeune gringalet blond comme les blés, aux yeux bleus comme la mer et aux traits si doux qu'on aurait pu les prendre pour ceux d'une femme. Sa timidité proéminente le rendait gauche, ce qui me poussait encore plus à me demander ce que Salieri lui trouvait de spécial.
Ce gamin prit une chaise qu'il intercala entre Salieri et la Cavalieri. Salieri lui servit un verre de vin et commença à discuter à voix basse avec lui. Les autres reprirent leurs conversations là où elles s'étaient interrompues et Da Ponte m'évoqua ses précédentes collaborations pendant que je surveillai Salieri du coin de l'œil. Soudain, un sourire fier illumina ses lèvres. Il se leva en élevant son verre de vin, récoltant le silence et l'attention sans avoir besoin de les réclamer.
_ Mes amis, j'ai le plaisir de vous annoncer que nous comptons un nouveau membre parmi nous, sourit-il en serrant l'épaule du jeune homme.
Les applaudissements fusèrent de la part de Italiens, pour ma part je n'y comprenais pas grand-chose. Pourquoi ces musiciens avides de gloire étaient-ils fiers d'accueillir un nouveau rival ?
_ C'est l'élève de Salieri, chuchota Da Ponte à mon oreille. Il vient d'un milieu modeste donc Salieri est fier de sa réussite.
Bon, cette fois j'avais atteint le summum de la jalousie. Moi j'étais un gamin mais lui méritait son attention et son amitié ? On était en plein délire là ! J'avais envie d'attraper Antonio par les épaules pour le secouer et ainsi le réveiller. Je feignis l'enthousiasme en trinquant prudemment avec les autres. Intérieurement je bouillais. Ça allait se payer ça…
