Dernier chapitre de cette petite histoire qui a déjà trop traînée.
Merci à tous pour vos ajouts en favoris, vos follows et vos reviews.
Avec un retard si conséquent, ce chapitre n'est pas passé par la case Beta, mea culpa pour les fautes et maladresses !
Sur ce, bonne lecture,
Livre 4
Aneth,
Sa douce Aneth. Aneth qui parle à un des enfants, Aneth qui leur chante une comptine, Aneth qui sourit et le monde s'illumine.
Aneth qui s'excuse pour sa mère. Aneth qui parle de foi et de dévotion. Aneth qui, tout en calme et en sérénité, explique leur vie. Tente. Explique la communauté, explique les règles. Explique l'aveuglement.
Adèle fait mine de dormir mais elle entend. Elle entend tout et chaque phrase est un coup de poignard dans son cœur, chaque mot un coup de massue dans la pierre de sa foi qui se craquèle petit à petit, mot après mot.
Mon Dieu, ses enfants…
Elle pleure, elle pleure dans ses pensées, elle pleure dans son esprit, elle pleure face à son Dieu qui reste muet. Pour la première fois de sa vie, elle se sent seule. Elle qui a toujours eu quelqu'un avec elle, elle qui est née, qui a grandi, qui a mûri, qui s'est mariée, qui a eu ses enfants et qui aurait volontiers fini sa vie dans sa communauté. Elle qui a toujours été pleine de sa foi, pleine de son amour pour Dieu, pleine de cette mission, de cette aura. Pleine de ses certitudes d'être supérieure, d'avoir droit au paradis parce qu'elle priait si souvent, parce qu'elle pêchait la bonne parole, parce qu'elle essayait de sauver le plus de monde, d'accorder le ticket d'entrée à la vie éternelle aux citoyens du monde, le plus possible.
Et tout à coup…
Plus de communauté. Plus de prophète, Mon Dieu, Mon Dieu, le prophète… Plus de missions et plus de repères. Le monde est violent et Adèle est tombée en plein dedans comme on tombe dans une marre de boue. Elle patauge, essaye de regagner la rive, n'y arrive pas. Trop de courants et trop de morts et trop de remises en question. Elle n'y arrive pas.
Et il n'y a personne pour l'aider, personne pour lui tendre la main.
Son fils, Dieu, son fils… Son fils la renie, son fils la juge et la condamne, son fils, son juré, son juge et son bourreau. Son fils qu'elle ne reconnait plus, son fils qui, elle s'en rend compte à présent, n'a jamais vraiment fait partie de leur communauté, attiré comme un papillon par la lumière crue d'une ampoule fade. Ce qui fait peur à Adèle, c'est qu'elle connait la fin de l'histoire. Le papillon finit invariablement par se brûler les ailes et un papillon ne peut pas survivre sans ailes, jamais.
Et sa fille… Sa fille qui était si attachée à leur vie, sa fille qui sautait de joie à chaque fois qu'elle accompagnait sa mère à l'église, sa fille qui faisait des clins d'œil au prophète, sa fille, sa fille, sa fille qui aurait pu faire un si beau mariage avec celui-ci… Celui-ci qui avait parlé à Adèle de son envie de prendre Aneth pour épouse, plus tard. Quand la jeune fille aurait seize ans.
Et Dieu…Dieu qui ne l'a jamais laissée tomber et qui soudainement ne répond plus à ses supplications, se tait, la laisse seule… Seule avec ses doutes, seul avec le monde qui tombe en morceaux.
Pleine de doute, de peur, de tristesse et de fatigue, Adèle s'endort malgré elle, rêve de l'enfer et des monstres et rêve, rêve, s'enfonce.
Quand Adèle se réveille, l'église est plongée dans le silence et chaque geste résonne. Elle essaye de se lever sans bruit et pourtant Joseph ouvre un œil, pourtant un des enfants remue.
Adèle se rapproche de l'autel, s'asperge d'eau bénite, s'agenouille sur le terre, joint ses mains et elle prie, elle prie, elle prie. La première prière qui lui vint à l'esprit lui parait tout à fait adaptée alors elle murmure, son qui s'amplifie sous la coupole dorée et se répercute sous les murs et Adèle se prend à penser que peut-être que le son est assez fort pour que Dieu entende, quelque part là-haut.
Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation,
mais délivre-nous du Mal.
Adèle sait que tout le monde entend mais elle n'en a que faire, il s'agit de sa discussion entre elle et Dieu et elle en a besoin, même si elle est la seule à comprendre ça. Et elle finit par :
-Amen.
Elle se retourne de stupeur lorsqu'elle entend une deuxième voix se joindre à la sienne et elle voit sa fille qui se signe et qui baisse la tête, sa fille qui fait un pas vers elle et vers sa foi, sa fille qui arrive à faire la part des choses entre la foi de sa mère et la violence de son frère. Sa fille.
Bouleversée par tant d'émotions et tant d'amour, plus qu'elle n'en a jamais ressentis pour Dieu lui-même, elle accoure vers Aneth, la prend dans ses bras et lui dit qu'elle l'aime, qu'elle l'aime, qu'elle l'aime et l'embrasse sur ses deux joues, lui sourit et il lui semble qu'elle n'est plus tout à fait seule.
Tout ira bien à présent.
Puis elle se tourne vers son fils et pose un baiser sur sa joue, lui disant qu'elle l'aime, qu'elle l'aime, qu'elle aime.
Et Joseph ne recule pas, Joseph accepte l'amour de sa mère et pour Adèle c'est tellement merveilleux qu'elle sanglote alors Joseph entoure ses bras autour d'elle et la serre.
Son fils.
Plus tard, les adieux. Des mains se serrent et s'agrippent, des regards se croisent et se mêlent, des 'bon courage' échangés dans la pâleur du matin. Des embrassades et des câlins et Adèle a l'impression que la séparation est difficile pour tout le monde. Sauf pour elle. Tellement obnubilée par la prière, elle n'avait pas fait attention aux nouveaux venus et s'était contentée de les ignorer toute la soirée.
Les autres doivent partir vers l'est. Eux vont vers le sud. Les sacs sont remplis, les vivres rangés, et les voitures démarrées. Il est temps.
C'est Joseph qui conduit, encore une fois. C'est le seul à savoir comment.
Et le temps file aussi vite que la voiture sur le bitume et les heures s'enchainent avec le bruit du moteur qui envahit l'habitacle.
Adèle dort et se réveille et dort et se réveille et encore et encore.
Dormir pour ne pas lutter, somnoler pour ne pas réfléchir.
Solution de facilité.
Midi, un arrêt. Repas sur le pouce. Adèle reste dans la voiture tandis que Joseph et Aneth s'en vont. Adèle ne dit rien et ne les empêche pas. Quand ils reviennent, ils rapportent de la nourriture et d'autres affaires.
Adèle leur sourit.
Réalise.
Elle réalise que ses enfants vont s'en sortir. Qu'ils sont déjà prêts à cette nouvelle vie, qu'ils peuvent survivre. Eux, ils sont l'avenir.
Adèle se demande s'il s'agit d'un don du ciel, une sorte de cadeau que Dieu a offert à certaines personnes qu'Il estime assez bonnes pour vivre encore, pour reconstruire le monde.
Le soir, Adèle se retrouve devant un feu de camp que son fils a allumé pour elle, pour qu'elle ne se retrouve pas toute seule dans le noir. Ses enfants dorment dans la voiture. Adèle n'arrive pas à fermer l'œil.
Elle regarde le feu, il lui semble voir à travers les flammes, voir une vérité qui lui avait échappée jusque-là. Il lui semble qu'elle entrevoit enfin ce qui lui était caché.
Et elle s'interroge.
Elle a toujours cru que cette catastrophe était l'œuvre du démon, le Diable qui a enfin trouvé une porte d'entrée sur le monde et qui l'envahit pour régner sur la création. Cela ne peut en être autrement, a-t-elle si souvent pensé, alors c'était à elle de lutter contre le Diable qui se cache en chaque être humain et qui ne montre sa vraie nature qu'après la mort, lors du passage vers le Paradis.
Elle a cru ça, longtemps.
Mais à présent…Adèle se demande s'il ne s'agit pas tout simplement d'un obstacle livré par Dieu, Lui qui a remarqué à quel point le monde est dévasté et qui a compris qu'Il devait intervenir, comme lorsqu'Il a monté les eaux pour détruire presque tout sur cette terre qui n'est plus assez bien.
Mais dans sa grande puissance, Dieu prend toujours garde à laisser quelques personnes s'en sortir, à l'instar de Noé et de sa famille, seuls dignes de cette distinction.
Alors s'il s'agit vraiment de ça…Adèle n'a plus besoin de protéger ses enfants. Dieu les protège déjà. Et tant qu'il le fera, rien de mal ne pourra leur arriver. Jamais.
Un choix.
Le choix ultime.
Que faire ?
Dieu, Dieu, Dieu aidez-moi à choisir…
La douleur. Son bras qui n'est plus vraiment à elle, déjà emporté par ces monstres.
La douleur. La fièvre qui la rapproche de son Seigneur.
Et la douleur de perdre ses enfants qui dorment dans la pièce d'à côté. Les pauvres…Comment peut-elle les abandonner? Et que faire ?
Dieu, aidez-moi, je vous en prie…
Et ses enfants ? Comment vont-ils faire avec elle, si malade ? Peuvent-ils vraiment s'en sortir ?
Paralysée par la douleur qui se propage et qui pulse en elle et qui fait battre son cœur plus vite.
Paralysée par la peur de perdre ses enfants, la peur de les ralentir et de les faire tuer.
Et que faire ? Mon Dieu, que faire ?
Paralysée par l'horreur de la situation.
Paralysée par la terreur de mettre fin à ses jours, de passer l'éternité torturée par les flammes.
Que faire, que faire, que faire, Mon Dieu, que faire…
Dieu ou ses enfants ?
Ses enfants, ou Dieu ?
Amour.
Peine.
Sacrifice.
Adèle se lève, trouve un drap blanc dans une armoire, le noue. Monte sur une chaise, attache la corde ainsi formée à une poutre. Faire un nœud coulant. Soupire, serre son chapelet, passe la corde autour de son cou.
Pardon Dieu.
Je t'aime Joseph.
Je t'aime Aneth.
Et elle fait un pas en avant.
